‹ La muze historique;Chapitre 66 sur 221 · GRAVE · texte numérisé non relu

GRAVE

Princesse dont très-fort j'estime L'ame belle, blanche et sublime, Et que je serois , sans mentir, Ravy de pouvoir divertir,

5 Quand quelque rayon manifeste D'une inspiration céleste , Venue exprés à mon secours, M'a fait compozer un discours Où quelques traits de gentillesse

10 Font un peu rire Vôtre Altesse, Je sens dans le mesme moment Un si rare contentement.

Que , quand en paroles de soye Je voudrois exprimer ma joye ,

i( Voire mesme en paroles d'or, Je ne pourois pas dire encor (Car certes il est impossible) Combien elle est douce et sensible.

liais ces instincs venansdes deux,

» Qui font écrire beaucoup mieux, N*arivans pas toujours ae suite , Vous êtes Dien-souvent réduite, Par une espèce de revers , A voir de médiocres vers;

»s Mais, dignes d'amour ou de haine, Voicy ceux de cette semaine.

Mardy, par un fâcheux succez , D'Elbeuf perdit son grand procez Contre monseigneur de Vendôme ,

jo Dont pensa tomber en simptôme Sa femme , au cœur triste et màry , Propre fille du grand Henry.

Les Vendômois eurent leur compte, Les autres tant soit peu de honte

M D'avoir un procez intenté Qui choquoit la maternité , Et (ce qui leur chagrin redouble) Sans en profiter d'un seul double.

Le peuple s'en réjouit fort

40 En faveur du duc de Beaufort , Et j'ay sceu d'un homme fidelle

Ou'une vieille sempiternelle

(Quoy qu'il fit chaud comme en un four),

De carefour en carefour

45 Transponant sa maigre carcasse, AUoit crier en toute place , Le front de sueur tout baigné :

« Monsieur de Biaufort a gaigné. »

Surquoy maintes chaperonniéres,

50 Tant fripières que frélampiéres, Avec un ton de voix joyeux, [mietx ! » Crioient : « Tant mieux ftant mieux ! tant Jusaues-làque quelques vizages Se aizoient : « Si j'ètions bien sages,

55 Ma-foy, j'irions tout promptement Remercier le Parlement. »

Nôtre belle et guerrière armée, A ne rien faire acoûtumée, Sinon à brigander, brûler,

6c Yvrogner, jurer, violer, A ce qu'ont raporté les postes , Ne veut point éloigner ses postes, Et , se plaignant du règlement Qu'a fait contre eux le Parlement,

6$ Les ofiders jurent, foy d'homme, Qu'ils ne passeront point la Somme ' Que l'arest contr'eux prononcé Ne soit absolument cassé.

0 grande mangeuze d'èpice!

70 Sage Thémis, dame Justice, Au lieu de casser vos arêts Donnez contre ces indiscrets Pour tant de dezordres extrêmes , Il les faudrait casser eux-mêmes.

75 Le bon monsieur de Crévecœur, Non, je crois, sans grand crève-cœur, A du jour changé la lumière En l'obscurité d'une bière; Et madame du Lude* aussy

i. Rivière de Picardie. — î. La douairière.

La Muzb historique. — Juin 1651.

80 Est défunte dans ce mois-cy :

L'un d'une langueur poulmonique, Et l'autre à force d'être antique.

L'aimable et riche Sainte-Croix, Que jadis le sieur de Charmois

8( Voulut, par force et par contrainte, Enlever d'une raaizon sainte , Voulant chasser de son esprit Les maux qu'alors elle soufrit, Et changer en chères délices

90 Ses soufrances et ses suplices, Par prévoyance ou par amour, S'en va , dit-on , au premier jour, Devant prestre et devant notaire, Epouzer monsieur Montataire.

9j Monsieur le prince de Conty A repris son premier party ; Son ame, ayant trouvé des charmes Dans le noble métier des armes, Àvoit, en devenant guerrier,

100 Changé sa ceinture en baudrier.

Maintenant il a dans l'Églize, Remis son cœur et sa franchize, Et ce sera-là que son sang , Ses vertus, son esprit, son rang,

105 Luy donneront une séance Digne de sa haute naissance :

Car, au lieu de casque ou d'armet , Le Ciel, sans doute, luy promet Un beau chapeau de satin rouge;

1 10 Si bien que monsieur de Montrouge , Et monsieur le Coadjuteur, [teur, Quoy que grand homme et grand doc- Peraent maintenant l'espérance D'être un jour traitez d'Eminance.

