VASTE
En ce temps , où les grands esprits Censurent les plus beaux escrits, Moy, qui ne sçay presque pas lire, Je ne sçay comment j'oze écrire;
5 Mais, 6 Princesse ! en vérité, Quand je songe à cette bonté Dont vôtre ame , sublime et sage , A toujours receu mon ouvrage , Je sens revenir dans mon cœur
10 Du courage et de la vigueur.
Que si quelquefois la Muzette Fait paraître dans la Gazette Des ravons d'esprit et de feu Capables d'aquerir un peu
»j De louange et de renommée, C'est qu'elle est par vous animée.
J'aime vôtre aprobation Encor plus aue ma pension; Et, certes , l'honneur de vous plaire
* M'enseigne , m'instruit et m'éclaire Mieux que préceptes ny leçons.
Mais c'est assez dit, commençons.
Du défunt Chavigny la femme, Que d'un sensible coup dans l'ame
2$ La mort de son mary toucha, L'autre jour d'un fils acoucha, Et, comme la dame est féconde Autant qu'autre dame du monde, Ce cher dernier petit poupon
jo Est son treizième enfant, dit-on.
Descars, charmante créature, Lundy, donnant sa signature , Quoy qu'elle ait un peu le cœur dur, Accepta pour époux futur
3$ Un amant d'illustre naissance, Homme de cœur et d'importance, Homme lequel, à ce qu'on dit, Dans la Champagne a grand crédit , Comme lieutenant pour son prince
40 Dans cette ample et belle province, Comme riche et puissant seigneur, Et mesmes comme gouverneur De la bonne ville de Troye , Où l'on ne le voit qu'avec joye ,
4j Et, pour tout dire, c'est, enfin, Monsieur le marquis de Prâlin, Qui , pour témoigner sa largesse , Fit un prézent à sa maltresse , Avec un vizage riant,
jo De fines perles d'Oriant,
Bctëtes, chaînes, pendans-d'oreilles, Dont l'éclat brilloit à merveilles , Et quantité d'autres joyaux Tout-à-fait précieux et beaux.
$$ De Cessac, parent de la fille, Et Pithou , sénateur habille, Etans les négociateurs , Autrement les entremetteurs, De ce sortable mariage ,
60 Agirent avec tel courage, Que, certes, on peut dire d'eux
}i6 La Muze historique.
Qu'ils sont ardans amis tous deux. |
Et, comme la fille susdite
A moins de bien que de mérite , j
6j Pluzieurs ont, généreuzement , [
Procuré son avancement,
En luy faizant maint orézent riche.
Premièrement Anne a'Autriche,
Dont les bras sont si beaux et blancs, 70 Lui promet trente mille francs,
Action digne d'une Reine
Et d'une auguste souvereine isf
Obligeante en un haut degré ,
Dont je luy sçais, ma foy, bon gré.
75 Sa sœur de Schonberg, noble dame,
Que j'aime de toute mon ame ,
Et dont plus de cent fois le jour 130
Je souhaite icy le retour,
Par l'aveu de monsieur son homme , 80 Luy donne une pareille somme.
Monsieur d'Hautefort, son aine ,
Qui , pour être trés-riche, est nay in
Avec une amitié de frère ,
Et d'un cœur tout-à-fait sincère, 8j En bel argent, et bien comptant,
En baille aussi , dit-on , autant.
Touchant madame de la Flote, 14®
Que toujours je nomme dévote,
D'autant que la rime me plaist, 90 Et qu'assurément elle l'est,
Nôtre agréable demoizelle
(Comme on peut penser) aura d'elle , 141
Non des vaches, ny des brebis,
Mais sans doute de beaux habits, 9$ Linge, bijoux et points de Gènes,
Car voicy venir les etrénes.
Outre ces dons et ces bien-faits
Que je tiens quazi comme faits , 1 J0
Selon la plus commune estime 100 On fait monter sa légitime,
Y compris son petit trézor,
A plus de vingt mille ècus d'or.
Mais, ne faut point que je le celle, 1 f $
Les aualitez qui sont en elle los Me plairoient, sans mentir, bien plus
Que les soixante mille ècus.
Comme son corps, son ame est blanche;
Elle est généreuze , elle est franche ,
Et, certes , le Ciel a doué 16®
no Son esprit, toujours enjoué,
D'une numeur si divertissante ,
Et quelquefois si ravissante, Qu'il faut ne la connoître pas Pour n'adorer point ses apas.
Mais la raizon la plus valable
iéj
— Décembre 1652.
Qui peut prouver qu'elle est aimable, C'est (quoy aue je sois inconstant) Qu'elle me plaît toutefois tant, Que mon ame, qu'elle a charmée, L'a cinq ans tous entiers aimée; Encor qu'ingrate au dernier point, Mon cœur ne se rebutoit point, Et je suis mesmes si pécore Que je croy que je l'aime encore.
Je ne sçay, touchant ce qui suit, Si l'on m'a tien ou mal instruit, Mais à ce matin , pour nouvelle, On m'a dit que Mademoizelle Est , dés le troiziéme du mois , Dans la ville et château de Blois, Auquel lieu , sa Royale Altesse , Qui fait cas de cette princesse Et l'aime cordialement , La receut paternellement.
