‹ La muze historique; (volume 2)Chapitre 54 sur 84 · LETTRE TRENTE-UNE · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTE-UNE

Du [samedi] neufiéme Aoust.

RÉGALANTE.

Comme on tient quazy pour certain Que le Légat viendra demain Faire icy sa superbe Entrée, Des Gens-de-bien si dézirée, $ J'ay peur d'être réduit au point De ne travailler du tout point ; Car voulant de cette Eminence Remarquer la magnificence, Et les honneurs ^u'on luy fera

10 Quand dans Pans il entrera, Il faut que je cherche une place, Non point parmy la populace, En ne payant qu'un patagon :

Mais en balustrade, ou balcon,

1 5 Ou dans une chambre, à mon aize.

Assis sur une bonne chaize, Bien apuyé, bien acoudè.

Et point au tout incommodé.

Comme si j'étois un riche Homme,

20 M'en dût-il coûter bonne somme:

Chacun sçait que mes revenus Sont assez rares et menus, Mais^pourbienvoirdebeauxspectacles, Je suis libéral à miracles.

25 Ainsi, donc, si c'est Samedy, Sans remétre jusqu'à Lundy, Que cette Entrée extraordinaire Se doive infailliblement faire:

O Bien-aimez Lecteurs divers,

]Q Et vous, Princesse, que mes Vers Reconnoissent pour souveraine De leur assez féconde veine.

Je ne sçay comment je feray, Je ne sçay pas si j'écriray, S J'en suis fort dans l'incertitude :

Toutefois, bornons ce Prélude, Et de cet Eminent Prélat Dont le mérite a tant d'éclat.

Et dont vole par tout la gloire,

40 Reprenons le fil de l'histoire.

Vendredy dernier, nôtre Roy

Luy fit voir en moult noble aroy.

En une large et vaste Plaine, Une Revûé entière et pleine,

45 Et dans un ordre merveilleux.

Tous les Rougets et tous les Bleus, Tous les François et tous les Suisses Qui, comme ordinaires Milices, En tout lieu, voyage et saizon,

50 Suivent sa Cour et sa Maizon, A tou9 lesquels la solde il donne Pour la garde de sa Personne, Dont ils ont un soin spécial ; Et cet Exercite Royal,

5 5 Ce Camp ambulant et fidelle,

Dont la marche est toujours fort belle, Tant Fantassins, que Cavaliers, Se monte à plus de dix milliers.

Le Roy, dont si riche est la taille, 60 Les rangea luy-mesme en bataille.

Et tous les Corps, d'un cœur ardant, Sous un si digne Commandant, Marchèrent, campèrent, tirèrent.

Et finalement dénièrent,

6 5 Ayans rendu les spectateurs

Cent et cent fois admirateurs De leur adresse et promptitude, Et de la noble lestitude Des Oficiers, en eénèral, 70 Jusques au moindre Caporal.

Ce Chef, depuis peu (que Dieu garde) Des Chevaux-légers de la Garde, Monsieur de Chaune, Duc et Pair, Fit, en cetuy-jour, du bel-air,

7 $ La fonction vraye et réelle

De cette Charge illustre et belle, Et laquelle il a mérité D'obtenir de Sa Majesté, Pour ses vertus, pour sa Naissance, 80 Et les services qu à la France, Avec courage, avec honneur, A rendus ce brave Seigneur.

La Muze historiq^ue. — Aoust 1664.

Ensuite, Sadite Eminence Admira la magnificence

8; (Le lendemain, ou jour d'après) D'un grand Bal, pour luy fait exprés, Où toute la Maison Royale, Qui n'a point au Monde d'égale En Noblesse, pompe et grandeur,

90 Parut dans toute sa splendeur:

Où nos belles Dames parées, Dignes cent fois d'être admirées^ Avec leurs apas sans-pareils.

Paroissoient autant de Soleils ;

95 Bref, où les Courtizansde France, Bons pour la guerre et pour la dance, Plaizoient aux yeux, à tout moment.

En dansant cavalièrement.

Dimanche, le Roy nôtre Sire, 100 Et je le sçay par oûyr-dire, (Car, hélas 1 je n'étois pas-là,) Le Légat susdit régala D'un Festin vravment admirable.

N'étant qu'eux-d'eux seuls à la table, 105 Où servirent, avec respect.

Et dans un ordre circonspect, Non des Oficiers bas et minces, Mais des grands SeigneursetdesPrin- Chacun selon leur qualité [ces,

1 10 Comme aux jours de solennité.

Le lendemain, la Reine-Mére, Que toute l'Europe révère, Entre toutes ses Majestez, Pour ses illustres qualitez

1 1 5 De belle, de bonne, de juste.

De sage, d'aimable et d'auguste.

