TELLE-QUELLE
Dans ces nouveaux traits d'écriture J'ay grifonné quelque avanture Qui peut-être vous agréra.
Et peut-être que non fera ; 5 Mais le temps d'écrire me presse :
Ecoutez , aimable Princesse.
La duchesse de Richelieu, Pour avoir bien joué son jeu , N'est point encor démariée ,
10 Ny dans un convent chariée.
On a cent fois tâté le pouls A monsieur le duc son épous Pour voir s'il seroit si volage Que d'abjurer son mariage ;
m Mais luy, pour montrer en ce cas Qu'il n'étoit point parent d'Hilas, Tranche si bien, en faveur d'elle , Du généreux et du fidelle , Qu'il sera mis dans les romans
30 Au nombre des loyaux amans.
Iceluy mesme , pour complaire A son beau-père et son beau-frère , Messieurs de Fore et du Vigean , Le propre jour monsieur Saint Jean ,
m H cnassa de son domestique (Après leur avoir fait la nique) Deux braves assez rézolus , Qui, par eux se voyans exclus Irune assez raizonnable auberge,
90 Voulurent jouer de flamberge, Et firent un joly billet, Qui fut porté par un valet, [Conviant le fils et le père, Pour une très-urgente afiure ,
m De venir tous deux sur leur foy, Ce jour même, au Jardin du Roy; Et que dedans le Labyrinthe, Avec harangue trés-«uccmte , Us les instruiroient en ce lieu ,
40 Touchant le duc de Richelieu
(Pourvu que le secret ils tussent), De choses qu'il falloit qu'ils sceussent. A quoy l'un et l'autre marquis , Autant le père que le fils,
4j Ne voulurent point satisfaire ; Mais ils remirent cette afaire (Et possible eurent-ils raizon) A deux suivants de leur maizon , Qui premièrement burent pinte ,
$0 Puis allèrent au Labyrinthe, Et virent les deux attendants Qui dirent, en grinçant les dents (Voyant qu'on leur donnoit le change) : <( Cecy, Messieurs, est bien étrange!
s j Je crois qu'on se moque de nous ! Nous attendions d'autres que vous.
Si monsieur le marquis de Fore Et monsieur du Vigean encore Veulent ici se rendre exprés ,
60 Nous leur dirons quelques secrets, Mais qui sont de telle importance Que nul n'en aura connoissance Que le père et fils seulement. »
Voilà de la sorte et comment
éc Ceux du Labyrinthe parlèrent, Et les autres s'en retournèrent.]
Mercredy, la Reine revint Loger proche les Quinze-vingt, Monsieur l'ayant mize en alarmes
70 Pour quelques rumeurs et vacarmes Dont le député de Bordeaux , Prézens quantité de badauts , Avoit, mardy dernier, troublées Toutes les chambres assemblées,
7S En demandant fort hautement La jonction du parlement Touchant la liberté des princes , Le bien et repos des provinces , Et l'éloignement , juste ou non ,
80 De Monsieur le duc d'Espernon.
La Muze historique. — Juillet 1(350.
Mais, quelque temps après, la Reine, Tranchant fort de la souvereine , Fit aller au Palais-Royal, A pied , et non pas à cheval,
8$ Prézidens, maîtres des requêtes, La chambre mesmes des enquêtes, Bref (autant les droits que les torts) Tous les membres de ce grand corps, Ausquels, en paroles expresses,
90 Elle fit de belles promesses , Que la plus-part ae leurs avis Seroient à l'avenir suivis ; Et veut, pour calmer la Guyenne , Que monsieur d'Espernon revienne;
9$ Bref, au lieu de les rabrouer, Les sceut si bien amadouer,.
Que ce n'êtoit en aparance Des deux cotez que bien-veillance.
Le temps enfin nous aprendra
100 Ce qui de tout en aviendnu
La pauvre Manon de Lorme, De si rare et plaizante forme, A laissé ravir au tombeau Son corps si charmant et si beau.
ioj Quand fa mort avec sa faucille Assassine une belle fille J'en ay toujours de la douleur, Et tiens cela pour grand mal-heur.
Il arriva , choze certaine,
1 10 Vers le milieu de la semaine»
Un accident assez falot, A dame Chastelier-Berlot, Dame ayant en grande abondance Arpens de terre , or et finance ,
1 1 j Et, si l'on veut sçavoir combien, Elle a cent mille écus de bien.
Certaine grande demoizelle , Qu'elle baiza , s'aprochant d'elle , Un billet donc luy prézenta,
120 Qu'elle ouvrit et dépaqueta, Et qui contenoit en substance Qu'un fils de maréchal de France , Ou pour le moins un petit-fils , Tenant rang entre les polis,
1 1 j Proche parent de tels et telles, D'alliances grandes et belles, Riche de deux cens mille francs, Et n'ayant que vingt-et-quatre ans , Enfin , bref, que ce personnage
1 jo Dont on luy figuroit l'image ,
S'il luy plaizoit aucunement, Etoità son commandement.
A cette nouvelle ambassade , Qui luy parut un peu maussade,
ijj La dame sentit en son cœur Intervenir quelque rigueur, Qui luy fit, faizant la cruelle , Rebuter fort la demoizelle , En dizant : « Dépéchez, sortez!
140 Le billet que vous m'aportez (Je le puis dire sans scrupule) Est bien sot et bien ridicule.
Vûidez d'icy, mais promptement! »
L'autre , pleine d'étonnement,
14$ Se retire toute hagarde,
Et , s'embarassant par mégarde Dans ses jupes et cotillons, Qui de trois doigts étoient trop longs f Elle chût , interdite et pâle ,
t$o Tout au beau milieu de la sale, Et, par sa robe, qui s'ouvrit , Un page ou laquais découvrit Que cette demoizelle blesme Etoit un laquais elle-mesme,
tjj Qui de honte et crainte suoit, Et, voyant que l'on le hûoit, Et que l'on l'avoit pris pour dupe, Troussa cotillon, robe et jupe, Et, paraissant ce qu'il étoit
160 A mézure qu'il se troussoit, On le perdit bien-tôt de vue ; Il gagna vîtement la rue, Et prit si chaudement l'essor
Su'on croit mesmes qu'il court encor.
ais le vray sujet de rizée , C'est que la dame fut baizée Par ce grand pendart de garçon , Qui toujours eut cela de bon.
Mais , 6 Princesse bonne et sage , 170 C'est icy la troisième page, Et je sens que j'ay tant nmé Que j'en ay l'esprit enrûmé; IÎFaut donc qu'une fin je mette A cette épître un peu longuette , 17 $ Priant le Ciel de tout mon cœur Que pour vous il soit sans rigueur , Et que langueur ny fièvre aucune Ne vous soit jamais importune.
Fait ce samedy , si je n'erre , 181 Trois jouis après le jour Saint-Pierre.
Juillet 1650. — Livre I. Lettre IX.
LETTRE NEUVIÈME
Du [samedi] 9 Juillet.