LE CHANT MAGIQUE
La croyance à l'efficacité de la magie musicale est un des faits les plus importants dans l’histoire de
toutes les civilisations et il n’en est peut-être pas sur lesquels nous soyons mieux renseignés. La première arme — offensive et défensive — de la magie, a été le chant. |
Aujourd’hui, nous allons à l'Opéra ou au concert, pour goûter un plaisir tout désinteressé. Nous cherchons avant tout un divertissement, l’oubli passager de la vie pratique, de ses misères ou de ses soucis. Mais la musique vocale moderne, à tendances tout esthétiques, suppose, antérieurement à elle, un type tout autre, à tendances pratiques.
Les premiers chanteurs n’ont pas été des artistes, s'adressant à l'imagination d’une élite, mais des praticiens que l’individu ou le groupe social faisait intervénir dans toutes les conjonctures difficiles ; on avait recours à eux comme aujourd'hui on a recours à l'ingénieur, au chirurgien, au médecin, ou, comme à l’époque de la Renaissance on recourait au spadassin de profession. On s'est servi du chant pour amener la pluie ou le soleil, pour vaincre l’antipathie d’une femme aimée, pour désarmer un ennemi redoutable, pour faire l'abondance ou la disette, pour guérir un malade, pour tuer.
Jeanne d’Albret, avant de mettre au monde celui qui devait être Henri ÎV, chantait, sur la demande de son père, une chanson béarnaise que nous possédons et qui devait lui permettre «de ne pas faire un enfant rechigné »!..
Aujourd’ hui nous nous bornons à dire que tel chanteur a beaucoup de « charme » sans attacher grande importance à ce mot; jadis le charme était une mélodie capable, d’après une superstition tenace, de changer
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les phénomènes visibles de la nature : c'était le carmen des latins, l'xoèn des Grecs, la formule du Zammaru assyrien.
Au XIX° chant de l’Odyssée {v. 457) Homère parle des fils d’Autolycos arrêtant, par la puissance d’un chant magique, le sang qui coule de la blessure d'Ulysse; et nous savons, par une multitude de témoignages, que la médecine primitive fut fondée sur l’usage de l’incantation.
Théocrite et Virgile nous ont laissé des documents célèbres sur l'emploi du chant pour inspirer l'amour.
Le législateur dut souvent intervenir — c’est ce que fit l'Eglise elle-même au Moyen âge — pour interdire certains chants et prévenir les formidables abus qu’on croyait possibles avec de telles armes. L'énumération des faits qu’on pourrait citer remplirait un très gros volume ; elle appartient à l'histoire, et je dois m'en abstenir ici. Je me bornerai à dire qu’à côté des renseignements fournis par la philologie, nous avons deux autres sources pour l’étude d’un tel sujet : les monuments figurés et les contes populaires.
Tout le monde connaît la légende du grand musicien Orphée, appartenant à un pays, la Thrace, que les anciens considéraient comme la terre classique de la magie. Sa vie n’est qu’un tableau des effets irrésistibles de l'harmonie. Aux sons de sa lyre, les roches animées des Symplégades, qui menaçaient de briser le navire Argo, s’arrêtent et se fixent ; le dragon de la Colchide, gardien de la toison d’or, devient inoffensif ; l’Enfer lui même est touché et rend Eurydice. Une composition nous le montre la lyre en main, assis sur un lion couché, ayant à sa droite un oiseau
et un quadrupède attentifs. Une pièce du musée Guimet ! nous montre l’'Orphée hindou : c'est Krichna- Govinda gardant les troupeaux de Nanda, une sorte d’Apollon chez Admète. Tandis qu'il joue de la flûte, les animaux sont groupés autour de lui dans une attitude comique d’admiration et de tendresse. Les Finnois ont aussi leur Orphée : Waïnomoïnen.
Quant aux contes populaires attestant le pouvoir magique primitivement attribué au chant, ils sont très nombreux. Un anglais, Engel, a pu faire un volume en réunissant une faible partie de ce folklore si intéressant: J’en citerai seulement un spécimen.
