‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 34 sur 44 · CHAPITRE XXYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYI

Action k distance. Des trois formes différentes de cette action. Première forme. Rita de Cassia. Pierre Régalât. Bennon , évêque de Meissen. Alplionse de Balzana. S. Anchieta. Seconde forme. La bienheureuse Liduine. Catli. Eramerich. Troisième forme. Saint Joseph de Copertino. Saint Antoine de Padoue. Saint François Xavier. Marie d'Agréda. Saint Laurent Justinien. Angèle de la Paix.

Le même courant qui brise pour les extatiques l'impénétrabilité de la matière les emporte quelquefois aussi à des distances plus ou moins grandes, et leur fait atteindre ainsi un but qui serait insaisissable pour eux par les voies ordinaires. Si Ton considère attentivement les faits qui se rapportent à ce genre de phénomènes, on voit qu'ils peuvent se partager en trois classes. Quelquefois, en efïet, fhomme est emporté avec impétuosité dans un lieu éloigné, et c'est alors le système moteur qui concourt d'une manière spéciale à la production des faits de cet ordre. Ou bien l'homme , restant à sa place , est conduit en esprit au loin, y fait ce que Dieu veut qu'il fasse, et rapporte avec soi certains signes extérieurs qui attestent sa présence. Ici, ce qui est principalement en jeu, c'est le système vital, le même qui produit les phénomènes de la stigmatisation. Ou bien enfin l'bonmie, restant à sa place et y étant vu par les autres, est vu ailleurs en même temps, et y agit d'une manière effective et réelle ; et cette bilocation participe à la nature de la vision. Nous étudierons ici ces trois classes de phénomènes dans Tordre qui leur convient. iS'ous citerons comme exemple de la première classe la sœur Rita de Cassia, Augustine; d'autant plus qu'elle jouissait en môme temps du privilège de passer à travers les portes fermées.

et qu'elle forme ainsi le point de jonction entre Tordre des

phénomènes ([ue nous avons étudiés dans le chapitre pré-

cédeni et celui qui doit nous occuper ici.

Après la mort de son mari , qu'elle avait épousé contre Ri'a

do Cassia.

son gré , elle voulut se retirer dans le couvent des Augus-

tines de Cassia^ dédié à sainte Marie -Madeleine. Elle conjura donc avec larmes les religieuses du monastère de la recevoir. Celles-ci ne purent se résoudre à l'admettre malgré sa piété bien connue, parce qu'elle était veuve. Elle eut donc recours à Dieu, implorant sa miséricorde, et elle fut exaucée. Une nuit, comme elle priait avec ferveur, elle entendit une voix qui l'appelait au couvent. Elle se détourna pour voir qui l'appelait, et vit alors saint Jean- Baptiste qui se dirigeait vers le rocher le plus élevé et le plus inaccessible de la contrée, appelé par les habitants Rocca Porena. Elle fut transportée elle-même sur ce rocher sans savoir comment, et s'y trouva ainsi quelque temps abandonnée à elle-même sans que l'abîme qui était sous ses pieds lui causât le moindre effroi. Elle vit bientôt le môme saint s'avancer vers elle avec saint Augustin et saint Nicolas de Tolentino. Tous trois, la prenant par la main, la conduisirent à Cassia, et l'enfermèrent dans le couvent qu'elle avait choisi. Lorsqu'il fit jour, et qu'on trouva Rita dans le monastère, quoique les portes eussent été fermées avec soin comme de coutume, il se lit une grande émotion parmi les religieuses, qui ne pouvaient revenir de leur étonnement. Elles lui demandèrent comment cela s'était fait; et après qu'elle leur eut raconté simplement la chose telle qu'elle s'était passée, elle fut admise à l'unanimité dans le couvent.

