ENJOUÉE
Sans perdre de temps et sans mettre D'avant-propos, en cette lettre, Compozé de motz préparez, Princesse , auiourd'huy vous sçaurez
s Qu'à prézent la Cour, ou je meure , En Berry fait encor demeure, Et qu'illec la Mort a pensé De madame de Sénecé Abréger la vie et la trame,
10 Ce qui fâchoit fort cette dame, Car, toute dévote qu'elle est , La Cour extrêmement luy plaist.
Damon a la dissenterie, Et Doris, de luy tant chérie ,
t s Ne laisse pas de l'assister, Le mitonner, le viziter, Et de sa belle main d'yvoire Luy prézenter souvent à boire; Elle ordonne dans la maizon
*o Ce qu'elle juge de raizon Pour l'intérêt du cher malade ; Elle luy défend la salade, Le cochon de lait et le bœuf, Luy fait prendre maint jaune d'oeuf ,
aj Et , quand quelque valet remue, La belle paroît toute émue Et luy dit, s'il parle trop haut:
«Pais! chut ! taizez-vous, gros lourdaut ! Car voilà monsieur qui sommeille. »
30 Quelquefois mesmes elle veille , Et lit des romans quand il dort.
Or les médecins sont d'acort Que les peines et les services, Les soins , les douceurs , les ofices
îj De cet objet cher à ses yeux, Luy profitent mille fois mieux ( Et le jurent par sainte Barbe) Que séné, casse, ny rubarbe, Gomme-adragant, décoctions,
40 Juleps , sirops , confections , Et tels fatras d'apoticaires Qui souvent ne servent de guéres.
Après cet article achevé , Certain homme étant arivé,
4$ Dit que sans aucune remize La Cour en chemin s'êtoit mizfe Pour aller je ne sçay pas où , Quelques-uns dizent en Poitou, Mais d'autres sont encor en doute
jo Si le Roy prendra cette route.
L'on nous assure aussi pour vray
Que les sieurs Vautier et Souvray,
Sur un sujet de bagatelle ,
Eurent entr'eux grosse querelle.
$$ Le Roy se trouvant un peu mal,
Le premier médecin royal
Luy portoit un bouillon luy-mesme ;
Mais l'autre, avec furie extresme,
De ses mains l'êcuelle aracha , 60 Dont Vautier très-fort se fâcha ,
Et le traita, dans sa colère,
D'insolent et de témérére.
Souvray, qui crévoit de dépit ,
Fort aigrement luy repartit, 6{ Le menaça de sa pantoufle
Et l'apellacent fois maroufle:
Dont Vautier, plein d'un grand couroux,
Fit un grand serment devant tous ,
Si l'on ne luy faizoit justice 70 De cet injurieux caprice,
Que, malade ou sain , dézormais
Il ne verroit le Roy jamais.
L'un rit de cela, l'autre peste;
Mais je ne sçay pas bien le reste.
7j Dedans Rome Sa Sainteté Est tout de nouveau tourmenté
Octobre 165 1. — Livre II. Lettre XLIII.
D'une goûte étrangement froide , Qui rend sa jambe infirme et roide , Dont il est ,cm-on , trés-fâché ,
80 Ledit mal l'ayant empêché D'entrer en quelque conférance Avec l'ambassadeur de France.
On dit qu'il n'a point le cœur dur Pour nôtre archevesque futur,
i) Auquel Son Altesse Royale Promet la pourpre carainaie.
Oue si , par mérite ou bon-heur, Il possède un jour cet honneur, Il sera trés-rayy , je pense ,
90 De se voir traiter d'éminence.
J'écris icy, d'un ton plaintif, Que l'illustre abbesse ae Gif, Mère d'une sainte famille, Et de dame Villarceaux fille,
9j A rendu sa belle ame à Dieu, Et dit un éternel adieu A ses filles , plus dézolées Que si l'on les avoit volées.
Aussi, c'est un vol proprement
ico Que la Parque cruellement Aïait de leur supérieure, La plus dévote et la meilleure Que l'on ait vu depuis long-temps Dans les plus réformez convens.
îoj Vers les cieux elle a pris sa route, Il ne faut pas que l'on en doute :
Car toujours sa rare vertu Contre le vice a combatu; Sa vie ètoit irréprochable ,
no Sa charité fut admirable; Elle avoit de saintes douceurs Qui ravissoient toutes ses sœurs ; EDe fut l'humilité mesme , Et jamais sa sagesse extresme
n$ Ne méditoh qu'au paradis; Bref, des saintes du temps jadis Elle ètoit la digne copiste, Mais sur-tout grande augustiniste.
