‹ La muze historique;Chapitre 105 sur 221 · ÉLÉGIAQUE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIAQUE

Belle princesse, j'ay beau faire, Le temps prézent est si contraire Aux gais et rizibles discours , Quoy que nous soyons aux beaux jours,

5 Que je ne puis dire autre choze Que ce que chacun dit en proze, Sçavoir : dissentions , débats , Mizéres, guerres et combats:

Or préparez donc vos prunelles

10 A ne voir que tristes nouvelles :

Car pour les chapitres joyeux, De goût plaizant et gracieux Comme le sucre, miel ou manne, Je n'en sçay point, ou Dieu me damne.

1 j Un bruit courut de main en main , Tant à Paris qu'à Saint-Germain, Tout le long du jour de dimanche, Que Turenne avoit eu revanche Du combat qu'Hoquincour perdit,

so Quoy que bien il se défendit Et qu'A n'ût pas la goûte crampe.

Or ce fut au taux-bourg d'Etampe , Que ledit Turenne ataaua, Où le party vainqueur oouqua,

15 Tant cavaliers que bandoliéres

(Car les armes sont journalières).

Broille, par un heureux destin, Recouvrit parmy le butin Son équipage et sa vaisselle,

jo Ou, pour le moins, l'histoire est telle Qu'il prit prizonnier celuy-là Qui s'êtoit saizi de cela.

Ce prompt et furieux vacarme Fit périr maint brave gendarme;

)j Le canon y joua son jeu Et n'en tua pas pour un peu.

Mais je ne veux pas davantage Parler de meurtre et de carnage, Ny tremper ma plume et mes mains

40 Dans le sang des pauvres humains; Mais je puis dire sans ofence Que, dans Pataque et la défence, CHaque party se signala, Jusqu'à-tant qu'on criât holà.

4 j Le duc d'Yorc, trouvant des charmes Dans le noble métier des armes, Y montra de son jeune cœur La magnanime et belle ardeur, Et fit tout ce que devoit faire

jo Un trés-généreux volontaire.

May 1652. —Livre III. Lettre XVIII.

La duchesse de Richelieu, En Brouage ou quelque autre lieu , Est grosse, à ce que Von me mande, Dont sa joye est tout-à-fait grande :

s; Car, faizant quelque beau poupon, Elle obtiendra plutôt pardon D'Eguilion , la belle sévère , Et oe madame , aussi , sa mère, D'avoir, sans leur consentement ,

60 Embrassé le doux sacrement Avec tant de hâte et vitesse , Et sans dire ny quoy, ny qu'est-ce.

0 mère dure et sans pitié , Qui traversez leur amitié !

<j 0 nièce illustre et sans seconde Du plus grand ministre du monde !

Donnez-leur la remission De leur amoureuze action ; Us dévoient en ce mariage

70 Vous considérer davantage.

Mais quoy! l'Amour, vainqueur des Leur avoit avetfglé les yeux. [Dieux,

En une audience précize Qu'eut l'ambassadeur de Venize,

7f Monsieur de Bouillon, bien et beau, Mit devant le Roy son chapeau , Dont quelques messieurs murmurèrent; Mais d'autres l'en complimentèrent , Et crut , par ce trait concerté ,

to Avoir de la principauté.

Mais tôt après il eut nouvelle Que son épouze , sage et belle , Ses fils et ses filles aussy, Estoient prizonnieres icy ;

8j Qu'on avoit saizi leur bagage, Arété tout leur équipage , Et donné, non pas leur maizon , Mais un beau palais pour prizon , Car, autre-part, la populace

90 Leur eût défiguré la face , Et, par excessive rigueur, Araché les yeux et le cœur.

Ce fut chez l'Altesse Royale Que cette dame , triste et pâle ,

9i Fut conduite au commencement.

Depuis, l'on mena nuitamment Toute la famille dolente Coucher à l'hôtel de Tarente.

Le duc Lorain, tant atendu, 100 Ne s'est point encore rendu Avec ses gens, qui sont sept mille, Aux environs de cette ville ;

Mais , certes , tant luy que son ost , N'y seront encor que trop-tost.