1 1 5 0 brave prélat de Gondy , Qui n'êtes pas un êtourdy 1 Et vous, monsieur de Laubespine, Qui vous piquez de grande mine !

Vous ne deviendrez point Romains,

iso Le Pape vous baize les mains.

Ainsi , nonobstant vos intrigues , Soins, desseins, cabales et brigues, Vous trouverez, s'il vous plaît, bon , Que monsieur Armand de Bourbon,

125 Au lieu de vous, aye la gloire D'être du sacré Consistoire, Dont je vous voy tous deux exclus.

Mais c'est assez, n'en parlons plus.

Il se fait un amas de Nobles, 1 *o Non de ces nobles de vignobles

Qui n'ont qu'en six ans deux habits, Et ne mandent que du pain bis , Avec des oignons et des raves, Et, toutesfois, font fort les braves,

1 j j Jurans à toute heure leur foy Qu'ils sont nobles comme le Roy; Ce n'est donc point de ces gens minces (Qu'on appelle gens de provinces) Que cet illustre amas se fait,

140 Mais de gens de nom et d'éfet, Qui , suivans les pas et les traces De leurs trés-généreuzes races, Ont de l'amour, tout à la fois, Pour les armes et pour les lois.

14$ Ces hommes-d'honneur, ces illustres, Dignes de dais et de balustres , Etans vaillans et non cruels , Veulent abolir les duels, Alléçans contre de tels crimes

ijo De si spédeuzes maximes Que si , suivant leur bon dessain , Cfiacun avoit l'esprit bien sain , Toute la Noblesse, sans doute, Feroit aux duels banqueroute ,

i$l Dont bien des gens , à mon avis, Seroient extrêmement ravis.

Jeudy, le Roy fut à Versailles Chasser par bois et par brossailles , Escorté du duc de Mercœur, 160 Qu'on dit avoir place en son cœur, Et mesme encor du duc d'Anville, Qu'on croid aussi , parmy la ville, Etre en faveur, mais pas , dit-on , Tant que le duc au blond menton.

i<! Ledit jeune Roy, nôtre Sire , Aimant fort à chasser et rire, Depuis deux ou trois jours en çà Son troiziéme balet dança.

Ce ne fut en chambre ny sale

170 Que parut la danse royale, Mais au jardin , à peu de frais , Durant un soir qu'il faizoit frais, A la lueur de cent chandelles, Et de pluzieurs belles prunelles.

17$ Ne sçachant quels discours tenir, Il fout en cet endroit finir, Princesse, car certains vizages A qui je rens quelques hommages Pour m'instruire, tout franc et net,

180 Des nouvelles du Cabinet, Ne m'ont rien dit cette semaine,

Juin 1651. — livre' IL Lettre XXV.

D'autant qu'ils avoient la migraine , Dont Dieu vous veuille prézerver!

Je ne pouvois mieux achever.

18$ Fait , ayant la pusse à l'oreille , De monsieur saint Gervais la veille.

LETTRE VINT-CINQUIÉME

Du [samedi] 25 Juin.

formelle.

Si vous prenez quelque soucy De lire ce burlesque-cy, Vous n'y verrez, grande Princesse, Que pluzieurs sujets d'allégresse,

5 Sçavoir : délicieux festins, Balets, danses dans les jardins , Feux , régals et magnificences ; Mais durant ces réjouissances Quelques messieurs du Parlement

10 Murmurent, dit-on, sourdement. Un morne chagrin les dévore, Et voudraient s'assembler encore, Àyans conceu ledit chagrin De ce qu'on dit qu'au Mazarin

m On donne encor quelque espérance De retourner, un jour, en France.

Le temps enfin êclaircira Si la choze ou non se fera.

Mais il faut parler d'autre choze,

20 Car seulement je me propoze Du prézent vous entretenir, Et point du tout de l'avenir.

L'autre jour, madame de Chaune, Avec du fort bon vin de Beaune,

ij Et pour plus de deux cens ducats De mets exquis et délicats , En une sale grande et riche, Traita madame Anne d'Autriche, Laquelle on fit manger à part,

?o Et, par une espèce d'écart, On sépara d'avec icelle Sa suite , assez brillante et belle; Ce qui leur sembla fort cruel , L'uzage ordinaire étant tel

m Qu'en une ocazion semblable Toutes mangent en mesme table.

