DOUCE
Quoy que des vers gais et folâtres Tous les lecteurs soient idolâtres, Et vous pareillement aussy, 0 Princesse, mon cher soucy!
s N'ayant rien apris de comique , Pour au chagrin faire la nique, Aujourd'hui je n'ofreà vos yeux Que des articles sérieux; Mais , 6 charmante créature !
10 Voyez-les à toute avanture.
Louis , l'objet de nôtre amour, Mardy, par un heureux retour, Ariva dans sa capitale , Oyant crier sans intervale 1$ Jusqu'à tant qu'il entrât chez soy : « Vive le Roy ! vive le Roy ! »
Le lendemain , en grande presse , Gros bourgeois , magistrats , noblesse , Evesques portans des croix d'or,
20 Et tout plein d'autres gens encor, Tant vêtus de drap aue de soye , Ayans le cœur remply de joye , Furent chez luy le viziter, Puis la Reine complimenter,
2 ; Luy faizant humble révérence, Puis Monsieur, puis Son Eminence, Et les féliciter sur tout D'avoir pris Sainte-Ménehout :
Aussi , certes, telle conqueste
-,o Méritoit bien qu'on leur fit feste; Car, quelle générozhé D'avoir réduit cette cité A la barbe de quatre armées Pour la secourir animées ,
1 s Et mesmes durant la saizon De l'hiver humide et grizon , Très-incommode , en cas de guerre , Pour ataquer et pour conquerre !
Je doute si défunt Cézar,
La Murs historiqu
40 Qui sur maint pompeux et beau char Autrefois triompha dans Rome, Quoy qu'il fût tout-à-fait grand homme, Grand esprit et grand combatant , En eustpû, jadis, faire autant;
4$ Mais ceux à qui les Destinées Donneront de longues années Verront en ce Roy généreux Des faits encor bien plus heureux :
Ce cher fils de Louis le Juste
$0 Est nay sous une estoile auguste Qui promet à Sa Majesté Une grande prospérité.
O vous qui faites des vacarmes Et vous opozez à ses armes,
$ s Sçachez de moy , simple écrivain , Que vous le guerroyez en vain ; Sa naissance n'est pas commune , Il faut cédera sa fortune.
Comme ce monarque est pieux
60 Autant ou plus que ses ayeux, Je viens d'aprendre d'une femme Qu'il marche droit à Notre-Dame , Pour en ce saint et sacré lieu Rendre action de grâces à Dieu
6j De l'heureux succez de ses armes.
C'est mon jour à faire des carmes :
Je ne puis quiter la maizon, Ny mesme éloigner le tizon; Il fout achever cette Lettre,
70 Ce travail ne se peut remettre , Car l'imprimeur, qui vient exprés, Me presse et poursuit de trop prés ; Sans cela j'aurois pris mes botes , Et, patrouillant parmy les crotes ,
7$ J'ûsse sur le Pont-neuf esté Pourvoir passer Sa Majesté , Qui (si mon penser ne me trompe) Fait ce beau voyage avec pompe.
La Reine ne manquera pas
So De l'acompagner pas à pas , Car, pour êtiç dévote et Donne , Elle n'en craint, ma foy, personne; Monsieur le Cardinal aussy, Dont le perpétuel soucy
8( L'honneur au Roy toujours regarde, D'être absent de-là n'aura garde ; Tous nos seigneurs du Parlement » S'y trouveront pareillement, Et cent autres grands personnages ,
90 Les uns vaillans, les autres sages.
Hâ ! j'enrage de ne voir pas Un cortège si plein d'apas.
E.— Décembre 1653.
Mais écoutons : hâ! foy de poète,
J'entens le bruit de mainte boéte.
9s Me trompé-je point aussy ? Non,
J'entens canonner le canon.
Hâ ! si j'ètois dans Nôtre-Dame,
Tout y chatoùilleroh mon ame ,
Le Te Deummt ravirait, too La muzique me charmerait ,
La belle et grande compagnie
Me cauzeroit jove infime ,
Et mon cœur plein d'afection
Avec vrajre exultation iof Célébrerait dans cette églize
De Sainte-Ménehout la prize.