10$ On dit icy que, sans deux gardes, Jeudy dernier, monsieur de Vardes , Ayant une brette au costé , Du comte du Lude assisté Et du chevalier la Vieuville,

1 io Chacun plein d'une noble bile , ploient se batre en quelque lieu Contre le puîné Richelieu , Secondé par un gentil-homme Brave, mais que point on ne nomme ,

115 Et d'un colonel Polonois, C'est-à-dire trois contre trois.

Mais, dés que l'on sceut la nouvelle De cette importante querelle, On les manaa , garda , gronda ,

120 Et puis on les acommoda.

Nouvelles sont icy venues Qui ne sont pas trop saugrenues , Mais favorables pour la Cour, Que le maréchal d'Houdancour,

ia$ Autrement le duc deCardonne, Etoit entré dans Barcelone ; Que les Espagnols , assiégeans , Oîlt été batus par nos gens , Et que la famine et la peste

i^o Avoient dissipé tout le reste.

C'est le seul bruit qu'on peut oûir Qui puisse la Cour réjouir, Et l'unique et seule nouvelle Que la France doit trouver belle.

1 ) s Saint-Maigrin a pris l'Isle-Adam , Où dix-huit hommes , à leur dam , Ont été , si je ne m'abuze , Occis à grands coups d'arquebuze ; On a pris , ce dit-on aussy,

140 Le beau château de Marcoussy, Plus fort que deux ou trois Bastilles, Où l'on tûa trente soudrilles.

Toutefois , ce bruit important N'est pas trop confirmé pourtant.

14$ Mais, las! la guerre et les pillages Ont dézerté tant de villages Que, dans Paris, les villageois Passent le nombre des bourgeois , Et , tant au soleil comme à l'ombre ,

i$o Les pauvres sont en si grand nombre Que, sans compter les Jacobins , Carmes , Cordeliers, Augustins, On voit dans cette grande ville

Des mandians plus de cent mille, 1 j j Qui , faute d'argent et de pain , t$®

Meurent quazi très-tous de faim.

On n'y sçauroit presque plus vivre :

Le beurre y vaut vingt sols la livre ;

Il faut bailler trois sois d'un œuf, 160 Trente d'un aloyau de bœuf,

Un êcu d'un pam de ménage,

Dix sols d'un morceau de fromage,

Cinq sols d'une pomme d'apis.

Mais , hélas ! ce sera bien pis 165 Si magistrats, grands seigneurs, princes,

Villages , bourgs , citez , provinces, 19$

Selon Dieu , raizon et la loy ,

Ne se soumettent à leur Roy.

Quantité de gens pouront dire 170 Qu'S vaudrait autant rien n'écrire

Que d'écrire si tristement ;

Mais qui pouroit faire autrement?

Le feu , comme dedans du chaume ,

Se répand par tout le royaume ; 175 On voit l'Estat qui va périr, 20$

Si Dieu ne nous vient secourir.

Et quoy ! durant cette incendie

Faut-il faire la comédie

Et jouer le plaizant rolet 180 De Phifipin ou Jodelet?

Qui le voudra faire le fasse.

Pour mov, durant cette disgrâce

Où tous les bons François ont part ,

Je ne puis devenir raillard.

18$ Si quelques-uns s'en formalizent, m$

Que mes rimes point ils ne lizent.

J'écris, en ce temps mal-heureux,

Pour ma Princesse, et non pour eux.

. — May 1652.

Le douze de may, d'assurance, Ces vers prirent de moy naissance.

APOSTILLE

[Hier, à cinq heures du matin, Seulement en passant chemin, Le sieur maréchal de Tureine D'ataquer Saint-Cloud prit la peine, Et de trois canons qu'il pointa Quatre ou cinq bras il emporta A des gens de cavalerie, Et là s'aréta leur furie, Hormis qu'un grand coup de boulet Trancha les jours d'un argoulet.

Alors, ceux qui gardoient ce poste, Envoyèrent un homme en poste, Qui passa tout le long du Cours, A Paris demander secours :

De sorte que plus de dix mille Des habitants de cette ville , Sans porter hardes ni paquets, Mais seulement de bons mousquets, Et chacun tenant bonne trogne , Filèrent au bois de Boulogne , Où monsieur le Prince et Beaufort, Les flattant et caressant fort , Droit à Saint-Denis les menèrent, Lequel ils prirent et pillèrent.

