LIVRE QUATORZIÈME
LETTRE PREMIÈRE
Du [samedi] sixième Janvier i66).
ATBNDUI.
Princesse, de vertus ornée, Voicy la quatorzième année Que, pour votre contentement, Je rime assez ingénument,
5 Vous ayant, selon ma portée, Tous les huit jours complimentée.
Et fait pour Vous, dans les miens Vers, Sept cens Préambules divers :
Le tout, par Tinstinc et le zélé
10 D'une lumière naturelle, Et non point par capacité.
Puis-que je n'ay jamais hanté Ces Coiéges scientifiques.
Où, par d'admirables Rubriaues,
1 5 De Grimaut, on devient Autneur, Et de simple Ecolier, Docteur.
Ainsi, pour la Téze et le Téme, Je suis, donc, l'ignorance mesme :
Mais. le Ciel qui prévoyoit bien
20 Que je ne serois bon à rien.
M'inspira dans la fantaizie Quelque rayon de Poésie, Qui ne me fait pas grand Seigneur ; Maisqui de pluzieurs Gens-d'honneur,
2) Qui prennent plaizirà ma Rime, M'aga^ le cœur et l'estime;
Et c'est dont je fais plus de cas, Que d'avoir très-bien des Ducats, Et que je prize davantage
jo Que d'avoir un grand Héritage Qui me rendît Homme opulent :
Exerçant, donc, ce cher Talent, Qui fait toute ma subsistance.
Et ne fait point honte à la France,
) 5 Traçons en cet An renaissant Quelque Ouvrage divertissant.
Toutefois, ce que je vais dire N'est pas pour exciter à rire.
Mais bien plutôt à soupirer;
40 Oyez ce que je vais narrer.
Samedy, lors-que la nuit sombre Eut, par-tout, étendu son ombre.
Avec des soupirs infinis, On conduizit à Saint- Denis,
45 A la lueur de mainte flâme.
Le Corps trépassé de Madame, Qui, pour dire la vérité, Fut en grande pompe escorté.
Quantité d'Ecuyers et Pages,
jo En moult honnêtes équipages.
Et dans un ordre sans-pareil.
La Mûze historique. — Janvier i66j.
Précédoient le triste Apareil.
Les Chevaux-légers, les Gens-d'armes,
Portantdesflamoeaux, au lieu d'armes,
{ j Et pluzieurs Oficiers du Roy, Paizoient figure en ce Convoy.
Maint Prince, Duc, Comte et Comtesse, Un nombre infiny de Noblesse, ' Tant en Carosse qu'à Cheval,
60 Etoient de ce Concours fatal.
Quantité d'Ecléziastiques Qui paroissoient mélancoliques, Et ce Pasteur de grand renom.
Dont Péréfixe est le surnom,
65 Qui, pour être Pasteur habile, Le doit-étre de cette Ville, Psalmodoient, non loin du Corps, Et dizoient l'Ofice des Morts.
Une considérable Altesse,
70 Sçavoir Madame la Princesse, Ayant souvent la larme à l'œil, Etoit Conductrice du Dûeil, Etant dans le carosse mesme, Où ce petit Corps froid et blesme,
75 Dés-animé par Atropos,
Sembloit jouir d'un doux repos.
Madame Cette Dame de haut corsage, Montoaer. I^ont les vertus et l'esprit sage Ont tant de réputation,
80 Et qui de l'éducation
Des Fils et des Filles de France, A l'illustre Sur-intendance, Qui font tout son plus cher soucy, Etoit dans le carosse, aussy,
85 Ayant, mesmement, avec elle, La noble Dame de Venelle, Qui par ses bonnes qualitez Agréant aux trois Majestez, Etoit de Madame, vivante,
90 La prudente Sous-Gouvernante.
Ennn, tout bien considéré.
Ce Deuil, amplement éclairé, Excita beaucoup de tendresse Parmy les Bourgeois de Lutéce,
9{ Qui, tous, s'intéressèrent fort Touchant cette soudaine mort.
De ce Convoy (dont j'en enrage) Je ne fus point sur le passage ; Moy, mal-heureux, je n'en vis rien :
100 Mais quantité de Gens-de-bien Me l'ont dit de la mesme sorte Que dans ces Vers je le raporte:
S^ils m'ont dit vray, tant mieux pour Car j'aurois au cœur de l'émoy, [moy, io( Si j'avois, faute de lumière.
