TROISIEME PARTIE
Parmi les maisons de jeu, « réunions », « parties de société » ou simples « étouffoirs » qui abondaient au Palais-Royal, le Salon des Arcades était un tripot des mieux achalandés.
Moins bruyante que le fameux numéro 113,moins publique, moins encanaillée, cette académie du pair et de l'impair s'était acquis un haut renom d'élégance. Le passé nobiliaire de son tenancier, ancien garde d'Artois, les belles manières de ses croupiers, presque tous nés gentilshommes, y attiraient les jeunes comme' les vieux messieurs de l'ex-noblesse. Rentrés depuis peu de temps à Paris et s'y ruant vers le plaisir, ces porteurs de perruques et de catogans s'attablaient volontiers sous les bougies de l'attrayant salon. Ils y venaient quérir de plus
vives émotions qu'en leur taciturne hôtel du faubourg Saint-Germain : la roulette ou le trente et quarante, l'amour sans madrigal et sa conclusion immédiate. Jour et nuit, autour des tapis verts déambulaient d'engageantes citoyennes, court vêtues, très retroussées, toujours en mal d'argent et sans cesse en quête de banquiers bénévoles. Aussi, maison des plus commodes, avec ses coins et recoins galants, ses cabinets privés, ses discrets boudoirs, le Salon des Arcades avait une clientèle de choix... La Fortune et l'Amour! C'était le paradis des pontes.
Chaque soir, on voyait entrer dans ce brelan modèle un homme d'assez haute taille, quadragénaire aux cheveux châtains, à la face rasée, rougeaude et brûlée par le hâle, à l'air paterne, à la tournure vulgaire, mais à l'œil futé, curieux, observateur. Musant d'habitude et vaguant par les salles, rarement ce personnage risquait sur la rouge ou la noire son écu de cent sous; de préférence, il regardait...
Il regardait en sage les amusantes physionomies de tant de brusqueurs de fortune, connu d'eux, échangeant d'amicaux sourires, et souvent, tout aimable, allant consoler quelque joueur malheureux. Alors, au buffet du tripot, on dégustait le moka, la bière allemande, le « nectar » de la veuve Amphoux ou la « glace au beurre », et l'on conversait. La causerie politique semblait être une des manies de ce flâneur. Il bavardait avec esprit, jovial, caustique, toujours au courant des comme-
rages qui circulaient en ville. Du reste, admirant peu le gouvernement consulaire, il exprimait avec une imprudente franchise son aversion pour Bonaparte. Sa verve triviale et son amusant bagout s'épandaient bruyamment, sans prendre souci des mouches de Desmarest, osant braver Fouché et Dubois, le Temple et Pélagie : un partisan du Roi, assurément!... Les royalistes, habitués du Salon, lui faisaient donc d'affables risettes : « Dossonville, ce bon, cet excellent Dossonville! » ou bien encore : « le vaillant, le chevaleresque monsieur d'Ossonville! » Et volontiers, le paterne bonhomme se laissait anoblir.
Issu, cependant, de la plus infime roture, croquant beauceron, fils d'un villageois d'Auneau, ce monsieur tant cajolé par les ci-devant avait exercé jadis de peu nobles métiers. Sa vie passée n'était qu'une extravagante aventure, qu'un bizarre, pittoresque, voire picaresque roman...
Laquais d'abord, puis limonadier, devenu ensuite policier de la République, Jean-Baptiste avait naguère été un personnage parmi les citoyens à « souliers pointus », un agent d'importance dirigeant les exploits de la rousse. Sa police, il est vrai, s'était pratiquée de fantasque manière, — perfide, fraudeuse, félonne au gouvernement qui la salariait. Fonctionnaire de la Nation, mais la desservant sans vergogne, travaillant de préférence avec les conspirateurs monarchiens, l'inspecteur général Dossonville avait su empocher à
la fois les assignats de la République et l'argent du Roi : c'était une âme indépendante, un irrégulier dans son art, un pur romantique, un esthète. Fin limier, néanmoins, ayant du flair, osant braver les mauvais coups, et s'étant acquis un brillant renom par maintes périlleuses prouesses!... Mais, dit le vieux dicton, « tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse! » A force de biaiser et de ruser, de mentir et de trahir, ce malin s'était fait briser par un autre malin : au Dix-huit fructidor, on l'avait arrêté. Barras, beau connaisseur en gredineries, avait déporté Dossonville dans les marigots de la Guyane, expédié l'aigrefin aux moustiques de la fièvre jaune et fabriqué ainsi un martyr...
Le martyr toutefois n'avait pas été d'humeur à coloniser les cimetières : certain soir il s'était échappé. Ohl une évasion mémorable, une fuite héroïque, tout un drame traversé par d'efîarantes péripéties, sur un frêle canot, dans les immensités de l'Océan, en compagnie de Pichegru et d'autres gens d'audace... Et voici qu'après une longue absence, la victime de Barras venait de reparaître à Paris. Maintenant, puissance déchue, épave des tourmentes politiques, sans fortune, sans fonctions de l'Etat, Jean-Baptiste le héros vivotait pauvrement au quartier du Mail, traînant ses jours d'ennui de café en estaminet, et s'asseyant chaque soir au Salon des Arcades. Il y affichait d'exaltés sentiments royalistes, et devenu disert, verbeux, sublime discoureur, pérorait sans aucune
retenue. Ses amis d'autrefois l'avaient aussitôt fréquenté, lui prêtant de l'honneur et croyant à son génie. Or, trop fertile cerveau, cœur sans gênants scrupules, l'inventif Dossonville faisait le métier d'agent provocateur...
Il arrivait d'Autriche, sorti récemment de la prison d'Olmûtz, et reparti en guerre pour accomplir de nouveaux exploits. La malchance semblait s'être, un instant, attachée à ses grègues : accusé, convaincu de chantage, il avait subi dans une citadelle un déplaisant séjour. Le cabanon d'une forteresse, succédant à la paillotte de Sinnamary, aurait dû, semble-t-il, assagir ce chercheur d'aventures; mais maniaque de l'intrigue, Baptiste était né incorrigible... A Vienne, Dossonville s'était entendu offrir un séduisant emploi de ses talents. L'ambassadeur anglais, Minto, diplomate coutumier de savantes roueries, avait chèrement acheté le savoir-faire de ce maître gonin. Détestant Bonaparte et pratiquant le patriotisme à la façon de Pitt, le noble lord s'était promis d'envelopper Boney dans le réseau d'un subtil espionnage, de pénétrer le mystère du cabinet des Tuileries et d'en soutirer les secrets politiques. Aussi, d'affriolantes propositions : « Partez pour Paris, et là organisez une agence clandestine; machinez une contre-police, procurez-vous les rapports destinés au Consul, prenez-en des copies et envoyez-lesmoi. Mandat de confiance! Je vous ouvre un large crédit... »
Accepté, your lordshipf... Mais à peine installé
près les puanteurs des Halles, clans son triste appartement de la rue des Petits-Carreaux, le missionnaire s'était pris à réfléchir : « Pourquoi ne pas dépenser les pounds du milord au seul profit de Bonaparte? Un double gain, ma foi!... l'argent d'Albion et la faveur du Corse!... » Idée admirable! — et le mandataire de confiance était allé se dénoncer soi-même à l'un de ses anciens amis, Cambacérès. Ce gros homme qui, moins voluptueux, aurait pu devenir un grand homme, avait l'esprit dé'ié, le cœur sceptique et la morale accommodante : il comprit et présenta Dossonville à Bonaparte...
Conscience à vendre, l'agent de lord Minto n'avait pas déplu. Ayant toujours trafiqué de l'âme humaine, Napoléon récompensa souvent les vilenies, quand elles étaient profitables à sa personne ou à son ambition. Mais lorsqu'il rémunérait un coquin, ce corrupteur le voulait d'une coquinerie parfaite, sans défaillance dans ses pratiques, ni répugnances pour son métier. Il crut avoir trouvé chez le protégé de Cambacérès l'âme damnée dont il avait besoin. Duper l'insidieux Minto et, en échange de ses guinées, ne lui fournir que des balivernes parut à Bonaparte une amusante combinaison. Et puis, ce Dossonville pouvait lui être utile d'une autre manière.
Depuis quelque temps l'ombrageux Consul avait en suspicion son ministre de la police. Il se méfiait — non sans raison d'ailleurs — de l'homme au blême visage, aux yeux sanglants, aux lèvres me-
nues, au sourire bridé, à la tournure chafouine d'un frère Cordon sans froc, et d'où s'exhalaient, comme d'un cloaque, d'étranges relents d'astuce et d'hypocrisie. Il désirait le tenir en surveillance occulte, sous un regard « insoupçonné », pour emp oyer l'effrayante expression qu'affectionnait Fouché. Faire espionner la vie du grand maître de l'espionnage, lancer à ses trousses un mouchard qu'il ne connaissait pas, servir à ce menteur un plus menteur que lui, sembla encore à Bonaparte une ingénieuse machination : il avait donc pris Dossonville à l'essai.
