TRANCHANTE
Princesse, on ne dit presque rien, Vétre Altesse le sçah fort bien.
Les soldats de France et d'Espagne N'ont encore, en cette campagne,
I Entrepris rien de hazardeux:
Je ne sçaurois donc parler d'eux.
Encor qu'assez souvent j'aproche , Sans éperon et sans galoche, Teste nuê et main au bonnet,
10 De la porte du Cabinet,
Je n'ay rien , durant la semaine , Apris du Roy ny de la Reine, Nonobstant tous mes petits soins ,
1$ Ny de l'Etat encore moins; Toutefois, comme de coutume, Je vais en main prendre la plume Pour grifoner à tout-hazara Ce que m'inspirera mon art.
Dimanche dernier, ce me semble, m Furent apariez ensemble, Par un céleste et saint décret , Mademoizelle de Cargret ,
Agréable fleur printaniére Et tout-à-fait riche héritière,
25 Et le sieur marquis de Coâlin, D'un généreux père orfelin, Mais dont la mère vit encore, Dame qu'en tous Deux on honore Pour certain air doux et charmant
jo qu'en elle on void à tout momant, Fille de cet illustre père Que toute la France révère, A qui tout honneur apartient Par le glorieux rang qu'il tient,
is Par sa dignité vénérable, Par sa prudence incomparable , Bref, par son sçavoir singulier, Sçavoir monsieur le Chancelier.
La nopce fut riante et belle ,
40 Et cette action solennelle .
Bien de la joye, à ce qu'on dit , Aux cœurs des parens répandit.
Ledit marquis est en fleur d'âge v Charmant, spirituel et sage,
45 Etant déjà mesmes compris
May 1654. — Livre
Au nombre de ces beaux esprits Qui compozent l'Académie , De toute ignorance ennemie, Doctes, polis, intelligens,
50 Et qui sont trés-honnètes cens.
Pour la chéré et nouvelle épouze , L'Aurore en fut, dit-on , jalouze, Voyant plus d'or sur ses habits , Perles, diamans et rubis,
n Qu'au matin elle n'en étale Vers la contrée orientale, Outre sa grâce et ses atraits , Et ce teint délicat et frais Dont les filles et les mignonnes,
<o Et, bref, toutes jeunes personnes Qu'on élève soigneuzement , Ne manquent que fort rarement.
L'autre-jour, un homme de guerre Fort peu riche en arpens de terre,
éf Et n'ayant rente ny maizon (Contre droit, justice et raizon), Enleva de force une fille, Assisté de quelque soudrille, Dans Paris, en beau plein-midy,
70 Qui fut un coup assez hardy, Et mesmement assez atroce.
L'ayant donc mize en un carosse, Ladite fille , à ce qu'on dit, Les égratigna , les mordit,
7$ Pesta , cria, versa des larmes , 'Et mit le quartier en alarmes.
Nul ne vint pourtant au secours, Et le cocher foûeta toujours ; Mais, touchant leur chemin ou route ,
80 Aucun, jusqu'icy, n'y voit goûte.
Or, ils ne la ravirent pas Pour ses beautez et ses apas (En pareil stratagème ou ruze , L'amour pouroh servir d'excuze) ;
85 Mais l'avarice seulement Cauza ledit enlèvement, Car chacun dit que la pucelle, Qui n'est ny charmante ny belle , A grand héritage et grand bien ,
90 Et que son ravisseur n'a rien.
Un quidan , surnommé le Févre, M'a conté que chez un orfèvre Quelques étrangers inconnus, Etans ces jours passez venus, ?s Achetèrent des pierreries , Bagues, bijoux, orfèvreries, Et de perles deux ou trois rangs ,