‹ La mutualité familialeChapitre 5 sur 7 · IV. — Lk PERSONNEL DE LA MUTUALITÉ · texte numérisé non relu

IV. — Lk PERSONNEL DE LA MUTUALITÉ

. Mais, va-t-on m'objecler, ce que vous demandez là est déjà réalisé. Sans attendre vos sommations, la mutaalilé a déjà ouvert largement ses rangs aux femmes et aux enfants, puisqu'il résulte de vos clîilTres eux-mêmes que ces deux catégories comprennent ensemble un cinquième de l'armée mutualisle. La famille est donc dans la place. Que voulez-vous de plus?

C'est exact : les sociétés de secours mutuels complent 250.000 fenjmes el 60.000 enfants; mais ils y entrent, comme les pères eux-mêmes, à litre d'individus et non pas à titre de membres de la famille. Bien loin d'alfaiblir la conception individualiste, leur admission dans la mutualité ne fait que Tatlirmer encore.

Voyons de près, en eflel, comment les uns et les autres ont conquis celte situation, qu'ils occupent aujourd'hui et qui va sans cesse en s'elargissant.

A). Les femmes et hf mutualiU. — Le mot « conquête » n'a rien d'exagéré en ce qui c*Of)cerne la femme. Pendant longtemps, on lui a, en effet, refusé l'accès de la mutualité. D'après une légende, qui aurait pu se résumer en ce mol de Miclielet : ^ La femme est une éternelle malade », il semblait que, à moins de demander à la femme une cotisation excessive, elle ruinerait la société qui aurait l'imprudence de l'accepter dans ses rangs et de lui promettre des secours de maladies.

Cette opinion, si répandue qu'elle soit, n'en est pas moins inexacte et ne résiste pas à l'examen des faits. Les tal)!es de morbidité, — là où Ton en possède (1),— en ont fait justice et montrent que les risques de maladie, qui varient, suivant les âges, pour les deux sexes entre certaines limites peu étendues, se rapprochent sensiblement comme moyenne générale. Des sociétés mixtes se sont formées, comprenant des hommes et des femmes; d'autres se sont constituées exclusivement avec des femmes et nulle part on n'a constaté ces dan^ijers dont on s'effrayait à priori^ de sorte qu'aujourd'hui la pratique admet sans hésiter cette intioduction de la femme dans la mutualité.

La loi d'ailleurs vient de la sanctionner formellement.

(1) Le décret du 16 mars IS.-i^ promettait une tab^e de morbidité. La loi du 1*^ avril 1898 a renouvelé cette promesse, dont la mutualité attend depuis un demi-siècle la réalisation.

Noire loi française du 1" avril 1898 dit, en effet, à son article 3 que (( les femmes peuvent faire partie des sociétés de secours mutuels et en créer » el elle autorise même « les (emmes mariées à exercer ce droit sans 1 assistance de leur mari ».

En dix ans, de 1888 à 1897, le nombre des femmes figurant dans les cadres de nos sociétés de secours mutuels, approuvées et autorisées, s*est élevé de 184.()92 à 250.604, ce qui constitue une augmentation déplus d'un tiers (37 %) La proportion des femmes dans ces sociétés est aujourd'hui — on l'a vu plus haut le sixième de celle des hommes.

Sur les 11.355 sociétés de secours mutuels qui existaient en 1897, on en comptait 2.711 mixtes et 411 composées exclusivement de femmes. Ainsi près du tiers de ces sociétés comprenait Télément féminin. On voit que l'ancien préjugé, i\ui concluait à l'exclusion des femmes, est aujourd'hui dissipé.

B). Venfant et la miituaUté, — En même temps que la femme, Tenfant s'introduisait dans CfS sociétés, et y faisait même une entrée triomphale par la mutualité scolaire.

C'est seulement àpartir de 1880 que les enfants ont pénétré dans la mutualitéet, depuis lors, ils y ont altluéen bataillons déplus en plus serrés. Ce succès, auquel se rattache le nom d'un mutualiste fervent, M. Gavé, tient au concours que l'école a prêté à ce mouvement.

