CONTRÔLÉE
Pluzieurs gens aimans les sornettes Dizcnt que mes pauvres gazettes Ont tout leur agrément perdu Depuis que l'on m'a défendu ,
i Dans le métier que je pratique, La raillerie et la critique.
Des vers doucereux se moquans , Ils n'aprouvent que les piquans ; Ils dizent que les miens sont fades ,
10 Et les comparent aux salades Dont l'assaizonnement , tel-quel , Manque de vinaigre et de sel ; Mais je ne me tourmente guéres De leurs réprimandes vulçiéres;
ij De cela point je ne m'aigris:
Ce n'est pas pour eux que j'écris; Mais c9tst pour vous seule, ô Princesse, Que mon peu d'esprit s'intéresse, Et j'apréhende , en vérité,
*> Que, nonobstant vôtre bonté, Vôtre Altesse me congédie, Et dans fort peu de temps me die , Avec des mots bien absolus :
« Taizez-vous, ne m'écrivez plus! »
ij Mais, puis qu'encor cette sentence Ne m'a point impozé silence , Voyez, dans ce nouveau journal, Si j'ay réussi bien ou mal.
Monsieur le duc de Longueville
y> Ayant , de façon trés-civile , Fait pluzieurs instances au Roy Pour la Normandie et pour soy , Par Priolot , d'esprit sublime , Et dont on fait très-grande estime ,
jj Lequel à la Cour les porta , Et par écrit les prézenta , Encor que lesdites demandes Fussent un peu fortes et grandes, Le Roy voulut absolument
40 Que ce Prince eût contentement, Et signa les chozes susdites
Ainsi qu'elles étoient écrites.
Mais pluzieurs gens vont racontant Que Priolot, en mesme instant, 4j Assura que monsieur son maître, Encore qu'il eût fait paraître Lesdites chozes souhaiter, Qu'il n'en vouloit point profiter;
Sue pour maintenir la couronne avoit l'intention bonne , Mais qu'il seroit toujours tout prêt De la servir sans intérêt; Qu'il n'auroit jamais d'autre envie, Et qu'il vouloit toute sa vie
5$ Que ses services pour l'EStat Et pour le bien du Potentat , Sans en tirer de conséquences, Précédassent les récompences.
On m'a dit cecy mot pour mot,
6o Et que ledit sieur Priolot, Pour montrer encor davantage De son maître le franc courage , Rompit en prézence du Roy Les papiers que de bonne-foy
6j On avoit signez pour luy plaire, Comme choze non nécessaire.
Si, comme l'on dit, l'acte est tel, Il est digne d'être immortel, Il mérite que nôtre histoire
70 En conserve à jamais la gloire , Et que tout cœur soit amoureux D'un procédé si généreux.
On me dit, mardy, la nouvelle D'une dissension nouvelle
7j Arivée au Conseil du Roy Entre Praslin et Villeroy. Villeroy se tûoit de dire Que le Roy nôtre jeune Sire Devoit icy tourner ses pas ,
8o Et l'autre ne l'aprouvoit pas.
Or, quoy que ces deux personnages Soient discrets, modérez et sages,
Ils apuyoient leurs argumens Avec beaucoup d'emportemera ;
8$ Mais dans le mesme instant la Reine Adoucit leur ire et leur haine , [chauds, Les rendit moins prompts et moins Et de ces deux grands maréchaux, Par un soin et prudence extresme ,
90 Fut la maréchale elle-mesme.
Le jeune comte de Granssé ,
Étant sensiblement blessé
Des yeux de la belle du Lude ,
Mit toute sa solicitude 95 A s'insinuer dans son cœur ;
Mais , ccmme on sçait que la rigueur
Est ordinaire et naturelle
En toute fille jeune et belle ,
Ses soins d'amour jusques icy 100 N'ont pas encor trop réussy.
Monsieur le maréchal son père, A ce qu'on dit, se dezespére, Et son cœur est trés-afligé Qu'on ait Graveline assiéeé ,
ioj Etn'étre.pas dans cette place, Dont l'Espagnol, maudite race, Grâces à nos combustions , . Presse déjà les bastions , Avec un secours d'Angleterre,
1 10 Tant par la mer que par la terre.
Un de nos riches conseillers, Nommé monsieur Bretonvilliers , Ayant du bien en abondance , Autant que sénateur de France,
11 j Epouza, dit-on, l'autre-jour,
Une mignonne par amour, Et qui nYavoit pour tout potage Qu'un doux et gracieux vizage, Et point d'autres biens et trézors 110 Que ceux de son aimable corps ; Mais j'estime cette richesse , Y compris sa grande jeunesse, Plus que les écus à milliers Dudit sieur de Bretonvilliers.
