AIGRE-DOUCE
Fille de tant d'esprit pourvue.
Que depuis longtemps je n'ay vue, Bien souvent ne vous trouvant pas Quand j'adresse chez-vous mes pas , 5 Recevez encor pour ofrande Cette Épître, petite ou grande, Vous assurant qu'à l'avenir Je tâcheray de vous fournir Un mesme ou pareil sacrifice, 10 Tant que Dieu me sera propice.
Le preux général Castelnaud , Donnant, l'autre-jour, un assaut A certaine place rebelle, Que je ne sçay comme on apelle,
1 s Mais qui n'est pas loin de Betfort (Soit que ce soit ou ville, ou fort), Receut prés d'une baricade Une sanglante mousauetade Qui luy fracassa tout le bras ,
20 Dont il en est entre les draps.
Mais ce n'est pas de cette année Que sa valeur déterminée Court aveuglément le laurier :
On a toujours mis ce guerrier
25 Au rang des glorieux prodigues, Car contre les méchantes ligues Ce cœur martial , ce cœur franc, A souvent prodigué son sang.
Un esprit remply de lumière 30 De la belle et bonne manière, Ayant de prés examiné Le manifeste déchaîné Qui courôit dés l'autre-semaine Contre monseigneur de Loraine, h A si bien, dit-on, répondu, Qu'il l'a de tout point confondu.
Mais, quoy que cet excélent homme, Qui monsieur Chanvalon se nomme, Ait en cette ocazion-cy 40 Admirablement réùssy,
Ce service est encor trop mince Pour pouvoir délivrer ce prince.
Le beau langage et la raizon Sont icy fort peu de saizon, Ny les écrits les plus fertiles, Et je tiendrois presque inutiles Tous les empressemens humains , Car il est en d'étranges mains.
Les partizans du roy d'Espagne $0 Ont transmis couriers en campagne Pour le duc François ménager Et dans leur party l'engager ; Mais, prenant exemple à son frère, Je croy qu'il n'en voudra rien faire, 5$ Et fera bien (fuyant leurs lois) D'être toujours le duc François.
Il s'est passé quelque castijle, Pour des intérêts de famille, Entre de Rohan et Jarnac; 6e Mais ils n'ont fait ny tic ny tac , Nytiré du foureau flamberge, Car l'on m'a dit dans une auberge Qu'ils ont sagement respecté Les édits de Sa Majesté.
6 s Cette choze est toute certaine Que d'Elbeuf , du sang de Loraine , Est alité dans son hôtel, Et son mal , ce dit-on , est tel , Et luy cauze tant de soufrance,
70 Qu'on n'en a pas bonne espérance.
Le corps de l'aimable Sully Est aussi de fièvre assailly, Et cette belle et jeune dame Sent une consumante flâme 7$ Qui d'un infaillible trépas Semble menacer ses apas; Mais sa santé si dézirée N'est pas pourtant dézespérée.
478 LA MUZB HISTORIQUE
Monsieur le Cardinal , depuis 80 Environ sept jours et sept nuits,
Est ateint de cette colique
Que l'on apelle néfretique.
On ne meurt pas de ce tourment, in
Mais on soufre terriblement, s$ Et n'est ny peine, ny disgrâce,
Que cette douleur ne surpasse.
Ainsi, pour être exempt de mal,
Rien ne sert d'être cardinal , Uq
Ny d'avoir ce rang d'importance 90 De premier ministre de France ;
La grandeur, ny la dignité,
Ne rendent point l'humanité
Aux malheurs plus inaccessible, 14$
Nv pour les soufrir moins sensible.
Gloire, courage, esprit, vertu,
Servent alors moins au'un fétu.
Certes , je plains cet illustre homme,
Et d'autant plus, que je sçay comme t 50
De ce mal on est tourmente, 100 En ayant pluzieurs fois tasté.
[meure, Pour montrer qu'il faut que tout
Je viens d'aprendre tout à l'heure % f
Que l'archevesque de ce lieu
A rendu son esprit à Dieu.
