FRAICHE
Comme la nuit succède au jour, Quelquefois la haine à l'amour, Et souvent au beau temps l'orage.
Je croy qu'à mon dernier ouvrage, 5 Où l'on trouva quelques apas, Cetujr-cy ne répondra pas.
Le sujet qui me le fait dire, C'est que je sens bien que ma lire, O Princesse mon cher suport!
10 N'est pas aujourdtiuy trop d'acord.
Ma Muze parott assoupie, On diroh qu'elle a la pépie ; D'ailleurs, je ne sçay quazi rien Capable d'un long entretien ,
ij Ny de matières assez dignes Pour rimer jusqu'à deux cens lignes.
J'ay peur de n'en faire pas tant ; Mais il faut essayer pourtant.
La saizon s'avançant belle-erre
*> Propre à recommencer la guerre, Pluzieurs grands et braves seigneurs, Tant lieutenansque gouverneurs, Sont partis avec diligence Pour garantir, par leur prèzence,
*s Leurs places et gouvernemens De tous mauvais événemens.
Broglio, fameux capitaine, A quité dès l'autre-6emaine Les charmans tracas de la Cour
io Et de Paris l'heureux séjour, Pour courir droit à la Bassée, Qui d'un siéffe êtoit menacée; Mais l'Archiduc s'est refroidy De ce dessein grand et hardy.
»s Charaut a, dit-on, pris la poste Pour aller à Calais, son poste, Laissant monsieur son fils icy Prendre le glorieux souçy De garder notre aimable Sire,
40 Qu'on ne peut voir sans qu'on l'admire; EF monsieur le duc de Grandmont
A tiré du côté d'amont Pour sauver sa noble Bayonne De toute entreprize félonne:
4i Car, encor que nos courtizans Passent le temps enjeux plaizns, On donne par-tout si bon ordre Que, si l'on s'apréte à nous mordre, Ardamment on se défendra,
fo Et je ne sçay qui mieux mordra.
Les Holandois et l'Angleterre N'ont entr'eux , dit-on , plus de goene; Leurs di&rans sont terminez, Et ne se sont point obstinez ,
jj Par prévoyance et bon ménage, A se guerroyer davantage, D'autant aue le peu de trafic Incommoaort fort le public.
Je ne sçay si ce que j'avance
60 Mérite une entière croyance , Car ce n'est qu'un vulgaire brait Qui m'a de cette paix instruit.
Hier, du régiment des gardes Les troupes belles et gaillardes
<s Firent , en belliqueux aroy, L'exercice devant le Roy, Qui, par l'éclat de son vizage, Leur augmentait cœur et courage.
Chacun taizoit bien son devoir,
70 Et ce fut un plaizir de voir Cette martiale bezogne, Qui se fit au bois de Boulogne.
Le maréchal de Clérembaut , Seigneur, certes , qui beaucoup vaut,
75 Bien-fait de corps et de vizage, Homme de sens et de courage, Qui se fait aimer et prizer, Doit, dit-on, demain épouzer Du feu sieur Chavigny la fille ,
Sa Rare ornement de sa famille,
Avril 1654. — Livre V. Lettre XVI.
Et possédant en quantité De l'esprit et de la beauté, Qui sont des biens très-estimables Et cinquante fois plus aimables
te Que les écus d'or et ducats
Dont tes mondains font tant de cas, Ny aue tous ces arpens de terre Que Ton prend tant de soin d'aquerre, Dont , pourtant, ledit maréchal ,
90 Fort chéry du grand Cardinal, Aura, dit-on, en abondance, En faveur de cette alliance.
L'autre-jour, le guerrier Grandpré (Dont la Cour luy sçah fort bon-gré)
9S Enleva, comme à ('improviste, Une garnizon condéiste En certaine villette ou bourg De la duché de Luxembourg.
On planta cinq ou six échelles,
100 On tua quelques sentinelles ; Puis il surprit , presque endormis, Une quantité d'ennemis, Assavoir deux cens trente-et-quatre, Qui , sans se faire autrement batre,
toj Ny tous leurs chefs semblablement , Se rendirent trés-humblement.
Fieubet, homme prudent et sage, Mourut mardy, dont c'est dommage.