Si ce fait était isolé, on pourrait le révoquer en doute, el

soupçonner quelque pieuse supercherie; mais il s"est renouvelé bien des fois en différents lieux, avec des circons- S. Pierre tances et à des époques différentes. Saint Pierre Regala se Recala, transportait en esprit d'un pèlerinage à l'autre. Pendant qu'il adorait le Saint Sacrement à Aquilera, il priait devant l'image miraculeuse de Tribulo. Tantôt il allait en esprit à Jérusllem, tantôt il voyageait dans l'Inde ou dans quelque autre partie du monde pour convertir les infidèles, d'après cette parole: ce Tout est ouvert au cœur. «11 était chargé de deux ermitages, dont l'un était à Aquilera et l'autre à Abroio : il aurait pu, à cause de son âge, se servir d'un cheval pour aller d'un lieu à l'autre ; mais croyant fermement que, s'il faisait de son côté tout ce qu'il pouvait pour remplir ses devoirs, Dieu lui donnerait la force nécessaire, il allait à pied. Or il arriva plus d'une fois qu'après avoir tenu Je chapitre en un lieu le matin, il était arrivé dans l'autre une heure après, faisant ainsi nu -pieds et à jeun une route de douze lieues , comme le prouvent les lettres que les frères des deux ermitages échangèrent à ce sujet. A la fête de l'Annonciation, après avoir assisté aux matines à Abroio, il eut le désir d'aller célébrer cette môme fcte à Aquilera. U dit donc à l'oreille du père vicaire : « Je pars, mais je vais bientôt revenir; ayez patience. « Il parut bientôt à Aquilera au milieu des frères, assista à l'office avec eux, fit encore une méditation ; après quoi il disparut et se retrouva dans le couvent d' Abroio. Plusieurs fois d'ailleurs il resta élevé pendant deux à trois heures audessus de terre, et environné d'un tel éclat dans sa prière que les habitants de la contrée accouraient jusqu'à Gumiel de Mercado, croyant que l'église brûlait. {Sa Tic, par Daxa, 3 mars.)

On disait aussi de saint Bennon, éveque de Meissen , que s. Bennon. souvent , après avoir distribué le matin les sacrements à Naumburg, il quittait son chapelain et célébrait l'office à Meissen , après quoi il se retrouvait à Naumburg avec son chapelain pour le repas du soir. Celui-ci , étonné , examina de plus près le saint. Au moment où il sortait, après l'avoir suivi un jour un peu de temps, il perdit bientôt sa trace ; puis tout à coup il se sentit emporté comme par un tourbillon qui le déposa à Meissen, derrière son maître agenouillé devant l'autel. L'évèque, qui avait connu par l'Esprit sa présence, retourna promptement après l'office divin à sa cellule, tandis que son chapelain eut beaucoup de peine à regagner son couvent le lendemain. Il lui défendit, sous peine d'excommunication, de parler pendant sa vie de ce qui venait d'arriver. (A. S., 16 jun.) La bulle de canonisation du saint fait mention de ce fait.

On raconte d'Alphonse de Balzana qu'il fut plusieurs fois Alphonse de transporté en quelques instants dans des lieux très-éloignés, ^ ^^"^' afin de secourir quelques nécessiteux ; et il se trouva une fois qu'il avait parcouru en onze heures un espace de huit jours de marche. (Phil. Alegambe, dans la Bibliothèque des écrivains de la société de Jésus.) On rapporte également du P. Joseph Anchieta, membre, comme le premier, de la société de Jésus, qu'il parcourut une fois sept milles en une demi-heure. Tous ces faits, on le voit, se rattachent immédiatement à cette classe de phénomènes que nous avons observée dans le chapitre précédent, en parlant du vol et de l'enlèvement extatiques. Lorsqu'on raconte, par exemple, de Bernardin Pallio , général des Capucins , que dans ses voyages il était tellement poussé par l'esprit qu'il faisait quelquefois plusieurs milles de chemin sans poser le pied

sur laterre^ on n'a besoin pour expliquer ce fait, ainsi que tous les autres de même nature , que de supposer une accélération plus grande encore du courant qui portait ce saint homme.