10$ Ce prélat, d'esprit débonnaire,
Etoit plus que sexagénaire ,
Et l'on m'a dit qu'assurément 160
Il est mort trés-chrêtiennement.
Mais trêve de tristes matières , 1 10 Et laissons-là les cimetières.
Jeudy, qu'il faizoit un beau jour
(Suivy d'une petite cour),
Le Roy? le Ion* des çalleries,
Se rendit dans Tes Tuileries 1 1 j Avec environ cent guerriers ,
Tant oficiers qu'avanturiers , 17©
Pour, par manière d'exercice,
Faire aes actes de milice.
En ce lieu donc Sa Majesté, 120 Avec une jeune fierté,
Entreprit contre un fort la guerre, t7$
Non pas fait de gazons de terre,
Mais de structure de masson,
Et qu'on nomme le Fort-Samson, tas Dans lequel s'êtoit en personne
Jette le comte de Vivonne, 1H0
Avec pluzieurs de ses amis
Qui s'êtoient souz le drapeau mis
De cet aimable capitaine, 130 Lequel, avec sueur et peine,
— Mais 1654.
Plus de deux heures défendit Le susdit fort, à ce qu'on dit.
Il fit quantité de parties , Il fit quantité de sorties , Tantôt poussant , tantôt poussé, Non pas sans être embarassé ; Il faizoit pourtant bonne mine, Fit mesmes jouer une mine, Qui s'enflâma, creva, peta, Et les ataquans écarta.
Mais , ayant évité ce piège, On continua ledit siège Avec encor [dus de chaleur ; On le soutint avec valeur, On enfonça des baricades , On jeta nombre de grenades De l'un et de l'autre côté, Et des bombes en quantité.
Qui pourtant n'êtoient que fuzées , Dont deux mille furent uzées En cet exploit de guerre-là*, Après quoy l'on capitula.
Quand la place se fut rendue , Dès assiégeans on fit revue , Dont, nonobstant leur grand éfort, Aucun d'eux ne se trouva mon; Puis, pour les tenir en haleine, Dans une assez petite plaine On rangea tous ces belliqueux , Nôtre Sire étant avec eux, Portant un mousquet sur l'épaule, Quoy que Roy de toute la Gaule, Et faizant au susdit état Fonction de simple soldat, Mais d'une si belle manière 9 Et d'une action si guerrière, Qu'aussi bien que moy, qui le vy, Tout chacun en êtoit ravy.
Beaufort, homme de bonne*tailk, Etoit le sergent de bataille, Qui faizoit tout ce corps adroit Tourner à gauche, et puis à droit, Doubler les rangs, serrer les files , Puis , dans des mouvemens agiles , Changer de scitûation Par un quart de conversion.
Bref, il réduizit en pratique Toute la brave téonque D'un bataillon bien exercé, Et qui n'est plus à l'A B C.
Nôtre-dit Sire, aujourdlmy Avec suite et splendeur extresme , Au Parlement nit transporté,
Mars 1654. — Livrb V, Lbttrb XIII.
Touchant te procez intenté 185 Contre Condé par sa justice.
Auquel, si le Ciel n'est propice , L'Espagnol pouroit bien un jour Jouer quelque sinistre tour.
Le prince de Conty, son frère , 190 Tant que se vùidera l'afaire, Doit aller en quelque séjour Hors de Paris et de la Cour.
Chilly , raaizon plaizante et belle, A ce que l'on m'a dit, est celle 19 j Que ledit prince habitera Tant que le procea durera ,
Non pas seulement Son Altesse , Mais aussi l'aimable princesse , Féconde en atraits et beautez , Qui couche à ses propres c6tez.
C'est assez, cecy doit sufire.
Ma main est si lasse d'écrire, Et ma Muze de compozer, Qu'en cet endroit il faut brizer.
20J O noble et charmante Marie !
Adieu jusqu'à Pasques-fleurie.
Fait en ce mois , le vingt-et-un , Par moy, qui hait fort le petun.
LETTRE TREIZIÈME
Du [samedi] 28 Mare.
SOUM1ZE.