Quelqu'un m'a fait aussi raport 1» Que monsieur Morant ètoit mort, Laissant à ceux de son lignage Un fort ample et noble héritage.
Comme il ètoit riche Normand, Je pense vray-semblablemant ■ai Que pour son ame on psalmodie En divers lieux de Normandie, Et que sur son tombeau sont dits Quantité de Deprofundis.
Le commandeur de La Fayette ijo A fait du monde aussi retrette :
Dizons donc pour ce trépassé Un bon Requuscat in pace.
Il faut encor qu'icy je note Que du maréchal delà Mote i)$ Le père est aussi décédé ; Auquel fils on a commandé, D'autant qu'il est duc de Cardonne , Qu'il retournât à Barcelonne Pour r'afermir les Catalans,
140 Qui sont un petit chancelans Depuis qu'en qualité de traître Leur gouverneur, pire qu'un rettre, Et digne d'un grand châtiment, Les a quitez si lâchement.
141 Mademoizelle d'Andrezi Pour son cher époux a choizi Un très fortuné gentilhomme,
Mais je ne sçay comme on le nomme; J'ignore aussi ses facultez 1 (o Et quelles sont ses qualitez ; Mais je connois la demoizelle, Et je sçay qu'elle est sage et belle , Et que cil qui l'épouzera Très-heureux en femme sera.
i $ $ On me dit , dés l'autre semaine , Pour histoire vraye et certaine, Qu'une damé oui rime àpié, Dame d'assez bonne amitié , Que pour ses fiâmes intestines
160 On mit jadis aux Feuillantines, Cette dame , à ce que Ton dit, Qui ne manque point d'apetit, Vivant avec fort peu de joye Dans un convent auprès de Roye,
165 Suplia monsieur de Soycourt , S'il ètoit capable d'amour, De vouloir finir sa mizére En la tirant du monastère ; Et , pour mieux l'induire à cela ,
170 Voïcy comme elle luy parla :
« Brave Soycourt, si dans vôtre ame Vous sentez quelque belle fiâme , Je vous conjure par les yeux Qui sont vos astres et vos dieux
175 D'avoir pitié de ma mizére , Et me tirer du monastère.
Hélas \ si vous sçaviez comment Nature sourire à tout moment [mes, Dans ce chien d'enclos où nous som-
La Muzb historique. — Novembre 1651
180 Où l'on ne voit presque point dTiom- (0 ! pour moy quelle afliction !) , [mes Hâ! vous auriez compassion De l'inconcevable mizére Que je soufre en ce monastère.
185 Je n'ay point encore l'afront D'avoir un voile sur le front, Je ne suis point Madelonnette , Je ne suis nonnain ny nonnette, Et n'ay fait à Dieu nul serment
190 De vivre sans contentement; Cependant telle est ma disgrâce Que mon plus bel âge se passe Sans entendre les doux caquets Des courtizans et des coquets;
195 Ces gens , féconds en amourettes , Ne me dizent plus de fleurettes.
Mon cher Soycour, au nom de Dieu, Dégagez-moy donc de ce lieu.
Je ne suis point encor trop laide,
joo Et si vous me donnez vôtre aide Pour me sortir de cet enfer, Je n'ay pas une ame de fer, Un sein de marbré, un cœur de bronze ; J'en ay déjà chéry plus d'onze ,
205 Ingrate point je ne seray, Et je vous récompenseray Si vous me tirez de mizére, En me tirant du monastère. »
Le sieur de Soycour fut touché
210 D'un discours si bien ébauché , Et se rendit si secourable Vers cette belle mizérable , Qu'avec une échelle, et de nuit,
Et sans faire beaucoup de bruit,
215 II la tira du monastère; Et, pour adoucir sa mizére, Il la mena droit à Soycourt, Où , pour couper l'histoire court, Elle fut pluzieurs fois ravie
220 D'avoir été si bien ravie ,
Car huit jours durant , en ce lieu , On luy fit grand' chère et beau feu , Et mesme à déjeunes voizines, Dignes aussi des Feuillantines ,
22J Que tout exprés on fit venir Pour en soûlas l'entretenir.