Aujourd'hui Ton sent partout l'avantage de s'appuyer en matière sociale sur l'école, pour faire l'éducation du pays et pour recruter des adhérents à une idée ou à une pratique dont on veut encourager la diffusion. Toutes les campagnes visent l'enfant et veulent mettre la maiu sur lui pour s'emparer de l'avenir. C'est ainsi qu'on procède pour l'épargne, pour les bains douches, pour la lutte contre l'alcoolisme; c'est également à l'école qu'on a voulu installer l'apprentissage de la mutualité. Non seulement on accoutume ainsi de bonne heure les enfants à cette discipline morale de la prévoyance, à celte régularité de la retenue et de l'échéance; mais encore on les initie au mécanisme de l'épargne, de l'assurance, à la gestion d'une société populaire , et on lês prépare à entrer dans les rangs de la mutualité adulte. En outre, grâce à l'enfant, ces idées et ces habitudes pénètrent dans la famille, par une heureuse contagion, qui, de proche en proche, les fait rayonner dans tout le pays.

L'enfant verse deux sous par semaine entre le$ mains de l'iûsti-

tuteur. Un de ces sous est affecté à la constitution d'un livret personnel de retraite, ou livret individuel^ ç^ni reste la propriété du sociétaire et lui assurera, à l'Age de cinquante ans, ou plus tard s*il le préfère, une pension dont le montant dépendra de l'âge auquel il louchera sa retraite, el des versements supplémentaires ayant grossi son livret spontanément et par un effort personnel.

L'autre sou a deux emplois : il sert d'abord à payer à la famille de Tentant malade une indemnité de 0 fr. 50 par jour et, si l'enfant vient à mourir, des frais funéraires de 25 francs. Le surplus constitue un fonds commun, qui s'augmente des subventions de l'Etat, des dons et legs, des cotisations des membres honoraires, et qui est appelé à grossir sans cesse à la façon de la boule de neige. Ce fonds commun, qui est le patrimoine de tous les associés, est

versé à la Caisse des Dépôts et Consignations, et assurera un complément de pension de retraite à c£,ux des adhérents qui auront continué régulièrement à verser leurs 0 fr. 10 par semaine pendant près d'un demi-siècle, jusqu*à l'âge de cinquante à soixante ans.

C'est ainsi que la Société scolaire municipale du XIX^ arrondissement, dont j'ai le compte rendu sous les yeux et qui comptait en 1899 un effectif de 4.125 membres, recueille de chacun de ses adhérents 5 fr. 20 par an, déipense pour frais de maladie, de funérailles et de gestion, en moyenne, 1 fr. 94. Elle touche de divers côtés, sous des formes diverses, et en dehors des cotisations des membres participants, 2 fr. 79, ce qui porte la recette totale par membre à 7 fr. 99 contre une dépense de 1 fr. 94. L'excédent de 6 fr. Oà sert à alimenter le livret individuel, plus le fonds commun, qui s'élève actuellement èi près de 200.000 francs.

Répandue par l'armée enseignante qu'encadrait et que soutenait l'armée mutualiste, la mutualité scolaire a successivement envahi tous les départements ; elle a même su pénétrer dans les régionsmontagneuses, dans les pays pauvres, dans les localités rurales les plus humbles, et par l'enfant elle a été souvent révélée à la famille, qui l'ignorait jusque-là.

« Ces victoires s'expliquent, dit M. Eugène Petit, l'éloquent apôtre des œuvres scolaires et postscolaires; car elles correspondent à des aspirations précises, à un irrésistible élan des intelligences et des cœurs emportés vers une foi nouvelle. »

Entraîné par son élan généreux, M. Eugène Petit voit toutes ces

mutualités, reliées par des unions départementales, celles-ci à leur tour par des fédérations régionales; leur fonds commun va grossir, atteindre des millions, enrichir Técole, lui permettre d'acheter des maisons, des domaines ruraux. « En l'an 2000 et même avant, l'Ecole sera propriétaire, l'Ecole gérera ses immeubles, l'Ecole nombrera ses récoltes dans des champs à elle. » — u Notre siècle, a dit M. Foncin, est le siècle de Tor; mais il est aussi le siècle du sou. Car on fait de Tor en multipliant les sous. » — « Je crois, pour ma part, continue M. Eugène Petit, que le siècle du sou sera surtout le vingtième siècle. L'Ecole, grâce à la mutualité, en fera la preuve. »