Erré sur icelle matière.
Ou soit après, ou soit devant,
Le mesme jour, ou le suivant.
Si le bruit commun ne me trompe, 1 10 Son cœur,dansunpeumoinsde pompe,
D'éclat et de solennité,
Au Val-de-Grace fut porté;
Où les Dames Rèli^ieuzes,
Moitié tristes, moitié joyeuzes, 1 1 5 Y receurent, tout de leur mieux,
Ce Gage et Dépôt précieux
Des bornez de la Reine-Mère,
Que la Communauté révère.
Estimant cet innocent Cœur, 1 20 (Dont l'Urne est, je croy, dans leur Chœur
Autant qu'aucune autre Relique
Qui soit dans ce Lieu Monastique.
Le premier de l'An et du mois.
Le plus dévot de tous les Rois, 1 2 5 Le plus dévot, cela veut dire
Louis Quatorze, nôtre Sire,
Avec un concours merveilleux
De Princes et de Cordons-bleus,
De grands Prélats et de Noblesse, 1 30 Fut, aux Feùillans oûyr la Messe,
Qu'il entendit dévotement;
Puis, sans detempsperdre unmoment ,
Passant prés de ses Ecuries,
Alla toucher, aux Tuilleries, I } { Par une Royale bonté.
Des Malades en quantité.
Ce mesme jour, auauel l'Eglize
De Nôtre- Sauveur solennize
La sainte Circoncizion, 140 Monsieur l'Evesaue de Noyon,
Prêcha de la belle manière
Sur cette excellente matière.
En prèzence des Majestez,
De quatre ou cinq Principautez, 14J Et d'autres Grands avec leurs Suites,
Dans le Temple des Jèzuîtes,
Où son Espnt, je vous promets.
Charma les cœurs, mieux que jamais.
Par son action éloquente, I jo Dont la Cour parut fort contente.
Dans un billet, que je lus hier, J'apris c^u'un Commis de Banquier, Natif, dit-on, de cette ville.
D'entendement assez habile, 1 5 { Et dans Bordeaux ayant employ Qu'il exerçoit de bonne-foy.
Janvier i66j. — Livre XIV. Lettre H.
Etant, avec raizon, ou rage, Acuzé par Gens de Village, Du crime énorme et détesté
160 Qu'on nomme bestialité; lâesty péché contre Nature, Que, toutefois, dans la torture, Ledit mizérable Commis Nia toujours d'avoir commis ;
165 Etant crû digne du suplice, Par un Arest de la Justice, Fut condamné d'être étranglé, Et son corps, ensuite, brûlé ; La corde luy fit rendre l'ame,
170 Mais jamais le feu, ny la flàme Sur ce mal-heureux corps défait, Ne purent faire aucun étet.
Restant toujours incombustible Au milieu d'un brazier horible.
175 Avec couperets, ou couteaux Le corps fut haché par morceaux, Avec fagots on renouvelle La flàme et le feu de plus belle; Cependant la flàme et le feu
iSo Agirent encor aussi peu:
Et comme par cette aparence On ju^ea de son innocence.
On fait à ses Acuzateurs, Qui de sa mort sont les auteurs,
185 Le procez delà bonne sorte ; C'est ce que le Billet raporte En mots écrits, et non moulez.
Vous le croirez si vous voulez.
Aux afaires concernant Rome, 190 Qui formalizent maint prude-Homme, Mon pauvre esprit, foy de Normand, N'entend que le haut Alemand.
D'entre les Romains, les plus sages
Blàmans les criminels outrages,
195 Qu'a receus nôtre Nation, Voudroient que réparation.
Jusqu'à la rendre satisfaite.
Sans tant barguigner luy fut faite :
Mais chaque Courier nous aprend,
200 Que de la façon qu'on s'y prend, Messieurs les Fauteurs des Coupables N'agissent pas en raizonnables.
Ce ne sont que discours aigus^ Et, mesmes, si fort ambigus,
20 j Que pour voir leur vile arogance Demander pardon à la France, Au gré de tous les Gens-de-bien, Je croy oue nous ne tenons rien :
Mais je ois, à toute avanture,
210 Trêve, pourtant, de conjecture, Tandis que nôtre Ambassadeur, Dont on insulta la Grandeur, Ne partira point de Livoume, Où prézentement il séjourne,
2 1 5 On poura, vray-semblabiement.