C'est sans doute que l'on vojidroit Plus long discour» en cet endroit Touchant leur marche et leur courage; Mais je n'en sçay pas davantage.]

LETTRE DIX-NEUVIËME

Du [dimanche] 19 May.

HABLEUZE.

En attendant d'autres nouvelles, Grande Princesse , voicy celles Que pour ce iourd'huy vous aurez , Dans lesquelles vous ne verrez 5 Que peu a'accidens historiques , Mais quelques discours politiques

Qui , possible , ne vaudront rien , Et dont vous vous passeriez bien.

J'avois écrit, dans ma dernière, 10 Qu'une troupe belle et guerrière De bourgeois , cent fois plus hardis

tfay 1652. — Livre

Que des tiercelets d'Amadis,' Non toutefois sans quelque trance , Avoient pris Saint-Denis en France.

1$ Les Suisses logez là-dedans D'abord leur montrèrent les dents; Les colonels et capitaines En faizoient trembler des centaines Qui n'ozoient de douze cens pas

*> Aprocher de leurs coutelas ; Les soldats, avéques leurs salves, Firent reculer les plus braves.

Le seul aspect de ces bardos Fit à pluzieurs tourner le dos,

a$ Et , tant qu'ils eurent de la poudre Et que, comme des coups de foudre, Leurs gros mousquets firent bou-bous, Les Pariziens filèrent doux.

Mais quand Condè , par son courage ,

jo Leur eut ouvert un grand passage, Ces messieurs firent les démons, Ou pour le moins les rodomons.

Ils crièrent , ce dit l'histoire, Cinq cens fois : «Victoire ! victoire ! »

M Puis ils revinrent le matin , Quelques-uns chargez de butin, D'autres , n'ètans pas gens de proye, N'emportans que la seule joye (Après tant de grands coups ruez)

* De n'avoir pas été tuez ; Ensuite , étans dans leurs familles , Avec leurs femmes et leurs filles, Ils ne dizoient parmy les pots Que mots de guerre à tous propos :

as Bombarde , canon , couleuvrine , Demy-lune, rampart, courtine, Poste , terre-plein , bastion , Lignes , circonvalation , Mon tire-bourre, mon écharpe,

jo Le parapet, la contrescarpe, Et d'autres tels mots trionfans Qui faizoient peur à leurs enfans.

Ainsi la ville tut conquize Moitié force , moitié surprize;

n Mais , las ! il n'est que trop certain Qu'on la reprit le lendemain , Et que des bourgeois dans la plaine, D'autres dizent des tire-laine, Furent si rudement menez

*> Par ces Mazarins obstinez, Qu'il en demeura sur la place Plus de six-vingts froids comme glace.

HI. Lettre XIX.

6$ Quelques-uns de la populace Uzérent vers-luy de menace; Mais ce prélat, ne craignant rien , Leur dit : « Je suis homme de bien , Toutes mes actions sont bonnes;

70 Et s'il se trouvoh des personnes Assez sottes pour me choquer, Pardy ! je les feray bouquer.»

Ce fut à peu prés son ramage,

7$ Et le peuple, oyant ce langage, Soit qu'il eût peur, soit qu'il fût sot, Ne répondit pas un seul mot.

De Bouillon l'aimable compagne, Jadis sujette au roy d'Espagne, Et maintenant, par son époux,

80 De mesme nation que nous, Etant , jeudy dernier, remize En entière et pleine franchize , • Prit le chemin de Saint-Germain Avec assez superbe train :

sj Car six-vingts chevaux l'escortèrent , Qui toujours fort la respectèrent, Suivant que l'avok commandé Le civil et vaillant Condè , Qui luy donna cet équipage

90 Pour mieux assurer son passage.

Je ne murmure aucunement Qu'elle ait receu tel traitement, Car les dames de cette sorte Sont dignes d'une belle escorte;

9t Mais je ne puis gronder assez De nos maux prézens et passez, Et de ne voir dedans la France Que perpétuelle inconstance, Que changemens d'opinions 100 Et de fausses réunions.