De telles espérances pourraient sembler entachées d'un peu de mysticisme, si l'on ne savait que la foi soulève les roontagnes; mais elles sont, dit l'auteur que je cite, autorisées par la soudaineté des progrès de la mutualité scolaire. En 1895, elle comprend 10 groupements à peine; en 1890, 110; en 1897, 400; en 1898, 871. Elle passe en mars 1900 à 1497 ; à l'heure actuelle, à la date du 31 mars 1901, on compte 2.017 « petites Gavé li.^^-e-^globant 12.000 écoles, s'étendant à plu^ d'un demi-mUUonj^çôl'Xeni^s colières,qui versent par an plus de deux million^i4^mi|de jfranxîs;:.:''^

Et encore, ajoute M. Eugène Petit, « ce qu'une idée inexacte de cette mutualité qui ^ant& -eSt^^ dans une école, tantôt s'étend à un canton, à yiparroridissement, «t même à un département o (1). V, ' ^ ' ^ /

La mutualité scolaire a été préconisée au Congrès internationat catholique de 1900, aux Congrès régionaux de Lille et de" MontlUçon, en 1901. Elle a fait de rapides progrès dans les écoles congréganistes sous le patronage de la Société générale d'éducation et d'enseignement (2).

Le mouvement est donc lancé avec \igueur et provoque à juste titre l'enthousiasme de ses promoteurs.

Est-ce à dire cependant que l'admiration pour leur ardeur et leur apostolat doive porter à considérer leur œuvre comme parfaite, définitive et intangible? Eux-mêmes ne le pensent pas et chaque jour en efiFet voit éclore des combinaisons nouvelles, qui bourgeonnent et se greffent sur l'idée initiale (3).

(1) Rapport au Congrès internatioDal de la mutualité. — Juillet 1900.

(2) Rapport de M. Delom de Mézerat sur la Mulualité scolaire dans les écoles libres à l'assemblée générale tenue le 23 mai 1901 par la Société générale d'éducation et d'enseignement.

(3) Certaines mutualités scolaires ajoutent aux cotisations de maladie et do retraite une troisième cotisation de 5 à 10 centimes par semaine pour assurer

M. Puteaux, — un fervent mutualiste lui aussi, — a insisté, dans un remarquable rapport de 1896, sur l'invraisemblance de l'hypothèse que l'enfant atHlié à une société scolaire continuera jusqu'à Tcige de cinquante à soixante ans ses versements de 0 fr. 10 par semaine. Le secours de maladie de 0 fr. 50 par jour est absolument dérisoire pour un adulte. Celte mutualité a des bases parfaitement adaptées à l'enfant encadré dans sa famille, et n'ayant aucune charge; mais elle ne convient pas à l'homme fait. « On a peine, ajoutait M. Puteaux, à se figurer des assemblées générales qui réuniraient comme sociétaires des écoliers el des hommes èi barbe grise ou blanche. » Il se demamiait s'il n'y aurait pas avantage à supprimer le fonds commun, ce bien de mainmorte, immobilisé en vue de générations futures qui ne seront jamais sans doute appelées èt en profiter. Pour lui la mutualité scolaire devrait être une p^^^^pinière de mutualistes, une sorte de « veslibule » conduisant les enfants jusqu'à seize ans au seuil de la mutualité adulte, où leur âge, leur entraînement mulualiste et leur pécule leur donneraient droit de cité. Il concluait donc en demandant qu'arrivé à l'âge de seize ans, le mulualiste scolaire reçut la part qui lui revient dans Tactif social, sous forme tant de droit d'entrée dans la nouvelle société d'adultes qu: va le recueillir, que de versement complémenlaire sur son livret individuel, pour accroître sa future pension de retraite.

Ces conclusions ne sont pas pleinement admises par les éminents promoteurs de la mutualité scolaire. Ils admettent bien que les directeurs locaux de ces groupes orientent leurs pupilles « vers les sociétés constituées par les aînés, là oCi on leur fait place volontiers dans le rang » ; mais leurs préférences marquées sont pour le. prolongement de la mutualité scolaire au delà de l'école. Ils tiennent surtout à l'altrait qu'exerce le fonds commun sur le recrutement. Ils craignent que, privées de cet appât, les adhésions

une dot aux enfants à vingt ans; d'aulres juxtaposent la mutualité et l'épargne; d'autres pratiquent le placement, organisent des dispensaires, s'essayent à la coopération. Ailleurs les lycées et les collèges se rapprochent des mutualités scolaires, en leur fournissant des membres honoraires. C'est un laboratoire en pleine activité, un champ d'expériences, où l'on peut faire d'heureuses trouvailles.