Par pure et sainte afection, Luy fit une Colation Dans une Chambre, ou grande sale,

1 20 Si magnifique et si Royale, Que ledit Monseigneur Chizy, Fut d'admiration saizy.

Autant qu'en nul jour de sa vie De voir une Table servie

1 2 5 De fruits assez délicieux

Pour régaler des Demy-Dieux; Et (ce qui combloit de merveilles) Dans de si galantes corbeilles, Et dans un si rare apareil,

1 30 Que jamais rien ne tut pareil A cette agréable dépence Faite exprés pour Son Eminence :

Car outre les fruits délicats, Coûtant des milliers de Ducats,

• } S J'ây sceu de diverses personnes, Qu'autour des corbeilles mignonnes.

Mille beaux rubans ajustez Y formoient des jolivetez.

Non seulement si surprenantes,

140 Mais si belles et si brillantes, Qu'elles cauzoient à tout moment De Taize et du ravissement.

Si, selon mon dézir extresroe, J'avois vu ces chozes moy-mesme,

145 Possible, au jgré des curieux.

En parlerois-]e aujourd'huy mieux; Car l'objet, l'esprit subtilize.

Mais il faut que cecy sufise :

Puis je croy que dans quelques jours

1 50 On fera de plus longs discours.

Que l'on poura métré en lumière, Sur cette excélente matière.

J'ay sceu d'un Oficier à Sd Que, Mardy, certain Carozel

155 Se fit en la propre prèzence De sadite Illustre Eminence, Où le Roy, Prince haut et droit, De tous les Roys le plus adroit.

Fit pluzieurs courses, qu*admirèrent

160 Les Etrangers qui s'y trouvèrent.

Charmant les cœurs de tout chacun, Et du Légat plus que pas-un : Auquel Légat on oùit dire.

Que, pour oien régir un Empire,

165 Pour oien courre, pour bien chasser.

Pour galantizer, pour danser.

Pour raizonner avec prudence En des chozes de conséquence.

Pour paix, pour guerre, pour conseil,

170 Ce Grand Roy n'a point de pareil.

Enfin, après tant de Régales, Et tant de preuves sans égaies.

De i'afection qu'aujourd'huy NAtre Souveram a pour luy,

175 Mardy, ce Prélat d importance Eut de toute la Cour de France (Selon un mémoire que j'ay; Son Audiance de congé; Et sans être plus diférée,

180 il fait aujourd'huy son Entrée Dans Paris la grande Cité, Où d'un beau dézir excité, Je vais chercher une fenêtre Pour voir, en sa gloire parètre,

185 Cet Illustre Prince Romain,

Qui doit deux jours après demain,

Aoust 1664. — Livre XV. Lettre XXXII.

Plus gay, plus satisfait, plus libre, Rétrograder devers le Tyore.

Enfin, commodément placé

190 Comme à peu-prés j'avois pensé, Dans un honnête domicile, J'ay vu l'Entrée, en cette Ville, Du Seigneur Cardinal-Légat, Sous un Poêle de grand éclat ;

195 Entrée, en vérité, si belle,

Que pour parler dignement d'elle, Quand j'aurois le talent charmant De feu Monsieur de Saint-Amand, Quand j'écrirois d'un ton superbe

300 Comme Chapelain ou Malerbe, Ou comme le grand du Perron, Quand j'aurois l'esprit de Scarron, Quand j'aurois receu tablature De défunt Monsieur de Voiture^

205 Quand j'aurois trente jours de temps Pour rendre mes Lecteurs contens, Et que je fisse dix Gazettes Toutes longues, toutes complettes.

Tu ne pourois certainement,

2 1 Discourir assez pleinement De cette trionfante Entrée :

Et ce qui rend mon ame outrée D'une espèce de dézespoir, C'est qu'il est neuf heures du soir,

2 1 5 Et que mon Imprimeur me presse

De sacrifier à sa Presse Les Vers, qu'à force de rêver, Je vien mamtenant d'achever.

Le jour a rompu mes mèzures, Et )'ay dit au Sort des injures D'avoir permis qu'un Samedy, Et non un Dimanche, ou Lundy, Cette solennelle journée Se soit si soudain terminée 225 Sans avoir le moindre loizir, De parier, selon mon dézir.

D'une matière qui mérite D'être bien dite et bien écrite.

Je feray, donc, peu mention 230 D'une si célèbre Action; Princesse, de moy respectée, L'heure est, sans mentir, trop hâtée.

Pour en dire aujourd'huy le quart.

Et Dimanche il seroit trop tard.

2 3 5 Tout-de-bon, la Lettre prézenté Ne me semble guère excèlente :

Mais, A vous. Gens d'entendement, Eussay-je pu faire autrement Dans un embaras de la sorte î

240 C'est à vous que je m'en raporte.

Fait le jour que Monsieur Chizy, Pour son Entrée avoit choizy.

Page 1