LIMITÉE
Loin d'exercer ma pauvre veine, O Princesse ! cette semaine J'ay tant joué, par-cy par-là, Au plaizant jeu du quinola,
5 A la boule et mesme à la paume , Le plus noble jeu du royaume, Que je me suis vu sur le point De ne rimer ny peu ny pûint, Comme je fais à l'ordinaire
10 Pour Vôtre Altesse débonnaire ; Toutefois, aujourd'huy matin , En buvant chopine de vin (Car c'eût été trop d'une pinte), J'ay fait cette épitre succinte.
!$ Princesse, excuzez par bonté Son stile trop précipité Et ses peu subtiles pensées En narrant les chozes passées, Et surtout que, de mes discours,
*> Çetuy sans doute est des plus courts. Peste de la petite Prime Qui, durant le temps de la rime, Les jours passez trop m'ocupa!
J'en dis trois fois ; Mea culpa.
2$ Je n'ay sceu faire bonne mine Depuis qu'on a pris Graveline, Et j'en sens un dueil plus profond Que non pas de Trin en Piémont.
Ce mal-heur, aux François nuizible,
?o Etant plus proche et plus sensible, Chacun en doit être atristé :
Car, pour dire la vérité Et pour parler en conscience, Cette perte est de conséquence.
î$ Dunkerque, Calais et Hédin Peuvent avoir mesme destin.
L'Espagnol, durant nos tempestes, Prétend faire force conquestes, Ce qui leur sera trés-aizé,
40 Le François étant divizé ; Mais autrement les pauvres haires
N'y feroient pas bien leurs afaircs.
Hier, certain episcopus
Dizoh que leur roy Philippus, 4S Quoy que grand et puissant monarque,
S^toit laissé vaincre à la Parque.
L'avis est assez important,
Mais n'en faut pas pleurer pourtant,
Car cette nouvelle semée p N'est pas encor trop confirmée.
On dizoit, pour un bruit certain, Que monseigneur le duc Lorrain Devenant plus doux et traitable, Par un acord irrévocable,
n Avoit promis de bonne-foy D'employer à servir le Roy Tqptes les forces qu'il possède ; Mais dom Gabriel de Tolède, Qui, comme Espagnol naturel,
60 A pour la France un cœur cruel , Siflé des maudites furies Qui fomentent nos brouilleries, L'est allé trouver à grands pas Pour, avec de nouveaux apas,
6 s Menace, promesse ou fredaine, Charmer ledit duc de Loraine, Et par un discours trés-acort Faire rompre ledit acort.
Brégis a pris aussi la poste
70 Pour l'aller trouver dans son poste, Afin d'agir contre le dol De ce cauteleux Espagnol.
Je ne sçay si par son langage Il obtiendra quelque avantage ;
7$ Mais si c'êtoit en se bâtant Qu'on vuidât ce point important, Je croy que ledit Brégis comte, Etant d'humeur hardie et prompte, Agirait, en cas de duel,
80 Bien mieux que monsieur Gabriel.
Jeudy dernier, Mademoizelle
Juin 1652. — Livre III. Lettre XXI.
i?j Furent tous-deux morts abattis
Vouloit, pour témoigner son zélé , Aller à la procession, Et par grande dévotion
ij Suivre, en dizant sa pate-nôtre, Son Maître éternel et le nôtre ; Mais, las! par mal-heur il avint Qu'un grand mal de dents luy survint, Ce oui fit que cette princesse
90 N'alla point en nôtre paroisse , Soufrit, cria, pesta, gronda, Et tout le jour le lit garda ; Mais sur le soir, à la chandelle , Un courier luy porta nouvelle
9) Que les soldats de son party Hors (PEtampes avoient sorty Et batu le party contraire, Et ce raport qu'on luy vint faire, Contenant pluzieurs accidents ,
!» La guérit de son mal de dents.