Or icelle , en étant sortie En gentil-homme travestie , Vint à Paris en cet habit,
2)o Où , par un caprice subit , Elle s'est si bien disparue , Qu'oncques depuis on ne l'a vue.
Belle Princesse, c'est ainsy Que l'on m'a conté tout cecy ;
235 Ma façon d'écrire ingénue N'augmente ny ne diminue.
Exagérer, en chaaue endroit, Avec un discours bien adroit, Et feindre d'agréables chozes,
240 Comme dans les Métamorfozcs, Cela serait plus excélent; Mais cela n'est pas mon talent
J'ay fait ce discours , doux ou rude.
Le jour d'après Monsieur saint Jude.
LETTRE QUARANTE-QUATRIÈME
Du [dimanche] 5 Novembre.
INDÉCIZE.
Si mes éphres familières N'ont pas toujours de ces matières Propres à réveiller l'esprit Et qui font souvent que l'on rit , 0 Princesse de Longueville !
C'est cjue le lemps en est stérile ; Et puis, à vous parler tout-franc ,
Je ne tiens pas un fort haut rang Parmy les écrivains modernes 10 Qui débitent des balivernes; Je n'ay pas trop ce plaizant don , Et je vous en requiers pardon.
Enfin, la gazette prézante Ne sera pas beaucoup plaizante ;
Novembre 1651. — Livre II. Lettre XLIV.
i$ Néantmoins, quoy qu'en pluzieurs lieux J'y paroisse un peu sérieux, J'oze espérer que Vôtre Altesse Pleine a'esprit et de sagesse , Y trouvera quelques apas,
m Mais pourtant je n'en ftpons pas.
Celuy qui dans Bourges demeure, Pour y prendre carde à toute heure Aux emoûches des Monrondois , Et pour bien donner sur les doigts
s; Aux susdits soldats et gensd 'armes, En ce lieu commandant les armes Du Roy (dont il n'est pas marry) Comme gouverneur de Berry, Il est vray que de sa personne
*o L'élection est belle et bonne; Il est brave , il est généreux; Mais il n'est pas toujours heureux , Et n'a pas jusques icy mizes A fin de hautes entreprizes ;
n A l'avenir ledit seigneur Possible aura plus de bon-heur, Le sort sera plus favorable A ce chef si considérable , Soit pour sièges , soit pour combats ;
40 Mais pourtant, je n'en répons pas.
Je me suis aussi laissé dire
Que, par brevet de nôtre Sire ,
Le sieur comte de l'Hôpital,
Propre neveu du maréchal , 4î Est gouverneur de la Rochelle,
Où quelqu'un du party rebelle
A fait déjà tous ses éforts
De construire et bâtir des forts.
Je me souviens de l'escalade jo Que jadis messire Encelade ,
Et mesmement ses compagnons,
Dont je tais les noms et cognoms,
Hazardérent contre l'Olimpe,
Où dificilement Ton grimpe :
si Animez d'un espoir trompeur,
Ils firent mal , ils firent peur ;
Mais enfin la bande céleste
D'un coup de tonnerre funeste
Tellement les acraventa oo Qu'au diable celui qui resta.
De cette fable supozée
L'aplication est«aizée ;
Espérons pourtant un peu mieux
De nos Titans et de nos Dieux; 6$ Et croyons que cette boutade
Des imitateurs d'Encelade
Par la raizon se calmera ; Chaque party dézarmera, Et quelaue sage politique 70 Rendra l'Estat plus pacifique ; Mais certes tels sont nos débats , Que pourtant je n'en répons pas.
On dit qu'à prézent la Bastille De nouveaux prizonniers fourmille,
75 Qui levoient cens , comme je croy , Contre le service du Roy.
Ayans été long-temps en cage, Chacun d'eux deviendra plus sage, De peur d'un infâme trépas ;
8o Mais pourtant je n'en répons pas.
Par rébellion aparente, Environ vingt-et-cinq ou trente Tant hobereaux que païzans , Gentils-hommes ou soy-dizans,
8$ Et tous d'assez mauvaise trogne, Ont pris le party de Gascogne, Et, depuis qu'ils bâtent aux champs, Ils font tout-à-fait les méchans ; D'autres, durant cette bourasque,
90 N'ozans encor lever le masque (Car ce sont gens clos et couvers , Vêtus de serce à deux-envers), Atendans dedans leur province Ce que fera Monsieur le Prince,
95 Lequel, dans son gouvernement, Arme, dit-on, si puissamment, Qu'on craint déjà , dans mainte ville , L?éfroyabIe guerre civille, Qui se peut nommer, en tout lieu,
100 Le plus, rude des fléaux de Dieu.
Mais, après tant et tant d'alarmes, Dieu prendra pitié de nos larmes, Et Condé , ce prince vaillant (A notre mal-heur, trop bouillant),
•05 Pour ne voir sa gloire flétrie Des mizéres de sa patrie, Rengainera son coutelas; Mais pourtant je n'en répons pas.
