DÉCENTE
Comme les sujets de mes vers Sont dissemblables et divers, Il faut donc que les fantaizies De mes petites poésies , 1 Pour mieux suivre la vérité , Marquent cette diversité.
Je tiendrais mes rimes diformes Si je ne les rendois conformes AUx gais ou tristes accidans Qui sont inserez là-dedans :
Ainsi la Gazette, inégale, N'est pas tous les jours joviale; Mais, Princesse , puisqu'il convient Prendre le temps ainsi qu'il vient, Excusez si mon êcritoire N'écrit point de plaizante histoire; H n'en est point sur le tapis ,
Les chozes vont de mal en pis.
Les vers de Pépître prézente ao Sont d'une forme assez décente , Par endroits ils ont quelque feu; Mais pourtant j'apréhende un peu Que dans tout ce que j'y raconte Vous ne trouviez pas vôtre compte.
i$ Après qu'on eut pris Montargis, Messieurs des Marets et Nangis Et tout plein de brave noblesse Se jetèrent de grand vîtesse (Sans comprendre maint hobereau)
jo Dans la ville de Montereau , Laquelle, sans beaucoup atendre, On alla sommer de se rendre; Mais ces illustres gens d'honneur
Avril 1652. — Livrb III. Lettre XIV.
Qui du Roy, leur maître et seigneur, H Sont les serviteurs tfés-fidelles , Répondirent : « Point de nouvelles. »
Dimanche, le duc de Nemours, Sans trompettes ny sans tambours Avant traversé la rivière,
40 Alla surprendre par derrière Cinq ou six cens pauvres dragons , Qu'il défit et mit norsdes gons.
Après cet acte de prouesse Mêlé d'astuce et de finesse,
4j Avec deux mille cavaliers Il surprit encor deux quartiers, Qui, non pas sans inquiétude, Codèrent à la multitude ; Navailles et son réciment
50 Furent traitez cruellement , Et les Polonois de Pologne Y firent trés-mal leur bézogne , Car la plus-part furent brûlez, Les autres tuez ou pillez.
15 Broille y perdit tout son bagage, Mais Hoquincourt bien davantage, Car, outre bagage et chevaux, Vaisselle d'argent et joyaux, Armes , canons et babioles ,
60 On luy prit deux mille pistoles.
Il est vray, toutefois, qu'on dit Qu'iceluy bien se défendit, Et que jusqu'illec la victoire Suivit Nemours avéques gloire,
<s Mais qu'un coup de plomb dans le corps Ralentit tous ses grands éforts, Et, sur la nouvelle certeine Qu'aprochoit monsieur de Tureine, On ne songea qu'à se sauver,
70 Ou du moins à se conserver.
Tureine, venant de furie, Et n'entendant point raillerie , Braqua tous ses canons contr'eux, Qui de pluzieurs malencontreux
7j cHargez de proye et de pillage Firent un très-sanglant carnage.
Quand Tureine ainsi les poussa, Le fameux Condé s'avança.
Ces deux guerriers se regardèrent ,
So Mais rien plus ils ne bazardèrent, Car un certain ruisseau courant , Eux et leurs troupes séparant, Empêcha que leur grand courage Se manifestât davantage.
*j Touchant donc cette histoire-cy, Quelques-uns en parlent ainsi ;
D'autres le dizent d'autre sorte, Et j'av vu quelqu'un qui raporte Que des gens des troupes du Roy,
90 Nonobstant ce grand dézaroy, On a nouvelles très-certaines Qu'il n'en est pas mort trois centaines. Or, je dis les cnozes du temps De mesme que je les entens ,
9$ Sçachant bien que les bruits de ville Ne sont pas des mots d'évangile, Et surtout en cette saizon , Où la vérité , la raizon , La sincérité, l'innocence,
100 Cèdent à l'injuste licence, Et que les discours les plus crûs Sont ceux qui sont le plutôt crus.
De Nemours Pépouze très -chère, Sentant au cœur aouleur amére,
105 Et son œil n'ayant point tary Pour le bobo de son mary, Mardy partit en diligence Pour l'adoucir par sa prézence , Et ce bruit si fort la toucha ,
.1 10 Que soudain elle dépêcha
Un chirurgien , nommé le Large , Pour voir si la playe êtoit large.
Jeudy, ce me semble, passé, Ainsi que monsieur de Vassé,
115 Venant assez tard de la ville, Retournoit en son domicile, Il vid, d'un œil bien étonné, Un de ses gens assassiné , Tout-à-fait Drave gentilhomme,
i3o Et, de plus, si forthonneste homme, Que Vassé cent fois en pesta , Et tout hautement protesta , Avec pluzieurt tristes paroles , ' Que de quatre mille pistoles
125 II racheteroit de bon cœur Le sang de ce sien serviteur, Que l'on avoit d'étrange sorte Occis à trois pas de sa porte.