Il est vray que la Rénommée,
Trés-agile et bien emplumée,
Partout Paris se répandit,
Et mille fois dit et redit ioj La déroute être trés-certeine
Des troupes du sieur de Tureine,
Et que tout plein de courtizans
Avoient là finy leurs beaux ans ,
Que d'autres avoient des blessures no Tant en leurs corps qu'en leurs fressures,
Dont pluzieurs ne prométoient pas
Autre choze que le trépas;
Vardes avpit ta main percée,
Manciny la rate ofencée, " s Qui , n'ayant que quinze ans trois mois ,
Avoit endossé le harnois
En faveur de Son Eminence,
Oncle de son adolescence;
Genlis , brave et trés-regrété, 1» Avoit le poing gauche emporté;
Le chevalier de la Vieuville ,
Aimé des dames de la ville,
Receut aussi , dit-on alors ,
Deux coups de mousquets dans le corps, •»j Dont la cure est trés-incerteine,
Ce qui met pluzieurs cens en peine ;
Pour le marquis de Richelieu,
On luv tua , sur ledit lieu ,
Sous luy, deux grands chevaux de guer- >x> Et fut porté deux fois par terre, [re,
Mais ses deux chevaux seulement
Furent blessez mortellement;
Grandpré, Rénel, dont c'est dommage,
Cens de service çt de courage,
Après s'itfe fort bien batus ; Bref, quantité de braves hommes, Tant fantassins aue gentils-hommes (Au moins c'est le vent du Bureau),
140 Demeurèrent sur le carreau.
Touchant ceux du côté des princes, Ny grands ny gros, ny gras ny minces, Loin d'être îllec exterminez Ne furent pas êgratignez ;
14$ Du moins c'est choze très-certaine Que , prés de la Samaritaine, Trois ou quatre gros pelotons De gueux oui faizoient les Catons Juraient qu*aucuns desdites bandes ,
150 Tant Alemandes que Flamandes, N'êtoient morts en ce dezaroy, Mais sept cens du côté du Roy.
Lors que l'on sceut cette nouvelle, Selon qu'on avoit de cervelle ,
i)5 Aucuns en rioient comme fous; D'autres , pleins d'un juste couroux, Loin d'en rire , n'en rioient mie , Ains d'un esprit de Hiérémie, Ayans en deux le cœur fendu,
160 Plaignoient tant de sang répandu. Mais si l'on jette quelques larmes A cauze de% prézens vacarmes , Je crains que des mal-heurs plus grands N'en fassent verser des torrans.
16$ J'ay vu pluzieurs lettres écrites (Çui n'êtoient pourtant que redites) Dizans que les sieurs Bordelois , Débauchez par quelques Anglois, Ne vouloient plus être princistes,
170 Ains devenir crommuëlistes.
0 peuple ! ne t'amuze pas A taire un si dangereux pas :
Outre l'infamie et la honte, Tu n'y trouverais pas ton conte ; '
17$ Très-souvent la reDellion Cauze de maux un million ; Ta raizon serait en déroute, Et tu t'atirerois sans doute , Si tu commétois cet abus,
180 Plus de pous que de jacobus.
D'autant que je voy mon copiste M'atendre impatient et triste, Il faut que je finisse icy.
Que si la lettre aue voicy 185 Ne te semble belle ny bonne, Cher lecteur, je te le pardonne.
Fait ai francois, non en Jatin , Le deuxième m mois de juin.
Tout-a-l'heure je viens d'aprendre 190 Que ce grand et mortel esclandre Où tant de gens furent blessez Et plus encor de trépassez N'étoit qu'un plaizant bruit de tille,
La Muze historique. — Juin 1652.
Et qu'excepté ledit Vieuville, 19$ Tous ces gens morts en moins de rien Se portoient parfaitement bien.
[Quoy qu'en Gascogne Balthazar Soit redouté comme un Cézar, Le sieur marquis de Folleville 200 S'est encor montré plis habile.
Ayant occis cent de ses gens Et pris prizonniers quatre cens, Tant soldats que cavalerie, Et cecy n'est point raillerie.]
LETTRE VINGT-DEUXIÈME
Du [dimanche] 9 Juin.
badaude.