LaB^^Li- La bienheureuse Liduine peut nous servir d'exemple pour les phénomènes de la seconde classe. Elle visitait souvent avec son ange les lieux saints, montait avec lui le Calvaire, y baisait les plaies de Notre-Seigneur, et rapporta comme témoignage une tumeur à la lèvre. Une fois, comme elle parcourait avec lui des lieux charmants et trèséloignés, elle glissa en marchant, et tomba sur le pied droit. Elle dit elle-même qu'elle avait eu parfaitement la conscience de la douleur que lui avait causée certte chute. L'endroit du pied qu'elle avait indiqué se trouva noir en effet et enflammé, et elle souffrit pendant plusieurs jours de cette entorse. Une autre fois, comme elle visitait les sanctuaires de Rome, et qu'elle marchait au milieu des épines, étendant les bras et les agitant de çà et de là, com^me on fait en pareille circonstance, une épine lui entra dans un doigt,

Cath Em- ^^ ^^^ ^^^ fit souffrir beaucoup le lendemain. Catherine Emmerich. merich, dans les extases qu'elle avait pendant la nuit, parcourait les divers diocèses, en arrachant les abus, sous forme d'orties : et le lendemain les mains et les bras lui démangeaient , et ses doigts paraissaient comme enflammés pai' le travail de la veille. On ne peut méconnaître, dans ces deux cas, que la vision présentée à l'esprit des deux extatiques fit sur elles une impression tellement profonde que l'âme, la reportant au dehors, la reproduisit extérieurement dans le cercle de la vie inférieure. Dans la stigmatisation, la contemplation des souffrances du Sauveur s'exprime au dehors de la môme manière.

.Nous avons aussi un grand nombre d'exemples de la s. Joseph troisième classe de phénomènes. Octave Piccino^ déjà très- '^^^^^ ^"^' vieux, avait prié Joseph de Copertino de venir l'assister dans ses derniers moments. Celui-ci lui répondit : « Je vous le promets, quand même je serais à Home; » et il accomplit en effet sa promesse à la lettre. Lorsque Octave tomba malade de sa dernière maladie, Joseph était à Rome ; mais il parut tout à coup aux yeux du moribond pour le i'ortitier. Un grand nombre de personnes le virent, entre autres la sœur Thérèse, qui, étonnée à sa vue, lui dit : « Ah l'rère Joseph, comment vous trouvez- vous ici? — Pour bénir Tàme de ce vieillard, « lui répondit-il; et il disparut aussitôt. Pendant qu'il demeurait à Assise, sa mère mourante à Copertino s'écria douloureusement : « 0 mon fils Joseph, ne te verrai -je donc plus? » Une grande lumière remplit aussitôt sa chambre, et la mourante, voyant son tils, s'écria remplie de joie : « 0 frère Joseph, mon fils! » Or en ce môme moment il sortit précipitamment de sa cellule pour aller prier dans l'église. Un frère, le rencontrant, lui demanda la cause de sa tristesse. Il répondit : « Ma pauvre mère vient de mourir. » Ce fait de bilocation fut bientôt connu par les lettres qui arrivèrent de Copertino , et par les témoins qui avaient vu le saint assister sa mère. La môme chose arriva plusieurs fois à saint Pierre d'Alcantara. Une fois entre autres, pendant qu'il était en Castille , deux gentilshommes rongés par des scrupules de conscience le voient s'avancer vers eux; il leur donne la paix, et disparaît à leurs yeux étonnés. Plus tard ils prièrent plusieurs fois encore le Seigneur dans leur angoisse de venir à leur secours par les mérites du saint, et il leur apparut comme la première fois. Comme ils racontèrent à

39t) ACTION A DISTANCE.

d'autres ce qui leur était arrivé, ceux-ci leur racontèrent à leur tour le fait suivant. Le fils de Balthazar de Frias étant tombé malade à Arena, le saint, sur la prière du père, apparut dans la chambre où était le malade, le consola et le guérit, quoiqu'il fût à plusieurs milles de distance.

s. Antoine Pendant que saint Antoine de Padoue demeurait àMonte- Pessulo, il prêcha un jour de fête devant le clergé et tout le peuple. Or c'était la coutume dans le monastère de ce lieu qu'aux jours de fête deux frères chantassent VAUeluia pendant le service divin. On avait chargé précisément alors le saint de cette fonction , en lui recommandant d'avertir l'autre frère qui devait la partager avec lui. Comme il commençait son sermon, il lui vint à l'esprit qu'il avait oublié de le faire. Il en fut tout affligé; et rabattant son capuchon sur sa tête, il resta quelque temps sans rien dire devant toute l'assemblée. Mais pendant ce temps-là, il avait, comme on le sut plus tard, réparé son oubli; puis, le frère une fois averti, il revint à lui, et reprit son sermon où il l'avait laissé. (Waddin, an. 1231.)

