LONGUE
ENCORqu'aujourdlMiy je sois presque Dézacoûtumé du burlesque , Pour n'avoir depuis quinze jours Ecrit en vers aucuns discours,
5 II ne faut pas, 6 ma Princesse !
Que ce travail tout-à-fait cesse.
Pluzieurs gens en seraient marris Tant à Bruxelles qu'à Paris, Tant à Blois , à Saumur, qu'à Rennes,
10 Tant à Rome, à Lucques, qu'àGennes, Tant à Florence qu'à Lyon , Tant à Sens , Beauvais, qu'à Noyon , Tant à Venize qu'à Pavie, Tant à Stokolm qu'à Varsovie ,
i $ Et, bref, tant à Nancy qu'à Mets. Voilà donc que je m'y remets.
Vous sçaurez donc , Mademoizeile , Pour première et bonne nouvelle , Que les vers que je fais pour vous
m Ont un sort si rare et si doux Que leur production féconde Agrée au meilleur Rov du monde, Et que, pour me le témoigner, Sa Majesté m'a fait donner
25 (Tant elle me croid honnête homme) De cent écus d'argent la somme, Que j'ay, depuis un peu de temps, Receu par madame Bontemps.
Certaine nouvelle semée 30 Par la voix de la Rénommée Dizoit qu'on avoit mis à sac Monsieur le marquis d'Asserac , Et cette terrible avanture Passoit pour vérité si pure , is Que tout Paris y fat cféceu ; Mais, depuis ce temps-là, j'ay sceu Que cette action sanguinaire ïvêtoit qu'un conte imaginaire , Duauel rien n'est vray, Dieu-mercy, 40 Et aont je me retracte icy.
Mercredy de l'autre-semame Sortit de la tour de Vinceine , Par un ordre royal exprés, Monsieur le cardinal de Rets,
4$ Lequel on conduizit bien vite A Chilly, pour son premier gîte.
Quelque temps il y séjourna ,
. Puis son escorte le mena , Au nombre d'environ nouante,
50 Dans l'aimable ville de Nante, Ou, pour le moins, dans le châtean, ^ui passe pour fort et fort beau, >S l'on dit que cette Eminence
Où l'on dit que <
Fera quelque temps rézidence.
si
Le Roy, le jour du jeudy saint, De pluzieurs grands étant encemt, Entendit dans la grande sale
Du Louvre , sa maizon royale,
Le sermon de l'abbé Têtu, &> Qui prêcha fort cette vertu,
Si diene de tout cœur fideïle ,
Oue l'humilité l'on apelle.
Il déduizit si bien son fait
Qu'il toucha les cœurs tout-à-fait.
6$. Maint docte et profond personnage
Admira son charmant langage.
Je puis bien assurer cela,
Car j'avois l'honneur d'étrc-là.
Son discours plût à nôtre Sire , 70 Et tout le mal qu'on en peut dire,
C'est que les polis de la Cour
Le trouvèrent un peu trop court.
Ouand sa harangue fut finie,
On fit lors la cérémonie , 75 Autrement sacrée action,
Qu'on nomme l'absolution,
Où monsieur d'Ambrun , en l'absence
Du sieur Grand-Aumônier de France,
Oficia ledit saint jour 8o A l'aspec de toute la Cour.
Si belle et riche étoit sa chape
Avril 1654. — Livre V. Lettre XIV.
Qu'on Pût pris quazi pour un pape.
Sa mitre brilloh comme l'or.
Bref, après le Confiteor,
tj Ayant sa crosse à sa senestre, Il bénit avec sa main dextre , Faizant le signe de la croix, Le plus chrétien de tous les Rois, Et toute la grande assemblée
90 Dont la salle ètoit trés-comblée.
Ensuite le Roy se leva, Et les pies humblement lava A des pauvres jusques à treize , Et, pour mieux les transporter d'aize,
9$ Les servit à dîner ce jour, Assisté des grands de la Cour; Puis , par une bonté royale, Après un si pieux régale , chacun d'eux receut à l'instant
100 Treize beaux écus d'or comptant.
La Reine , oui n'est pas moins bonne Que son cher fils porte-couronne Et n'a pas moins de piété , Exerça mesme charité A l'endroit de treize fillettes Nécessiteuzes et pauvrettes , Et de ces mesmes belles mains Qu'adorent les yeux des humains, Et dont elle a régi la France
1 10 Quand son fils ètoit en enfance , Vingt-et-six pies elle lava.
Tout spectateur qui s'y trouva Admira mille fois la Reine De luy voir prendre cette peine.
1 1 5 Ce spectacle ètoit fort touchant , Et n'est point d'esprit si méchant
8ui durant la cérémonie ê Pût cent et cent fois bénie.
Pluzieurs de ces objets charmans 1 m Qui font soupirer tant d'amans ,
Ayans à l'entour de leurs hanches
De belles serviettes blanches ,
Secondèrent Sa Majesté
En cet acte de piété.
12$ De Contyl'épouze loyale,
A qui natjire est libérale
De ses dons par profiizion ,
Parut en cette ocazion
Comme une brillante lumière 1 fù Qui marchoit toujours la première.
