MYSTIQUE
A prézent qu'ayant quité Brie, Vous logés au château de Trie , Où la noblesse d'alentour Vous vient viziter tour-autour,
$ Il faut aussi bien vous écrire Quelques périodes pour rire , Que quand vos apas et vos yeux Rendoient Coulommiers glorieux, Et que vôtre aimable prézence
10 Augmentait sa magnificence.
Mais trêve de digressions, Commençons nos narrations ; Je vais choizir, pour la première, Une belle et riche matière,
15 Et qui mérite infiniment ; Ecoutez-donc, voicy comment :
Dimanche, certaine princesse ' , Au teint de lys , à blonde tresse , Ayant passé par Bagnolet,
20 Séjour qu'on dit qui n'est pas laid , De maintes gens lut vizitée, Et mesmement complimentée; Mais, helas! je ne sceus cela Que le jour qu'elle s'en alla ;
>5 Autrement j'ûsse fait voyage Pour lorgner son noble vizage Avec tous les profonds respects Qu'on doit à de pareils aspects.
J'fisse eu le plaizir et la gloire
*o De la voir et manger et boire, Et d'être exprés ou par hazard Honoré de quelque regard.
Pour vous désigner la princesse D'une manière plus expresse,
j $ C'est une trés-fule de bien, Et que vous connoissez fort bien.
Mardy , la cour parût fort triste , Et, si je faizois une liste 1. C'était dte-méme.
De tous les vizages chagrins , 40 J'en nommerais plus de six-vingts.
Les troupes qui sont à la solde Du sieur archiduc Léopolde, Et ce maréchal révolté Qui s'est rangé de son côté, 45 Font mille maux à la campagne, Dézolent toute la Champagne, Et remplissent d'étrange érroy Tous les pauvres sujets du roy.
En Gascogne c'est tout de mesme; 50 Cela rend la pourpre un peu blesme,
Et fait murmurer bien des gens
Contre les suprêmes agens.
[D'autres vous écriront en prose
Dedans quelque lettre bien close 55 Plus de particularitez
Des publiques calamitez ;
Le burlesque n'est pas capable
De matière si lamentable.
Je vous écris tant seulement 60 Pour vôtre divertissement,
Car la jeunesse n'aime mie
Qu'on parle trop en Jérémie ;
Les tons plaintifs sont sans apas,
Les dames ne s'y plaizent pas.]
6$ Mercredy , pluzieurs équipages , Chevaux, valets, mulets, bagages, Vers Compiégne allèrent grand train, Puis partirent le lendemain Les Majestez mâle et femelle,
70 Et maint seigneur et demoizelle.
Environ deux heures après Le cardinal suivit de prés, Ayant autour de son carosse Une suite beaucoup plus grosse, 7 s [Et faizant plus du quant à moy Que la Reine ny que le Roy,
Juin 1650. — Livre I. Lettre V.
Dont, sans mentir, la populace En fit mainte et mainte grimace.]
Auparavant , le cher Beaufort, 80 A ce qu'on dit, s'entretint fort Avec monsieur Son Eminence , Et luy promit sa bien-veillance A cauze de l'amirauté Dont sa maizon a profité ; 85 Je ne sçay si les harangéres , Les crocheteurs et les fripières Cette union aprouveront ; Je croy qu'ils en murmureront, Et que tous les gens de la halle 90 (Sa plus vigoureuse cabale) Ne l'en estimeront pas tant , Puis qu'il est certain et constant Que ce n'est rien qu'un feu de paille Que l'amitié de la canaille.
9j Je ne sçay pas ce qu'en son cœur Médite le duc de Mercœur, Mais on dit que la cour essaye D'adoucir l'aigreur de sa playe, Et que, s'il veut de bonne-foy,
100 11 peut n'être plus vice-roy,
Et revenir de Çatalo, S'il y trouve trop
dogne, debe:
îzogne.
Je fis rencontre vendredy D'un qui n'êtoit pas étourdy,
îoj Mais plutôt êtoit homme sage , Qui me dit en fort beau langage, Que monsieur le duc de Bouillon, Que les frondeurs nomment brouillon, Avoit, en montrant sa prouesse,
no Mené madame la Princesse Avec cinq ou six cens chevaux Dans le grand enclos de Bordeaux.
Je ne sçay si c'est une baye, Ou si cette nouvelle est vraye,
us Mais je souhaite extrêmement Pour le public contentement, Que Dieu, par sa mizéricorde, Quelque bonne paix nous acorde, Qui cauze l'union des cœurs ,
120 La fin des maux et des rigueurs, Le soulagement des provinces, Et la liberté des trois princes.
Fait à dix heures du matin, Le quatrième du mois de juin.
LETTRE CINQUIÈME
Du [samedi] 11 Juin.