‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 8 sur 41 · DONNADIEU... DONNE-AU-DI ABLE · texte numérisé non relu

DONNADIEU... DONNE-AU-DI ABLE

gaient pas cet enfonceur de kaiserlicks. Pour eux, c'était le risque-tout, l'afîronteur de la mort, la chair à canon qu'on peut sacrifier sans scrupule. A vingt-quatre ans, onze blessures lui labouraient le corps; deux balles s'étaient logées dans son ventre d'où les carabins de l'armée n'avaient pu les extraire. Ces souvenirs de l'Autrichien le faisaient cruellement souffrir, occasionnant parfois d'étranges accès de frénésie... Et pourtant, héros de neuf campagnes, entaillé par le sabre, troué par les baïonnettes, Donnadieu-Donne-au-diable n'était encore que capitaine.

Il arrivait de Lodi, en Cisalpine, où casernait la 12« de dragons. Son colonel, le chef de brigade Pages, l'avait chargé d'une ennuyeuse mission, achat d'équipements militaires, corvée de bottes, de selles, de schabraques, mais que Donnadieu avait acceptée joyeusement. Paris, avec ses tripots, ses restaurants, ses bastringues, ses promeneuses de Tivoli, ses grisettes des Folies-Beaujon, attirait le peu continent jeune homme. Bien qu'éreinté par tant de batailles, il était resté beau coureur et Valmont d'estaminet, mais surtout gourmand de nicettes et débaucheur de tendrons. A Lodi, toutefois, la Paméla devait être un oiseau , assez . rare, car parmi tant de ' mantilles noires, de jupons rouges, de claquetantes galoches, Donnadieu n'avait pu trouver « la ■douce amie » selon ses goûts. Le dragon se proposait de la dénicher à Paris : il déniaiserait cette innocence, puis la ramènerait en vainqueur

dans rennuyeuse garnison. Admirable dessein!...

Mais d'autres projets — moins badins, ceuxlà — lui trottaient encore dans la tête.

Depuis longtemps, une obsession travaillait sa maladive cervelle : devenir chef d'escadrons ou se venger de Bonaparte. Et de fait, la malchance, résultat de son inconduite, semblait s'acharner sur un officier beaucoup trop connu. Mal noté dans les bureaux de la police militaire, suspect aux familiers de la Malmaison, desservi par eux, il ne pouvait obtenir aucun avancement. Son nom, inscrit souvent sur les tableaux de proposition, avait toujours été raturé par le Consul. Criante iniquité, d'ailleurs; excès de justice, c'est-à-dire injustice suprême : le sang versé par cet homme avait lavé bien des souillures... Aussi, de fielleuses rancunes fermentaient au cœur du passionné Donnadieu. Et ruminant les plus folles pensées, il était venu à Paris.

Tel était l'inquiétant personnage qu'hébergeait, depuis brumaire an X,le graveur Sergent-Marceau. Il l'avait accueilli avec plaisir. Le fils d'un héros jacobin, — quelle joie pour son foyer!... Hélas! ingénu Sergent, ce grand garçon, héritier de la morale paternelle, était un dangereux locataire : le malheur venait d'entrer dans ta maison.

A LA POURSUITE d'uNE ÉPAULETTE

A peine installé dans la pension bourgeoise, le voyageur s'était mis en fortes dépenses. Il avait apporté de l'argent, et, pensait-il, les vendeurs d'équipements militaires lui verseraient quelques pots-de-vin. Tel était, du reste, l'usage en ces temps de voleries effrontées ou de grattes clandestines; les fournisseurs s'y conformaient : oh! tout a bien changé, de nos jours!... Et d'abord, on avait pu voir un homme très affairé. Chaque matin, son tilbury emportait Donnadieu par la ville; chaque soir, des loueurs de cabriolet venaient montrer dans la maison Sergent leurs chapeaux à cornes, leurs cravaches, leurs bottes hongroises : ...un dragon cousu d'or! A vrai dire, ce nabab négligeait fréquemment de payer ses voitures; mais il avait le maintien assuré, le verbe arrogant, l'insolence imposante et, fascinés, les maquignons lui faisaient crédit.

Tant de bogheis,- de phaétons, de milords n'étaient pas inutiles à un agité qui, du matin au soir, parcourait Paris. L'habillement de sa demibrigade, mais surtout le soin de ses propres affaires exigeaient de nombreuses démarches et

lui causaient d'énervants tracas. Souvent, trop souvent, il allait assiéger, rue de Varenne, les bureaux du ministre de la Guerre, l'intraitable Berthier. Mais, fol espoir de forcer la place! Les citoyens à cartons verts ne se laissaient pas surprendre, et d'ordinaire on éconduisait cet importun. Parfois, cependant, quelque gros personnage, un Durosnel, chef du « bureau des troupes à cheval », un Donzelot, « délégué aux audiences », ou même l'important Tabarié, directeur du personnel, daignait recevoir l'acharné quémandeur. C'était alors, chez ces potentats, des mines ennuyées, des moues dédaigneuses. « A quoi bon insister, capitaine? Ici, nous ne pouvons rien, absolument rien pour vous. Trouvez un protecteur auprès du Premier Consul.» Et Donnadieu s'indignait, parlait de ses prouesses, de ses blessures, de ses droits méconnus, puis, mâchonnant sa rage, se faisait conduire chez un des généraux qui le connaissaient...

Ils le connaissaient tous, et tous en avaient conservé un souvenir flatteur : mauvaise tête, mais bon sabre, — or la moralité du sabre leur suffisait.

Le chercheur de grosse épaulette avait mis son espérance en quatre protecteurs : Augercau et Masséna, Oudinot et Davout : il leur prodiguait donc ses visites.

A Rueil, dans le château qu'il habitait, parmi les statues, les tableaux, les meubles rares, — produits de ses victoires, de ses rapines aussi, — Masséna était en ce moment malade, étendu

sur une chaise longue et emmitouflé dans les flanelles : la goutte, l'abominable goutte! Mais il la qualifiait d'écorchure à la jambe, car le « lion de Zurich » ne se souciait point de paraître un « lion devenu vieux », Il comptait reprendre la série de ses glorieuses et lucratives batailles, être encore le « Scipion de la République », — moins pudibond, toutefois, que l'Africain, — et chevaucher de villes en villes conquises, suivi d'amazones, maîtresses caracolantes...