Glorieux d'un pareil rôle, Baptiste » eiait mis en besogne. Il avait recruté une remuante cohorte d'auxiliaires, d'amateurs faméliques : ci-devant marquis, croupiers de maison de jeu; ex-comtesses tombées dans la galanterie; prêtres sans presbytère, devenus escrocs, — royalistes de choix que, du reste, secondaient des jacobins d'élite... Et tout en baguenaudant au Salon des Arcades, le zélé citoyen travaillait à rage. Inlassable épistolier, il prodiguait sans fatigue une prose délatrice; conseils, avis, dénonciations allaient s'entasser dans les cartons du général Davout : deux cents mémoires en quatre mois!...
Pourtant, cette ferveur de néophyte commençait à s'attiédir. Dossonville avait espéré beaucoup, ne recevait guère, et la faveur de Bonaparte -se faisait attendre. Il devinait que ses brillants rapports agrémentés d'histoire, de politique ou de philosophie, incompris de son chef, étaient jalou-
sèment étouffés. Sa gloriole en souffrait. Maintenant, dans l'horizon borné de son modeste logis, il se sentait mal à l'aise. Ne recevant que d'assez rares gratifications, l'agent double sentait venir la disette; ses amateurs, gens du beau monde, lui coûtaient cher, et méfiant, le banquier Minto ménageait ses largesses...
D'âpres concupiscences faisaient, en outre, souffrir ce besogneux. Très infatué de son mérite, il se croyait le policier idéal; d'absurdes convoitises, les plus folles visions hantaient cette ambitieuse cervelle : habit do con^^ciller d'Etat, uniforme de préfet, voire hôtel de ministre!... Et pourquoi non? Le préfet Dubois, jadis vulgaire chicaneau au Châtelet, le ministre Fouché, autrefois petit pion chez les Oratoriens, avaient-ils plus de sang, de naissance, de noblesse que Jean-Baptiste Dossonville? Et quant au génie... La correspondance de ce personnage est un bien curieux document de psychologie policière. Jamais la vanité humaine ne s'étala aussi naïvement qu'en les pédantes délations fignolées par ce fourbe, et jamais barigel ou inquisiteur de la foi ne crut avec plus de candeur avoir, par son astuce, bien mérité de son prince, de son Dieu.
Tel était le héros d'aventures à qui La Chcvardière s'était empressé de faire visite. Ils se connaissaient. En des camps opposés, ils s'étaient, jadis, férocement combattus, malmenés cruellement. Mais, au dire des philosophes, les haines
politiques désarment très vite; seules, les rancunes littéraires ne pardonnent jamais. Hommes de police tous deux, et tous deux fruits secs du même panier, ayant consciences pareilles comme appétits semblables, ils s'étaient donc réconciliés. L'affaire qu'apportait le nouvel ami paraissait magnifique. Complot, projet d'assassinat, menaçant triomphe de l'anarchie, — le tout sous les regards de Dubois, encouragé peut-être parFouché, quelle aubaine!... Il fallait néanmoins corser l'affaire, r « engraisser » habilement, puis la transformer en quelque chose d'énorme : opération aisée dont se chargerait Dossonville... Au reste, il se flattait d'en tirer pour lui seul gloire et profit. Part à deux? Non pas : le jacobin avait pelé la figue; le royaliste prétendait la manger. Mais il avait compté sans son camarade : le citoyen à l'habit gris perle n'était pas homme à se laisser ainsi duper.
Ce même jour, 13 floréal, Dossonville allait sonner à la porte du général Davout : il n'avait pas amené La Chevardière.
.Le pavillon qu'occupait aux Tuileries le commandant des grenadiers do la Garde était situé sur le terre-plein qui domine la terrasse des Feuil-
lants. Il s'élevait, isolé, au-dessus des ondulantes ramures de l'humide jardin, et seul un tortueux escalier descendant vers la place de la Concorde rattachait au mouvement de la ville la solitude d'un tel réduit. Encadrée d'odorants parterres, et blottie dans les branchages de vieux tilleuls, cette maison ressemblait plutôt à une aimable gloriette, discret abri de rendez-vous galants, qu'à un bureau de police toujours ouvert aux délateurs. Mais la riante chartreuse était fort bien située pour son odieuse destination. Chaque soir, dès qu'une ombre propice estompait les Tuileries, quelque furtive silhouette se glissait dans le pavillon de mystère : c'était celle d'un dénonciateur. Des militaires et des civils, des gens de la finance, des lettres ou de la robe, fournissaient l'abjecte clientèle de l'officine à trahison, dilettantes pour le plus grand nombre, travaillant par seul amour de l'art. Le Directoire avait pourri la France, et sous le Consulat, ainsi qu'un restant d'ulcère, le goût de l'espionnage l'infectait encore.
La journée du 13 floréal devait être déjà fort avancée quand Dossonville pénétra dans la mignonne, maison de la terrasse; son chef le reçut aussitôt, et l'entretien commença.
Sec et dur, concis et cassant d'ordinaire, Davout devenait parfois abondant discoureur, et son langage imagé ressemblait alors à la rhétorique d'un Fontanes. Lorsqu'il parlait de Bonaparte, son admiration s'exaltait. Un amateur de belles-
lettres, son contemporain et l'un de ses « confidents », le badin vaudevilliste Année, nous a transmis un spécimen de cette pittoresque éloquence : « Bonaparte!... jour et nuit, ses pensées n'appartiennent qu'à la France. Jeune encore, il a renoncé aux plaisirs de son âge, aux douceurs de cette vie privée qui a tant de charmes pour lui, et se consacre tout entier à des labeurs sans fin et sans mesure! Il ne se contente pas de donner à tous l'exemple de travaux assidus, il leur donne également celui des bonnes mœurs. Aucune femme ne fait avec plus de grâce et d'affabilité que Mme Bonaparte les honneurs d'un palais; mais ni vous ni moi ne convoiterions l'honneur de sa couche : chaque soir Bonaparte y repose... »
Davout gratifia-t-il d'un aussi surprenant lyrisme le sceptique et narquois Dossonville? La chose est improbable. En son culte pour la discipline et son horreur des importants, l'ait ier personnage tenait ce sous-ordre à distance. Il le jugeait insiibordonné, trop fantaisiste, grand faiseur d'embarras, voulant profiter à lui seul de ses trouvailles, et devinait chez cet homme un ambitieux qui désirait le supplanter. La manie qu'éprouvait l'informateur à ratiociner comme un monsieur des Sciences morales, à disserter, dans ses rapports, sur les monarchies, les républiques, le « despotisme des palais », « la tyrannie de la rue », lui semblait ridicule, et le plus souvent il jetait au rebut tout ce fatras de blague philosophique... Il écouta donc avec méfiance le récit d'un gail-
154 LA MYSTÊRIEirSE AFFAIRE DONNADIEU
lard qu'il savait beau forgeur de mensonges. Au nom de Donnadieu, le général se rebiffa... « Conspirateur, anarchiste, assassin, son protégé? Invraisemblable! Accusation absurde, même déplaisante pour le protecteur! Donnadieu était un brave garçon : Davout le connaissait, et Davout en répondait! Au surplus, l'homme incriminé avait, depuis longtemps, quitté Paris. »
Déçu dans son espoir, mortifié en son amourpropre, Dossonville sortit, dépité. Mais à peine se fut-il éloigné que soudain son intraitable chef ressentit de vagues inquiétudes... « Après tout, ce cher Donnadieu n'était pas toujours un modèle de sagesse! Peut-être avait-il commis quelques sottises nouvelles, peut-être connaissait-il de vilaines histoires qu'il avait perfidement celées! En tout cas, le mieux était d'avertir Desmarest... » Davout envoya d'urgence un pressant avis au chef du « Bureau particulier », directeur des « Affaires secrètes », et Valter ego du ministre Fouché. Il s'adressait à un fort habile homme. Nul artiste de police, — nous le verrons bientôt, — n'avait plus de maîtrise que cet ancien prêtre pour pressentir, confesser, mettre à nu, puis « cuisiner » une conscience pécheresse.
Le hautain Davout avait eu grand tort d'humiiior ainsi Dossonville. Il dédaignait trop l'assistance d'un pareil aigrefin, et n'en soupçonnait pas la belle science de gibecière. Bien qu'assez brutalement éconduit, le madré citoyen ne voulait pas
renoncer au jeu d'une attrayante partie. Il sentait qu'à cette heure la Fortune lui faisait d'agaçants sourires, et le galant désirait la posséder. D'ailleurs, les injurieuses méfiances du général Davout laissaient insensible son âme stoïcienne...