Citous encore la combinaison touchante qui permet aux enfants pauvres do participer à la mutualité scolaire, en leur faisant payer leur cotisation hebdomadaire en main-d'œuvre (clapier, ruche, ramassage de crpttig, b^^niietonuagê,...) ou en nature (oeufs, pommes de terre..., que les mères de famille, à tour àm lôle, vont vendre au marcl^é pour les petits mutualiites) .

LA MUTUALITÉ PAMiLIALK.

no so fi>fi ci li-iSf'iit. En ou're, la suppression du fonds commun, (ie c<^ c. tiésot' de 1 avenir », comme l'appelle M. Gavé, tarirait les per>[u'cli vi'S que je déroulais, tout, à l'heure, sur Tagrandissemenl du lù'e entrevu dans l'avenir pour TKcole, a nornbrant ses récol'rs dans des cliamps à elle el g'«'rant ses immeubles ».

T .ut en appiéciant les motifs de cette persévérance dans l'orienlalion actuelle avec ses beaux résultais immédiats et ses magnifiq'ues espérances, j'ose penser Loulefois que la mulualilé scolaire aurait, dans la [dupart des ras. lout profit à s'inspirer des conclusions de M. Puleaux et à s'y ciuiTormer.

\. La .ML.IALITI'J l'AMILlALi:.

C'est donc sous la duublî3 forme de mutualité féminine ou mixle et de- mu 1 liolité scolaire que la femme el renfant ont pu s'introdiiir.^ dans ranoée mulualisle. 11 y a là c l'ics un progrè.^ dont on doit s*oi)p;(tudir ; uiaif ou n'a ce[)endaut pas le droit de le représoidi-r e )iinn(* dounant salisracrK)n aux exigences du principe f<nnih\jl, tel que je Texpoi^ais au début de ce rapport.

Diius cette concepiion, en elVel, la famille forme une unité indir-S'-iiible, un bloc, un tout couipact, doi»t les divers éléments sont groupés autour du chef qui ia personnifie.

Or 1 1 n^utualilé proi-ède d une idée opposée et qui est essentiellement individualiste.

Elie a d'abord songé à rhomuje, au père; c'est lui qu'elle soigne, qu'el e indemnise, c'est à lui qu'elle assure une retraite viagère, mour;!nt avec lui. VA\e a supprimé la notion du père, pour le traiter en célibataire, qui ne tient à rien ni à personne.

Puis elle s'est ravisée et elle a eu un regard pour la femme et l'enfant, — ce dont il faut la louer, — et elle leur a fait place dans ses rangs ; mais elle les traite à leur tour comme l'avait été le père, c'est-à dire à l'état d individus isolés, pris en eux-mêmes, et non comme les parties do cet ensemble harmonieux, de ce tout qu'est la famille.

Exceplion faite aussi largement qu'on le voudra pour les cas particuliers, sur lesquels je vais revenir lout à Theure, et en me tenant dans la sphère des principes et des généralités, j'ai peine à dissimuler mon inquiétude vis-à-vis de ces combinaisons qui, même avpc d'excellentes intentions, menacent de porter atteinte à l'unité de la famille. J'ai peur de voir, ici, des sociétés de bambins;

là, des sociétés de femmes. Je n'aime pas, non plus, ces sociétés mixtes où la femme intervient avec son individualité propre, va pouvoir se mêler aux agitations et aux cabales inhérentes à la vie i-nulualiste, prendre part aux discussions souvent fort vives sur les statuts, sur les comptes, sur les élections, et le faire très sincèrement et très loyalement dans un sens opposé à son mari. Tout cela n'est pas bon et ne peut qu'affaiblir la famille, dont la cohésion est un des plus solides fondements du pays.

Je demande donc que le père entre dans la mutualité avec sa famille tout entière; qu'il la couvre de son nom qui en est la raison sociale, sauf à payer des cotisations proportionnées aux charges qu'il apporte, avec une bonificatian pour les familles nombreuses. C'est un comple à faire, et il est fait dans un certain nombre de sociétés, où ce système de l'abonnement de famille est pratiqué avec succès, notamment à Angers, Bordeaux, Toulon, Lin oges, etc.