S. François- Saint François-Xavier faisant voile au mois de novem- Xavier. j^^^g | tj-^ j j^ Japon en Chine, le vaisseau fut, après sept jours de traversée , assailli par une violente tempête qui dura cinq jours. Le pilote fit attacher la chaloupe au navire, afin qu'elle ne fût pas engloutie par les flots; mais les quinze hommes qu'il avait chargés de ce travail, ayant été surpris par la nuit, furent emportés dans la chaloupe et disparurent en un instant. Cependant la tempête augmentait toujours, et le vaisseau allait être submergé, lorsqu'il fut sauvé par les prières du saint , comme tous le reconnurent ensuite. Mais ceux qui étaient sur le navire

une fois sauvés, ieiir compassion se tourna vers leurs camarades que la chaloupe avait emportés loin d'eux. Xavier leur dit de prendre courage, et qu'avant trois jours la fille retrouverait sa mère. Le lendemain il fit monter sur le mât pourvoir si rien ne paraissait. On ne vit rien. Le saint rentra dans sa cajute, et y passa la plus grande partie du jour en prière; puis il remonta joyeux, annonçant que les quinze hommes étaient sauvés. Cependant, comme le lendemain on ne voyait rien encore, les matelots, qui étaient eux-mêmes eu danger, ne voulaient pas attendre davantage ceux qu'ils croyaient perdus, et Xavier fut obligé de les conjurer par la mort du Christ de patienter encore un peu. 11 se remit à prier pendant trois longues heures avec une ferveur indicible ; et après ce temps la chaloupe apparut enfin à la joie de lous^ et vint s'attacher d'elle-même au navire. MendèsPintus, qui était sur celuici, assura que, lorsque les quinze hommes étaient sortis de la chaloupe pour entrer dans le navire, et que le pilote, la voyant vide, avait voulu la repousser, tous s'étaient mis à crier qu'il fallait auparavant aller au secours du saint, qui y était encore. Lorsqu'on chercha à leur persuader qu'il n'avait pas quitté le vaisseau , ils affirmaient tous à l'envi qu'il était resté au milieu d'eux pendant toute la tempête, leur donnant courage, et que c'était lui qui avait conduit la chaloupe vers le navire. Tous les matelots et les passagers parlèrent longtemps encore de ce fait extraordinaire. [Sa Vie, dans Surius.)

Ce qui arriva à Marie d'Agréda en ce genre est très- Marie d'Aremarquable. A mesure que l'esprit de cette vierge était S''^^illuminé par le premier rayon qui l'avait éclairé, sa volonté était enfiamméc davantage aussi par la charité , laquelle

ne montait plus seulement vers Dieu, mais s'étendait encore sur toutes les créatures^ et la consumait intérieurement de telles ardeurs que^, ne pouvant les contenir, elle cherchait à se soulager par ses larmes. Sa charité montait avec ses extases, et avait particulièrement pour objet les païens; elle voulait obtenir de Dieu pour tous les hommes la connaissance de la vraie foi; et son désir était devenu fort comme la mort. Étant donc un jour tombée en extase après sa communion, comme de coutume , eUe vit dans une vision l'univers entier, avec les différentes créatures qui l'habitent, les races et les familles des peuples, passer devant elle avec une grande clarté. Voyant combien le nombre de ceux qui confessaient la vraie foi était petit comparablement aux autres , et qu'on faisait si peu d'usage de la surabondance du salut que Jésus -Christ nous a procuré par son sang , elle se sentit défaillir de douleur, et se mit à prier avec plus de ferveur encore. Il lui fut dit que, parmi tous ces peuples, ceux du Nouveau- Mexique étaient les plus mûrs pour la foi. Elle se mit donc à invoquer Dieu pour eux du fond de son àme. Elle eut souvent encore la môme vision, et il lui fut dit qu'elle devait prier et travailler continuellement pour ces peuples. Or, comme elle était abîmée dans la prière, elle tomba en evtase, et fut emportée dans des contrées éloignées, sous d'autres deux et vers un peuple qu elle reconnut pouj celui qui lui avait été désigné dans cette révélation. Il lui sembla qu'elle voyait les hommes avec ses yeux , qu'elle sentait un air toujours plus chaud à mesure qu'elle avançait dans ces contrées. Elle se voyait passant ici le jour, là la nuit, trouvant ici la pluie, là un temps clairet serein: tantôt traversant les mers, tantôt abordant à terre. Il lui