Tout en regagnant la rue des Petits-Carreaux, cet homme d'esprit si délié raisonnait... Et d'abord Donnadieu avait-il réellement quitté Paris? Non! il avait dû conter une bourde à son général. Le dragon, au dire de La Chevardière, logeait dans une maison meublée que dirigeait le graveur Sergent. Eh bien! on irait prendre l'air de la gargote politiquante, on y demanderait à voir Donnadieu, on causerait avec l'officier, on saurait bien, — que diable! — soutirer grands et petits secrets! Un jeu d'enfant pour un interrogateur habile, et mordieu! l'on était habile!
Dès qu'il fut rentré chez lui, Dossonville se déguisa. Habitué à ces sortes d'expéditions, il ne répugnait pas aux « camouflages », aux ingénieux costumes de cache-museau. Baptiste était un fin p.9ychologue, et nous connaissons le détail de son accoutrement : bicorne, polonaise, bottes hongroises, cravache de maquignon : à officier de cavalerie, marchand de chevaux pour visiteur!... Ainsi attifé, il se mit en campagne.
Le soleil déclinait, et lo crépuscule embrumait déjà le quartier du Mail, quand l'explorateur pénétra dans la rue du Sentier. La venelle, si tranquille d'ordinaire, était animée, ce soir-là : sur les cailloux de son pavage et devant la porte de la
pension stationnaient des fiacres ou des cabriolets... « Tiens, tiens! qu'était cela? » Cela, c'étaient les locatis, voitures de citoyens en visite chez Sergent, les modestes sapins des amis, assidus aux réceptions de la divine Emira. Mais Dossonville s'était forgé une tout autre hypothèse, et, soupçonneux, il se glissa dans la cour de la maison meublée...
Assise devant le perron de l'hôtel, la concierge avait l'air d'en vouloir défendre l'entrée : le maquignon l'interpella :
— Le commandant Donnadieu?
— Il ne loge plus ici.
— Bah!... Aurait-il quitté Paris?
— Je l'ignore.
— Donnez-moi, je vous prie, sa nouvelle adresse. Cette fois, pour seule réponse, un haussement
d'épaules... Vraiment trop peu bavarde, la citoyenne, dressée à éconduire les questionneurs : maison évidemment suspecte!
— Vous demandez le commandant? interrogea un jeune monsieur qui avait entendu le colloque...
L'homme de police le regarda, surpris. Cette mise prétentieuse, cette voyante toilette rappelaient les belles façons de La Chevardière! Même élégance en son habit gris perle, fatigué cependant par un long usage; pareille coiffure adonisée; semblables « nageoires » assassines : un singe du Brummel jacobin!..
Désireux de connaître le nom de cet olibrius, le matois Dossonville fit semblant de se tromper...
— La Chevardière?...
L'autre rectifia :
— Non : Brière, Alexandre Brière! ami du citoyen Sergent-Marceau et secrétaire du commandant Donnadicu!...
Il paraissait ennuyé, le secrétaire de Donnadieu. La vue de l'homme à bottes hongroises avait efTarouché le candide garçon; il voyait en ce faiseur d'enquêtes un créancier donnant la chasse à son protecteur; peut-être un garde de commerce, un recors qu'il devait à tout prix dépister. Le trouble de ce naïf intrigua Dossonville :
— Puisque vous connaissez le commandant, apprenez-moi sa nouvelle adresse; j'ai besoin de lui parler à l'instant.
Brière eut comme un geste d'effroi :
— Impossible!... Il ne pourrait pas vous recevoir!... Tout son temps est pris!... Besogne urgente; affaire de la plus haute importance!...
Le monsieur si merveilleusement bichonné faisait le mystérieux, avait l'air de tenir un secret d'Etat, et son langage emprunté ressemblait à un aveu. Dossonville n'avait plus aucun doute... Oui, Donnadieu se cachait ici, dans cette maison trop bien gardée, et conférait, en C3 moment, avec des conspirateurs, ses complices!...
— Votre nom? demanda Brière.
— Mon nom?.^. Je suis un camarade du citoyen votre ami.
— Oui, oui... Mais votre nom?
— Eh bien!... Turgot, l'ancien officier d'ordonnance du général Augereau.
— Du général Augereau?... Alors, je devine!
Il avait sans doute deviné quelque message aimable : invitation joyeuse, repas d'amis, punch à la hussarde, déjeuner où daignerait s'asseoir ce bon vivant d'Augereau. Mais Dossonville avait compris tout autre chose. En jetant ainsi le nom du général, l'agent provocateur venait de lancer un piège, et l'ingénu Brière s'y était, croyait-il, laissé prendre... Ah bah! Augereau, l'espoir des Jacobins, jouait un rôle dans la conspiration! Quelle découverte!...
Au surplus, porte fermée; visage de bois!... Satisfait, pourtant, le faux maquignon allait quitter la place, quand soudain un fringant cabriolet pénétra sous la porte cochère. Un homme en descendit qui, habitué de la maison Sergent-Marceau, entra dans l'hôtel sans se faire annoncer.
— Le tribun!... dit Brière à la concierge... Et le jeune monsieur, heureux de s'esquiver, courut rejoindre ce visiteur.
Ils étaient mal notés, aux Tuileries, les citoyens du Tribunat. Bonaparte supportait mal l'opposition mesquine et tatillonne de ces discoureurs, leurs sournoises ou hargneuses critiques, les voltairiennes espiègleries de « papa » Andrieux, les épigrammes de pince-sans-rire à l'usage de Benjamin Constant, ou les ronflantes périodes du toujours sublime Marie-Joseph Chénier. Exclus depuis six décades de leur Palais-Royal, remplacés par des gens moins frondeurs, les plus agités d'entre ces opposants n'en continuaient pas
moins leur agaçant manège, — censurant et brocardant le Consul, se posant en victimes, criant au martyre. Or Bonaparte prêtait trop d'importance à des importants sans audace, et s'imaginait que de tels bavards pouvaient travailler dans l'ombre à machiner quelque révolte...
Voilà ce que n'ignorait pas Dossonville, et le mot « tribun » l'avait de nouveau mis en joie... Malpeste! un tribun parmi les conjurés! Mais alors ces voitures qui stationnaient devant la maison avaient dû y amener force et force tribuns!... Quelle trouvaille, et quel mémoire à rédiger!... C'était, nous l'avons dit, un romantique en son art, cerveau fertile en inductions osées, et qui de l'analyse savait hardiment s'élever à la synthèse.
Le soir même, il se dépêcha de libeller un avis menaçant; Donnadieu se cachait à Paris; Sergent- Marceau recelait ce complice; le général Augereau avait connaissance de la conspiration, et plusieurs anciens tribuns s'y trouvaient compromis... L'affaire ainsi corsée prenait une fort belle apparence. Dossonville savait, d'ailleurs, en quelles mains déposer son rapport. A défaut du malveillant Davout, il comptait parmi ses supérieurs un puissant personnage :- le citoyen « secrétaire du Conseil d'Etat des Consuls ».
Dévot adorateur de Bonaparte, son familier, son confident, ce secrétaire d'Etat, Hugues B. Maret. passait pour fin lettré, amateur du beau lan-
gage, et Mécène recevant à sa table maints immortels habillés de vert, allait bientôt être jugé cligne de s'asseoir dans un fauteuil académique. Le Mécène aimait aussi les choses de la police, tenait sa porte ouverte aux informateurs du grand monde, et ancien diplomate, faisait souriant accueil à tous les indiscrets de bonne volonté... Ce fut donc à cet important Huguos B. Maret qu'en la matinée du 14 floréal, Dossonville remit son rapport. Sûr désormais d'être lu, compris, apprécié par le Premier Consul, il attendit avec confiance les résultats de sa mirifique enquête...
Mais déjà La Chevardière l'avait devancé, et jouait un tour pendable à son compère et camarade. Un troisième personnage, frais débarqué d'Egypte, s'occupait à présent du complot : l'affaire, par deux fois « engraissée », prenait, grâce à lui, une envergure énorme.
Depuis quelques jours, les boutiquiers de la rue Céruti et cette nombreuse valetaille, laquais, chambrières, heiduques, chasseurs, qui pullulaient dans les somptueuses maisons d'un quartier à la mode, étaient en liesse et s'émerveillaient. Ils se croyaient
ABDALLAH MEx\OU 161
transportés à la Courtille, un soir de mascarade.
Postés sous les fenêtres d'une auberge en renom, V Hôtel de V Empire, ces badauds échangeaient des lazzis, se contaient des calembredaines. Un spectacle, parade pittoresque et joyeuse, les attirait : l'hôtellerie parisienne recelait une princesse des Mille et une Nuits/ Dans sa cour, devant sa porte, on pouvait reluquer une douzaine de négrillons nubiens, à la mine ahurie, et leurs clinquants oripeaux, leur falote tournure divertissaient Lisette, faisaient bouffonner Frontin. Mais le pacha, maître et seigneur de tous ces gens à tarbouch, le sérasker Abdallah Jakoub, était, avec sa famille, curiosité plus rare encore...