Appréciant la bravoure de Donnadieu, Masséna voulut bien recevoir cet humble compagnon d'armes; il lui promit monts et merveilles : apostilles, recommandations, lettres à Berthier, tout enfin, sauf une démarche personnelle auprès du Consul. Oh! pour cela, jamais! Depuis le siège de Gênes, il vivait en trop mauvais termes avec ce « cadet-là! » Et la verve gouailleuse du Niçard s'était épanchée en rageuses doléances... Le siège de Gênes! Comme il en parlait avec amertume! En quels termes indignés sa blague soldatesque rappelait ces « ratas » d'amidon, de chiens crevés, de chevaux morveux, de cuir de bottes qu'il avait fallu fricasser! Le souvenir des inutiles tortures hantait sa mémoire. A quoi bon le martyre d'une armée entière? Pourquoi tant de vaillants Français condamnés à la faim, au typhus, à la mort, puisqu'o/i s'était promis de ne pas les débloquer? On, c'était Bonaparte, l'égoïste vainqueur de Marengo, le « petit grand homme » envieux dos camarades, jalousant toute gloire.

Pour perdre d'honneur « l'enfant chéri de la Victoire », il l'avait contraint à capituler! L'absurde et atroce calomnie trouvait alors créance chez beaucoup d'officiers mécontents, et Masséna se gardait bien de la démentir...

Donnadieu fit plusieurs voyages à la maison de Rueil : il y trouva un homme aigri, acerbe en ses propos, se gaussant du régime consulaire, irrité contre Bonaparte. Avait-il des idées de révolte? Préparait-il quelque machination? L'avisé Masséna ne souffla mot de ses intimes pensées. Au surplus, protecteur indifférent! Et le solliciteur s'était rabattu sur Augereau...

A Paris, Augereau vivait de tout autre manière; il se moquait de « dame podagre », mangeait bien, buvait sec. Dans son fastueux logis de la rue de Grenelle, en face de la fontaine de Bouchardon, il offrait de fréquents balthazars, déjeuners dînatoires, crevailles à douze couverts. Donnadieu ne fut pas convié à de pareils festins (non : trop petit officier, vraiment!), mais il en put apprécier les fumets, car on l'invita souvent à « prendre le café ». Ce magnifique Augereau lui accorda plusieurs audiences. Lui non plus ne ménagea pas les paroles : il écrirait, apostillerait, recommanderait, — oh! de grand cœur, — mais il n'irait pas implorer Bonaparte!...

Donnadieu put remarquer, en cet autre gagneur de victoires, une âpre souffrance d'amour-propre, des appétits non satisfaits de pouvoir et d'argent-.

En outre, une incommensurable sufTisance! Tout, chez lui, jusqu'aux vignettes de son papier à lettres, disait le mauvais goût de ses vantardises. Il s'était fait dessiner debout, au milieu d'un camp, flanqué de hussards, dragons et grenadiers, de fiLsils en faisceaux, de boulets en pyramides, et coiffé d'un chapeau à panaches, dominant une armée rangée en bataille. Trivial, souvent grossier en ses propos, resté sous les chamarrures le babouin farceur, le voyou de la rue Mouffetard, il dut parler avec irrévérence de Bonaparte : « l'homme », « notre homme », « le grand homme des mamelouks », et railler un trembleur qui voyait partout des poignards, du poison, des machines infernales. « Général Fructidor », Augcreau enviait le « général Brumaire » et la douleur de sa jalousie s'exprimait parfois en des termes plaisamment naïfs : « Ah! si le chariot du 3 Nivôse n'avait pas manqué son affaire, je serais le premier dans la République!... » Conspirait-il? Son appartement de la rue de Grenelle recélait-il quelque intrigue politique? Donnadieu aurait voulu deviner un complot. . En tout cas, rien à espérer d'un égoïste si vaniteux! Mais Oudinot, sans doute, daignerait agir davantage...

Il avait agi moins encore : une lettre banale au ministre Berthier, et pas autre chose!... Le postulant commençait à perdre patience. Fanfaronne et brutale, sa nature, domptée à grand'peine, retrouvait ses violences : il déblatérait contre le Consul, proférait des injures ou grommelait des me-

naces. Oudinot écouta ce furieux, sans lui donner la réplique, méfiant et fort ennuyé. Après trois visites, le prudent Lorrain crut devoir consigner à sa porte un discoureur qu'il jugeait dangereux.

Seul, moins circonspect, Davout avait parlé d'espérance à ce désespéré.

Compagnon de Bonaparte à la tuerie des Pyramides, et beau-frère de Paulette Leclerc, sœur du Premier Consul, Davout était un favori d'importance dans la camarilla de la Malmaison. Il affectait cependant des airs de rigorisme, voire de rudesse; mais ses mines renfrognées, son abord bourru, son ton sec, donnaient plus de piquant à ses savantes courtisaneries. Son passage à l'armée d'Egypte l'avait rendu mameloulc, adorateur de la Force, dévot au maître de l'Heure, et le fanatisme de sa religion trouvait des mots dignes d'un jannissaire. On en citait plusieurs qu'on eût crus fabriqués par Roustan. Exécrant Moreau, de toute la haine qu'éprouvait Bonaparte, il avait, disait-on, déclaré : « Moi, si le Consul m'ordonnait d'assassiner cet homme, j'obéirais à la consigne : j'assassinerais... M Une telle ostentation d'obéissance passive, un si complet sacrifice de soi-même n'était pas pour déplaire à Napoléon, ce hautain contempteur de la dignité humaine. A peine âgé do trente-deux ans, Davout était déjà général de division, et commandait les grenadiers à pied de la Garde. Aucun fait d'armes marquant ne pouvait expliquer cette rapide fortune; mais son

culte de la discipline avait beaucoup plu, sans doute... Et sans doute, aussi, Bonaparte avait deviné le grand homme de guerre, — le plus grand de ceux que forma son école, — le tenace et superbe soldat dont la mitraille devait, sur les pentes d'Auerstaedt, ouvrir, en l'insolent orgueil de la Prusse, une blessure si profonde que Leipzick, Belle-Alliance, Wœrth, Sedan même n'ont pu encore la cicatriser...

Le favori, toutefois, ne payait pas de mine et, dans le service, était un déplaisant personnage. Figure vulgaire : nez crochu, lèvres minces, menton court, larges nageoires frisottantes, crâne à peu près chauve, yeux saillants qu'abritaient des lunettes, — le grenadier Louis-Nicolas Davout ressemblait à quelque tabellion campagnard. Les camarades raillaient sa calvitie, et plaisantaient un myope qui toujours « voyait double »; mais, en dépit des quolibets, ce myope, ce chauve savait trop bien se faire respecter. Un caractère de dogue, de mâtin harpailleur!...