Je voudrais que la belle errante, Dont la splendeur toute brillante De Paris soudain s'éclipsa Depuis un mois ou deux en ça , Après tant de courses diverses, D'éloiçnemens et de traverses, Redevint fixe , au premier jour, Dans le firmament de la Cour:
Comme elle la rendroit plus belle!
C'est le seul séjour digne d'elle , C'est son plus noble apartement, C'est son centre, son élément
Chasteauneuf , qui de cette ville Alla se poster dans Leuville, L'autre-jour, d'un petit poulet Avalla l'os, ou l'osselet, Dont sa gorge fut empêchée , Et mesmes, dit-on , escorchée, Accident si fort important Qu'il en est tout fébricitant ; Sa famille gémit et pleure, Et l'on craint mesmes qu'il en meure.
Ces jours passez, deux financiers Se trouvans, comme créanciers, Au bureau des cinq grosses fermes, Et se parlans en mauvais termes, Un desdits financiers, que l'on Avoit traité de violon, Frapa l'autre par le vizage D'un gros poids, avec tant de rage Qu'aussi vray que je vous le dy Ilchût à bas, tout étourdy.
Décembre 1652. —Livre III. Lettre XLVIII.
Cet imprévu coup de tempeste Luy fracassa presque la teste, Tant il fat grand et furieux, 170 Meurtrit son front, pocha ses yeux, Mais pocha de telle manière , Qu'on croid qu'il perdra la lumière , Et de plus trois ou quatre dents :
Dieu nous gard de tels accidents !
175 Monsieur le Prince se retire, Et les troupes de nôtre Sire Le suivent, dit-on , pas à pas, Mais ne éteindront pourtant pas.
D'autre côté , Son Eminence
ttto Se prépare, avec diligence, D'aquerir un los immortel En reprenant Bar et Rethel, Qu'avoit pris mondit sieur le Prince Pour incomoder la province,
18$ Et mesmes Sainte-Ménehout , Qu'on doit bien-tôt poussera bout, Si l'hyver afreux , qui s'aproche , Ce louable dessein n'acroche.
Monsieur le duc de Richelieu ,
190 Etant de retour en ce lieu Vers le milieu de la semaine, Salua le Roy, puis la Reine, Qui receurent tenignement Sa personne et son compliment.
19s On a beau faire, on a beau dire, On a beau pleurer et beau rire , On a beau se mettre en état De desservir le potentat, Un sujet a beau se soustraire ,
200 Quana, par un instinc téméraire, En ce dezastre on est tombé , Faut toujours venir à jubé ; Il faut toujours, tremblant et pâle, Implorer la bonté royale,
ao$ Pout éviter plus grand malheur ; Et le plutôt c'est le meilleur.
Mercredy, prés de Nôtre-Dame , Au logis d'une honneste femme Dont dame Payen est le nom , aïo Se fit un concert de renom , D'un clavessin et deux violes , Qui valoit trois mille pistoles ; Oiiy, je le proteste, ma foy, Et, si j'estois dauphin ou roy,
215 Bascha, grand vizir ou satrape, Cardinal , empereur ou pape , Je les donnerois tout comptant Pour en entendre encore autant.
Monsieur Hédqûin et sa consorte
220 Marioient, d'une aimable sorte, Au son des susdits instrumens, Leurs tons de voix doux et charmans ; Mais , durant ces rares merveilles, Où leurs beaux airs dans les oreilles Etoient si doucement receus, La femme tenoit le dessus.
Illec n'étoient point de comtesses, De marquises ny de duchesses ; Mais on ne laissoit pourtant pas
230 D'y voir mille brillans apas,
De yeux, des gorges et des bouches Capables d'émouvoir des souches , De beaux teints d'oeillets et de lis , Mainte Cloris, mainte Philis,
23 j Mainte Chimene et mainte Astrée, Dont la chambre êtoit illustrée; Enfin , si des acords nouveaux Des trois instrumens muzicaux Et des voix si bien animées
240 Les oreilles êtoient charmées , Certes, j'ay plus de vingt témoins Que les yeux ne l'êtoient pas moins !
Au reste , ce divin régale, Dont l'excellence sans égale
24 ; Est à peu prés digne d'un Dieu, En même jour, en même lieu , Se fait , non toutes les semaines, Mais du moins toutes les quinzaines.
Ceux du logis sont diligens
2jo D'ouvrir l'huis aux honnestes gens, Et je puis rendre témoignage , Quoy qu'assez simple personnage, Qu'on m'y receut, en vérité, Avec grande civilité.
j j j Et pour mieux marquer, ô Princesse , Les beaux sentimens d'allégresse Qu'avec bonne et juste raizon Je goûtay dans cette maizon, Et dont j'ay l'ame encor comblée ,
1*0 Je finis par cette assemblée.
Fait, ayant l'esprit un peu las , Le jour d5aprés Saint-Nicolas.
jiS
La Moze historique. — Décembre i6$2.
LETTRE QUARANTE-NEUVIÈME
Du [samedi] 14 Décembre.