12 j Dans Orléans , Mademoizelle ,
Toujours brillante et toujours belle, Veille, ordonne, commande, agit, Et toute la cité régit , Se faizant rendre obéissance , ijo Pour sa grandeur, pour sa naissance, Et par cet éclat radieux Qiron void sortir de ses beaux yeux ,
La Muze historique. — Avril 1652.
Qui sont deux miroirs délectables, Deux sources d'apas adorables, i Deux astres charmans et bénins, Mais qui ne sont point Mazarins.
Ranzau, l'aimable et sainte veuve, Pour à Dieu donner une preuve De son zélé et de son amour,
140 Prit enfin l'habit l'autre jour.
Par un sacré vœu digne d'elle, De religieuze éternelle; Avec un éclat plus qu'humain , Son front parut toujours serain ,
145 Toujours calme son beau vizage.
Et dans cet épineux passage, Aux plaizirs du corps si fatal, Son esprit fut toujours égal.
Pluzieurs maréchales de France
1 50 Qui considéraient sa constance , Ateintes de tendres douleurs, Luy sacrifièrent des pleurs; Mais dans cette heure solennelle , Où tant de gens pleuraient pour elle,
iss Ses chastes yeux, ses yeux vainquons Dont une infinité de cœurs Avoient été jadis la proye, Versoient de beaux rayons de joye.
Enfin , certes , on l'admira ,
iéo On s'atendrit, on soupira;
Mais si les mondains avec larmes Respectaient tant de divins charmes, Les vertus et la fermeté De cette pieuze beauté ,
iés Dignes d'immortelles louanges , Faizoient là-haut rire les anges.
Par Paris un plaizant bruit court Du beau monsieur de Blérancourt, Qui depuis peu faizant vizite
170 Chez une dame de mérite, Une fille luy dit tout net :
« Madame est dans son cabinet. »
Alors il dit pour repartie :
« J'atendray qu'elle soit sortie,
17$ Car, avant que de m'en aller, Je dézire de luy parler. »
Or, comme il s'ennuyoit d'atendre, Un chat prés de luy se vint rendre, Et ce chat étant assez doux,
i3o II le prit dessus ses genoux, Luy aonna sa main délicate , Et le chat luy donna sa pâte , N'étant aucunement hargneux; Enfin, ils se jouoient tous-deux,
Avril 1652. — Livre III. Lettre XVI.
185 Et ledit sieur, vrayment afable, Voyant des pertes sur la table Qui valoient mille êcus d'achat , Il les mit au col dudit chat, Oui, cela ne iuy plaizant guéres ,
190 yénifuit soudain par les goutiéres.
Pluzieurs gens coururent après, Qui le pressèrent de fort prés , Et sur les toits le poursuivirent; Mais au Diable s'ils l'ataignirent.
w La dame, sçachant l'encbmbrier, Redemanda son beau collier ; A Blérancourt elle s'adresse, L'entreprend, l'ataaue, le presse, Et tout rézolument Iuy dit
Mo Que ses perles il Iuy rendit, Qu'elles étoient un petit pâles, Mais pourtant très-orientales.
Ledit seigneur s'en excuza , Et Iuy dit : a Vôtre chat les a ,
»j Madame ; il faut qu'il les raporte, Ou bien que le Diable l'emporte.»
On tient qu'ils vont avoir procez Pour ce ridicule succez , Et, s'il est ainsi, j'oze dire
310 Que tel procez fera bien rire.
Le duc d'York, prince royal, Jeune, mais pourtant martial, Pour coup d'essay dans la milice,
Est allé vouer son service ai $ Au Rqsf, son vray couzin-germain , Puis il partit le lendemain, L'ame d'ardeur toute animée , Pour se rendre dans son armée.
De l'Hôpital jure sa foy aao Que nôtre-dit sire le Roy Doit venir à Paris bien vite , Et qu'au Louvre il prendra son gite, Comme dans un lieu seur et fort; Mais d'autres gens en doutent fort,
22 j Et dizent que cette nouvelle
Tient un peu de la bagatelle.
On dit encor par-cy, par-là , Les uns cecy, d'autres cela ; Les nouvelles sont assez drues 230 Sur le Pont-Neuf et dans les rues; On entend divers bruits courans Du Roy, de la Reine et des grands; Mais, Princesse dont je respecte L'ame prudente et circonspecte ,
23 j Et noble en un très-haut degré ,
Vous prendrez, s'il vous plaît, en gré, Qu'aujourd'huy point je ne m'engage A vous en conter davantage.
Fait, sans prendre relâche aucun , 240 Au mois d'avril, le vingt-et-un.
LETTRE SEIZIÈME
Du [dimanche] 28 Avril.