sembla qu'elle distinguait chaque royaume ;, et pouvait le désigner par son nom; qu'elle discernait ces peuples des nôtres; qu'elle voyait de ses yeux leur manière de vivre, leurs guerres et leurs armes , qu'elle conversait et liait amitié avec eux.

Lorsqu'elle était arrivée dans un lieu , il lui était commandé de s'abandonnera son zèle, et de prêcher au peuple la foi et la loi de Jésus-Christ. 11 lui semblait alors qu'elle les prêchait réellement en espagnol , et que les Indiens la comprenaient aussi bien que si elle leur eût parlé dans leur propre langue. Elle croyait entendre aussi très-clairement les réponses qu'ils lui faisaient dans leur langue. Il lui semblait que, pour confirmer la foi qu'elle annonçait^ elle faisait des miracles^ que les Indiens se convertissaient;, et qu'elle leur annonçait alors les vérités de la foi. Revenue à ellC;, elle se trouvait à sa place accoutumée ; et après que la même chose lui fut arrivée plus de cent fois, elle s'imaginait que, par ses prédications et les miracles que Dieu avait opérés, un imfiiense royaume s'était converti à la foi chrétienne. En voyageant à travers le Mexique, elle crut reconnaître les religieux de Saint-François, qui contribuèrent plus tard à cette conversion ; et quoique les habitants du pays fussent très-loin d'eux, elle leur persuada d'aller trouver ces religieux, afin d'obtenir d'eux des ouvriers spirituels qui pussent donner le baptême à tout le peuple; et elle leur enseigna où ils pourraient les trouver. Il lui sembla encore que tout s'était passé de cette manière ; que ces rehgieux étaient venus dans le pays, et qu'il s'y était fait beaucoup d'autres choses merveilleuses. Elle rapportait tout cela à son confesseur avec une sincérité parfaite et une grande humilité, ne sachant ce qu'elle devait en

penser. Quelquefois il lui semblait qu'elle avait été transportée corporellement dans ces pays^ d'autres fois au contraire qu'elle n'y avait été qu'en esprit; ou bien elle croyait que c'avait été un jeu de son imagination; seulement elle était certaine que ces choses ne venaient pas du démon. Son confesseur avait adopté la première opinion ^ et il paraît que c'est par lui que le bruit se répandit dans les couvents du pays que Marie avait été emmenée corporellement dans les Indes. Quant à Marie ^ elle laissait la chose pour ce qu'elle était.

La vérité ne fut connue que beaucoup d'années après. On découvrit à cette époque un grand nombre de contrées nouvelles dans le Nouveau -Mexique, et les Franciscains s'efforcèrent de les convertir à la foi. Us avaient établi dans le pays plusieurs maisons de leur ordre, qui, quoique peu considérables, servirent cependant de point de départ pour de nouvelles conquêtes. Or une troupe d'Indiens, que ces religieux n'avaient encore jamais vus, vint les trouver et demanda ardemment le baptême. Les frères étonnés s'enquirent auprès d'eux de la cause de leur désir. Les Indiens leur dirent qu'une femme, il n'y avait pas longtemps, était venue dans leur pays, et leur avait prêché la foi ; et que de temps en temps elle disparaissait sans qu'on sût où elle allait. Les religieux leur demandèrent comment cette femme était faite ; mais ils ne purent rien leur répondre, sinon qu'ils n'en avaient jamais vu de pareille. Cependant on conjectura, d'après les indications qu'ils donnèrent, que ce devait être une religieuse. Louise de Carrion était alors en odeur de sainteté. Un des religieux avait une petite image, où la figure seulement de cette femme était représentée, mais sans voile. Les Indiens dé-