Altiçr et cassant, méticuleux, très paperassier, éplucheur de vétilles, trouvant un secret plaisir à prendre en faute un inférieur, et ne lui ménageant pas l'incartade, Davout était l'efîroi de ses officiers. Du reste, aussi peu tendre pour le soldat, il commandait ' ses grenadiers avec l'amène façon d'un sergent de disciplinaires. Et dans leurs moustaches grises, ces vieux grognonnaient. Casernes près de l'Assomption, ils allaient s'attabler, furieux, dans les cabarets de la rue

Saint- Honoré, y blaguaient, y maudissaient « l'homme à lunettes », et mêlaient dans leurs imprécations jusqu'à leur cher « petit Caporal » : « Ah! prends garde à toi, le Tondu : un coup de fusil est vite attrapé... «Mais, peut-être en raison de telles haines, Bonaparte accordait sa confiance à Davout; même il l'avait chargé d'une délicate mission : la conduite de sa police particulière. Par esprit d'aveugle sacrifice, le général avait accepté la répugnante besogne, et, colonel de grenadiers, dirigeait aussi toute une légion d' « indicateurs... » Nous verrons bientôt comment il savait manœuvrer.

Dans le pavillon fleuri qu'il occupait sur la Terrasse des Feuillants, Davout se montra aimable pour Donnadieu. Il lui promit de l'aider, écrivit une lettre pressante au Premier Consul, puis expliqua au capitaine comment on devenait chef d'escadrons : «Ah! si Donnadieu le voulait, son avancement pourrait être rapide! Que diraitil d'un commandement aux Indes orientales? Oui, au Coromandel, dans un superbe pays! L'Angleterre venait de restituer à la République ses comptoii's de l'Indoustan; une escadrille allait appareiller : l'heureux dragon y prendrait passage et s'en irait à Pondichéry. Intéressant voyage pour un officier d'intelligence accorte! Là-bas, tant de renseignements à fournir, de notes confidentielles à rédiger, de récompenses à recevoir!... Ah! oui, si Donnadieu voulait comprendre! »

Il comprenait fort bien : de l'espionnage! Mais un tel métier lui répugnait... Non, pas de Pondicliéry, ni de mission secrète : il préférait autre chose!... Et Davout s'étonnait, raisonnait ce dégoûté, le tançait durement, lui servait plusieurs de ses bourrades coutumières : « Vous n'avez donc pas le feu sacré?... Toujours votre mauvaise tête!... Quand apprendrez-vous enfin la discipline? Allons, vous réfléchirez! »

Remontrances inutiles; l'entêté Donnadieu avait réfléchi : Bonaparte chercherait ailleurs son mouchard du Coromandel!...

Le soir, de retour à la pension bourgeoise, il y tombait parfois en pleine « assemblée », dans l'une de ces frugales dînettes dont Sergent-Marceau régalait ses amis politiques. Autour des gâteaux secs et du thé vert vendu par le « botaniste », déclamaient maints porteurs de la vieille carmagnole, nippés à présent de fracs à queue do pie; des jacobins sans club, des montagnards sans Montagne. Plusieurs de ces incorruptibles s'étaient liés avec Donnadieu. Ils prêtaient à ses colères une oreille complaisante, pestaient avec lui contre le despotisme, et prenaient leur part de ses justes douleurs... D'excellentes gens, loyaux, serviables, si pleins de cœur! — l'un d'eux, surtout, affable confident et donneur ^e conseils indignés, le citoyen La Ghevardière.

LES MÉTAMORPHOSES d'UNE VERTU JACOBINE

Lui aussi, cet Auguste-Louis La Chevardière, était une idole parisienne déchue, un ex-grand homme de quartier.

Jadis, aux temps du contrôleur général Galonné, il avait tenu un emploi d'émargeur, de potentat dans la bureaucratie : sous-chef à 1' « Extraordinaire )). Mais, dès 1789, première métamorphose : le monsieur des bureaux s'était fait le citoyen de la rue, choisissant la Révolution pour carrière. Emule de son ami Sergent, et se vouant comme lui au bonheur du peuple, l'apôtre avait aussitôt péroré dans les clubs. L'audace de sa faconde, le sublime de son galimatias émerveillant le quartier Coquillière, Mme Angot s'était férue d'amour pour cette vertu. Or la « vertu », — jacobine, s'entend, — est une céleste qualité qui transforme en fétiche son béat possesseur. La Répubhque de 1792, celle de 1848 furent peuplées de gens vertueux; la nôtre en contient un nombre respectable : heureux pays de France!...

En 1791, nous trouvons donc ce fortuné La Chevardière devenu les délices de la Halle au Bled. Orateur délégué par la dixième section, il harangue la Constituante, la censure, la gourmande, lui

reproche sa faiblesse pour le « cordon » et pour la calotte : « Ah! Pères de la Patrie, la foudre entre vos mains sommeille, inutile!... » L'an d'après, il est nommé vice-président de la commission administrative de Paris; dès lors, c'est tout à fait un personnage. Très pur, néanmoins! car il s'attaque bientôt aux Brissotins, ameute ses Brutus de la farine et les lance sur la Convention pour qu'ils aident Robespierre à « curer » la Gironde... En 1793, son nom est acclamé aux Jacobins; sa gloire, à présent, rayonne jusque dans la Vendée : on le dépêche aux armées de l'Ouest afin qu'il surveille les généraux et les contraigne à la vertu. D'ailleurs, la prosopopée, l'apostrophe, l'invective n'ont cessé, durant deux ans, de s'épandre, à larges flots, sur ses lèvres lyriques. Un discours surtout avait rendu célèbre l'éloquent ami des Cadet Casse-gueule. La Société des Jacobins ayant inscrit à l'ordre du jour la « régénération de l'Angleterre », hardiment il s'était mis à la besogne. Par sa voix, la perfide Albion, le tyran George, Pitt, l'ennemi du genre humain, avaient été cités à la barre des nations : « Opprobres de la Nature et de l'Humanité, Pitt et George, comparaissez, répondez, scélérats! » Puis, après une pause émouvante : « Ils se taisent!... Vous ^^remblez! Malheureux, allez au gibet!... )) Quelle magnificence de langage! - Avec le Directoire, seconde et brillante métamorphose. Plus de philippiques, de virulents amphigouris; mais une tenue de goût parfait ;

Démosthène est devenu discret et réfléchi, bénin et doucereux, homme de police et diplomate. D'abord, homme de pohce. Le successeur de Cochon dit Lapparent, Sotin « la Sottise », l'a choisi pour secrétaire général de son ministère, et cette nomination fait plaisir aux « frères et amis » : enfin un être de pureté dans la sentine d'ordures!...

