INQUIÉTUDES
l'audacieux coup d'Etat. A Polangis, chez Oudinot, un général et un colonel avaient juré de vivre ou de mourir pour la République, et debout, le sabre étendu, tous les convives avaient répété ce serment. Ainsi, deux boutades avinées étaient devenues d'épiques et sublimes discours; la banale bombance se transformait en un tragique festin, et la bouteille de Clos-Vougeot s'appelait la coupe de la Liberté!... Légende, ô mensonge, de quelles étranges fariboles es-tu souvent construite!
Pressentant un gros péril, Donnadieu avait pris l'alarme. Qu'était-ce là? — cet autre complot dont parlait tout Paris?... Fâcheuse coïncidence!... Vraiment, le préfet maritime de Rochefort aurait dû presser davantage l'armement de sa frégate! Angoissé, le Brutus repenti avait hâte de humer les brises de l'Océan...
Enfin, l'ordre d'embarquement lui arriva.
Ce fut, selon toute apparence, le lundi matin 13 floréal que l'amant annonça son départ à la femme qu'il abandonnait. Aussitôt une scène d'adieux, prévue et redoutée : stupeur, reproches, invectives, dut éclater, furieuse.
Fille du peuple, demoiselle au bagout épicé, Julie, on peut le croire, dégoisa les mieux senties de ses injures, force compliments de choix, appris au long des ruisseaux parisiens: « Ainsi, lâchement séduite; délaissée lâchement? Une malpropreté de maroufle!... Qu'allait-elle devenir avec son enfant? Ses parents voudraient-ils la reprendre? Sa mère avait déclaré qu'elle fermerait sa porte à la coureuse, et son pauvre homme de père venait d'être frappé d'un coup de sang!... Malheureuse, malheureuse: avoir pu aimer un Donnadieu! » Le tout agrémenté d'expressions populacières, de mots orduriers, d'insultes crachées en plein visage : l'idylle à la Florian se terminait par des coups de gueule à la Vadé... Non, tout ne finit pas par des chansons!,..
Mais soudain, l'éplorée se calma pour minauder, caressante : « Oh! le clair et gai soleil de prin-
temps! Par cette belle journée de floréal, une dernière folie amoureuse serait pour la pauvrette un tel bonheur!... Oui, oui, parcourir encore une fois, revoir, au bras de son amant, de son ingrat et cruel amant, les lieux où — perfide! — il avait, juré un éternel amour, quelle volupté suprême et quels inoubliables adieux!... » Les pleurs s'étaient séchés; le sourire avait remplacé les sanglots : l'ingrat et cruel amant n'osa point repousser ce gentil caprice de grisette... « Va donc pour la corvée sentimentale, dernière lubie d'ailleurs que lui imposerait la petite! »
Et ils s'acheminèrent vers le jardin des Tuileries.
En dépit de la Révolution, les Tuileries de l'an X étaient demeurées l'élégant rendez-vous, « le pays du beau monde et des galanteries ». Plusieurs gravures de cette époque, d'amusants tableautins de Boilly ou de Carie Vernet ont reproduit l'aspect de cette promenade, l'Eden du Parisien on 1802. Très fréquenté, plein de vie, de joies, de turbulences, il ne ressemblait pas à ce préau vermoulu, morose et solitaire que nous négligeons aujourd'hui.
En face du pont, jadis Royal, naguère de VEgalité, à présent ^es Thuîléries, s'ouvrait une large avenue sablée. Interdite aux voitures, elle longeait, encadrée d'arbustes et d'orangers en caisse, la façade récemment restaurée du Château. A gauche, des tapis verts, des jardinets diaprés, des bassins à jets d'eau, des statues et des cratères
de marbre, d'épais massifs de marronniers; à droite, le Palais du Gouvernement, ses hautains pavillons, ses galeries à pilastres, son double corps de bâtiments Renaissance, la lourde majesté de son dôme trop épanoui... Devant la rue Dauphin (un nom de cétacé remplaçait un titre de prince), l'allée changeait de direction et, descendant par quelques degrés, tournait à gauche. Là, près de l'ancien Manège, se dressait, avec son double fronton et sa colonnade dorique, un restaurant célèbre; temple grec, Parthénon de bois peint, où Véry logeait le « dieu Comus » : la bombance et l'indigestion...
A la saison fleurie, sous les caresses d'un soleil de printemps, cette allée qu'avait choisie la mode, bruissait, peuplée de chatoyants costumes. On y voyait, paradant, lorgnant, caquetant, la merveilleuse à robe traînante, vêtue d'un vaporeux linon, nippée et coiffée « à l'enfant », parée d'une rose moussue piquée sur sa capote de dentelle, et montrant, peu bégueule, tout un invitant décolletage. Le petit-maître, fagoté en chenille, exhibait son pantalon gris perle, ses escarpins vernis, son habit vert à collet noir, l'irréprochable blancheur de sa cravate, et mieux calamistré qu'un bichon, balançait sa minuscule badine. Des bambins, plaisamment attifés : fillettes à tunique athénienne, garçonnets affublés en mamelouks, trottinaient, précédant leur mère, tandis qu'un greluchon sentimental lui ghssait à l'oreille la déclaration enjôleuse. C'était aussi l'incessant va-et-vient des citoyennes phrynés.
