‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 38 sur 41 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

rigueurs du sort. On l'interna dans l'île d'Oléron, loin du café Voltaire, des guéridons et des rogommes d'une tabagie trop aimée. C'était, au demeurant, un brave homme, plus naïf que mauvais, un poursuivant de la chimère qu'il voulait atteindre au fond de la bouteille. Ivrogne, le pauvre hère, mais d'une ivresse consolatrice! Soumis à ses surveillants, bien noté, ayant pris, un jour, le fusil pourrepousserl'AnglaiSjMariussecomportacomme un détenu modèle. Aussi, le duc de Rovigo, ministre de la Police, s'efforça-t-il de le faire élargir. Il proposa la grâce d'un homme que trouaient cinq blessures; Napoléon fut inexorable : un Donnadieu lui suffisait. Perdant alors tout espoir, rongé par la phtisie, courbant sous les humiliations sa taille de minable colosse, le soldat de Novi se dégrada lamentablement. Il fréquenta les cabarets, devint la proie des ruffians et des filles, abrégeant à plaisir une vie qu'avait abandonnée l'honneur...

Au retour des Bourbons, usé, caduc, tête chenue, Bernard demanda à reprendre l'épée. Son ambition était modeste : capitaine depuis plus de vingt ans, il se résignait à rester capitaine. Par ces jours d'éhontées quémanderies, alors que chaque émigré prétendait devenir au moins colonel, l'humble requête parut acceptable. Marins allait donc endosser l'uniforme blanc, quand le ministre du Roi éprouva un scrupule... Impossible! Ce vieux avait trop mauvaise tournure!... Et le vieux ne fut pas nommé. Comment, dès lors, vécut l'ami, le camarade, le complice du lieutenant général, cordon

rouge, vicomte Donnadieu? on le devine : des jours sans pain, des nuits enfiévrées. Enfin, la mort compatissante le délivra de son atroce misère, et Bernard put savoir si la tombe ouvre un paradis où les dieux accueillent et festoient les poètes... Demeure en ton obscurité, pauvre Grand Marins, toi qu'une méchante fée a poursuivi de ses maléfices; soldat resté sans récompense, écrivain ignoré du libraire, homme cependant des plus fières audaces, sauveur d'une arrière-garde en déroute, inventeur d'un vers de quatorze pieds!

Et le Corse Péretti, que devint-il?... Selon toute apparence, le féroce ennemi de Buonaparte entra dans sa police. Le salaire du mouchard, la gratte, les petits profits, permirent sans doute à cet ingénieux Antonio de solder sa logeuse; peut-être même, locataire important, le Brutus juché sous les ardoises voulut descendre au premier étage de son hospitalier pouillis... Fortune tant convoitée, insaisissable Fortune, il t'avait donc enfin conquise!

Telle fut la destinée des principaux personnages qui jouèrent un rôle dans la « Mystérieuse Affaire Donnadieu » (1).

(1) Voir la note 5.

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