Une sentine, en effet, cette police du Directoire où pullulent, s'ébattent, frétillent la phryné du trottoir, la nymphe des coulisses, la merveilleuse des salons! Notre homme y connut et y vit émarger cette innombrable cohue despions qui foisonnaient dans la France de Barras, trigauds de toute provenance comme de toute origine, de tout sac et de toute corde : des sans-culottes et des aristocrates; des officiers et des prêtres; des viragos, naguère amazones patriotes; des ci-devant marquises, tenancières de tripots, et jusqu'au fils d'un duc et pair, d'un ministre in partibus, ami de Louis XVIII, l'ignoble prince de Carency. Et dans sa fréquentation du mouchard, La Chevardière dut souvent se dire qu'il est de sottes gens, qu'il n'est pas de sot métier...

Mais tout passe si vite, en République surtout; le successeur de Cochon ne reste pas longtemps dans les meubles de la Nation : La Chevardière déménage avec lui. Il veut alors se faire la main dans la diplomatie, sollicite une ambassade, n'obtient qu'un consulat. Envoyé à Palermc, il va d'abord flâner en Italie, y muse et s'y amuse, s'embarque enfin, se laisse capturer par l'Anglais,

s'évade, puis revient à Paris, Là s'improvisant auteur, il écri vaille et rédige des « Observations sur Naples ». Oh! rien d'un voyageur sentimental; point de songeries au clair de lune, de pleurs épandus sur les ruines; mais la littérature économique, philosophique, diplomatique d'un homme d'Etat. D'ailleurs, il postule encore. En bon Français, qu*allèchent les sinécures, il demande, intrigue, et redevient haut fonctionnaire à l'Hôtel de Ville... Tout à coup Bonaparte débarque à Fréjus. La Chevardière aussitôt s'agite, fait du zèle, et, pour un ambitieux d'esprit si délié, commet une bien lourde bêtise : il conseille à son ami le directeur Barras de faire arrêter le « fuyard de l'Egypte ». Après le 18 Brumaire, il est donc destitué...

Plus de rêves, désormais, de ministère ou d'ambassade; adieu les longs espoirs et les vastes pensées : Bonaparte a la rancune vivace; sa mémoire sévit implacable! Bientôt un cruel péril menace l'homme à la vertu jacobine. N'est-il pas, ancien terroriste, un de ces «buveurs de sang» qu'on expédie aux Seychelles? Mais La Chevardière se dérobe à l'honneur du martyre. Paris lui plaît :il s'accroche à Paris... Alors, un nouvel et troisième avatar, — la plus amusante de ses métamorphoses.

Assidu aux réceptions d'Emira Sergent, il y rencontrait plusieurs visages de connaissance. Nous savons, grâce aux rapports de police, les noms de quelques imprudents qui s'aventuraient dans ces réunions. Pour la plupart, ce sont

d'obscurs et inofTcnsifs quidams : des gens nommés Dutemple, Lagarelle, ou bien un certain Alexandre Brière, « riche malaisé », au dire des domestiques. Ce pauvre hère s'était épris de la divine Emira. Les charmes un peu mûrs de la noble femme l'attiraient à la pension bourgeoise : on l'y accueillait avec complaisance; volontiers, on y hébergeait sa détresse... Hélas! chétif amoureux, Fouché vous accordera bientôt un gîte où vous n'aurez pas à payer de propriétaire.

Deux citoyens d'antique importance sont signalés cependant parmi les commensaux de cette maison suspecte. L'un, fonctionnaire cassé aux gages, s'appelait Collin; l'autre, nommé Lebois, était un « feuilliste » à présent sans gazette. Lebois, méchant « folliculaire », s'était autrefois fait tristement connaître par l'infamie de ses diatribes. Ecrivant à la manière des « forts en gueule », rédacteur du second Père Duchesne, il avait, après le « raccourcissement » d'Hébert, ramassé la plume d'ignominie, et pendant nombre d'années, les b... avec les f..., l'insulte, l'outrage, l'ordure s'étaient échappés, sans aucun talent, de l'encrier d'un malotru. Mais aujourd'hui, privé de journal, Lebois se taisait rageusement... Des artistes, des hommes de lettres et beaucoup d'opposants poHtiques devaient également fréquenter le salon d'Emira. Un bulletin de police y signale, en efîet, des tribuns, mais sans les nommer : Andrieux, peut-être, et peut-être Chénier; de pareilles hypothèses n'ont rien d'invraisemblable.

Que se disait-il au cours de ces agapes où prenaient part les pensionnaires de la maison meublée? Aisément, on le devine : des vétilles, de simples riens que la police transformera en choses énormes. Ces mécontents ont peur : ils parlent par épigrammes discrètes, sous-entendus voilés, ironiques sourires, gestes de muette désolation. Sergent est un artiste et Lebois un homme de lettres : on cause d'abord de tableaux et de livres. Navré du récent insuccès de son burin, le graveur déplore la fin du grand art. Il s'apitoie : la mignardise, le petit faire, la mièvrerie reviennent à la mode; depuis qu'il courtise Bonaparte, David lui-même a perdu son talent! « Et quels écrivail- Ipurs, réplique Lebois, déshonorent à présent le Parnasse! » Le gazetier philosophe bafoue tous ces grimauds de sacristie, nouveaux apôtres de l'obscurantisme : le converti Laharpe, ce farceur de Fontanes, le grotesque Chateaubriand. Chateaubriand surtout et son Atala,\ai splendeur de l'image, l'éloquence cadencée de la phrase, la poésie d'une prose plus mélodieuse encore que les harmonies d'un poète, toutes les beautés d'une œuvre où la passion est chaste et la vertu chrétienne, n'ont f...! pas le don de plaire à ce diseur d'ordures, incarnation seconde du marchand de fourneaux... Mais La Chevacdière vient d'entrer : un heureux hasard l'a conduit, ce jour-là, chez son ami Sergçnt-Marceau. On l'accueille avec joie; aussitôt, la causerie verse dans la politique...

