EXAMINÉE
Durant cette froide saizon ,
Où l'on regrette avec raizon
La température passée ,
Je croy que ma veine est glacée , $ Et que mon pauvre entendement
N'opérera que froidement;
D'ailleurs la Cour, les champs, les villes,
Sont prézentement si stérilles
De ces événemens joyeux 10 Dont mes lecteurs sont curieux ,
Qu'infailliblement ma Gazette,
A cauze de cette dizette,
0 Princesse que j'aime tant!
N'aura point d'endroit éclatant.
15 Avec crainte elle vous aborde;
Mais faites-luy mizéricorde,
Acceptez-la , recevez-la ,
Car enfin , tenez, la voilà.
Quand Bordeaux, ville maritime,
20 Avoit pour son Roy légitime Le zélé et la loyale ardeur Qu'on doit avoir pour sa grandeur, Elle êtoit riche, elle êtoit belle, Les plaizirs abondoient en elle ;
25 Elle estoit comme le palais De la douceur et de la paix ; L'honneur, les loix et la justice Y faizoient chacun leur ofice ; Les jeux, les ris et les festins
90 Regnoient parmy les citadins, Et , bref, le trafic et commerce Qu'einnaints climats ce peuple exerce , Leur produizant beaucoup ae bien, Alloit admirablement bien ;
*$ Mais , depuis que ces gens fantasques, Par je ne sçay combien de frasques Ont secoué le joug royal , Leur cas va terriblement mal ; Aucuns des plus considérables
40 Protestent qu'ils sont mizérables ; Ce ne sont qu'acuzations , Noirs complots, conspirations ;
Et , l'autre-jour j'entendis lire Une lettre gui sembloh dire
4$ Qu'on avoit voulu tout de bon Outrager Armand de Bourbe» , Dont je suis encor tout en trance , D'autant qu'il est du sang de France, Et que ce prince, des plus francs,
so M'a jadis donné deux cens francs.
Mais des gens à grosse cervelle Se raillent de cette nouvelle, Et les Gascons ont débité Que c'est un prétexte inventé
$ 5 Pour introduire en leurs murailles Une garnizon de canailles D'Andalouzie et d'Aragon, Qui prométent par leur jargon, Toujours plein d'orgueil et de faste,
60 Aux factieux mainte piaste Pour laisser entrer dans Bordeaux Ces grands manceursd'œcnonsetd'aox.
0 sages jurats de la ville !
Bernérez-vous point Batteville?
6; 0 braves Gascons, qui jadis Paroissiez vaillans et hardis A peu prés comme des Hercules, Recevrez-vous ces ridicules?
On a grande apréhention 70 Que cette indisposition Qui de Madame la Princesse Débilite le corps sans cesse, En se rengrégeant quelque jour, Luy fasse enfin un mauvais tour.
7 j Marsin , qui commande une année A guerroyer accoustumée, Assez brave et grand combatant, Mais lequel je hays pourtant, Plus que la galle et que la rogne,
80 D'avoir trahy la Catalogne, A forcé le Maz-d'Agénois, Défendu par les seuls bourgeois, Dont ce félon remply de rage
Décembre 1652. — Livre III. Lettre XLIX.
Fit faire an funeste carnage , 85 Répendant de sa propre main Beaucoup, dit-on, de sang humain; Mais de cette troupe meurtrie En combatant pour la patrie Le sort est bien plus glorieux 90 Que celuy du victorieux.
En vain il s'est acquis sur terre Le renom d'un homme de guerre :
J'ay lu dans un célèbre auteur Que , quoy que fasse un dézerteur, 95 Ilne peut gaigner de victoire Qui ne passe toujours pour noire.
MademoizeUe, ayant été En bonne et parfaite santé Quelque temps chés monsieur son père,
100 Qui luy fit, dit-on , grande chère; Passant à côté de Gergeau , Est retournée à Saint-Fargeau; Mais . avant le départ d'icelle, Mondit sieur son père obtint d'elle
iof Qu'elle envoyroit un ordre exprés , Ce jour même ou celuy d'après, Pour faire revenir belfe-erre Ses cavailiers et cens de guerre Qui suivent monsieur de Condé ;
no Et quand ce point fut accordé , Monsieur l'en aima davantage, Et luy fit bien meilleur vizage.