Ce Prince, en diligence extresme, no A siégé, dit-on, Angoulesme, A fait autour des logemens De dix ou douze régimens, Braqué canons, batu murailles, Et mangé toutes les volailles n$ De ce malheureux pals-là.
Pluzieurs, ne croyans pas cela, Assurent que cette nouvelle
174 La Muze historique. — Novembre 165 1
N'est qu'une franche bagatelle.
Je le voudrais bien ; mais , hélas !
130 C'est de quoy je ne répons pas.
D'autre part, multitude d'hommes , Seigneurs, oficiers, eentils-hommes, Par un ordre exprés de la Cour, Filent devers monsieur d'Harcour
125 Par pluzieurs et diverses bandes , Qui, soient petites ou soient grandes, Ont un ferme espoir dans le cœur Que leur party sera vainqueur.
Enflàmez d'ardeurs non-pareilles,
ijo Ils dizent qu'ils feront merveilles , Tant capitaines que soldats ; Mais pourtant je n'en répons pas.
L'infortuné roy d'Angleterre , Par un caprice de la guerre,
ni Ayant été long-temps perdu, A Paris s'est enfin rendu, Et, le premier de la semeine, Il salua la triste reine, Qui , malgré ses ennuis divers,
140 Receut son fils à bras ouvers.
Monbrun, autrement Soucarriére, Honorable en toute manière, Ayant puizé dans son trézor Justement milles justes d'or,
145 Ofrit ce prézent magnifique A Sa Majesté britannique , Lequel ne fut point accepté De sa susdite Majesté , Qui remercia ce brave homme
ifo De si belle et brillante somme, Et luy sceut parfaitement .gré D'être obligeant en tel degré.
L'un a voit rame libérale, L'autre l'avoit toute royale,
15$ Et ce fut un combat entr'eux A qui serait plus généreux.
On dit qu'en ce fils de monarque Mille beaux instincts l'on remarque D'un prince vrayment acomply
160 Et de mille vertus remply.
Possible au'un jour la Fortune , N'ayant plus pour luy de rancune,
Le metra plus haut qu'il n'est bas; Mais pourtant je n'en répons pas.
i*s Quoy que Gondy passe, dans Rome, Pour un fojj grand et capable homme, Les cardinaux ont empêché (A cauze d'un certain péché) Qu'il n'ait la veste purpurée ,
170 Dudit Gondy si dézirée.
Le péché du Coadjuteur Est pour avoir été l'auteur De la rigoureuse sentence Par laquelle Son Eminence ,
17J C'est-à-dire le Mazarin ,
Fut contraint d'aller vers le Rhin.
Ofenser quelqu'un de la robe (A ce que dit l'auteur Macrobe), Certainement, c'est obliger
180 Tout le reste de s'en vanger ; Et c'est pourquoy lesdits confrères Ont été tout-à-fait contréres A sa gloire et promotion , Et leurdite opozition
18s Est audit prélat de Corinte Plus amére que coloquinte.
Mais, encor qu'un peu violent, Il passe pour nomme excélent, Et je croy que ce personnage,
190 Par son esprit et son courage , Surmontera cet embaras ; Mais pourtant je n'en répons pas.
O Princesse pour qui ma veine Coule comme une eau de fonteine,
195 Mais qui toutefois n'avouez Que les vers qui sont enjouez, Et qui craignez plus l'élégie Que si c'êtoit de la magie, Je voudrais bien , à l'avenir,
200 Plus cay'ment vous entretenir, Quand j'auray des sujets grotesques, Et des auteurs les plus burlesques Suivre les traces etjes pas; Mais pourtant je n'en répons pas.
20$ Fait par nôtre Muze historique, Le cinq du mois , d'un ton lyrique.
Novembre 1651. — Livre II. Lettre XLV.
LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME
Du [dimanche] xi Novembre.