Agé de trente-six ans, dameret, galant, gaillard.

iOO LA MYSTERIEUSE AFFAIRE DONNADIEU

avec ses cheveux taillés à la Titus, son large front, sa face épanouie et rougeaude, ses nageoires en virgule, cet orateur, ce diplomate, cet homme d'Etat porte beau sans être séduisant. Mais quelle rare élégance! L'admiration d'un observateur de police nous a conté tous les raffinements de toilette à l'usage de ce Brummel du jacobinisme : son frac de drap gris perle, son gilet blanc, ses culottes de nankin, ses bottes à l'anglaise. Cambrant la taille, il a retrouvé son éloquence des grands jours; des maximes dignes de Montesquieu, du pathétique à la Jean- Jacques sortent à nouveau de ses lèvres pincées; sa phrase doit résonner pareille à sa rhétorique d'autrefois : « La lumière se trouve partout où un grand nombre d'hommes libres se rassemble!... La présence du peuple a toujours suscité la vertu!... » Voilà du stj^le, et voilà des pensées! Lebois approuve, Emira soupire, Donnadieu est émerveillé.

La Chevardière le connaissait. Lieutenant de hussards, le jouvenceau à pelisse verte avait escorté jadis le délégué des Jacobins traversant en berline les incendies de la Vendée. On se retrouvait après neuf ans d'absence : « Donnadieu? le fils du vaillant sans-culotte? » — « Lui-même! » — « Eh quoi! simple capitaine encore? » — « Hélas!... »

La jeunesse est chose légère, et, même vieillie, la cervelle de cet inconscient ne fut jamais bien pondérée. Très vite, Donnadieu subit l'attrait d'un illustre citoyen à sublimes principes, autre victime de Bonaparte : ils se lièrent d'amitié. Gabriel

choisit pour confident ce charmeur; il lui raconta ses tristesses, ses rancunes, ses besoins de vengeance. Et, tout en écoutant l'affligé, le consolateur exaspérait cette rage... Conapatissant La Chevardière!

Mais la politique et les grands souvenirs de 93 ne faisaient pas l'unique sujet de leurs conversations : le récit de galantes aventures égayait — comme il sied entre camarades — leurs intimes causeries. La Chevardière n'était pas un rigoriste et se montrait indulgent pour les fredaines du peu chaste jeune homme... Un jour donc, heureux de l'exhiber et glorieux d'une si noble conquête, le crédule officier lui présenta sa maîtresse...

Cette maîtresse était la plus précieuse des trouvailles, — le rarissime trésor d'amour vainement cherché par Donnadieu dans la foule des fanciulle trottant par les rues de sa garnison italienne. Maintenant, il ne roulait plus seul en cabriolet; près de lui se pavanait une petite personne, friquet parisien peu sauvage, découverte dans la loge d'un citoyen portier : la sémillante demoiselle Julie Basset.

Parmi les quelques personnes que Donnadieu, presque toujours aux armées, pratiquait à Paris, se trouvait un aimable jeune homme, employé de ministère, le citoyen Antoine Année. Rédacteur à la Guerre, ce commis n'avait pas obtenu un avancement rapide, car ses supérieurs le jugeaient peu sérieux, bien flâneur, trop poète...

Trop poète, il l'était : le joyeux garçon caressait la muse, une muse au péplum retroussé, la Thalie des goguettes. Faisant, chaque mois, ripaille, aux Dîners du Vaudeville, en compagnie d'Armand Gouffé, de Piis, de Desfontaines, il procréait biribif une littérature à la façon de barbari, mon ami. En ces temps-là, maints gratte-papier, rédacteurs ou expéditionnaires, cachaient dans leurs cartons des turlures et des parodies; le clerc d'avoué, de notaire, d'huissier même, .imitaient leur exemple, agitaient « les grelots de Momus », maniaient « l'archet de la Folie », et, dans l'atmosphère de la paperasserie à chicane, passait comme une contagion de rimailles. Année fabriquait, en outre, d'égrillardes bluettcs. Le théâtre de la rue de Chartres avait représenté

divers produits de son badinage : un Gille ventriloque, un Arlequin décorateur, le Carrosse espagnol; bref, c'était en 1802 une moitié de Gersin, presque un Radet tout entier... Qui donc eût pressenti, dans ce luron, un futur sous-intendant militaire, maître des requêtes au Conseil d'Etat?

Les flonflons pourtant n'absorbaient pas à eux seuls les loisirs du poète. Année variait ses passe-temps, et Ion Ion la s'occupait de police. Non, certes, qu'il dénonçât ou même qu'il indiquât; mais, en fin psychologue, il conseillait. Convoqué par Davout, il se faufilait parfois dans l'ombreux pavillon qu'habitait le général, restait en conférence avec ce bourru, causant peut-être d'autre chose que de tactique ou de stratégie. Du reste, bon camarade, il cherchait à servir ses amis, montrait quelque indépendance et s'attirait d'acerbes réprimandes.

Ignorant le dernier et inquiétant emploi d'une aussi rare intelligence, Donnadieu prodiguait les visites à cet amusant jeune homme. Année, le vaudevilliste, était marié, et son ménage occupait, rue de la Planche, un logis, aux environs des Récolettes. Grenier de poète, simple domicile de commis rédacteur, l'appartement où s'élaboraient les faridondons était haut perché sans doute, car avant de gravir l'escalier, Donnadieu faisait toujours une longue halte. Il entrait dans la loge du concierge, s'y installait, et n'en sortait qu'après maintes causeries...

Cette loge était aussi une boutique de brodeuse où se vendait de la passementerie militaire. Certes, l'humble magasin n'offrait point aux regards toutes ces splendeurs d'étalage : épaulettes, brandebourgs, sabretaches, qui fascinaient, chez le célèbre Just, les yeux de tant d'officiers; mais, dans les senteurs des fricots mijotants, travaillait une petite personne à la frimousse artistement pudique, à l'œillade savamment éteinte. Près d'elle, sa mère brochait et soutachait, surveillant les coups d'œil de sa fille, tandis que Basset père balayait les paliers. Or, le dragon s'asseyait, durant des heures entières, dans l'étroit et nauséabond réduit; il y trouvait plaisir, délices, bonheur plus raffinés que dans un boudoir d'Aspasie à la mode : l'heureux homme y avait découvert une perle fine, Agnès à la fois virginale et sensible.