Mais la dame de h maizon Ne le fit pour autre raizon Que pour rendre plus magnifique

40 La grandeur dont elle se pique, Car elle avcît fait aranger (Afin que chacun pût manger) A l'entour de !a mesme sale, Et dans une distance égale,

4$ Des Mores noirs, et non pas blonds Faits en formes de guéridons , Chacun portant dessus sa teste Un grand plat de viande preste, Et deux autres , en leurs deux mains,

50 Les uns remplis de massepains, Et les autres de marmelades , Bisaues, tourtes , fruits et salades, Et des fèves, mesme, et des pois , Pour plus de douze êcus de poids.

n Ce rare et surprenant spectacle Fit à pluzieurs crier miracle.

Mais, pour la rareté du fait (Sans parler icy de bufet), On y voyoit entre deux Mores,

éo Non des cèdres, ny sicomores, Mais de verdoyans orangers, Comme on en voit aux beaux vergers , Et qui, rangez par intervaïe, Faizoient un fort plaizant ovale,

65 Mais il court un certain caquet Que, pour subvenir au banquet, Cette dame de haut lignage Avoit mis ses perles en gage.

Le trait est beau certainement,

70 Et se r'aporte aucunement' A la splendeur que Cléopatre Fit voir à son cher idolâtre ,

* Marc- Antoine , ce grand Romain ,

Quand de sa délicate main

7j Elle aracha de ses oreilles Une perle riche à merveilles , Qu'elle fit dissoudre en du vin , Puis, dans la chaleur du festin, A son-dit amant la fit boire,

80 Au moins à ce que dit l'histoire.

Chavigny, quelques-jours après , Se mit semolablement en frais Et prit très volontiers la peine De traiter la Cour à Vinceine,

8j Où, dans les plats qu'on y rangea, On servit, puis on les mangea, Tant de ces petites volailles, Comme ortolans, griv«s et cailles, Pigeons, dindons, perdreaux, poulets,

90 Pas plus gops que aès œufs molets, Qu'on en compta, sans rien rabatre, Seize cens et soixante-et-quatre, Sans les chévreuls et les levrauts, Et non compris les lapereaux.

9S Et toutefois cette dépense, Nonobstant la grande aflùence Des vins rares et précieux, Des fruits doux et délicieux, Et de toutes sortes de vivres,

100 N'excéda point cinq mille livres, Et treize êcus ; encor dit-on Qu'il s'en falut demy-teston.

L'épouze à monsieur de Joyeuze, Soit qu'elle en soit triste ou joyeuze,

10) Icy, l'autre jour, ariva.

Mainte dame chez-elle va Pour faire un peu la complaizante , Et luy dire : « Votre servante. »

Mais, dût-on fort s'en afliger,

no On ne la peut envizager Tant elle abaisse sa cornete; Et. quoy qu'on luy conte sorpete , Elfe ne répond rien, sinon Quelque-fois Oûy, quelque-fois Non .

115 Assez souvent, nonobstant l'ombre De sa chambre, tout-à-fait sombre, Les dames se aizent tout bas :

« Je la voy. — Je ne la voy pas. »

— « Je pense que ce n'est pas-elle.

îao — Pardonnez-moy, mademoizelle. »

— « J'en doute. — Ce l'est en éfet. » — Ce ne l'est pas. — Si fait. — Non fait.» Bref, quelque-temps qu'on y séjourne, D'ordinaire l'on s'en retourne

i.*j Sans sçavoir bien précizément

La Muze historiqjje. — Juin 1651.

Si c'est quelque déguizement, Et, dans ce bizare rencontre, On est tantôt pour, tantôt contre.

Jeudy, sur le soir, chez Renard

1 )o On dansa le balet gaillard Des festes les plus joviales, La Saint-Lambert, les Bacanales, Les Étreines du jour de l'an, La Veille des Rois, la Saint-Jean,

ijj La Saint-Laurens, la My-Caresme, Où l'on prit un plaizir extresme , Sans oublier la Saint-Martin , Où tous les courtauts font festin.

Ce beau balet fit assez rire ,

140 Et plût fort au Roy nôtre Sire, Qui dit au bailly de Souvré:

« Ma-fo^, vous avez bien ouvré», Car c'étoit luy oui de la danse Avoit fait toute la dépanse,

14$ Que toute la Cour admira; Et puis chacun se retira.

Je n'ay presque plus rien à dire, Sinon qu'il faut un peu décrire Quel fut le feu de La Saint-Jean,

ijo OS pluzieurs suèrent d'ahan.

Vendredy, veille de la feste , Je portay franchement ma teste En Grève, sur un êchafaut, Où, sans mentir, j'ûs un peu chaud.

ijj Nôtre Roy, la Reine sa mère,

Monsieur d'Anjou , son charmant frère, La Fille à Gaston, et pluzieurs Tant demoizelles que messieurs , Allèrent à l'Hôtel-de-Ville ,

160 Où des gens plus de six vingts mille Crièrent, aussi bien que moy :

«Vive le Roy! vive le Roy!»