Une villageoize , dit-on, DTTvry, proche de Charenton
(Je croy que son nom est Marie), Le saint jour de Pasques-fleurie ,
in Avoit tout son logis muny De quantité de buyx bény, En ayant fiché pluzieurs branches Autour du lit et sur des planches, Dans le jardin et dans la court.
14* Or, il avint que ledit jour Une bourgeoize assez altiére Dont cette femme ètoit fermière, Du prêche en ce lieu retournant, Et soudainement s'ètonnant
145 De voir tant de branches menues Illec de nouveau survenues, Elle dit : « Qu'est-ce que cela ?
A quoy sert donc tout ce buyx-là ?
— C'est pour garantir du tonnerre 1 jo Vôtre maizon et vôtre terre »,
Luy repartit l'autre soudain.
Lors la bourgeoize, avec dédain (Etant tout-à-fait huguenote), Luy dit : « Hâ! que vous êtes sote ! 155 Je veux que tout soit araché.
— Madame, ce seroit péché, Car il est bény, sur mon ame », Répliqua cette bonne femme.
L'autre, ayant l'esprit tout confus
téo A cauze du susdit refus, Avec une colère extresme Voulut l'aracher elle-mesme; Mais soudain la main luy trembla, Son entendement se troubla.
16$ Chez-elle à Paris on l'aporte, Ayant quazi la face morte, Ledit étrange tremblement Ne la quitant aucunement ; Mesmes, quand elle fut chez-elle,
170 Sa douleur devint si cruelle Et serra son cœur de si prés , Qu'elle en mourut le jour d'après.
On ajoute encore à la choze Que la femme au cercueil encloze,
i7S Et dont le décez fut si prompt, Demeurait sur le Petit-Pont.
Pluzieurs m'ont déduit cette histoire.
Que si l'on a pane à la croire.
Mon esprit, perplex sur ce point ,
180 Ne s'en formaiizera point.
La souveraine de Suéde A son couzin , ce dit-on, cède La couronne, la dignité, Le haut rang et l'autorité 18S Où ses droits l'avoient élevée,
La Muze historique. — Avril 1654.
Et devient personne privée, Voulant, par un ferme propos.
Posséder la vie en repos, Que très-souvent le diadesme,
190 Dans la grandeur la plus supresme, Refuze à ceux qu'il a parez De ses brillans rayons dorez.
Sans doute, de cette amazone Qui décend ainsi de son trône
19$ 11 sera par tout bien jazé.
Pluzieurs en ont de mesme uzé Chez les Grecs, Romains et Barbares ; Mais ces exemples-là sont rares.
Enfin ! le grand balet royal,
100 Qui n'a jamais eu son égal, Soit pour l'apareil magnifique, Pour la danse ou pour la muzique, Inventé par le sieur Bouty, Lequel n'est pas un aprenty,
20$ Mais un homme sublime et rare, Qu'aux plus beaux esprits l'on compare, Tant du prézent que du passé, Sera, dit-on, lundy, dansé.
Certes , si messieurs Lavenaçe
210 (Oui ne connolt point mon vizage), Méheville ou Carnavalet , Ne me font voir ce beau balet, Ou bien monsieur leur capitaine, Le Roy l'ordonnant ou la Reine,
215 Ou si j'y suis trés-mal placé, Comme je fus en l'an passé, Je croy (foy-d'homrae de parole) Que ma Muze en deviendra folle :
Car il est vray qu'un potentat ,
210 Un évesque , un homme d'Etat, Un maréchal, un pair de France, Et mesme un autheur d'importance, N'ont pas plus que moy de dézirs Pour les honorables plaizirs ,
aaj Pompes, jeux et métamorphozes, Bref, pour toutes les belles chozes.
Fait, après Pater et Credo, La veille de Quazimodo.
RBMKRCIMBNT AU ROT.
Trés-cher et très-auguste Sire,
2^0 Digne encor d'un plus grand empèc Que celuy que les Cieux amis Ont à vos jeunes ans soumis, Quoy que pourtant vôtre héritage Soit un ample et riche partage,
ajj Ma Muze atrés-joyeuze été Du don de Vôtre Majesté, Non par un instinc d'avarice, Car, certes, ce n'est pas mon vice, Mais d'autant que c'est un honneur
240 De recevoir d'un tel donneur.
Je vous en rens autant de grâces Que dans Paris on voit de faces, Et qu'à vos grands exploits guerriers Le Ciel prépare de lauriers.
24( Parmy cet mombrable monde Dont vôtre beau royaume abonde, On void des millions de gens Mille fois plus intelligens, Plus adroits et plus nécessaires
2$o Pour surmonter vos aversaires; Mais je jure par le soleil, Par vôtre renom sans-pareil Et par vos vertus immortelles, Que je suis un des plus fidefles.
25 j Quand je voy Vôtre Majesté, Je suis d'aize tout transporté.
Vous pouvez de quelques pitfoles Payer mes vers et mes paroles; Mais , Sire, vray comme le jour,
260 Rien ne peut payer mon amour.
Avril 1654. — Livre V. Lettre XV.
LETTRE QUINZIÈME
Du [samedi] 18 Avril.