Ame belle et pleine d'apas, Ne prétendez aujourd'hui pas Qu'en ces vers la Muzette mienne De grands sujets vous entretienne :
Je fais à l'avenir état De parler fort peu de l'Etat.
Quoy que j'aye autant que personne L'intention françoize et bonne, Je puis quelquefois m'abuzer; De plus, en l'art de bien jazer, Je n'ay pas assez d'éloquence Pour des sujets de conséquence , Ny mesme assez de jugement Pour les démêler sagement ; Mais, pour des nouvelles communes , Princesse , en voicy quelques-unes.
Nôtre Roy Louis Dieu-Donné, Dimanche , quand il eut dîné, Monta sur un cheval d'Espagne ,
*o De Danemarc ou d'Alemagne , D'Angleterre ou des Pais-Bas, Lequel des cinq , je ne sçay pas, Pour aller dans une fustaye Chasser à Saint-Germain en Laye
»t Quelque sanglier puissant et fort,
Et le terasser dans son fort, Sans en craindre les violences , Nonobstant toutes ses défonces , Comme un jour ledit Roy fera
jo Quand sa valeur trionfera Des ennemis de sa couronne.
Jules aussi fut en personne Avec Sadhe Majesté (Sa colique l'ayant quité
H Après quazi tout un octave) Pour respirer un air suave, Qui sous un vaste ciel d'azur Est plus agréable et plus pur, Et pour la santé plus utile
40 Mille fois aux champs qu'à la ville. Après s'être donc ebaudy, Le Roy revint icy mardy Nous honorer de sa prézence, Et mesme aussi Son Eminence.
45 Je ne puis icy m'abstenir (Car trop cher m'est ce souvenir) De dire que cette semaine J'ay receu des biens de la Reine Un bien-fait assez important ,
$0 Assavoir cent écus comptant ,
La Muze historique. — Mars 1654.
Dont cette illustre libérale
M'a fait un honnête régale.
Cet argent fut le bien-venu.
Mesme on dit qu'il n'a pas tenu ss A cette Reine grande et sage .
Que je n'en aye eu davantage.
On me l'a témoigné si fort
Que si j'en doutois j'aurois tort;
Mais il faut prendre ce qu'on donne, fo Et, comme c'est à ma personne
Un honneur sans doute immortel
De recevoir un prézent tel
D'une main si noble et si belle ,
Cela peut passer pour nouvelle.
6s On me dit jeudy chez le Roy, Sans me nommer ny qui , ny quoy, Qu'un des jours de cette semaine Un troupeau de tireurs-de-laine, En jurant : « Morbleu ! vertubleu ! »
70 Ataquérent un cordon-bleu Durant la nuit brunette et sombre.
Je croy que sept êtoit leur nombre.
Ce monsieur ayant sur les bras Ces éfroyables Fiérabras,
7$ Qui parloient comme des gens yvres, Leur abandonna six cens livres
Su'il avoit en beaux loûis-d'or ; iis, de ce non contans encor, Ces filoux , que le Diable emporte, 80 Voyans qu'il avoit peu d'escorte (Ce qui sensiblement l'aigrit), Luy volèrent le Saint-Esprit.
Monsieur d'Elbeuf êtoit malade Jusqu'à n'uzer que de panade,
85 Etsonindispozition, Qui venoit de replétion , Menaçoit sa noble personne De la Parque, qui tout moissonne ; Mais on l'a si bien fait purger
90 Que ce duc est hors de danger, Et la belle Sully de mesme.
Sa face est encore un peu blesme, Mais , blesme ou non , certainement Elle a toujours grand agrément.
95 Depuis que l'on eut pris la peine D'arêter le duc de Loraine, Le duc François , ayant apris Ce triste et malheureux débris De la fortune de son frère ,
100 En a senty douleur amére.
Or, comme ils se touchent de prés,
Et que semblables intérêts Doivent piquer tout le lignage, On verra s'il a du courage.