Ghiaour devenu mahométan, nullement circoncis, il est vrai, mais ayant à l'appel des muezzins adoré l'Allah du Prophète, — ce croyant au « Dieu qui est Dieu » s'appelait, de son nom d'infidèle, Jacques Menou, général de la République française. Il arrivait d'Egypte, amenant une funambulesque smala. Sa femme, gentille Mauresque achetée dans un hammamât de Rosette, fille d'un maître de bains, amasseur de bakchichs, avait conservé la toilette en usage au harem maternel. Madame la générale portait les culottes bouffantes, la veste soutachée d'or et. le voile rabattu, coupé par une œillère. Des enfants, progéniture bistrée, étaient nés de cette étrange union, et leur père avait choisi pour gouvernante une esclave, négresse du Soudan. Aussi, l'étalage de cette turquerie ébahissait la badaudaille qui demandait, goguenarde, à
voir la mystérieuse sultane du naïf mamamouchi.
Il était cependant peu naïf, cet Abdallah Menou, enfanté à Boussay-lès-Preuilly, au pays rabelaisien de Touraine. Roué de l'ancien régime, mais transmué en un malin de la République, il avait de la naissance; baron authentique, naguère député de la Noblesse aux Etats généraux, do plus maréchal de camp dans les armées du Roi, La grande Faucheuse s'était toutefois montrée accorte avec l'impur aristocrate, car elle ne lui avait « raccourci » que le nom. Plus chanceux qu'un Gustine, qu'un Biron, qu'un Beauharnais, M. do Menou, malgré sa « particule », n'avait pas courbé la nuque sous la « machine à égalité ». Un prudoRt étalage de sans-culottisme, d'effrontées professions de foi : « Capet m'a toujours fait liorrour... pour moi l'insurrection est un dogme!... » surtout de puissantes amitiés montagnardes l'avaient préservé de la guillotine; même, fanfaron de jacobinisme, il était devenu l'un de ces favoris sans mérite qu'avantageait la Convention. Etoiles de divisionnaire, fonctions de général en chef, commandement de l'armée de Paris, mentions flatteuses, sabres d'honneur, « armure complète », elle avait tout prodigué à ce renégat de son Roi, renieur aussi de son blason...
Agé, en 1802, d'environ cinquante ans, mais portant beau encore, — avec sa face rasée, ses joues grassouillettes, ses lèvres sensuelles, son nez aquilin, son front fuyant, ses cheveux poudrés
à frimas, Jacques-François de Menou, baron encanaillé, ressemblait à quelque pastel de Latour. L'aisance de ses nobles manières, son parler ironique et choisi, sa hautaine affabilité, sa religion à la d'Holbach, le débraillé de ses mœurs et le Hbertinage de sa conduite, ses amours excentriques, son goût pour les comédiennes aussi vif que pour les Mauresques, le chiffre élégant de ses dettes que, du reste, il ne daignait payer, et aussi son impétueux courage, son mépris du danger, ses coups de sabre à la façon d'un Cadet- Trousse -la -Mort, lui eussent acquis un superbe renom au temps des Châteauroux et des Pompadour. Mais il en était autrement dans la France de Fan X, parmi des camarades, fils de la roture et gagneurs de batailles. Le ci-devant, aux airs d'aristocrate, offusquait leur rusticité, et ils se gaussaient d'un soldat qui ne savait pas vaincre... Jamais, depuis les jours des Clermont et des Soubise, plus incapable général n'avait porté l'uniforme français. Tous les combats qu'il avait livrés s'étaient pour Menou terminés en défaites; battu en Vendée, et battu en Afrique, il était le fuyard des Ponts-de-Cé, de Vihier et de Saumur, le vaincu d'Aboukir, du Camp des Romains, d' Héliopolis, d'Alexandrie. Successeur en Egypte de Kléber, il venait de capituler, de livrer aux Anglais tous les grognards de l'épopée fabuleuse : grenadiers, abatteurs de mamelouks dans les sables des Pyramides; dragons, sabreurs de janissaires sur l'escarpement du Mont-Thabor; hussards, chevaucheurs de mé-
hara, ayant gravé leurs noms dans les temples de la Thébaïdc. Un désastre! La terre par elle tant convoitée était désormais perdue pour la France; « les palmes de Mesraïm ne devaient plus jamais couronner la patrie... »
Aussi de douloureuses colères grondaient au cœur de nombreux officiers. Rapatriés par les frégates anglaises, les survivants de l'armée d'Egypte avaient été prudemment dispersés en Provence et dans le Languedoc. Hâves, déguenillés, rongés par la gale, les troupiers s'en allaient riblant le pavé de Nîmes ou de Marseille, étalant avec jactance leur misère comme leur indiscipline, effarant les bourgeois par des plaintes furibondes, et dans les chambrées, les cantines, les cabarets, clamant des injures ou des menaces. Les officiers imitaient leur exemple : soldat de malheur et d'opprobre, « Menou le Pacha », « Menou le niais », « Menou le traître », « Menou acheté par l'Anglais », était cruellement outragé. Mais lui pr)cnait la chose en fataliste, indifférent à la critique, insensible à l'insulte, et s'abandonnant avec effroi à la merci du peu clément Bonaparte...
Donc, à VHôtel de VEmpire, Abdallah attendait. Il attendait le moment de comparaître devant le Premier Consul, le jour et l'heure où son terrible justicier daignerait prononcer son arrêt. Que voudrait décider cette inexorable conscience? Entrevue redoutée, instant d'angoisse, cruelle et prochaine épreuve : Menou se sentait anxieux.
Allait-il, tancé et malmené, subir, dans les Tuileries, une arrogante objurgation? Courbant l'échiné et se mordant la lèvre, devrait-il sortir du Palais, déshonoré? Hélas! les pires opprobres lui paraissaient à craindre...
Pourtant, en dépit de pareilles inquiétudes, le baron jacobin recevait de fréquentes visites. Or, dans la soirée du 14 floréal, il vit entrer dans son cabinet un citoyen dont la venue le réjouit aussitôt... C'était un bien cher ami qu'il avait connu durant les guerres de la Vendée, un ancien compagnon de déroute, autrefois farouche sansculotte et porteur du bonnet rouge, mais ayant aujourd'hui recouvré « le suprême bon ton » du grand monde; pimpant comme un petit-maître et courtois comme un solliciteur : le tout aimable La Chevardière...
Quel plaisir de se retrouver après une si longue absence! On causa : entre ces finauds l'entretien dut se prolonger longtemps. Au cours de la conversation, La Chevardière parla de Bonaparte et, sans doute, exalta son génie... « Un nouveau Charlemagne, bientôt empereur de l'Occident : la France enthousiasmée acclamerait son héros! Et cependant, la haine de ses ennemis ne désarmait pas : le complot succédait au complot. Mais aussi, quelle police! Ni Fouché, ni Dubois ne connaissaient leur métier, ne faisaient leur devoir! Un traître et un incapable... Quoi, une troupe d'enragés sicaires, de soudards en réforme, se proposaient d'attaquer le Consul demain, durant la revue
décadaire, — et l'imbécile police ignorait leurs desseins. Incroyable!...
Menou approuvait ce nouvelliste si bien informé : « Oui, stupide et criminelle, l'incurie de Fouché!... » Un audacieux plan de campagne, plus heureusement conçu que ses opérations d'Egypte, venait de surgir dans la cervelle du général. Demain, avant la parade, il irait aviser le Consul...
Et voici que livrant libre cours à son Imaginative, La Chevardière se mit à fabriquer du roman : « Un danger encore plus pressant menaçait Bonaparte!... Aujourd'hui même, ce soir, dans quelques heures, on allait peut-être l'assaillir, à l'Opéra! »
— Ce soir?... A l'Opéra?...
Menou s'était levé tout ému... « Oh! pas de temps à perdre! Il fallait prévenir l'attentat, avertir le Consul, lui sauver la vie!...» La Chevardière venait d'apporter le salut à l'angoissé Abdallah.
Quelques moments plus tard, le général arrivait en hâte au Palais du Gouvernement : son madré et inventif ami l'accompagnait.
Le mensonge servi à Menoii était, vraiment, bien imaginé. Ce soir-là, le Premier Consul devait aller à l'Opéra, et l'on y prévoyait de tumultueuses manifestations.