Cette aclamation finie , Le Roy fit la cérémonie

iéj Et mit le feu, la torçjie en main, Au bûcher, qui s'éprit soudain, D'où sortit une flâme ardante , Brûlante, éclatante, ondoyante; Et les trompetes et clairons

170 Remplissoient tous les environs D'allégresse et de mélodie Durant cette sainte incendie.

Puis les canons , faizans bou-bous, Firent trembler jusqu'aux hibous;

175 Ensuite le feu d'artifice Fit joyeuzement son ofice Et répandit panny les airs

Juillet i6ji. — Livre II. Lettre XXVI.

Des feux si brillans et si clairs Et tant d'admirables fuzées,

180 Trés-subtilement compozées, Que cela faizoit tout-à-fait Un rare et merveilleux éfet.

Au milieu de l'architecture On avoit pozé la figure

18) Ou le fantôme artificiel D'un Atlas soutenant le ciel; Mais de sçavoir le sens mystique , Et moins encor l'allégorique, De cet Atlas sur ce beau feu ,

190 Je ne le sçay ny point ny peu, Et c'est donc à moy de m'en tair<

1 taire.

Mais, si j'ignore ce mystère, Princesse, je n'ignore pas (Car quelqu'un me J'a dit tout bas) Que vous allez faire un voyage

19$ Vers la ville de Rotomage.

Depuis trois mois , sans contredit, Je vous fais des vers à crédit ; C'est ce qui fait, belle Marie,

100 Que de tout mon cœur je vous prie De ne pas partir de ces lieux Sans compter un petit nous deux.

Ecrit par monsieur mon copiste Le jour de la Saint-Jean-Baptiste.

LETTRE VINT-SIXIÉME

Du [samedi] 2 Juillet.

BOUPONE.

Dimanche, 6 Princesse trés-sage!

Comme vous liziez mon ouvrage Et qu'on peignoit vos cheveux blonds, Qui sont tout-à-fait beaux et longs,

$ Je vis briller en Vôtre Altesse (Dont j'en eus bien de l'allégresse) Un sain et beau tempérament, Car vous aviez certainement La couleur si fraîche et si belle

10 Que, tout-de-bon , vous voyant telle, Je dis cent fois en moins de rien :

« Hà-Dieux! qu'elle se porte bien ! »

Et, certes, cette blancheur pure Dont vous a pourvu la nature

m Me fit faire encor ce discours Que si vous étiez reine un jour, Cest une vérité bien franche Que vous seriez la Reine-Blanche.

Après ce beau raizonnement

m Je me retiray doucement, Et, de peur d'eue en ariérage, J'ay fait depuis cet autre ouvrage.

Le brave prince de Condé, De sa noble sœur secondé, if Partit mardy de cette ville Pour monseigneur de Longueville

Aller voir àTry-le-Chateau,

Domicile plaisant et beau ,

Où mondit-selgneur soïî beau-frere ,

jo Vôtre illustre et généreux père, Avec maint civil compliment Les receut amiablement.

Le frère et la seur, si je n'erre , Revindrent le jour de Saint- Pierre, w

5j Et vôtre papa, ledit jour, Sans foire-là plus de séjour, Quitta le beau château de Trie Pour retourner dans la Neûtrie , Où vous devefc, dit-on, aussy, •

40 Aller (fans quelques-jours d'icy.

Pluzieurs malades d'importance • Metent beaucoup de gens en jfcance , Assavoir le duc de Beaufort, Qu'on a tenu quelque-temps mort ;

4j Monseigneur l'amiral son père, Comme aussi madame sa mère , Et mesmes le duc de Nemours, Infirme aussi depuis six jours ; De l'Hôpital la maréchale,

jo Plus antiaue qu'une méda'e, Est malade pareillement; La Montbazon semblablement,

La Muze historique. — Juillet 16$ i.

Pont le beau corps n'est pas étique, Devient /te dit-on, hidropique, 55 Si bien que, faute de santé, On verra bientôt sa beauté S'éteindre comme une chandelle, Si le bon Dieu n'a pitié d'elle.

Mercœur, encor que bien gardé,

éo S'est adroitement évadé,

Mais, tant chez-luy que chez la Reine, Quantité de gens sont en peine Si c'est pour se batre en auël Qu'il est sorty, ce beau cruel,

éj Ou bien s'il a fait cette pièce Pour aller voir la belle* nièce.