10s Monsieur Galand , un de ces gens Qui secourent les indigens, Et l'homme , ce dit-on , du monde, Qui détesta le plus la Fronde , Digne gréfier au grand conseil,
no Mardy, par un triste apareQ, Suivant les loix de la nature , Fut enclos dans la sépulture.
Quand Paris ftittn dézaroy, Ileut pour le party du Roy
u$ Loyauté, constance et courage, Ce qui fit que , durant l'orage De ce temps noir et turbulent, Le logis de cet opulent Fut pillé sans mizéricorde
120 Par des gens de sac et de corde.
On dit que c'est la vérité Qu'il eut des biens en quantité; De plus, sa fortune êtoit telle Que son épouze êtoit fort belle.
il) O qu'abandonner tant d'apas Est soufrir pis que le trépas !
Et que c'est un funeste échange De quiter la couche d'un ange Pour un ténébreux monument
1 jo Où l'on dort éternellement !
Deux provinciaux de Bretagne , Pour des démêlez de campagne, S'êtans batus, patic , patac, Contre le marquis d'Asserac,
15 j Des deux la trame Ait coupée Par sa victorieuze épée ; Mais quantité d'intéressez Dans le mal-heur des trépassez Ledit marquis si bien surprirent
140 Que trés-lâchement ils Toccirent, Recevant de ces campagnards Dix ou douze coups de poignards.
Vendredy, j'apris cette histoire, Qui me semble odieuze et noire
14$ (Etant au faux-bourg Saint-Germain) , D'un mémoire écrit à la main.
Je voudrais que cette avanture, Pleine d'infamie et d'ordure , Ne fût, au lieu de vérité,
1 50 Qu'un sot conte mal inventé.
Si j'aprenois dans la huitaine Que la choze fût incertaine , N'étant pas de ces gens maudits
Avril 1654. — Livre V,
Qui s'obstinent en leurs faux-dits, 155 Certes, avec çlaizir extresme Je m«*démentirois moy-mesme.
La Holande et le Portugal Sont ensemble à prézent fort mal.
Les Espagnols, comme furies, Entretenans leurs broùilleries, Il est aizé de deviner Que c'est pour mieux les ruiner.
Je voudrais que ces deux puissances Maintinssent leurs correspondances, Et non pas leurs dissentions, Car j'aime ces deux nations ; Leurs divers climats et le nôtre S'acommodent assez l'un l'autre.
La Holande envoyé à Paris.
170 Des draps, des harangs et du ris, Et le Portugal des oranges, Ambre, sucre, canelle, eaux-d'anges, Quantité de gands parfumez Qui sont par-tout fort estimez.
Et tout plein d'autres bagatelles Qui sont du moins bonnes ou belles.
Aujourdliuy nôtre Parlement , Agissant ponctuellement Avec les ducs et pairs de France , 180 Qui dans leurs bancs ont pris séance, Ont par un arét solennel Déclaré Condé criminel.
Ledit prince a de grandes forces, Tant Flamans, Irlandais, que Corses ,
its Et quantité de Transalpins, La plusTpart grands hapelopins, Pour faire à sa nation mesme La guerre avec outrance extresme ; ' Mais, s'il plalt-à-Dieu, ses dessains,
19» Qui ne sont pas autrement sains, Sauront pas le sort si prospère Que son grand courage l'espère.
Assez le mauvais il fera, Mais le Ciel nous assistera.
Lettre XIII. 481
Je vous avertis, ô Princesse !
Et tout autre oui s'intéresse En la lecture ae mes vers, Que pour quelques motifs divers Je n'exerceray point ma veine
200 Les jours de la sainte semaine. Comme ce temps est destiné Partout cqeur bien moriginé A songer à sa conscience Et redoubler sa pénitence ,
aoj Je ne puis en nulles façons Ecrire ny vers, ny chansons ; Mais je prétens après la feste , Si mon esprit ne devient beste, L'exercice recommencer
aïo Qui vous fait quelque temps passer. A3ieu donc jusques après Pasques :
Je m'en vais au Quartier Saint-Jaques.
Le vingt-et-huit de mars scribsi Tous les vers insérez icy.