Depuis une semaine, les affiches et les gazettes annonçaient bruyamment une œuvre nouvelle où devait se faire entendre un débutant. Cette œuvre, Sémiramis, — du Voltaire trituré par un certain Desriaux, — avait pour musicien le professeur au Conservatoire Catel, et le chanteur, ténor grand premier rôle, se nommait le citoyen Roland. Habilement préparés par de pompeuses réclames, les amateurs de « premières » attendaient, avec curiosité, l'événement parisien... Sémiramis, l'épouse empoisonneuse, la mère éprise de son fils, mais sauvée de l'inceste par le spectre vengeur d'un mari, — quelle situation affriolante et quelle régalade! En outre, au dire des nouvelhstes, le directeur de rOp'éra, cet acariâtre Cellerier, avait bien fait les choses. Les journaux promettaient au pubhc des splendeurs de costumes, de décors, de figurations : Babylone, la ville aux cent portes, reproduite, avec ses jardins suspendus, ses bo-
cages où s'ébattaient les 'courtisanes sacrées, ses temples s'allongeant dans le mystère des palmeraies, ses griffons ailés, ses taureaux de granit à figure humaine, et sous la chatoyante turquoise d'un ciel de Chaldée, des mages, des prêtres, des guerriers, des princesses, des ballerines, chantant, mimant ou dansant, — bref, un spectacle à mettre en pâmoison les peintres, les poètes, les archéologues et autres habits verts de l'Institut! Mais on parlait aussi d'une cabale organisée contre l'ouvrage; on annonçait, pour le débutant, des murmures, des sifflets, du vacarme, tout un charivari où voulaient donner de la voix maints et maints jolis " merles de parterre... »
Ils étaient nombreux dans les théâtres de l'an X, ces merles moqueurs et siffleurs, effroi du comédien, désespoir de l'auteur dramatique. Mais les folâtres concerts que prodiguaient leurs clefs forées ne se faisaient pas entendre sans riposte; les Romains du lustre y répUquaient par des applaudissements, et aussitôt s'engageaient de furibondes bagarres. En vain, le génie du Premier Consul avait-il « pacifié la Terre », — une phrase alors très à la mode, — le Parisien né batailleur n'en bataillait pas moins. Il livrait à présent ses conir bats sous les quinquets et les argands : on se gourmait à la Comédie-Française, chez Feydeau, à Louvois, dans les théâtres des boulevards, dans les goguettes de la Râpée. Des injures, des soufflets, des coups de canne commençaient d'ordinaire la fête; puis c'étaient des clameurs, le bombarde-
ment de In ?cène à coups de petits bancs, sa prise d'assaut par escalade, et la fuite éperdue des acteurs... Mais le Premier Consul entendait la guerre d'une tout autre façon, et sévissait contre ces vaillants. Sa police était brutale. Dans les salles de spectacle, de nombreux agents se tenaient assis au parterre, armés de massifs gourdins, assommoirs peints en blanc; ils se jetaient dans la mêlée, échinaient ceux-ci, empoignaient ceux-là, conduisaient au dépôt les séditieux, parfois même les expédiaient à Bicêtre... « La paix dans les consciences! « avait proclamé Bonaparte.
Oui, — les gens bien informés l'assuraient, — cette première de Sémiramis n'allait point se passer sans tapage. D'abord, cabale contre l'auteur : la musique du professeur Catel n'avait jamais plu. On la trouvait savante, germanique, « hyperboréenne », dépourvue de motifs et d'ariettes, aidant mal à la digestion d'un repas. Du reste, avec leurs harmonies qu'on déclarait abstruses, ces messieurs du Conservatoire, Méhul, Gossec, Chérubini, Catel, fatiguaient un public amoureux du banal flonflon. Ils ennuyaient; on les ennuierait. Premier grief!...
Mais le jeune téiior Roland était surtout visé par les menaces de bacchanale. Manifestation politique, celle-là! P-ourquoi donc ce freluquet, encore élève au Conservatoire, faisait-il ses débuts dans un premier rôle? Pourquoi charger de « créations », à l'Opéra, cet écolier inconnu? Savait-il cadencer les trilles aussi bien que Laïs, le Basque sonore?
Clamer et pousser la note mieux que Layné, le favori du parterre? Non; mais petite voix, petit talent, petit jeune homme, ce monsieur roucoulait dans les salons de Mme Hortense Bonaparte! Favoritisme indécent qui méritait une leçon! Aussi, merles et donneurs de rossignolades, tous ceux qui criaient au scandale se proposaient d'offrir un charivari d'indignation aux protecteurs d'un pareil clampin... Proscrite du Sénat et chassée du Forum, la Liberté, aurait pu s'écrier l'amphigourique Garât, avait trouvé son refuge dans les temples d'Euterpe!
De bonne heure, la « Consulesse » Joséphine était partie pour l'Opéra, mais le Consul ne devait quitter les Tuileries que longtemps après elle.
Il était, ce soir-là, absorbé, maussade, très irritable : Ninus avec Ninias l'intéressaient fort peu, et d'avance il jugeait fastidieuses les mélodies du savant Catel. D'ailleurs, d'assom.mantes corvées, ces représentations de l'Opéra français!... La musique! Eh! oui, il aimait la musique; mais il la voulait de fabrique italienne, bouffonnante et divertissante, avec des adagios intelligibles pour son oreille, des allégros commodes à sa voix blanche, gutturale et sans justesse : alors il comprenait, fredonnait, sifflotait. Ah! si la Grassini avait chanté ce soir-là, la corvée eût paru moins dure! Mais la diva vocalisait à Londres, et la criarde, la malbâtie Maillard no remplaçait pas cette sculpturale Milanaise dans les désirs de Bonaparte. Au surplus,
il avait en tête de bien autres soucis que la babylonienne Sémiramis.
L'affaire du Consulat à vie le préoccupait. Grosse, très grosse aventure, cette suprême et décisive bataille livrée aux jacobins!
Son plan de campagne semblait, à l'habile stratégiste, heureusement combiné, d'exécution facile, de réussite certaine... Le 16 floréal, — dans deux jours! — des conseillers d'Etat iraient porter le traité d'Amiens au Tribunat, et aussitôt, se jouerait une magistrale comédie. On verrait le président Chabot, quittant son fauteuil, monter à la tribune, prononcer un discours et demander pour le héros pacificateur « un gage de la reconnaissance nationale ». Aucune voix d'opposant ne s'élèverait dans l'assemblée : un grand silence d'approbation, peut-être des applaudissements, puis le vœu des Tribuns serait sur-le-champ envoyé au Sénat. Là non plus, — il croyait en avoir l'assurance, — de fâcheuses contre-manœuvres n'étaient à redouter. En dépit des Tracy. des Garât, des Lanjuinais et autres idéologues, le Sénat voterait avec enthousiasme : avant la fin de la semaine. Napoléon Bonaparte serait proclamé Consul à vie! Paris se pavoiserait alors, et la France entière allumerait des lampions. Dans les cent deux départements de la Répubhque, le bon peuple entrerait en liesse, — joie bien disciplinée, frairies, bombances à la ■ romaine, panem et circenses : rigodons patriotiques, cantates confectionnées par les Pindare de la police, bouteilles, jambons, volailles, lancés à la glouton-
nerie de la populace, et touchants hyménées unissant la Gloire à la Vertu, des vétérans à des rosières; bref, le bonheur partout, partout le cri de : « Vive le Grand Consul!... »
Fort bien! mais ces généraux, les jaloux de sa gloire : Moreau, Masséna, Bernadotte, Brune, Macdonald, Augereau — qu'allaient-ils décider? Voudraient-ils, ces envieux, accepter pour dictateur un jeune homme, leur cadet d'âge et d'ancienneté? Et les aboyeurs de l'armée du Rhin, et ces polissons d'officiers en réforme? Quel coup de rage n'oseraient-ils pas risquer? Ils préparaient, à n'en pas douter, quelque attentat prochain! Bonaparte soupçonnait, devinait, redoutait un complot; il se sentait guetté, suivi pas à pas par des assassins... Et dans ce cœur d'acier où, sauf l'ambition et l'orgueil, ne palpitèrent jamais les passions humaines, — l'inconnue, le mystère d'un péril trop certain faisait cependant passer comme un frisson d'angoisse.
Il ignorait encore la superbe histoire forgée par Dossonville; mais un autre rapport, délation de pareille fabiique, retenait sa pensée...
On venait de lui apprendre ce qui s'était passé à Polangis. L'informateur, cafard animé d'un trop beau zèle, avait grossi l'affaire, dénaturé les faits, dramatisé son récit : le dîner chez Oudinot était devenu une « orgie » militaire, crapuleux banquet de conspirateurs avinés. Bonaparte savait maintenant que d'outrageants lazzi avaient égayé une table trop joyeuse : « Ce petit bougre-là, s'était
écrié Delmas, prétend nous écraser de son poids? Il n'est pas assez lourd! Moi, je pourrais le prendre par la botte et le faire passer sous le ventre de son cheval ! » Puis, le colonel Fournier de répondre : « Moi, à vingt pas, d'un coup de pistolet, je me charge de le faire descendre! » Il savait encore... Mais qui donc avait si perfidement renseigné le Consul? Son dévoué et peu scrupuleux Marmont, un des convives du balthazar, ou bien vous, citoyenne Hamelin, la confidente de l'oreiller?... Il savait encore qu'en dégustant son punch, Delmas avait proféré des menaces : « M'envoyer à Cayenne? Lui? Bonaparte? Ah! qu'il prenne garde : il pourrait, lui-même, accompHr, avant peu, un plus long voyage!... » Un plus long voyage? Où ça? Au cimetière?... Misérable!...