Ce frétillon de Julie Basset va jouer en notre récit un rôle de si grande importance; elle fut, par esprit de perverse vengeance, la cause de telles douleurs, qu'un léger croquis de la demoiselle nous semble nécessaire.

Elle était Parisienne, et, plante hâtive poussée près de l'égout, n'avait pas encore atteint sa seizième année. On la disait très sage — de cette sagesse calculante qui vaut à la grisetle soit un lit conjugal de boutiquier, soit une dormeuse de courtisane. Brune ou blonde, pâle ou rosée? nous l'ignorons. Nous savons pourtant qu'en sa personne menue elle était gracieuse et mignonne : « Petite Julie », l'appelle un bulletin de police. Mais volon-

tiers je mo l'imagine pareille à ces ingénues dont la dépravation naïve et la candeur madrée amusèrent le pinceau de Greuze. Je la vois aussi dans un pimpant costume d'ouvrière en broderie, tel qu'un trottin à prétentions le portait en 1802 : fourreau de mousseline blanche et tablier de soie bleue; un fichu bordé de bisettes enveloppe ses maigres épaules; les boucles de ses cheveux lui viennent caresser les sourcils. Tout en maniant l'aiguille, elle glisse vers la rue de furtifs et attirants regards; sa voix nasille quelque romance guillerette ou sentimentale : Que ne suis-je la fougère?... Quand le bien-aimé retiendra près de sa languissante amie... On rit, on chante, et Von fredonne... Eh! oui, chante et fredonne, petite grisette; mais, à ton tour, languissante amie, tu comprendras bientôt qu'une fois partis, les bien-aimés ne reviennent guère...

Au moral, cette infante nous est mieux connue. C'était, minaudière et menteuse, une de ces fillettes qui, grandies sous les mornifles maternelles, ont pris en horreur la soupente familiale et nourrissent au fond de leurs cœurs d'âpres concupiscences de toilettes. Son père, le citoyen Basset, septuagénaire blanchi sous le gilet à manches, paraît n'avoir été qu'un imbécile solennel. Dans ses suppliques au ministre de la guerre (elles existent encore), il se qualifie de « vieillard vénérable », et ses colères paternelles s'expriment en des sublimités de style dignes du plus éloquent des Jocrisses. Son épouse, en revanche, cervelle mieux

déliée, possédait l'expérience d'une femme philosophe dont le jupon connaît bien les hommes...

Peut-être avait-elle rêvé pour son « moineau chéri » une cage très dorée, galant hôtel offert par quelque barbon de la finance. Mais, à défaut de banquier entreteneur, elle s'était rabattue sur l'énamouré Donnadieu. Après tout, devenir belle-mère d'un ofTicier de cavalerie, pouvoir dire à d'envieuses voisines : « mon gendre, le capitaine », n'était point une aubaine à dédaigner. Prudente, néanmoins, elle exigea du soupirant une promesse formelle de mariage. Donnadieu engagea sa parole : épris et convoitant, il avait le serment facile. On fixa l'époque des épousailles, puis, en attendant le grand jour, le modèle des mères continua de surveiller sa fille...

Que se passa-t-il alors? Basset, le vénérable vieillard, et son ambitieuse moitié trouvèrent-ils pour leur gentil et appétissant friquet un parti plus avantageux? Reçurent-ils de fâcheux renseignements sur le séducteur de tant d'innocences? On peut le supposer, car tout fut rompu. Des scènes — nous le savons — éclatèrent aussitôt, furieuses; la grisette était assotée d'amour : sous les taloches moralisantes Julie larmoya, Julie s'indigna, Julie trépigna. Mais elle n'était pas demoiselle à supporter longtemps ce genre de persuasion... Par un soir de ventôse, l'oiseau s'envola pour aller rejoindre le fascinant dragon. Il l'installa dans un garni du voisinage, et l'idylle de la rue de la Planche se continua dans la rue du Bac.

Ce furent, durant quelques semaines, d'inffa blés tendresses. Ventôse déversa sur Paris ses dernières giboulées; germinal commença de verdir les bocages de Tivoli, — et Donnadieu aimait toujours! Il ne cachait pas son bonheur, produisant sa conquête dans les promenades à la mode, aux Tuileries, à Mousseaux, aux Champs-Elysées. Par les clairs après-midi de printemps, les mirhflores allongés sur deux chaises pouvaient, de leur double lorgnon, reluquer la sensible Julie. Mieux nippée qu'une maîtresse de riz-pain-sel, elle trottinait, suspendue au bras de son bel ofTicier. Près d'eux marchait, faisant des grâces, portant le châle ou le réticule de la dame, un citoyen vêtu d'un frac gris perle, chaussé de bottes anglaises, — et cet homme était La Chevardière...

Parfois, vaguant de la sorte, ils rencontraient quelque haut personnage de l'armée, brigadier ou divisionnaire. Tantôt, ce général se nommait Gardanne, le ci-devant aux nobles façons; tantôt, il s'appelait Delmas, l'abrupt Limousin. Amateur du « sexe charmant », « le Sauvage » dut détailler avec complaisance la friponne qui minaudait à tout venant : « heureux coquin, ce Donnadieu! » Lui, profitait de telles rencontres pour solliciter une apostille et se plaindre de Bonaparte. Toujours en verve, il plaisantait sur le Consul : on riait de ses facéties, on leur répliquait par des ■ sarcasmes, — et La Chevardière écoutait...

Parfois encore, ils se croisaient avec un militaire en réforme. L'homme était reconnaissable à sa

trogne martiale qu'enluminaient les rogommes, à sa longue redingote agrémentée de boutons d'uniforme, au gourdin qu'il faisait tournoyer, en se dandinant. Alors, un clignement d'œil, des gestes, une mimique bizarres; Donnadieu quittait aussitôt sa compagne, et s'en allait converser avec l'inconnu. Que pouvait-il conter à un quidam d'aussi minable tournure? Julie se le demandait; La Chevardière aussi...

