PATIENCE
Leur mystérieux complot attira très vite un chercheur d'émotions : tête folle et âme rancunière, l'ami de Marins Bernard s'associa aux projets des conspirateurs.
Ils devaient être nombreux, bien que les dossiers de la police ne contiennent qu'assez peu de noms... D'abord des officiers, mis en réforme pour la plupart, français, italiens, allemands francisés : le chef d'escadrons Joseph Haupt, de Mayence (Mont-Tonnerre); les chefs de bataillon Raybaud et Martin, Buffa et Belgrano dit Belgran, deux Piémontais; les capitaines Arnoux dit Arnousse, Sornant et Lapeyre; le chirurgien-major Béraud; Esclapon, ex-commissaire de la Marine; Chadepaux, adjoint à l'état-major, enfin, le plus dangereux de tous, un Corse, le capitaine Antonio Péretti, de la 31* légère...
Des « civils », bourgeois ou artisans, figurent aussi dans cette affaire : le menuisier Grégoire, demeurant rue de la Liberté, 88; Guise, un cordonnier, logeant en face de l'Abbaye; le bijoutier Duval, rue Contrescarpe; Bouvinet, vendeur de merceries sur le pont Notre-Dame; le tapissier
Morand, place Saint-Sulpice; Aurose, ancien gardefrançaise, fabricant de chaussures, rue de Verneuil, et même, embauché par eux, un doux poète, le citoyen Fromentel. Une dame Métrasse, « botaniste », rue de Bucy, fut aussi compromise dans cette équipée. Fort petites gens, ces patrons et ces ouvriers faisaient presque tous partie d'une société secrète, constituée au quartier Latin, l' Union morale et invisible.
Marius, Anselme Truck et un commandant d'infanterie, François Coin-Clément, surnommé le beau Coin, — dans les tabagies, tripots et autres lieux, — dit encore le Tondu, servaient de recruteurs à la bande...
Homme d'audace, et très apte à diriger de hardis coups de main, ce Tondu n'était pas un bien estimable compagnon. Soldat d'Arcole et de Rivoli, de Marengo et de Tavernella, son avancement avait été rapide; à vingt-sept ans, il portait déjà la grosse épaulette; mais on l'avait mis en réforme pour fautes commises contre l'honneur. Ses camarades l'accusaient de friponneries, et prudemment les mères de famille le consignaient à leurs portes. Parisien à cheveux bruns, œil noir, « nez bien fait », nous dit son signalement, — ce bellâtre î^ouvent abusait de sa beauté plastique pour mettre à mal de trop jeunes citoyennes. Et puis, chez ce Faublas, autant de fortune que de moralité! Clément logeait, au long de la Grève, rue de la Mortellerie, dans un sordide hôtel meublé, et ne mangeait pas toujours au gré de son