D'aussi macabres plaisanteries avaient donc excité les soupçons d'un cerveau toujours en éveil. Il analysait. Propos d'ivresse? Non pas; mais tout autre chose : l'aveu, par trois fois répété, de quelque infâme projet d'assassinat!... Stupéfiant amalgame de grandeurs et de petitesses, étrange déité qu'adora le peuple d'une France étrange. Napoléon unissait en son être formidable la divination créatrice qui est le propre du génie à cette ombrageuse imaginatiye qui en est comme le déshonneur : <(. Plus grand que César môme! » le proclama l'admiration de ses contemporains; « oui; -mais trop semblable à Tibère », murmura aussi leur crainte injurieuse.
Irrité contre ses insulteurs, il avait ordonné
une enquête : malheur aux deux « loustics «, s'ils étaient convaincus de félonie! En tout cas, de pareilles indécences de .langage méritaient un châtiment. Delmas allait être exilé en province et mis en surveillance : loin de Moreau, le « Sauvage » apprendrait à ménager ses paroles! Quant à Fournier... Mais cet homme avait dû obéir, avoir quitté Paris; il roulait en ce moment vers les Abruzzes et Lanciano, sa garnison lointaine. Pour l'instant, ce triste sujet n'était pas à craindre : on sévirait, plus tard!... Tout cela néanmoins devenait fort inquiétant. Et menacé sans trêve par des poignards, des coups de pistolet, des machines infernales, Bonaparte s'énervait.
Soudain, l'aide de camp de service vint lui annoncer une surprenante visite... « Le général Menou et un citoyen La Chevardière demandaient instamment à parler au Premier Consul. Affaire urgente! Un guet-apens à l'Opéra! »
Que se passa-t-il alors entre les deux soldats revenus d'Egypte, le gagneur de batailles et le faiseur de capitulations? Aucun document d'histoire ne l'a raconté; mais les événements qui suivirent l'entrevue permettent de la reconstituer aisément.
Personnage d'importance, Menou fut introduit, le premier, dans le cabinet consulaire. Des paroles aigres-douces, d'ironiques compliments donnèrent — on peut le croire — la bienvenue à cet inhabile et piteux Abdallah, le vaincu des Anglais et leur
prisonnier. Mais le Consul ne l'accabla pas de trop violents reproches : il ne pouvait rudoyer un homme qui accourait lui sauver la vie. Bonaparte d'ailleurs, en sévissant contre cet incapable, se fût condamné soi-même. « Déserteur de l'armée d'Egypte », — ainsi le qualifiait la haine de ses ennemis, — ayant abandonné à leur détresse ses compagnons de combats, et durant vingt mois les ayant laissés sans nouvelles, sans direction, sans secours, sans espoir, il était, plus encore qu'Abdallah Menou, responsable de la défaite, du désastre, de la capitulation! Aussi, le maître se montra-t-il indulgent pour son dévoué séide : « Vous n'en restez pas moins un homme de cœur et d'expérience : le sort des batailles est toujours incertain... » La bourrasque apaisée, Menou expliqua les impérieux motifs qui l'avaient amené aux Tuileries : « Garde à vous, mon général! Demain, pas de revue décadaire, et ce soir, n'allez point à l'Opéra! »
A son tour, La Chevardière fut entendu.
Créature de Barras, il était bien connu du Premier Consul. Bonaparte avait pu voir à l'œuvre ce potentat de la police; il l'appréciait à sa juste valeur, et même si complètement qu'il avait voulu le déporter. Mais, âme sans inutiles rancunes, La Chevardi re protesta de son dévouement, puis révéla, — d'abord ce qu'il croyait savoir, ensuite ce qu'il avait inventé...
— Les noms des misérables?...
Le délateur connaissait deux compagnoas de
La Patience : un capitaine Bernard, dit « le grand Marins », et le chef d'escadrons Donnadicu; il les dénonça. Le nom de Donnadieu faisait vraisemblable l'atroce accusation... Quoi! encore ce personnage, ce drôle que protégeaient Augereau et Masséna! Pourquoi donc Davout s'intéressait-il à un pareil homme? Bien peu de clairvoyance, le myope, pour un chef de police!... Et cœur toujours ouvert au soupçon, le Consul songea dès lors à lui donner un successeur.
Resté seul, Bonaparte dut se consulter. Irait-il à l'Opéra?... L'Opéra, théâtre de malheur où, l'année précédente, des anarchistes avaient voulu l'assassiner! D'audacieux chevaliers du stylet, les Aréna, les Cerucchi, les Demerville, les Topino- Lcbrun :Brutus du jacobinisme et gibier delà place de Grève! Peut-être sa mémoire évoqua-t-elle un instant la vision de leur complot; peut-être revit-il en pensée la représentation des Horaces et l'angoissante soirée du 18 vendémiaire de l'an IX. Un plan bien machiné : pièce nouvelle et spectateurs nombreux; siffleurs répandus dans la salle pour y faire du tapage; pétards éclatant soudain, et soudain le cri : « Au feu, sauvons-nous! » Alors, une fuite affolée du public; alors, les meurtriers se ruant sur le Consul et le poignardant! Belle invention vraiment, mais qui n'avait pu réussir! On les avait trahis; on les avait guillotinés... Oserait-il s'exposer, ce soir, aux coups d'autres égorgeurs? Ne serait-ce pas folie de vouloir risquer
cette nouvelle aventure? Sur sa loge si largement ouverte, un coup de pistolet pouvait aisément être tiré, une balle atteindre en plein cœur Bonaparte!... « Moi, avait dit Fournier, à vingt pas, je me charge de l'abattre... »
N'importe! Il irait à l'Opéra! Coûte que coûte, il braverait, braverait encore les sicaires du sansculottisme! Trop souvent les pamphlets publiés à Londres brocardaient la « couardise du petit Corse ». Un lâche? lui, lui le porte-drapeau d'Arcole!... Ah! on voulait l'assassiner? Eh bien! on allait voir s'il avait peur!
Dans la coiu* des Tuileries, son équipage à livrée vert et or attendait le Premier Consul; il monta en voiture; les cavaliers de son escorte, trente chasseurs de la Garde, mirent sabre au clair, puis partirent au galop. Ils s'arrêtèrent devant l'Opéra, à l'entrée de la rue Neuve-Lepelletier, formèrent le demi-cercle autour d'une porte interdite au public : Bonaparte entra.
UNE « PREMIÈRE )) A l'oPÉRA EN 1802
L'Opéra — en langue administrative : le « Théâtre des Arts » — était situé dans la rue de la Loi, jadis la rue de Richeheu. Construit
en 1793 par la Montansier, ayant servi d'abord à exhiber Franconi et ses cavalcades, puis confisqué par la Nation, il abritait, depuis neuf années, « la plaintive Euterpe et la joyeuse Terpsichore ». Mais la déesse des cavatines et sa sœur, la muse des entrechats, s'y trouvaient aiïreusement logées : le temple où vocalisait la Branchu et où Gardel I®'' exécutait ses pirouettes n'était qu'une bâtisse d'architecture vulgaire, qu'une maçonnerie à l'extérieur balourd.
Onze arcades trapues et massives formaient son péristyle; une terrasse à balcon les surplombait, et trois étages de fenêtres s'élevaient vers le triangle d'un énorme fronton. D'ailleurs, nulle prétention à la beauté monumentale : façade à l'alignement et bas-côté donnant sur des ruelles. Deux voies latérales, les rues de Louvois et Neuve- Lepelletier, enserraient étroitement ce disgracieux amas de pierres, puis commençaient, au delà, les premières déclivités de la Butte des Moulins. C'était alors un sordide enchevêtrement de venelles, d'allées, de culs-de-sac où pullulaient les tapisfrancs, les cabarets coupe-gorge, les piolles à malandrins et les maisons de prostituées. Ayant si piètre tournure, le Théâtre des Arts était, de plus, dangereusement situé. Il étalait sa maussade laideur en face de la Bibliothèque Nationale et, chaque soir, ses quinquets, lampions, girandoles, flammes de Bengale, feux d'apothéose menaçaient d'incendie les livres et les estampes de sa voisine. Maintes fois, grands et petits jour-
naux avaient signalé ce péril : ils avaient admonesté en vain... Dans notre plaisant pays de France où rois, empereurs, républiques, tout lasse et tout passe si vite, les sottises qu'ont pu commettre ceux qui ont lassé ne passent pas toujours avec eux : elles demeurent, elles durent, elles ont la survie, parfois la pérennité.