Ledit Vassé , pour autre cas ,
130 Avoit querelle avec Brancas :
Mais soudain l'Altesse Royale, Dedans sa chambre ou dans sa sale , S'êtans à luy tous deux soumis, Les fit embrasser comme amis.
ijj Monsieur le Prince, plein de gloire De sa précédente victoire, A Pans ariva jeudy; Le peuple en fut tout ébaudy.
Mais , avant que d'y faire entrée ,
ifo Son Altesse fut rencontrée Par des femmes portans lauriers A cette fleur des grands guerriers.
Chacun couroit de place en place Afin d'envizager sa face.
«45 Le Mazarin fut fort frondé, Et l'on cria : « Vive Condé ! »
Mais , Prince, ta gloire est trop belle Et mesmes trop universelle , Pour aimer que des gens si bas
150 Aplaudissent à tes combats.
0 ! que tes invincibles armes Auroient d'agrémens et de charmes Pour les gens d'esprit et d'honneur, Si la France avoit le bon-heur
1 $ $ De te voir transporter la guerre Dans l'Espacne ou dans l'Angleterre, Et, par un glorieux dessein , L'éloigner de son propre sein!
Grand Prince ! excuze , je te prie ,
160 L'amour que j'ay pour la patrie : Si , d'un stile assez innocent, Je te dis ce mot en passant , C'est le zélé qui me l'inspire , Et je n'ay pas ozé le dire
16$ Sans, auparavant, bien penser Que cela ne peut t'ofenser.
Malgré les troupes opozées , Et qui n'ont pas les mains croizées , Il court un bruit , de main en main ,
170 Que la Cour vient* à Saint-Germain. Leurs Majestez, en cette ville Eliroient bien leur domicilie , Mais ils souhaiteroient d'abord Que chacun fût de bon acord ,
175 Et qu'on rendît à leurs personnes Ce qu'on doit aux porte-couronnes , Assavoir vénération, Cordiale soumission l Amour, respect, obéissance,
t8o Et, sur-tout, point de mêdizance.
De Bouillon la chère moitié , Miroir d'honneur et d'amitié, Après mainte et mainte tranchée, D'une fillette est acouchêe.
185 Et la mère de Thoulongeon A fait un funeste plongeon De son lit droit dans une fosse.
Madame la Princesse est grosse :
A la fin du terme on verra
190 Quel beau fruit elle enfantera ,
La Muze historique. — Avril 1652.
Et si ce fruit aura la mine D'un héros ovrd'une héroïne.
Je me rencontray l'autre-jour Dedans le petit Luxembour,
19$ Auquel beau lieu, que Dieu bénie, Se trouva grande compagnie, Tant duchesses que cordons-bleus, Pour voir les êfets merveilleux D'un ouvrace d'aritmetique,
a* Autrement de matématiaue.
Où , par un secret sans égal , Son rare auteur, nommé Pascal, Fit voir une spéculative Si claire et si persuazive
aof Touchant le calcul et le jet, Qu'on admira son grand projet.
Il fit encor, sur des fontaines , Des démonstrations si pleines D'esprit et de subtilité,
aïo Que l'on vid bien, en vérité , Qu'un très-beau génie il possède, Et l'on le traita d'Archiméde.
Dans ce mesme palais charmant De la nièce du grand Armand,
ai j Un des bons esprits que je sçache , Apellé monsieur de rEclache, Prézent maint illustre assistant, Par un discours très-important Et de construction fort belle,
no Prouva que l'ame est immortelle; Mais, quoy que ce fût doctement, Ce fut pourtant si nettement , Et par des raizons si faciles , Que les esprits les moins dociles
aaj Comprenoient aizément le sens De ses argumens ravissans.
J'avois dit, au premier chapitre, Qu'infailliblement cette épitre Ne contiendrok rien de joyeux ,
a*o Mais quoy ! je n'ay pu faire mieux; Aussi n'est-ce pas choze aizée D'exciter aucune rizée Sur aucun ridicule point, Quand le temps ne le permet point.
a» Mais, 6 digne et grande Princesse!
Si jamais la mizére cesse , La Muze qui, de son bon gré, Vous a son labeur consacré, En continuant ses services
240 Aura de plus plaizans caprices.
Fait, durant cet an bissextil , Le quatorze du mois d'avril.
Avril i6ji. —Livre III. Lettre XV.
LETTRE QUINZIÈME
Du [dimanche] 2 1 Avril.