Monseigneur Armand de Bourbon, . Prince libéral, sage et bon, Digne d'être, par sa naissance,

70 Le chef du premier corps de France , Donna, vendredy, grand repas, A quatorze ou quinze prélats.

Où l'on ne vid point de baleines, Ny de tritons, ny de sereines ,

75 Mais pour plus de trois cens florins D'autres divers monstres marins, Saumons, turbots, esturgeons, soles, Et pour plus de trente pistoles De poissons un peu plus ragots,

80 Sans comprendre les escargots, Gougeons, écrévîoes, anguilles, Et cent sortes de beatilles, Dont tous messieurs les conviez Furent très-fort édifiez.

8f Michelette, cette semeine, Humble servante chez la Reine, Est morte, à ce que dit la Cour, De dépit, de honte et d'amour.

La jfcuvre fille, par toêgarde,

90 Devint amoureuze d'un carde ; Mais ce maudit diable diamant, Plus dur qu'un roc ou diamant , Quoy qu'elle luy fût trés-fidelle , Incessamment se moquoit d'elle.

95 Elle le nommoit chaque jour :

« Mon cœur, mon aray, mon amour», Et ce gros cheval de carosse Ne l'apelloit que : « Vieille rosse.»

Elle luy dizoit quelque-fois, 100 Comptant ses moyens par ses doigts: « J'ay cinq cens francs dedans mon co- Beau rigoureux , je te les ofre. [fre : Un tel, sans fraude et sans abus,

Me carde trente jacobus :

Cruel ! ils sont à ton service

Pour en acheter quelque ofice.

J'ay cent quarante lotus d'or :

Tu les métras dans ton trézor.

Je te montreray sur mes livres

no Qu'on me doit plus de mille livres; Pour de beaux bijoux , j'en ay maints, Car, moy, je prens denoutes mains ; J'ay des peignes de toutes sortes, Tant à dents foibles qu'à dents fortes:

■ ■s Tu t'en serviras, si tu veux, Pour ajuster tes gras cheveux.

J'ay treize ou quatorze chemizes Que je n'ay point encore mizes , Et, du moins, deux ou trois milliers

t2o Tant de patins que de souliers, Dont j'en ay plein plus de dix hôtes, Que tu pouras changer en botes.

J'ay des cotillons verds et gris Pour te faire de beaux habits :

ia; Car moy, qui suis ton humble esclave, Vois-tu , je te veux faire brave, Et te rendre heureux , par ma-foy, Pour le moins comme un petit roy.

Il est vray, je suis décharnée ,

1 30 Et mesme un petit surannée ; Mais, quoy que j'aye soixante ans, Je sens tellement mon printamps, Et j'ay dans le cœur tant de braize , Que je crois que tu mourrais d'aize

135 Si tu voulois, par amitié, Devenir ma chère moitié. »

Le Garde, oyant ce beau prologue, Se rendoit plus fier et plus rogue; Et, luy répondant connue un fou, Il luy dizoit : « Vielle hou-hou !

Seiche carcasse! hideux squelette !

Et, pour dire tout , Michelette !

Tes louis ny tes jacobus, Ny tes beaux bijoux de bibus , Ny tes souliers ny tes savates, Ny tes colets ny tes cravates , Tes jupes ny tes cotillons, Tes nipes ny tes penaillons , Ton pnntemps ny tes amouretes , Ny toutes tes douces fleuretes, Ne me pouront jamais fléchir :

Tout cela ne fait que blanchir; Et c'est pourquoy n'espérez mie Etre ma femme ny m'amie.

in J'aimerois mieux, en vérité , Que le Diable m'ût emporté. »

Michelette, à telle réplique,

IJO

Juillet 1651. — Livre IL Lettre XXVII.

Devint toute mélancolique ,

Et la pauvreté , à ce qiron dit, 160 Ce peu de mots luy répondit :

« Mon cher, tu veux donc que je meure ?

—Meurs si tu veia, à la bonne heure*,

Répondit ce barbare Got.

Michelette le prit au mot.

165 II luy vint une sueur froide

Qui la fit mourir toute roide ,

Et rendit les derniers abois

Le vingt-et-six du dernier mois.

Schonberg, à qui j'ay l'honneur d'être 170 (Trés-heureux d'avoir un tel maître), De Bourbon étant de retour, Il a fallu faire ma cour, Et c'est pourquoy cette gaeette En est un petit' moins complette.

17$ Ecrit, d'un stile assez folet , Le second du mois de juillet.

LETTRE VINT-SEPTIÉME

Du [samedi] 9 Juillet.

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