L'acharné postulant n'en continuait pas moins ses démarches et fatiguait de visites les généraux, ses protecteurs. Installée dans un cabriolet, la patiente et curieuse maîtresse attendait pendant de longs quarts d'heure, regardant, remarquant. Plus tard, en son parler de jeune portière, elle narra quelques souvenirs. « Il a été chez Berruyer; il y est resté deux ou trois minutes; il y avait un individu qui sortait... Il a été chez Masséna : il y avait du monde... Il a été chez Augereau : il y avait un grand déjeuner... » Une bien inélégante mémoire!... Oui, l'amant se fût montré plus sage en laissant, certains jours, l'amante se morfondre au logis; mais, au dire des mystiques, l'un des caractères de l'amour serait 1' « inséparabilité », — fort vilain mot, du reste.

Germinal, pourtant, ne s'acheva pas chez eux sans orage : quelques disputes troublèrent l'harmonie d'un si parfait bonheur.

Donnadieu était soudain devenu bizarre, agité, irascible. Le navrant insuccès de sa chasse à l'épaulette l'exaspérait; ses colères contre Bonaparte

tournaient à la frénésie; il proférait d'énigmatiques menaces : « Patience! Tout cela va bientôt finir! » La fille du concierge Basset l'écoutait, inquiète. Une révolution? Ah! non, du moins pas avant leur mariage! Quand donc s'en irait-on devant le citoyen Duquesnoy, maire du X^ arrondissement? Mais le ravisseur ne se hâtait guère. II ne parlait plus d'hyménée, de noces à Vincennes, de gogailles chez le traiteur, de rigodons dans une clairière du bois. Désespérant!... La douce amie s'aigrissait; le nid amoureux se faisait querelleur : Julie devinait, hélas! qu'ayant mangé son bien en herbe, le beau galant n'épouserait plus. Adieu, paniers; la vendange était faite!

Mais le compatissant La Chevardière arrivait pour la consoler. Elle lui soupirait ses tristesses : a Gabriel n'aimait plus; Gabriel n'avait jamais aimé! Il la délaissait, aujourd'hui; il préférait, l'ingrat, l'estaminet et les camarades!... » Julie débitait alors de fantasques histoires, toutes farcies de mystère, semblables à un roman d'Anna Radclifîe, à quelque mélodrame de Cuvelier. « Son Donnadieu s'en allait souvent au quartier Latin. Il rencontrait sur les terrasses du Luxembourg des gens de mauvaise mine, olibrius mal accoutrés, militaires à l'oreille fendue. Quand -cinq ou six de ces loqueteux se trouvaient réunis, ils s'enfonçaient dans les profondeurs d'un quinconce pour y converser... Mon Dieu! que pouvaient-ils se dire? »

Elle observa, elle espionna... Enfin, dans les der-

niers jours de germinal, la curieuse accueillit, effarée, son cher confesseur : « Oui, oui, elle savait, maintenant : Donnadieu conspirait! »

Il conspirait...

Flânant, un soir, au Palais-Royal, Donnadieu y avait rencontré un grand diable d'homme qu'il ne s'attendait guère à voir errer dans ces parages... Un bizarre escogriffe, ce promeneur, de taille gigantesque et de tournure extravagante! Haut d'environ deux mètres, ayant les cheveux châtains, les yeux verts, le nez crochu, de longues moustaches, il portait la tenue adoptée par les militaires en réforme. Une capote à boutons de cuivre flottait autour de ce corps efflanqué; ses bottes hongroises faisaient vibrer les dalles; la cravate noire à triple tour lui engonçait le menton; un bicorne à plumet rouge se balançait sur son oreille, et sous son bras gauche était passé le massif rondin, sa bonne « constitution ». Très crâne, assurément, le colosse, et regardant l'infime pékin de toute la hauteur de ses six pieds trois pouces; bien raffalé, cependant! La friperie de son vêtement montrait la corde; la pâle

LE GRAND MARIUS ill

maigreur de son visage annonçait la souffrance et la faim. Avec fierté, il étalait sa superbe gueuserie, insensible aux sourires moqueurs, et coudoyant dédaigneux les bourgeois bedonnants...

— Bah! Marieusse? Je vous croyais en prison, mon camarade!

— Té!... C'est pourtant moi, petit!

Marieusse, l'ami que Donnadieu venait de retrouver, était un autre natif du Midi, Provençal d'Azaï la poudreuse, — l'Aix des Bouches-du- Rhônc, — et se nommait Marins Bernard.

Fils de paysans, le pauvre hère semblait être né sous une maligne étoile. A l'heure de sa naissance, quelque invisible fée, — la méchante fata des légendes, — s'était sans doute penchée sur cet enfant de la misère, lui accordant noble mine et courage, mais lui refusant bonheur et résignation. Bernard avait constamment souffert de la malchance, s'agitant en vain pour en corriger les rigueurs. Capitaine à la 24^ d'infanterie, et déjà quadragénaire, il avait marqué le pas durant dix années, malgré ses neuf campagnes, en dépit de ses blessures. Et cependant, c'était un brave, que de nombreuses prouesses-exploits, à l'armée d'Italie, avaient fait connaître. Après la défaite de Novi, cet homme, avec une compagnie de grenadiers, avait arrêté la poursuite de la cavalerie autrichienne, préservé l'arriére-garde française en déroute, empêché un désastre. Tous ses chefs l'estimaient et ses notes étaient bonnes : trop vantard, pourtant, caressant quelque peu la bouteille, mais

n'ayant ni dettes criardes, ni liaison scandaleuse, même dûment marié à une cousine de général... Il est vrai qu'en ces temps d'épaulettes, une cousine de général ne passait point pour un oiseau rare... De plus, ce vaillant se pouvait dire lettré. Bernard avait de l'orthographe, parlait en termes choisis, et fréquemment courtisait la muse, la Polymnie lyrique. Toujours sublime en son phébus, composant l'ode et l'épode, le grand Marins inventait de stupéfiants alexandrins, poésie sans césure, aux rimes audacieuses : son génie pindaresque faisait l'admiration des camarades... Intrépide comme un Léonidas, et plus savant qu'un habit vert! Pourquoi donc un si bel homme, doué par les dieux d'aussi beaux dons, était-il capitaine en réforme? La « guigne », hélas! la redoutable guigne; mais mal résigné, Bernard disait : « l'injustice ».

Donnadieu l'avait connu à Milan, lorsque le général Brune y commandait en chef. Marieusse le gigantesque était célèbre dans toutes les garnisons françaises de la Lombardie : on y plaisantait sur son appétit formidable, la double portion qu'il exigeait à chaque repas, les lits d'hôtel toujours trop courts pour un pareil Goliath... Heureux de sa rencontre, le dragon emmena ce famélique au Caveau de V Egalité. Là, dans les relents de la gargote, Bernard raconta sa triste aventure. Il en parlait souvent et dégoisait avec jactance les douleurs de son bizaiTe martyre...