Le Congrès international de la mutualité, tenu à Paris il y a quelques mois, en juillet 1900, a émis un vœu formel pour Textension des bienfaits de la mutualité à tous les membres de la famille.

Cette combinaison est en outre explicitement prévue par les slatuts modèles qu'a préparés la Ligue nationale de la mutualité et que le Ministère de l'Intérieur a revêtus de son estampille. Voici en quels termes s'exprime à ce sujet rarticle 31 : Tout membre participant qui veuf avoir droit pour sa femme et pour ses enfants âgés de moins de ans aux soins médicaux et pharmaceutiques verse^ à cet

effet^ un supplément de cotisation^ égal : pour sa femme à ; pour chacun de ses trois premiers enfants^ à ; pour chacun de ses autres enfants^ à ».

Un certain nombre d'applications de ce système familial ont eu lieu avec succès; il n'a rien d'utopique: il est légal, il se présente sons le patronage du Congrès international. Je pense que c'est de ce côté que les amis de la mutualité doivent diriger leurs eflforts.

11 est d'ailleurs bien entendu que les sociétés de femmes gardent, même avec ce système, leur raison d'être et leur légitimité dans les cas où les femmes ou les jeunes filles sont chefs de famille, aussi bien que dans ceux où, abandonnées à elles-mêmes et privées de leur appui naturel, elles doivent prendre leurs intérêts en main. Il en est de même pour leur affiliation aux sociétés mixtes. Quand la famille est absente, l'individualisme s'excuse, si même il ne «^'impose.

Si la femme remplit les devoirs et subit les charges du père de famille, il est juste qu'elle en exerce aussi les droits. C'est ce qui avait lieu dans le monde féodal, où les femmes veuves participaient aux élections politiques; c'est ce qui a lieu de nos jours, dans le même cas, pour les élections consulaires. Rien de plus naturel que d'appliquer à la mutualité cette solution qui, loin d'affaiblir le principe de la famille, ne fait que le consacrer.

En ce qui concerne la mutualité scolaire, ces mêmes considérations nous permettent de lui assigner son rôle social. Elle peut rendre des services signalés partout où la famille est restée en dehors de la mutualité, dont elle ignore le mécanisme et peut-êlre même Texistence. Il existe en France plus de 25.000 communes qui sont encore privées de cette institution. La mutualité scolaire peut et doit Vy implanter par l'enfant. Là où la famille ne sait pas et ne peut pas, on est fondé à lui venir on aide par une incitation extérieure émanant de l'école, et à s'elforcer de conquérir par l'enfant le pays à la pratique mutualiste.

La mutualité scolaire a donc un champ immense ouvert à son activité et qui peut contenter les plus hautes ambitions.

Mais, là où la famille connaît et applique la mutualité, il me semble en général préférable que l'enfant reste groupé avec sa mère aux côtés du père, pour faire dans cette école familiale, dans ce sanctuaire domestique, son apprentissage de mutualiste. Quel que soit le zèle de l'instituteur, cet enseignement intérieur sera bien autrement vivant et fécond, puisque le père prêchera d'exemple et qu'à son foyer l'enfant assistera à la pratique journalière de la prévoyance, en entendra discuter les détails et en verra les bienfaits.

En résumé, l'élément constitutif de la société de secours mutuels, sa molécule fondamentale, ce ne doit pas être, à mon sens, l'individu, mais la famille, avec tous ses membres anonymes groupés sous le nom du chef, sauf à comprendre sous ce nom la mère veuve et la sœur aînée qui élève ses frères et sœurs orphelins.

C'est là, je le répète, une direction générale; mais elle peut, dans la pratique, subir certaines dérogations, si elle contrarie un autre intérêt que les circonstances locales montreront prédominant, comme, par exemple, la convenance d'un groupement professionnel (entre ouvrières de l'aiguille, fleuristes, etc.) ou le rap-

prochemenl des femmes des diverses classes au sein d'une société féministe. C'est un compte à faire : il faut voir de quel côté est la supériorité du bie/i social. Je crois qu'en faisant avec soin cet inventaire, on verra que, presque toujours, la balance penchera du côté de la cohésion familiale.

VL — Supplément de charges de la mutualité familiale.