Prétendre un Acommodement:
Mais s'il part une fois pour France, Je dis adieu toute espérance; Et les Gens, pour n'estre déceus,
220 Se doivent régler là-dessus.
Princesse, à qui je rens service, Il faut que tout court je finisse ; On m'atend en certain endroit.
Où je vais crier le Roy boit,
2 2 5 Cette Lettre fut terminée Justement, la propre journée Ou'on nomme la Feste des Rois, L/an mil six cens soixante et trois.
LETTRE DEUXIÈME
Du [samedi] treize Janvier.
GOURDB.
Princesse, pour qui mon cerveau Fait souvent maint Ecrit nouveau.
Et dont j'entretiens les oreilles.
Non de discours, beaux à merveilles.
5 Mais de quantité de Récits, Qui sont un extrait, ou pressis, Des bruits qui courent sur la Terre, Tant en temps de paix, que de guerre,
La Muze HISTORIQ.UE. — Janvier 166).
Comme je sçay peu, maintenant, 10 Ny du Levant, ny du Ponant, De ces nouvelles étrangères, Je ne vous en écriray guéres; Mais bien ce que, prézentement, Je sçay de Paris, seulement, t { Ville, en toutes chozes, féconde.
Et que l'on nomme un petit Monde.
Si, toutefois, de bonne-main, Aujourd'huymesme, ou bien demain, I (Comme cela se pouroit faire) !
20 J'aprenois Quelque bonne afaire, Du Nord, de Rome, ou d'autre-part, A mes Lecteurs j'en ferois pan:
Mais atendant qu'on m'en envoyé, Traitons quelques sujets de joye.
25 Le Roy fétova, Tautre-jour, La plus nne Fleur de sa Cour, Sçavoir sa Mère, et son Epouze, Et d'autres, jusqu'à plus de douze.
Dont ce Monarque avoit fait choix.
)0 Ce fut la veille^ ou jour des Rois; Certes, ce Festin admirable N'ût jamais rien de comparable, Pluzieurs sont d'acord sur ce point; Et quoy que je n']r fusse point,
; 5 J'en puis bien tenir ce langage:
Car un solide personnage Qui vid ce rare Souper-là, M'en a parlé comme cela.
Mais sans me dire choze aucune
40 Des noms de chacun et chacune Qui furent du susdit repas, Ainsi, je ne les nomme pas.
Pour premier et charmant Régaie, Avant cette chère Royale,
45 Où rézonna maint violon.
Dans une Sale, ou beau Salon, Pour divertir Seigneurs et Dames, On joua VEcoU des Femmes, Qui fit rire Leurs Majestez
50 Jusqu'à s'en tenir les c6tez.
Pièce, aucunement, instructive, Et, tout-à-fait, récréative.
Pièce, dont Molière est Autheur, Et, mesmes, principal Acteur,
5 5 Pièce qu'en pluzieurs lieux on fronde; Mais où, pourtant, va tant de monde, Que, jamais, Sujet important Pour le voir, n'en atira tant, Quant à moy, ce que j'en puis dire,
60 Cest que, pour extrêmement rire.
Faut voir, avec atention.
Cette réprèzentation,
Oui peut, dans son genre Comique,
charmer le plus mélancolique,
65 Sur tout, par les simplicitez.
Ou plaizantes naî vêtez, D'Agnès, d'Alain, et de Georgette, Maltresse, Valet, et Soubrette:
Voila dès le commencement,
70 Quel fut mon propre sentiment.
Sans être, pourtant, aversaire De ceux qui sont d'avis contraire, Soit Gens-d'esprit, soit innocens, Car chacun abonde en son sens.
75 En cette Maizon noble et belle.
Que Palais-Royal on apelle, Lundy dernier, Jeudy passé.
Le Balet du Roy fut dansé.
Je ne sçaurois encor que dire
80 De ce Balet de nôtre Sire,
(Qu'on tientcharmantau dernier point) Ne l'ayant vu ny peu, ny point.
Comme j'aime les chozes belles.
Pour, après, jazer un peu d'elles,
8$ A dessein j'y portay mes pas.
Mais, toutefois, je n'entray pas ; D'une parole assez humaine, y* La Sale (me dit-on) est pleine
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