« Pardieu! oui; on l'avait emprisonné, à Milan, mais pour fait de conspiration! L'histoire était curieuse : un amusant complot à l'italienne, avec réunions clandestines, mots de passe, gestes de reconnaissance, serments prêtés sur un poignard. Per Bacco, stupendo! Des avocats, des médecins, des professeurs avaient figuré dans l'affaire; des Milanais, des Toscans, des Vénitiens, plusieurs Français aussi. Que voulaient ces conjurés? Bernard ne le savait au juste. Affranchir l'Italie, l'unifier sous un dictateur, choisir pour leur Consul le général Brune? Peut-être bien! En tout cas, le superbe Marins devait commander la garde cisalpine!... « Hein! petit, était-ce beau?... »

Hélas ! Brune, avait « saigné du nez », trahi ses partisans, ordonné leur arrestation, fait lâchement coffrer son fidèle et dévoué Bernard! Durant d'interminables mois. Marins avait humé l'air des cachots, respiré les puanteurs de la \deille bastille de briques, le donjon des Sforza! Que de souffrances, alors, pécaire! Plus de double ration, jamais de pain à volonté; la fringale, la famine! Dans sa détresse, il avait imploré son bourreau : une supplique bien tapée : « 0 toi qui par le génie surpasses les humains autant que moi je les dépasse par la taille, tu me comprendras : j'ai faim. » Mais Brune — un lettré pourtant, cet ancien typographe! — n'avait pas compris. Conduit de prison en prison, de Milan à Fenestrelle, le captif s'était évadé... « H me fallait le soleil, Donnadiou!... »

Bernard habitait maintenant Paris, privé de

commandement, pauvre diable à l'oreille fendue, et la police le laissait tranquille. ]\lais, bon Dieu, quelle vie! Avec un traitement de réforme, se nourrir, s'habiller, offrir des nippes à sa bourgeoise! Et quel palais, son logis de la rue de Seine : une des ladres maisons contiguës à la rue des Marais; galetas, taudion, nid à vermine! Tel était donc le salaire de ses neuf campagnes, la récompense de ses trois blessures!... Mais « patience, patience! » tant de misères allaient bientôt finir! »

Il prononçait ce mot « patience! » d'un ton solennel, le répétant avec menace, et pareil à quelque mystérieux refrain : « Venez donc me voir, camarade. Vous non plus, vous n'êtes pas content : nous avons à causer ensemble. On me rencontre, d'habitude, au café Voltaire, en face de l'Odéon... Oui, venez bavarder avec moi; vous n'aurez pas à regretter le voyage!... »

Donnadieu accepta le rendez-vous. Tl devinait une intrigue politique, et se sentait d'humeur à entrer dans une affaire de cette espèce.

Non moins fameux, au quartier Latin, que r «antre de Procope », le café Voltaire avait jadis été une façon d'Académie cancanière où s'assemblaient, discutaient, pontifiaient l'homme de lettres et le comédien. Des philosophes, des penseurs à l'anglaise, de plaintifs et toujours moribonds poètes, des critiques, « écumeurs des bourbiers d'Hélicon », l'avaient fréquenté autrefois pour y ratiociner, discourir, dénigrer. Mais, grandeur et

décadence! les temps étaient bien changés. L'Une et Indivisible, qui les choyait peu, avait dispersé tous ces gens de plume, et, en 1802, l'Académie de la demi-tasse n'était plus qu'un estaminet. Il avait même un fâcheux renom dans les bureaux de la Police; on en suspectait les habitués, liseurs de gazettes ou joueurs de billard; « la poule » et ses carambolages excitaient la méfiance de Fouché, et souvent un mouchard venait s'asseoir sur le velours râpé de ces banquettes où, en des jours lointains, avait trôné Diderot. Et de fait, ce café bon enfant, qui permettait les cartes et la pipe, attirait de nombreux officiers en réforme.

N'ayant, hélas! d'autre salon, Marins Bernard passait des journées entières dans la bruyante tabagie. Matin et soir, on l'y voyait attablé avec de chers amis, un citoyen Grégoire, un chef de bataillon Clément, jacobins comme lui, comme lui avaleurs de rogommes. Ils y pohtiquaient, tout en buvottant, consommaient, consommaient encore, puis avaient soin de mettre bien en évidence leurs soucoupes renversées : un signe de ralhement. Mais l'habituel commensal, l'Achate fidèle du grand Marins, était un de ses « pays », faraud et futé petit Provençal, l'ordonnateur-adjoint aux Guerres Anselme Truck.

JoU jeune homme de vingt-cinq ans, à la mise recherchée, fleurant bon comme un muscadin, et ne se refusant aucune des douceurs de la vie, ce merveilleux Anselme n'avait pas les manières jacobines. Aucune austérité! Pourtant, son père, mé-

tayer à Cabris, en Provence, ne pouvait guère payer à son garçon des habits de petit-maître, des soupers chez Véry, des vertus du Palais- Royal, et néanmoins le fils de ce paysan faisait force dépenses. Qui donc lui fournissait tant d'écus? Assurément, ce n'était point Bernard; mais Marius — un poète! — planait au-dessus des misères de la vie; il ne s'inquiétait pas du problème et frayait avec un camarade, son complice à Milan.

Ce fut donc au café Voltaire que Donnadieu entra en relations avec l'ordonnateur. Bernard les présenta l'un à l'autre; ils étaient du Midi : l'amitié fut prestement bâclée. Donnadieu le Nîmois, Marius d'Azaï, Truck le Cabriscan durent patoiser avec délices, puis on alla musarder ensemble dans les jardins du Luxembourg.

Longtemps ils se promenèrent sur la profonde et taciturne terrasse qui dominait alors l'ancien ermitage des Chartreux. Çà et là, vaguaient sous les marronniers quelques individus d'aspect misérable, vêtus de la capote et coiffés du chapeau militaire. Bernard les connaissait et, de la main, leur adressait des saluts protecteurs. Parfois, un de ces marmiteux interpellait le petit Anselme : « Patience? » — « Patience! » Et sur-le-champ, Anselme prenait à part le personnage, pour causer et lui donner de l'argent...

Bizarre!... Mais après quelques rendez-vous, Donnadieu comprit le mot de l'énigme : ces gens conspiraient.

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