Il est clair que cette nouvelle conception de la mutualité, avec l'élargissement de ses cadres, doit entraîner de plus lourdes charges, puisqu'il s'agit d'étendre à tous les membres tie la famille les bienfaits aujourd'hui réservés au pire. Mais c'est là une objection qui n'a rien d'embarrassant. Que penserait-on de Tégoïsme d'un homme qui, s'asseyantà la table de famille autour de laquelle sont rangés sa femme et ses enfants, engloutirait seul toutes les provisions, sous prétexte qu'il n'y en a pas assez pour tous les convives ? Nouvel Ugolin, s'excuserait- il en alléguant qu'il est bien forcé d'agir ainsi « pour conserver un père à ses enfants » ?

L'essence de la paternité, c'est l'abnégation poussée jusqu'au sacrifice vis-à-vis de ces êtres qui nous sont plus chers que nousmêmes. Comment donc cetteadmirable institution delà mutualité, — qui met enjeu les plus nobles sentiments de la solidarité humaine même envers des étrangers, même envers des générations futures encore perdues dans la brume des siècles à venir, — commencerait-elle par méconnaître la loi primordiale de l'amour paternel?

Il faut donc regarder bien en face ce problème de l'accroissement de ressources, qui doit correspondre à l'accroissement nécessaire, impérieux, des charges de la mutualité familiale.

C'est une question très vaste, que j'ai traitée ailleurs et que je n'ai garde d'aborder ici, en greffant un nouveau rapport sur celuici, dont la longueur est déjà indiscrète et a mis votre patience à une rude épreuve. Je me bornerai donc à indiquer, sans commentaire et sans développement, mes conclusions pour ne pas sembler me dérober devant l'objection, qui aurait pour effet, si on ne la levait pas, au moins d'un mot, de reléguer la mutualité familiale au rang des chimères.

Non, les ressources ne manqueront pas, si l'on complète les cotisations de l'épargne familiale par le concours des organisations suivantes ;

1** Les subventions des patrons, qui auront tout intérêt, tant au

point de vue financier qu'au point de vue social, à les offrir spontanément, plutôt que d'attendre les dures contraintes de la loi.

2'' Les subventions de TËtat. pour «.aider ceux qui s'aident euxmêmes », suivant le principe de a la liberté subsidiée », qui a inspiré la loi italienne du 17 juillet 1900 et la loi belge du 10 maî 1900 sur les retraites ouvrières. J'ai dit plus haut «le succès foudroyant» de cette dernière loi et l'essor merveilleux qu'elle vient de donner à la mutualité chez nos voisins et amis. 11 y a là un exemple des plus significatifs sur le parti qu'on peut tirer de ces encouragements pour susciter et développer les libres initiatives.

S"" Enfin la coopération, dont Talliance avec la mutualité peut fournir par les bonis coopératifs une large dotation à la prévoyance et lui permettre d'assumer, sans fléchir sous le poids, le fonctionnement de tous les services de Tassurance familiale sur la maladie, la vieillesse et la mort (1).

Je suis forcé de m'en tenir à ces brèves affirmations qui ont derrière elles leur démonstration en règle; mais j'espère qu'elles sufllront à rassurer ceux qui, — tout en approuvant les principes invoqués pour l'extension familiale de la mutualité, — auraient été tentés d'hésiter devant leur application par la crainte des dépenses qu'elle doit inévitablement entraîner.

Non seulement ces principes se recommandent par leur caractère social, mais ils sont d'une réalisation relativement facile; ils peuvent, à condition que nous sachions le vouloir, passer rapidement dans les faits et dans les mœurs. Le jour où la mutualité sera éclairée sur ses devoirs, elle saura faire le nécessaire pour les remplir.

Si elle s'engage résolument dans cette voie, elle se donnera un nouvel élan, puisqu'elle aura la complicité joyeuse de tous les membres de la famille, désormais tous réunis dans son giron protecteur. Dès lors, elle pourra prendre un tel essor qu'elle deviendra capable, contrairement aux affirmations des étatistes, ses adversaires, de résoudre, parallèlement avec les caisses patronales, le grand problème des retraites ouvrières, par les souples et vivantes combinaisons de la liberté, qui fait seule la beauté, le mérite et la fécondité des institutions sociales.

E. CUEYSSON, de l'Institut.

(1) Conférence au Musée social lo 20 décembre 1898 sur la Coopération et la mutualité, par M. E. Cheysson (Circulaire 10. — Octobre 1899).

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