Ce grand prince nommé Gaston Est toujours trés-devot , dit-on ,
n$ Ayant tant d'horreur en luy-mème Du jurement et du blasphème , Qu'il est très-certain qu'aujourd'huy Aucun de ceux qui sont à luy , Quelque malheur qui luy survienne,
"o N'oserait jurer la mordienne.
J'ay sçeu d'un homme portant froc, Pour nouvelles du Languedoc, Qui sont mesmes de fraîche date , Qu'on prétend de razer Leucate,
o) OùSchonberg aquît tant d'honneur, Dont Saint-Atmais est gouverneur; Et pour dédommager cet homme , On luy baille une grosse somme , Sçavoir plus de cent mille francs ,
m» Partie en pièces de trois blancs , Mais en quel autre argent le reste, ie n'en sçay rien, je vous proteste.
Pour parler un petit de tout,
• Retel et Sainte-Ménéhout 1 j $ Sont encore en main ennemie ; Mais Turéne ne faudra mie D'aller bientôt montrer les dents Aux fanfarons qui sont dedans.
Fiesque , du party contraire, 140 Assez redoutable adversaire , Ayant grand cœur et grand crédit, Est prizonnier, à ce qu'on dit, Et fut pris , dés l'autre semaine , A Commercy, dans la Loraine , 14J Par les gens et troupes du Roy , Dont sa femme est en grand émoy , Et ce qui plusl'aflige encore, C'est que ce mary qu'elle adore Est, iliec , privé ae santé , 150 Aussi bien que de liberté.
Par des lettres que j'ay reçeuës , En beaux et bons termes conceués , On m'a mandé qu'en divers lieux Il est tombé du feu des deux
in En pluzieurs étranges figures , Ce qui fait peur aux créatures Qui ne sçavent pas par raizon Ce que c'est qu'une exalaizon Qui, s'étant comme évaporée
160 Jusqu'en la région étherée,
S'embraze , presque en un moment, Puis retombe soudainement.
Toutefois des personnes sages Prônent que ce sont les prézages
165 Des malheurs tardifs ou soudains Qui sont préparez aux mondains.
On dit qu'au comté de Bourgogne Un dragon d'éfroyable trogne Et plus laid qu'un moine-bouru
170 En maints endroits s'est aparu, Vomissant durant la nuit sombre Des feux et des fiâmes sans nombre ; De ses yeux et de ses nazeaux, Sortoient serpents et serpenteaux ,
175 Etportoit une ardente queue Longue d'un demjr quart de lieué.
Soit que ladite vizion Soit une franche illuzion, Exalaizon ou météore ,
180 Quand j'y songe , j'en tremble encore.
Princesse pour qui mon esprit A tracé le prézent écrit , Je croy que vôtre aimable Altesse Y verra beaucoup de rudesse ,
i8j Et rien qui soit divertissant , Mais} je ray dit en commmençant.
Fait le quatorze de décembre , Sans feu ny sans robe de chambre.
Apostille.
Aujourd'huy , solennellement, 190 Quelaues messieurs du Parlement, Touchez des ennuis et mizéres
ique. — Décembre 1652.
De neuf de leurs pauvres confrères Qu'un long exil rend malheureux, Ont suplié le Roy pour eux,
i9j A laquelle douce semonce Le Roy dit , pour toute réponce , Qu'il ne pouvoit prézentement Leur donner ce contentement.
Ce n'est pas que par excellence
soo Ce prince n'ait de la clémence Plus que nul autre potentat, Mais Quelque grand secret d'Estat , Ou raizon sans doute bien forte , L'a fait agir de cette sorte.
LETTRE CINQUANTIÈME
Du [samedi] 21 Décembre.