Princesse, encor que ma science Parmy des gens de conséquence Trouve quelque aprobatton , J'av toujours apréhention
j Quelle soit un peu trop rampante Pour une Altesse si sçavante, Et qui tient de la main des Dieux Un de ces esprits glorieux Qui ne sont, en toute manière,
10 Qu'éclat, que beauté, que lumière.
Certes , durant vôtre dîner, Quand je vous entens raizonner, Je trouve si plates mes rimes Au prix de vos discours sublimes,
15 Que je ne sçay pas bien comment Vous les voyez si bonnement.
Il est vray que ce bon vizage Est le seul point qui m'encourage ; J'y trouve de puissans apas,
ao Et vrayment si vous n'étiez pas Si gracieuze et si bénigne , Je ne ferois pas une ligne.
Dimanche, à dix heures du soir, Qu'on ne pouvoit presque rien voir, as cKarlea, prince et duc de Loraine, Sans ordres de Roy ni de Reine, Sans patentes, sans passe-ports (Au moins qui parussent alors),
Venant d'Espagnolle contrée,
jo Fit dedans Pans son entrée Avéques Gaston et Condé, Les deux, dit-on, qui l'ont mandé.
On vid , comme il passoit les rues, Plus de cent mille testes nues,
5$ Qui, sans redouter le serain, Salûoient ce grand duc Lorain.
Etant chez Sa Royale Altesse, Madame, pleine de tendresse, Avec un charmant embaras
40 Le serra de ses deux beaux bras.
Luy, voyant cette sœur trés-chére Qui luy faizoit si grande chère, De tout son cœur reciproqua, Et trois fois sa bouche aphqua
4j (Qui fut , je croy, trés-douce choze) Sur son teint de lis et de roze.
Si le bruit vulgaire ne ment, Il fit aussi grand compliment En saluant Mademoizelle,
jo Qu'il trouva fort gaye et fort belle; De plus, le lendemain, au Cours, Il l'entretint de beaux discours, Durant une bonne heure entière, Etant avec elle en portière ;
$j Et, le jour qui suivit après, On l'y vid encor tout auprès D'une autre princesse gentille,
Juin 1652. — Livre
Assavoir Chevreuze la fille ;
Puis, sur les onze heures de nuit , 60 II fut en certain lieu conduit
Par ladite infante Chevreuze,
En habit de religieuze
Qui hiy venoit jusqu'aux talons,
Pour entendre des violons.
*s Avec cette veste sacrée
Il faizoit la sainte-sucrée
Avec tant de naïveté,
Que l'on eût dit, en vérité,
Que c'était une mère abbesse, 70 Ou bien quelque grande moinesse,
Car, ayant ta Barbe et le nez
D'un voile noir environnez ,
Qui pourtant était clair et mince ,
Sa belle prestance de prince, 7* Ny la majesté de son corps,
Ne brilloient nulement alors.
Je ne sçay par quelle boutade ,
En faveur de la sérénade,
Il prit ce peu sortable habit:
fa Car ceux qui m'ont fait le débit
De cette histoire peu commune
Ne m'en ont dît raizon aucune;
Mais on m'a seulement apris ,
Chez un pos bourgeois de Paris, 8) Que ledit prince énigmatique
N'est pas seulement politique ,
Brave , hardy, prudent, vaillant ,
Mais goguenard , gouinfre et galant.
Il aime fort à voir les dames , *> Parle encor de feux et de fiâmes.
Pour des vizites dans Paris ,
Ce prince, des plus aguerris,
En a fait , dit-on , plus de douze ,
Et mesme il a vu son épouze; 9i Mais, selon le plus commun bruit,
Ce fut de jour, et non de nuit.
H luy fit assez bonne mine ,
Mais il la traita de couzine,
Et non pas de chère moitié , 100 Et cela me fait grand'pitié.
Quand il alloit par rue ou place, De grands troupeaux de populace Acourus de la Halle exprés, Le suivans et courans après ,
'*$ Et crians à perte d'haleine,
Luy dizoient : « Monsieur de Loraine, Pour abréger nôtre tourment, Donnez-nous la paix promptenent. »
Luy, pour aucunement leur plaiie,
"° Avec un souris populaire ,