‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 3 sur 41 · DONNADIEU... DONNE-AU-DIABLE · texte numérisé non relu

DONNADIEU... DONNE-AU-DIABLE

La rue du Sentier, si passante aujourd'hui et si affairée, n'était, en 1802, qu'une solitaire et dormante ruelle. Prolongeant vers les \àeux ormeaux des boulevards l'étroit couloir du Gros- Chenêt, elle étendait en un silence tout provincial la fétide cavée de son unique ruisseau, les moisissures de ses pavés pointus, ses boute-roues de granit et deux ondulations de rares, inégales, taciturnes maisons. Çà et là, quelques hôtels entrecoupaient l'alignement de ces bâtisses, mais déserts pour la plupart;, propriétés de ci-devant qu'avait confisquées la Nation. Etranglée et cahotante, cette venelle n'était guère fréquentée par le cabriolet : dans l'agitation du quartier Montmartre, elle ressemblait à quelque coin morose

de bourgade départementale. Pourtant, elle avait eu autrefois ses jours de vogue et d'élégance. Des carrosses précédés de coureurs l'avaient remplie de leurs sonorités; des hallebardes de suisses, des livrées de laquais s'étaient montrées sous ses portes cochères, et de gros personnages, robins, traitants, financiers, un président Hénault, un Lenormand d'Etiolles, avaient logé sous les lambris de ses palais la majesté de leurs perruques. Mais, en 1802, ces heureux temps étaient lointains. Le « nouveau riche », banquier ou munitionnaire, préférait les parcs romantiques de la Chaussée d'Antin aux jardinets poudreux de la division du Mail, et la merveilleuse du grand monde refusait de vivre dans un quartier que dédaignait la mode.

Vers le milieu de cette morne ruelle, à gauche en venant des boulevards, on pouvait remarquer un bâtiment de noble tournure. Le style de sa façade, ses cannelures, ses feuillages, ses coquilles, tout un décor de prétentieuses rocailles, portaient leur date et disaient l'époque du cardinal Fleury. Il existe encore, cet hôtel, contemporain du « saint et doux pasteur des brebis de Fréjus », mais dégradé de lamentable façon, découronné de sa toiture, gratté, plâtré, déshonoré, devenu un entrepôt où s'agite le commis, où martèle l'emballeur. En l'an X, toutefois, il n'avait pas aussi complètement perdu sa pompeuse élégance; une cour d'honneur le précédait, une porte monumentale en défendait l'entrée. Solennelle comme un mon-

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