Vénus du racolage, ou la tapageuse flânerie d'ofTiciers de la Garde, à la recherche de victimes. Ailleurs, de plus gracieux spectacles. Autour d'un marbre antique et de sa nudité olympienne, quelques blanches jeunes filles, aux seins moulés par le fourreau grec, dansaient en chantant une boulangère de circonstance :
La paix, ce bien si désiré, Règne enfin sur la France; La paix, la douce paix!
Çà et là, des marchands de coco faisaient tintinnabuler leur sonnette; pour six liards on vendait la talmouse, le gâteau de Nanterre, même le plaisir. Une rumeur de folâtres jaseries, d'appels, de rires d'enfants, montait dans l'air poudreux; partout, c'était l'exubérante gaieté d'un peuple croyant connaître enfin la douceur de vivre...
Et dominant ces parterres, ces gazons, ces massifs, toute cette multitude en liesse, s'élevait le Château des Bourbons, palais du gouvernement consulaire. Un jeune César, premier magistrat d'une République trop vieille, l'emplissait de son faste royal, — plus roi vraiment que ne se fût montré le Roi même. Naguère, un arbre de la Liberté profilait encore près du Carrousel sa débile silhouette : on l'avait abattu. Mais sur les murailles du Château, s'étalait toujours la dérisoire devise : Liberté, Egalité, Fraternité... Il vous avait donc conservés, mots sonores, décevantes formules qui firent jadis délirer nos pères! Précaution superflue! Sans cesse
éprise de tant et tant d'idoles, la France déjà ne voulait plus connaître ses déités de la Révolution; un nouveau dieu venait d'apparaître, — et elle adorait, comme elle adore toute chose nouvelle : République, Empire, Royauté, l'épée de gloire ou la carmagnole d'infamie, le général gagneur de batailles ou le tribun flagorneur des passions populaires.
...Au bras de son amant, Julie marchait inquiète, nerveuse, agitée, regardant autour d'elle. Mais soudain ils virent venir à eux un cher visage de connaissance, l'aimable et empressé La Chevardière : « L'heureux hasard, mes bons amis! » et s'accrochant au couple amoureux, il accompagna les jeunes gens...
Donnadieu était tombé dans le panneau : le jacobin aux nombreux avatars allait, chaque aprèsmidi, vaguer dans ces parages. Friand d'observations, l'ancien diplomate, l'ex-policier à haute philosophie cherchait à étudier partout les choses et les hommes. Julie connaissait ce goût subtil de psychologue; elle était donc certaine de le rencontrer aux Tuileries : l'ingénue ne disait pas toujours le secret de ses pensées...
Ils descendirent ensemble dans l'allée qui longeait la Terrasse des Feuillants. Sous la marquise du traiteur Véry, les « gastronomes » déjeunaient encore, savourant le punch à la glace. Une estampe les a représentés, goulus, joufflus, pansus, tout entiers à leurs crevailles, songeant fort peu aux Droits menacés de l'Homme et du Citoyen.
« PETITR JULIK » 141
D'ailleurs, le Français de l'an X préférait un bon repas, suivi d'un beau spectacle, au plus dantonien des discours. A chaque époque ses goûts; à chaque temps son ivresse!...
Tout à coup, Donnadicu aperçut un de ses camarades, le commandant Berruyer, qui s'éloignait dans la direction des massifs. Désirant lui parler en secret, — peut-être avec l'intention d'emprunter de l'argent, — il courut le rejoindre : l'imprudent Gabriel laissait seule à seul sa maitresse et La Chevardiére...
Julie avait-elle deviné le double rôle que jouait ce personnage? Oui, sans aucun doute possible... Alors, elle fut menteuse, elle fut atroce, elle fut infâme :
— Après-demain, mercredi, pendant la revue, un des officiers de son escorte doit assassiner le Premier Consul, et celui-là, c'est Donnadieu.
— Le fait est-il certain?
— Je l'affirme. Ce matin, un des conjurés a pris peur et s'est donné la mort... Faut-il que j'avertisse la police?
— Inutile!... j'aviserai.
Elle avait tout inventé; mais sa vengeance était satisfaite... Quelques minutes plus tard, Donnadieu revenait. Ils continuèrent leur promenade, et bientôt, prétextant une affaire urgente, La Chevardiére quitta ses compagnons.
Il prit aussitôt sa course vers la rue des Petits-
Carreaux, s'arrêta devant une maison située près d'un bureau de loterie, pénétra dans cette vieille bâtisse et monta au premier étage. Là demeurait un homme très populaire chez les royalistes, martyr de Barras et du Directoire, envoyé à la guillotine sèche de la Guyane, échappé par miracle de Sinnamarie : le noble, intègre, vertueux Dossonville, un héros...
Or, le héros n'était qu'un mouchard. Dossonville, le royahste, le déporté de Fructidor, l'ami et le compagnon de Pichegru, le correspondant des Bourbons, servait aujourd'hui la police de Davout, — la plus inventive de toutes les polices consulaires et la plus redoutée.