Durant ce temps noir et maudit
no Où la Fronde étoit en crédit, Où les détestables harpies, Les foux, les médians, les impies Et les pendarts plus dissolus, Etoient quazi comme absolus,
1 1 j La vertu luy fut toujours chère; Il fut toujours ferme et sincère, Bref; grand royaliste aprouvé.
Ainsi , je croy qu'il est sauvé.
Un extraordinaire de Gènes « *> A dit , pour nouvelles certaines,
Sue le Pape êtoit décédé; àis ce point n'est pas décidé :
Jl n'en faut pas croire un seul homme. Les couriers arivez de Rome t if Pouroient bien sçavoir ce trépas, Et n'en parlent toutefois pas.
Dieu conserve ledit Saint-Père!
Car, quoy qu'il soit octogénére.
Beaucoup de chrétiens, aujourdlray, • 10 Ont encore bezoin de luy, liais sur-tout la dame Olir
Qui fait , dit-on , mainte œuvre pie, Et les Barberins mesmement, Que j'aime et chéris tendrement, 1 î 5 A cauze de la bienveillance
Que je sçay qu'ils ont pour la France* !
La maréchale de Grancé A son équipage dressé Pour aller wen-tôt en Savoye
140 Combler son cher époux de joye, Qui la réclame nuit et jour, Pressé de son ardant amour:
Car, étant de beauté pourvue Et ne l'ayant de long-temps vue,
us II ne se peut faire autrement Qu'il n'en ait grand contentement.
Jray toujours été dans mon ame Serviteur de ladite dame ; Que si dix ou douze embaras
ifo Que j'ay maintenant sur les bras Irempéchent de rendre vizite A cette dame de mérite Avant son départ de ce lieu, Par ces vers je luy dis adieu.
ijj Nôtre monarque prend la peine De danser trois fois la semaine Son balet, qu'on nomme en maints lieux Le charmant paradis des yeux, Afin que plus de monde voye
160 Ce rare spectacle de joye.
Maint agent, maint ambassadeur, En ont admiré la splendeur; Tous ceux d'étrangère contrée A qui l'on en permet l'entrée
i*s Ont de ce divertissement ,
Les cœurs charmez si doucement , Qu'au fort de leur réjouissance Ils dizent tous : « Vive la France I Et vive Louis-de-Bourbon,
170 Ce Roy si doux, si beau, si bon, Qui donne aux peuples des spectacles 0& paraissent tant de miracles ! »
Aussy, certes , tant de beautez Qui brillent-là de tous cotez,
175 Tant de machines sans-pareilles , Tant d'incomparables merveilles ; Le dromadaire d'Incelin, Qui , ce dit-on , est masculin ; La prouesse et vigueur guerrière
.180 Du combat fait à la banére; Les filles de dame Théjis, Qui délectent grands et petits; De Junon la beauté charmante,
La Muzb historique. — May 1654.
Qu'on voit parmy l'air si brillante;
1S5 Des concerts les chères douceurs; La perfection des danseurs, Leurs pas et leur souplesse extrême ; La rare excellence du poème ; Du téatre les changemens,
190 Qui semblent des enchantemens ; Les apas et grâces infuzes Des Arts-Liberaux et des Muzes, La richesse de leurs habits; Le palais d'or et de rubis;
195 Bref, la voûte trés-éclairée Du haut et céleste empirée , Sont des objets, assurément, Qui ravissent infiniment.
Je suis icy contraint de dire
100 Que, s'il plaizoit à nôtre Sire (Comme il est extrêmement bon) D'ordonner qu'au Petit-Bourbon
J'ûsse encore l'heur et la grâce D'avoir quelque commode place
joj Par un étet de sa bonté ,.
J'aimerois bien Sa Majesté :
Car je voudrais bien voir encore Clio, Thalie et Terpsicore, Uranie avec son teint blanc,
210 Erato, de trés-royal sang ; Caliope , d'esprit céleste, Et, bref, tout l'adorable reste.
Je ne puis plus rimer, ma-foy.
Belle Princesse, excuzez-moy 215 Si ma lettre est un peu suçante.
Adieu , je m'en vais boire pinte.
Fait le jour de monsieur saint Marc, Par moy, qui n'ay maizon ny parc
LETTRE DIX-SEPTIÉME
Du [samedi] 2 May.