Le ministère, en maint rencontre, Voit pour luy ceux qui tenoient contre, Et, par un étrange retour, Contre luy ceux qui tenoient pour.

105 Cependant l'Estat mizérable Des autres estats est la fable ; Anglois , Alemans, Espagnols, Nous tiennent pour des peuples fols.

0 France! en ce mal-heur extresme, no Tourneras-tu contre toy-mesme Toujours ta force et ta vertu?

Et jamais ne finiras-tu Tes caprices et tes saillies?

La peste soit de tes follies !

Le cardinal de Retz, dit-on , Allant voir monseigneur Gaston ,

I n j Le sort a montré sa rigueur, I En Provence , au duc de Mercœur,

Googk

Car, allant par les champs grand'erre,

Son carosse fit un parterre :

Cela veut dire qu'il versa; in Ce qui grandement le blessa.

Mais , las ! il ne fut pas seul , parce

Que monsieur le comte de Carce ,

Etant à son propre côté,

Eut part à la calamité, ii) Et se cassa (si le bruit n'erre)

L'os du bras droit, comme du verre.

Mais, pour le gouverneur nouveau,

Il fut blessé prés du cerveau.

La Noblesse s'est assemblée,

130 Etant, dit-on, un peu troublée De ce que monsieur de Bouillon Veut s'élever d'un échellon En prenant le titre de prince.

Chacun d'entr'eux les dents en grince,

1 jj Et puis on les void par troupeaux Fronder aussi les ducs nouveaux ; Et, pour ceux qu'on veut encor faire, L'assemblée est si fort contraire Qu'elle n'y sçauroit consentir,

140 Et cela me fait pressentir Que cet espèce de dézordre Donnera du fil à retordre Encore à messieurs du Conseil Pour y mettre quelque apareil.

14s Hélas ! pourtant ils peuvent dire, Ces conseillers de nôtre Sire, Qu'ils n'ont déjà dessus les bras Que trop de faix et d'embaras.

Le duc Charles toujours s'avance ijo Pour servir l'Espagne ou la France;

Mais le cas est encor douteux

Laquelle il doit servir des deux.

Fiesque, oui par raizon se pique

D'esprit aaroit et politique , i)5 Quoy qu'il l'ait long-temps observé

Et sur ce sujet fort rêvé,

Dit souvent : « Le Diable m'emporte

Si ce prince n'agit de sorte

Et se couvre et cache si bien 160 Que par Dieu l'on n'y conno&t rien ! »

Harcour, brave et grand capitaine, A, dit-on, quité l'Aquitaine Quand il la pouvoit mettre à sac, Et se va jeter dans Brizac, 165 Aimant fort d'avoir cette place:

Car, pour un gouverneur d'Alsace, C'est un ferme et puissant rampart

La Muze historique. — May 1652.

Lors qu'on veut faire bande à part Sa chère épouze , pour laquelle

170 II est plein d'amitié fidelle, Et qui mesme , de son côté.

Pour en dire la vérité, N'a pas une afection moindre, Est allée en hâte le joindre,

175 Partant de Paris à minuit, A petit train et petit bruit.

Pour rendre les esprits tranquilles De Paris, la reine des villes, Les deux partis ont rézolu 180 (Après que le Roy l'a voulu) D'en éloigner les gens de guerre, Plus mal-faizans que le tonnerre , Ce qui s'est fait, à ce qu'on dit; Mais ce corps-de-garde maudit,

18) Composé de gens assez minces

Qui gardoient Neuilly pour les princes, Sans aucune crainte de Dieu, Ont brûlé le pont dudit lieu (Dont on n'avoit rompu qu'une arche) 190 Avant qu'ailleurs dresser leur marche. Belzebut les puisse emporter!

J'ay raizon de les mal-traiter, Car Schonberg, l'illustre duchesse, Qui , comme on scait, est ma maîtresse,

19) Perd, par cet embrazement-là, Six mille êcus et par-de-là.

On a parlé , cette semaine , D'une paix assez incertaine ; Mais quelques discours qu'on ah faits,

200 On n'en voit point encor d'éfets.

Peuples, pour vous en rendre dignes, Abjurez vos forfaits insignes; Purgez-en vous et vos maizons, Dites quantité d'oraizons,

ao) Amolissez de vos poitrines Les duretez diamantines, Et recevez d'un cœur contrit En vos âmes le Saint-Esprit, Dont il est aujourd'huy la feste.

no Mais c'est assez dit , je m'areste.