Il y avait chez les Hindous, des chants (Rags), à chacun desquels présidait un dieu représentant une saison : la saison humide, la saison froide, la saison douce, la saison chaude, la saison des pluies, la «rupture » ou fin des pluies. On ne pouvait chanter un de ces rags que dans la saison à laquelle il correspondait, sous peine d'amener une perturbation soudaine dans l’ordre des saisons. Il y avait aussi les chants du jour, et les chants de la nuit.
Un contemporain de l’empereur Akber ayant voulu chanter un de ces derniers en plein midi, l'obscurité se fit aussitôt dans un rayon représentant la portée de la voix.
Un autre rag était appelé « le brülant, l’excitateur » ; celui qui essaierait de le chanter, hors de certaines conditions, devait mourir par le feu. L’empereur Akber, cruel ou sceptique, ordonne un jour au célèbre musicien Naiq Gopaul, de chanter ce rag. Gopaul,
1. Musée Guimet, 1'e salle, galctie d'Iéna, vitrine 4, 2° rayon. .
après avoir vainement cherché une excuse, va faire ses adieux à sa femme, puis, profitant de la liberté qu'on lui laisse, entre jusqu’au cou dans la rivière Jumna. A peinea-t-1l émis deux notes, l’eau commence à bouillir, et les souffrances du pauvre chanteur deviennent intolérables. Il demande grâce; mais l’empereur veut être obéi. Gopaul reprend son chant : alors les flammes jaillissent de son corps; bien que plongé dans l’eau, il est réduit en cendres.
$ 4. — IDENTITÉ DES IDÉES PRIMITIVES ET DES IDÉES MODERNES SUR LA MUSIQUE
C’est une singulière histoire que celle de la musique! Partout, à toutes les époques, on a vuen elle quelque chose de mystérieux et d’inexplicable, qui la mettait en dehors des autres formes de l’activité humaine. Aujourd'hui encore, en appellant à notre aide toutes les ressources de nos « sciences » nous ne pouvons arriver À expliquer clairementce qui nous touche dans une belle phrase de huit mesures ; et l’esprit moderne, quoique délivré de beaucoup de superstitions, est obligé de parler souvent le mème langage que les primitifs.
Nos opéras, toute notre musique religieuse, peuvent être considérés comme une survivance de la magie. Quand Siegfried en forgeant son épée chante et énumère les qualités de cette épée; quand Jeannette dit en cousant : « cours, mon aiguille, dans la laine, etc... », ils font des actes réduits à des sym- : boles sans valeur efficace, mais imités de l’ancienne magie. Voici enfin qui montre comment les deux extrêmes de l’histoire se rejoignent.
Que trouvons-nous tout au début de l’histoire musicale ? des mythes assignant à la musiquedes origines divines, et des incantations; or, voici comment s "exprime le plus grand musicien d'hier :
«La puissance du compositeur, dit R. Wagner, n’est pas autre chose que celle du. magicien. C’est bien dans une situation d’enchantement que nous place l'audition d’une symphonie de Beethoven. ». Est-ce là un « mot» brillant d’écrivain, comme on en trouve tant dans la critique musicale? Non; plutôt un mot d'artiste, de philosophe, et d’historien tout à la fois.
Wagner développe sa pensée à la manière allemande, avec une métaphysique un peu compliquée mais très nette, et qui ne laisse pas de rappeler le .
mythe platonicien de la caverne.
Nous regardions jusqu'ici à la lumière du jour, ajoute-t-il, une image peinte et transparente : voici que Beethoven, dans le silence de la nuit, place cette image entre le monde des apparences et l'être intérieur de la nature ; et c'est de l’essence des choses qu'il tire la lumière donnant à l'image sa transparence. Aussi, par une sorte de prodige, l’image devient-elle. vivante : devant nous apparaît un second monde dont le plus grand chef-d'œuvre d’un Raphaël ne pourrait donner aucune idée (ibid).
Cela veut dire, plus simplement : le peintre nous présente des images toutes superficielles ; le musicien, même quand nous avons les yeux fermés, « dans le silence de la nuit» nous met en rapport direct avec la vraie réalité, avec l’âme intérieure, l’es-