De style aussi banal que sa façade, la vaste salle de l'Opéra avait l'aspect plus clinquetant et la tournure moins jacobine. Colonnes, cartouches, festons, toute une voyante parure lui avait été prodiguée, et sur les criardes blancheurs de ses boiseries se détachait en relief un motif à la grecque : deux grifîons affrontés qui caressaient une lyre. Les étrangers de passage à Paris admiraient l'ampleur, l'apparat, l'éclairage du spacieux hémicycle; même un Anglais enthousiaste, sir John Carr, en décrivant le lustre aux fumeux quinquets, l'a comparé à un soleil : « Il resplendit! Lorsqu'il verse son feu sur les spectateurs, l'effet en est céleste!... »
Au milieu de pareilles magnificences, la loge réservée au Premier Consul s'ouvrait, rutilante. Deux portières la décoraient, de velours cramoisi avec embrasses, franges et crépines brochées d'or, tandis que des draperies ondulaient, écarlates, autour de son balcon.' Tendue de rouge, étincelante de glaces, elle était située entre deux colonnes, presque en face de la scène, un peu à gauche de l'amphithéâtre. De l'or partout, partout de la pourpre; déjà la loge d'un empereur et d'un
roi!... Bonaparte cependant n'y faisait que d'assez rares apparitions; mais ces soirs-là, César ressemblait beaucoup trop à Tibère...
Les précautions qu'il prenait alors, bizarres et menaçantes, semblaient être des inventions de tyran épeuré. A voir ce magistrat d'une République française requérir, pour se rendre au théâtre, fantassins, cavaliers, gendarmes, agents de police, on eût dit plutôt d'un despote oriental quittant avec une craintive méfiance l'abri de son palais. Chaque fois que Bonaparte devait aller à l'Opéra, la rue Neuve-Lepelletier était interdite à tous les passants. Là, derrière un double barrage de gendarmes d'élite, les poignards, les coups de pistolet, les charrettes à machine infernale, n'étaient pas à redouter : le commissaire Comminges veillait, flanqué de nombreux inspecteurs, et ces cogne-dur avaient l'œil clairvoyant, la main vigoureuse. Jamais, du reste, on ne pouvait savoir à quel moment arriverait le Consul : l'exactitude ne fut jamais une de ses politesses, et souvent on l'avait attendu sans qu'il eût trouvé bon de se déranger. Mais s'il daignait subir le cruel ennui de l'Opéra, sa voiture le déposait toujours devant la porte prohibée. Alors se jouait une étrange comédie, à la mise en scène pittoresque, aux effets terrifiants...
A peine les hauts laquais à tricorne et livrée verte avaient-ils abaissé le marchepied de la calèche qu'aussitôt quinze chasseurs de l'escorte
descendaient de cheval pour protéger leur « petit Tondu ». Encadré par ces vieilles moustaches, précédé et suivi d'aides de camp, Bonaparte entrait dans le théâtre, maussade, silencieux, déjà fatigué de musique. Des grenadiers, présentant les armes, formaient la haie sur son passage, et les curieux accourus, mais refoulés au loin, ne pouvaient qu'entrevoir la forme chétive, maigrelette et courbée d'un homme qui s'avançait à pas rapides. Enveloppé de sabres et de baïonnettes, le Consul suivait, à gauche, le couloir du rez-dechaussée, pour pénétrer dans l'antichambre de la baignoire numéro 1. Cette pièce avait été aménagée comme un décor de mélodrame : on y trouvait un escalier dérobé conduisant à l'étage supérieur, et qui permettait à Bonaparte de gagner sa loge, sans être aperçu. Dès qu'il était monté, la baignoire se transformait en corps de garde : des officiers de gendarmerie s'installaient dans les fauteuils, tandis que dans l'antichambre, autour d'un poêle allumé, les chasseurs, sommeillant ou bien jouant à la drogue, attendaient la fin du spectacle... Au premier étage, la loge consulaire était aussi bien gardée : des factionnaires stationnaient devant la porte et deux cordons de soldats en défendaient les approches. Très vaste, pouvant contenir seize 'places, recevant, d'ailleurs, maints invités de choix, cette loge était, — nous l'avons dit, — située entre deux hautes colonnes... Savamment maçonnées, ces colonne»! Le décorateur en avait, à la base, évidé les cannelures
pour y pratiquer une sorte de judas. C'était là, derrière cet observatoire, que Bonaparte s'asseyait d'habitude, voulant voir, mais sans être vu, s'ennuyant, mais sachant écourter son ennui. Venu tard, il s'en allait tôt, — impatient de rentrer aux Tuileries et d'y retrouver le rehgieux silence de son cabinet, la sainte ivresse de son labeur.
Depuis longtemps la représentation de Sémiramis était commencée; le rideau venait de se relever sur le décor du second acte : dans son palais chaldéen la Maillard, veuve du grand Ninus, exprimait à tue-tête son amour incestueux et ses douloureux remords.
Une salle brillamment composée! Toutes les « élégances de la première classe » s'y étaient donné rendez-vous, et du parterre aux bonnets d'évêque s'étageaient, en chatoyante diaprure, de pimpantes et printanières toilettes. Pour cette soirée de floréal, les merveilleuses avaient inauguré une mode nouvelle. Plus de turbans sur les têtes de ces Valérie, mais des réseaux à mailles pailletées d'or ou d'argent. Leurs robes, à tailles courtes et longues traînes, étaient de purs chefs-d'œuvre de couturières. Sur le satin laiteux de ces tissus, de savants pinceaux avaient « appliqué » soit des fleurs en guirlandes, soit des « rosaces », de « bleu anglais », nuancées d'argent. Une profusion, un dévergondage de bijoux : coUiers, diadèmes, bracelets, pendants d'oreilles, — à la grecque, à
UNE « PREMIÈRE » A L'OPERA EN 1802 18o
ia romaine, à l'étrusque, à l'égyptienne! De plus, ces déesses, presque toutes d'anciennes gotons, étaient maquillées. Plusieurs couches de fard blanc, l'invention de Mme Récamier, empâtaient leurs visages, et prêtaient à ces femmes sensibles le teint blafard d'une Atala déposée au tombeau... Ce beau monde avait pourtant d'assez vilaines façons. Dans les loges, ni silence, ni tenue, pas le moindre égard pour le plaisir des autres : on causait à voix haute, on recevait des visites, on prenait le thé, on s'offrait des collations. Parfois, les grincheux du parterre s'impatientaient et, voulant faire cesser le tapage, tapageaient à leur tour : « Chut! chut! silence! A la porte, là-bas, Caquet bon-bec! » Ailleurs, c'était une reine Gillette qui, craignant un rhume, avait conservé sur son décolletage le cachemire brodé d'or, sa sortie d'Opéra. Des voix l'apostrophaient, gouailleuses : « Le châle! Au vestiaire, le châle! Nous aimons voir le nu!... » Réclamations d'esthètes!... Au surplus, de pareilles joyeusetés égayaient chaque soir les théâtres parisiens, où grivois, moqueurs, et parfois spirituels, les spectateurs étaient plus amusants que le spectacle.
Malgré les pronostics des nouvellistes, aucun semblant de charivari n'avait troublé la représentation de Sémiramis : la cabale paraissait vaincue, sans avoir livré combat. Tacticien avisé, le préfet de police Dubois avait, le matin, pris ses mesures pour la victoire, requis deux cent cinquante billets de faveur, invité ces messieurs
de la raille à trouver admirables la voix, le jeu, la plastique du petit protégé de Mme Hortense Bonaparte, et à clamer leur émerveillement. De féroces commissaires, assistés d'inspecteurs rabatjoie, se tenaient répartis dans la salle, prêts à dauber les cabaleurs, à s'emparer des merles, puis à les cncager au dépôt. Ajustés selon les élégances en usage rue de Jérusalem, la main appuyée sur leurs bâtons blancs, les citoyens tape-ferme attendaient avec impatience un signal de bataille; mais la vue des gourdins avait épouvanté les meneurs : ils gardaient en poche leurs sifflets. Tout allait bien; à peine çà et là quelque protestation discrète, des « chut », des rires moqueurs qu'étouffait bruyamment l'enthousiasme de la police...
Et voici qu'aux fauteuils du parquet, les spectateurs se retournèrent; lorgnettes, lorgnons, binocles à double branche furent braqués sur la loge du Premier Consul; une rumeur courut, du parterre au paradis : « Il est là!... »
Il était là : son blême visage et sou habit vert venaient brusquement d'apparaître. Debout, bien en nie, la main enfoncée dans l'ouverture de sa veste blanche, Bonaparte promenait sur la salle un regard soupçonneux... Où donc se cachait-il, celui qui prétendait l'assassiner?...
Tout à coup, son front se plissa; ses lèvres se contractèrent... Four nier!... Il avait aperçu le colonel...