0 Princesse de grand renom !

Excusez ce petit sermon.

Le dix-neufiéme jour de may, Cecy fut fait, rêvé, rimé.

May 1652. — Livre III. Lettre XX.

APOSTILLE

1 1 1 Hier, samcdy , choze certeine, Sur le beau fleuve de la Seine S'embarquèrent, dessous Paris, Tant veufs que garçons, que maris, Non point pour aller en Afrique,

aïo Mais en un coin de l'Amérique, Des hommes jusques à sept cens, Sans y comprendre les absens :

De plus , sept douzaines de filles, Pour êtablir-là des familles

22$ Et multiplier audit lieu , Selon l'ordonnance de Dieu.

LETTRE VINGTIÈME

Du [dimanche] 26 May.

BIGARÉE.

Princesse oui sans doute aimez Les vers excellemment rimez , Et que le destin a choizie Pour exercer ma poëzie, î Le printemps n'a point tant de fleurs, Ces fleurs n'ont point tant de couleurs, Ces couleurs tant d'odeurs nouvelles, Et, bref, ces odeurs naturelles, Tant pour le nez que pour les yeux,

10 N'ont point tant d'atraits gracieux Que j'ay de beaux dézirs dans l'ame Qu'une belle et divine flâme M'inspirât avec plus d'ardeur Pour mieux servir Vôtre Grandeur;

•s Mais, ma Muze n'étant parfaite En tel degré que je souhaite Pour ce rare honneur mériter, Je ne sçaurois vous prézenter (Quoy que je veuille ou puisse faire)

* Que des discours à l'ordinaire; Et j'ay beau rêver toute nuit Et le matin, quand le jour luit, Mon esprit, dont souvent j'enrage, Ne peut s'élever davantage. '

>s J'avois parlé , dernièrement, De ce fameux embarquement D'une troupe assez bien fournie Qui s'en va planter colonie, En tiltre de républicains,

30 Dans les climats Américains ; Mais je n'avois pas dit le reste , Assavoir l'accident funeste

Du sieur abbé de Marivaut, Qui fit un si périlleux saut

jj De son bateau dans la rivière, Qu'il en a perdu la lumière Et vu finir ses tristes jours Environ à vingt pas du Cours.

Dieux ! qu'en cet étrange rencontre

40 Le Ciel viziblement nous montre Combien souvent sont incertains Les projets des pauvres humains !

Un bel esprit, un politique, Part de Paris pour l'Amérique,

«s Et se voit noyer clans le flot Avant qu'ariver à Chaillot.

Las ! ce mal-heureux patriarche N'avoit encor passé qu'une arche Pour aller au Monde nouveau,

jo Et voilà qu'il meurt dedans l'eau ! Je voy dans son mal-heur énorme Un succez toutefois conforme Au dessein par luy concerté, Car on peut dire, en vérité,

s s Qu'avec l'assistance de l'onde Il est allé dans l'autre monde.

Le fils du Premier Prézident, Encor qu'il eût, comme prudent, Un bon passe-port dans ta poche , 60 Fut par des gens plus durs que roche En luy demandant : « Où vas-tu ? »

Pillé, volé, moqué, batu, Et peu s'en fallut que sa vie Sur le champ ne luy fût ravie

La Muze historique. — May 1652.

Sans doute que ces inhumains, Avec leurs sanguinaires mains, Alloient massacrer ces pucelles, 10 Et leur gouvernante avec elles, Comme aussi monsieur Bertillac, Dont on mit le carosse à sac ; Et l'on prit aux susdites filles

Par ces messieurs les étourdis,

Par qui pluzieurs sont bazourdâs,

Exerçans leurs rages félonnes

Sans exception de personnes.