Touchant ce Sainte-Ménehout, Un certain bruit s'épand par-tout, Que Marval, capitaine Suisse,
1 10 Admirable homme de milice ,
Plus brave et plus vaillant qu'Hedor, Quoy qu'il soit assez jeune encor, Fit aes merveilles à la brèche, Où , sans craindre feu ny flaméche ,
115 Ufrapoit comme, au temps jadis, Eût frapé monsieur Amadis ; Jamais en un seul personnage On n'avoit vu tant de courage »
De prouesse, de fermeté ,
120 D'ardeur ny d'animozité;
L'ennemy, quoy que plein d'audace, Luy céda trente fois la place ; Le généreux Plessis-Praslin , Souz qui ce grand siège a pra fin ,
iij Avec sentimens d'allégresse Considéra sa hardiesse, Et cet illustre général Priza cent fois ledit Marval , Le voyant sans en rien démordre
1 )o Exécuter si bien son ordre ; Bref, il fit si bien son devoir Qu'à la Cour on le voulut voir, Et ce voizin des Allobroges Y receut mille beaux éloges.
os Un sage me dit, l'autre jour, Que du seigneur comte d'Harcour L/âcommodement se renoue, Dont je suis ravy, je l'avoue; Car j'aurois beaucoup de regret
140 Qu'un héros si bon, si discret, Et, bref, si vaillant personnage, Fit avec nous mauvais ménage.
Quantité de petites gens , Fripiers , cabaretiers, sergens,
Décembre 165 j. — Li
Passementiers, passememiéres , Qui sur de semblables matières Jazent toujours fort sotement, Dizent cela tout autrement; Mais je préfère à leurs langages Les forts raizonnemens des sages :
Ce grand prince est homme-de-bien , Et je croy que tout ira bien.
L'aîné du sieur de la Berchére, Dont je parlay dans ma dernière ,
in A Grenoble étant trépassé Le vingt-et-neuf du mois passé , Son frère , par royale grâce, Ocupa son illustre place , Scavoir de premier prézident ,
iéo Où , par maint indice évident, Il donne certaine espérance De bien gouverner La balance.
Le défunt, pour sa probité , Fut publiquement regreté ,
t*5 Et, mesmes, de sa compagnie La tristesse en fut infinie; Mais , le sieur survivant susdit Etant homme de grand crédit , Esprit prudent, juge équitable,
17» De sa oelle charge capable, Et trés-digne frère du mort , Gela leur sert de réconfort.
' Mademoizelle la VieuviUe , Pucelle excellente entre-mille, 175 Qm possédoh en vérité
Richesse, esprit, grâce, beauté, Et dont , nonobstant son jeune âge, L'âme ètoh parfaitement sage, Mardy, durant la nuit, mourut ;
vri IV. Lettre XLVII.
Et, lors que le bruit en courut
Parmy l'illustre et noble monde
Dont cette grande ville abonde,
Chacun soupira de douleur
De ce que cette aimable fleur 185 Avoit été si-tôt ravie
Aux plus beaux momens de sa vie.
Mais vous qui plaignez le trépas
De cet objet si plein d'apas
Avec mille tristes paroles, 190 Finissez vos plaintes frivoles ,
Car elle eut ce glorieux sort
Sue de longtemps aucune mort e fut si sainte et si chrétienne, Ny si touchante que la sienne.
>9$ Les propos beaux et bien sensez Qu'en mourant elle a prononcez Sur la fausse et trompeuze gloire De ce bas monde territoire Touchoient les âmes tendrement,
*» Et l'on eut crû certainement Que dedans sa mortelle couche Un ange , parlant par sa bouche , La faizoit ainsi discourir :
Heureux qui peut si bien mourir !
sof Cette mort combla de tristesse L'ame et le cœur de Vôtre Altesse :
Vous aviez pour elle amitié, Sa jeunesse vous fit pitié ; Ma», Princesse , ayez en mémoire
aïo Qu'elle est à prézent dans la gloire , 05 toujours elle régnera, Et cela vous consolera.
Fait près d'un poêlon plein de braize, Au mois de décembre, le treize*
La Moze historiqqb. — Décembre 165$.
LETTRE QUARANTE-HUITIÈME
Du [samedi] 20 Décembre.