Oui, c'était Fournier : malgré l'injonction du
Consul, il n'était point parti pour sa garnison. Une chute de cabriolet, légère foulure, du reste, l'avait contraint à garder la chambre, durant quelques jours, à subir dans un morose garni l'âpre souffrance de ses rancœurs. Mais le hussard traitait ses courbatures autrement que n'eût fait un chanoine; il avait dédaigné l'assistance du médecin, et le retard de sa mise en route avait surtout pour raison une révolte de sa mauvaise tête. Admirable sur un champ de bataille, et, sabre en main, pareil à quelque Lasalle, l'irréductible Fournier supportait mal la tyrannie de la discipline : la patience n'était pas sa vertu dominante. Bonaparte l'avait malmené, en public; en public, il voulait, à son tour, morguer Bonaparte... « Ma •foi, oui, petit Corse : afîront pour affront, nasarde pour nasarde! » Et dans ce beau dessein, il était venu à l'Opéra...
Se carrant dans un fauteuil de la première galerie, à quelques toises de la loge consulaire, il brocardait la pièce, ricanait aux plus émouvants passages, protestait avec violence. Les fureurs amoureuses de la vieille reine de Babylone mettaient en joie ce fin connaisseur en amours; il sifflait l'impudique Chaldéenne, et sa voix de basse-taille conspuait, sans pitié, le ténorino. Fort élégant, 'd'ailleurs, dans son « costume paré » : l'habit bleu barbeau à collet de velours, le gilet blanc à transparent rose, la culotte noire, les bas de soie, les escarpins vernis, et raffiné petit-maître, n'ayant pas la mine d'un Scévola féroce...
186 LA MYSTÉRIEUSE AFFAIRE DONNAûlEU
Et Bonaparte le regardait... Quoi! cet homme encore à Paris!... Osant enfreindre un ordre formel!... Pourquoi une telle audace?... La Chevardière n'avait donc rien exagéré!... Un guet-apens, à l'Opéra!... Des assassins réunis dans la salle, et Fournier attendant un signal!... « Moi, à vingt pas, d'un coup de pistolet, je me charge de l'abattre... » Scélérat!...
Le colonel cependant avait retourné la tête, et narquois, accentuant ses bravades, lorgnait avec insolence. Dans la loge consulaire, chacun l'avait remarqué. Des ministres, des conseillers d'Etat, des militaires entouraient Bonaparte, et parmi ces personnages, un de ses familiers, le général commandant la place de Paris, son dévoué Junot... Soudain, et se sentant observé, le hussard se leva; il présenta le dos aux yeux inquiets du Consul, puis retroussant les basques de son habit, courbant l'échiné, — lentement, trop lentement, se rassit dans son fauteuil... Pour seul attentat, un dispetto à l'italienne!...
« Misérable!... » Une colère indignée fit verdir la pâle figure de Bonaparte :
— Junot!... Vous allez, sur-le-champ, arrêter cet homme; puis vous me l'expédierez au ministère de la Police : j'y enverrai, tout à l'heure, mes instructions à Desmarest.
Quelques minutes plus tard, le chef d'escadrons Labordc, premier aide de camp de Junot, s'approchait de Fournier, et lui parlait à voix basse : le colonel sortit.
UNE « PREMIERE » A L'OPÉRA EN 18Û:i 187
Dans le couloir, Junot l'attendait : deux capitaines de gendai'mes, un commissaire de police et des inspecteurs lui prêtaient main-forte. Ancien officier de hussards, le général connaissait Fournier; mais il n'aimait guère un homme qui déplaisait à son maître : tous deux se tutoyaient.
— Tu m'as fait appeler, Junot, pour affaire de service, je suppose?
— Non... Par ordre du Premier Consul, je vous arrête.
— M'arrêter!.., Pourquoi?
— Je vous arrête.
Alors, de sa voix impertinente, le révolté jetant la blague et la provocation :
— Mes compliments, mon cher!... Encore, toujours de l'avancement! Te voilà promu général en chef des mouchai'dsl
Mais déjà commissaire et gendarmes avaient empoigné le ricaneur. On le poussa dans un fiacre; trois inspecteurs y montèrent après lui, et la voiture prit le chemin de la rue des Saints-Pères.
VJ l'aimable p.-m. desmarest
Le ministère de la Police générale, ou du moins la maison qui contenait ses bureaux, était situé
dans la rue des Saints-Pères, à main droite en allant vers la Seine, presque en face de la rue de Lille. Le ministre n'y habitait pas. Laissant aux citoyens à cartons verts la bruyante et trop étroite bâtisse, Fouché avait sa résidence dans l'hôtel de Juigné, construit sur le quai Malaquais. C'était là, dans le silence et les senteurs de vastes jardins, que l'homme à la figure blafarde menait sa vie d'ostentatrice simplicité; là que, mari modèle, il partageait le lit conjugal de Bobonne Coiquaud, sa laide et féconde épouse; là qu'il jouait au loto avec ses enfants, ou regardait, sans toucher les cartes, bostonner chaque soir quelques rares, mais dévoués amis...
Une allée qui traversait son parc reliait ses bureaux à l'hôtel qu'occupait le ministre; les employés la parcouraient sans cesse, et l'on y voyait un constant va-et-vient de puissants personnages, chefs, sous-chefs, secrétaires du cabinet. Beaucoup de ces redoutables messieurs étaient d'anciens prêtres ou des ci-devant nobles : le bon Père défroqué Maillochau, l'exquis vicomte de Villiers du Terrage, l'amène chevalier Patrice de la Fuye, et autres malins exerçant leur métier dans la double maison de malice.
Mais le plus important de tous ces fonctionnaires était assurément le citoyen Desmarest, chef du « Bureau particulier » et qui dirigeait la division dite des « Affaires secrètes ».
Inférieur à Fouché dont il n'avait en politique
L'AIMABLE I\-M. DESMARESÏ 189
l'audace ni la maîtrise, mais l'égalant dans la science des roueries policières, Pierre-Marie Desmarest était l'adroit imitateur d'un inimitable modèle. Homme de rien, produit de ses œuvres, fils d'un petit marchand de Compiègne, il avait autrefois porté la soutane; prêtre au diocèse de Soissons, curé constitutionnel de Longueil-Sainte- Marie. De nos jours, les écrivains de l'ultramontanisme se montrent impitoyables pour les prêtres assermentés, ces « curés patriotes » qui préférèrent l'amour de leur patrie au culte de Rome et de sa papauté. Pourtant, beaucoup de « jureurs », chrétiens convaincus, voire fervents jansénistes, furent de nobles consciences, et le plus célèbre d'entre eux, l'évêque Grégoire, est demeuré, malgré les calomnies, une grande figure de grand honnête homme. Mais l'abbé Pierre-Marie Desmarest ne lui ressemblait pas. Sceptique, philosopheur, voltairien, il dut être un assez mauvais prêtre. Il avait donc abandonné son dangereux presbytère, prestement jeté la soutane aux orties, et chercheur d'aventures, — riz-pain-sel, commis d'hôpital, journaliste, — couru longtemps après la fortune. A la fin, cette insaisissable s'était laissé atteindre...
Certain jour, dans une maison de la rue Taranne, chez un munitionnaire, Desmarest avait rencontré une des plus illustres vertus jacobines : Joseph Fouché qui déjà tripotait, s'enrichissait déjà. Ils s'étaient appréciés : même connaissance des cœurs, semblable mépris des hommes; on était devenu bons amis. Un an plus tard, ministre de la Police,
rOralorien avait installa près de lui lo curé, son compère. Un choix, du reste, parfait! Savant de sacristie, Desmarest possédait l'orthographe, la grammaire, du latin, des belles-lettres et rédigeait un rapport avec élégance; de plus, marié, chef de famille, il affectait d'avoir les mœurs et la tenue conjugale d'un Philémon adorant sa Baucis. Aussi, un avancement rapide pour ce génie, ce parangon de moralité. Aller ego de son ministre chef du « Bureau particulier », l'ancien prêtre instruisait en 1802 les Afîaires secrètes et, sous l'œil bienveillant d'un tel maître, dirigeait la Haute Police de la République.
Il la dirigeait à merveille. Ame compliquée, sinon perverse, Desmarest fut un type accompli de grand policier : ni violent, ni brutal, affable même et parfois compatissant, toujours bénin, toujours câlin, — mais cauteleux, perfide, dupeur, sachant faire alterner l'espoir et la désespérance dans le cœur des malheureux qu'il avait sous la main, et, par le maniement de cette redoutable torture, ouvrant les lèvres trop serrées, soutirant ou arrachant les aveux. Et puis, un madré psychologue; ayant acquis dans le confessionnal l'attristante notion de la bête humaine, de sa sottise comme de ses turpitudes! Fouilleur des vies privées, il connaissait leurs mystères, et tenait à sa merci les plus importants personnages...
Un pareil fureteur excellait à éventer les complots. Pour complaire à Bonaparte, le préposé aux