Le sieur marquis de Tonquedec 70 De hazard se trouvant illec,

Quov qu'il leur donnât connoissance

Qu'il étoit dç bonne naissance ,

Ce discours ne les toucha point , 12s

Car, pour avoir son beau pourpoint, 7j Compozé de cassandre grize,

Ils le mirent nud en chemize;

Bref, ce marquis infortuné,

Qui soufrait lors comme un damné , t f ®

Receut des susdits personnages 80 Quantité d'excez et d'outraees,

Sans qu'il eût fait aucun délit ,

Et dont il fut malade au lit.

Soit aue l'on entre ou que l'on sorte Ou par l'une ou par l'autre porte,

8j Quand messieurs nos braves bourgeois, Ardans comme du feu grégeois, Ont bû demy-setier ou pinte, 14©

Ils sont si sujets à leur quinte, Et témoignent tant de fierté,

90 Qu'on n'est pas trop en sûreté; Mais, pour se sauver bragues-nettes Du coips-de-garde et des vedettes , 145 Il faut crier, passant chemin :

« Diantre emporte le Mazarin ! »

?s Il ne passe aucune journée

Que cette cent déterminée , 1 j 0

Tant à Pans qu'aux environs,

Ne fasse de cruels afronts ,

Et mesmes à femmes et filles , 100 Sans que ces soldats ou soudrilles

Soient capables d'aucuns respects 1 n

En voyant d'aimables aspects.

Ségur, Gourdon, cette semeine,

Toutes deux Filles de la Reine, 10 $ Faillirent à passer le pas ,

Avec tous leurs charmans apas. %u

S'ennuyarts fort en cette ville,

Elles en vouloient faire cile ,

Et prétendoient prendre l'essor 1 10 Par la porte de Saint-Victor ;

Mais , nonobstant leur grande escorte , 16$

Le peuple les poussa de sorte,

Avec injures et caquets ,

[quets,

Et mesme à grands coups de mousus Que, si l'une et l'autre pauvrette ïvûssent fait soudaine retrette,

Hardes, linge, épingles, aiguilles* Mais, durant qu'on faizoit butin De tout leur petit saint-Crépin , Vaurouy, colonel de la garde, Les prenant en sa sauvegarde, Les cacha dans une maizon.

Lors , chacun prenant un tizon , Et d'autres plein leurs mains de paille, Vingt ou trente de la canaille, Parla brutalité régis, Voulurent brûler le logis , Ce qui rendit les fugitives Tant soit peu plus mortes que vives.

Dieu toutefois les prézerva , Car de ce lieu l'on les sauva Dans certain collège assez proche; Mais ces gens de bronze ou de roche, Dés qu'ils en oûirent parler, Menacèrent de le brûler.

Enfin , dans des frayeurs extresmes, Ces filles, avec des teints blesmes Et point pour lors incarnadins, Entrèrent dans les Bernardins, Par une espèce d'escalade , Pour éviter flâme et grillade..

Les religieux dudit lieu, Qui sont grands serviteurs de Dieu, Quand ils virent ces créatures, Bien loin d'avoir les âmes dures, En furent touchez de pitié, Mesme aussi de quelque amitié.

Les novices et jeunes moines Lorgnèrent fort leurs blanches coines, C'est-à-dire leur belle peau , Et cela leur sembloit si beau Qu'ils dizoient que ces deux vizages Valloient mieux que tous leurs images.

Enfin, pour ôter aux fratres Deux aiguillons si pleins d'atrets, On les conduizit en cachette Dans quelque autre maizon secrette, Et le soir au Palais- Royal, Où leur esprit plus jovial Ofrit à Dieu mainte chandelle De l'avoir échapé si belle.

Brégis, jadis ambassadeur,

May i6$2. — Livre

170 N'en étant pas moins plein d'ardeur, Et le seigneur de Touteville, A ce aue dit le bruit de ville, Pour aiférents qu'ils avoient eus, Se sont en gens-d'honneur batus,

175 Et j'ay sceu du commun langage Que Brégis eut quelque avantage; Mais, soit à droit ou soit à tort, L'autre n'en est pas trop d'acord.

Cette choze est toutefois vraye

180 Qu'il receut au bras une playe,

La fiére Mort , d'un trait sanguin , A tué madame Séguin , Dont certainement c'est dommage, Car elle avoit l'ame trés-sage, 185 Et le cœur tout-à-fait piteux Pour les pauvres nécessiteux.

Page 1