clarèrent que cette imoge ressemblait pour le costume, mais non pour la figure, à la femme qu'ils avaient vue; que celle-ci était jeune et belle. Alphonse de Bénavidès, homme d'une haute intelligence et d'un grand zèle pour le salut des àmes^, était alors gardien de la maison du Nouveau-Mexique. Il leur envoya des frères, qui, après un long voyage, arrivèrent dans le pays de ces Indiens; et les trouvant bien préparés, ils les baptisèrent, le roi le premier. Tous, mais surtout Bénavidès, étaient curieux de savoir quelle était celte femme dont les Indiens leur avaient parlé. Aussi de retour en Europe, dès qu'il fut arrivé à Madrid en 1630 , il fit des recherches sur cet événement. Ses affaires l'avaient amené auprès de Bernardin de Sienne, alors général de l'ordre, à qui sa charge avait déjà donné occasion d'éprouver l'esprit de Marie, et celle-ci se présenta à sa pensée pendant le récit de Béi:avidès. Pour arracher à l'humilité de cette femme les aveux dont il avait besoin , il donna à Bénavidès des lettres de recommandation pour le provincial et le confesseur de Marie. ïl le nomma de plus commissaire en celte affaire, et obligea Marie, en vertu de l'obéissance, à tout lui découvrir. L'envoyé, étant venu dans la province, s'entretint d'abord avec Séb. Morzeila, provincial à Burgos, puis avec Fr. de la Torre, qui était depuis peu de temps le confesseur de Marie. Tous ensemble demandèrent à celle-ci ce qui s'était passé en elle. Bénavidès s'informa d'abord des lieux où elle avait été. Elle nommales pays et les habitants, comme si elle y avait demeuré pendant de longues années. Elle lui raconta qu'elle l'y avait vu lui-même, en compagnie d'autres rehgieux; elle lui nomma le lieu , le jour et l'heure, désignant chacun de ceux qui étaient présents ; de sorie que

Biînavidès fut entièrement convaincu de la vérité. Tous trois écrivirent le résultat de leur enquête, et en laissèrent une copie au confesseur. Bénavidès en emporta une autre au Mexique avec une lettre de Marie. Cette copie fut déposée dan? la maison des religieux Franciscains au Nouveau- Mexique, et le commissaire général de la Nouvelle-Espagne en envoya à Madrid une copie que le biographe de Marie avait sous les yeux. 11 est à regretter que celui-ci ne Tait pas communiquée; car ce qu'il dit à ce sujet ne suffit pas pour exclure la possibilité d"une confusion dans la personne ou de quelque autre erreur.

L'eucharistie est souvent l'occasion qui donne naissance aux phénomènes de ce genre. On raconte dans la vie de saint Laurent Justinien que tout près de lui vivait une religieuse d'une grande sainteté, qui avait passé sa vie dans l'abstinence, les veilles et la prière. Or il arriva qu'au jour de la Fête-Dieu ni elle ni les autres sœurs ne purent communier. Comme elles en étaient très -affligées, et cette sainte religieuse plus encore que les autres, elles prièrent le saint de penser du moins à elles pendant la messe : il le leur promit. Comme il célébrait les saints mystères en présence de tout le peuple, il fut ravi après l'élévation; et .'Esprit l'emporta vers cette vierge, qui, renfermée dans sa cellule, se livrait à la méditation, et ressentait précisément en ce moment un ardent désir de la communion. Il la lui donna aussitôt : si ce fut avec son corps, ou hors de son corps. Dieu seul le sait. Du moins, le peuple qui était assemblé ne le perdit pas de vue un seul instant. Une fois revenu à lui, le saint termina la messe. La vierge ayant raconté la chose à son confesseur, et celui-ci à saint Laurent, ce dernier leur dit que ce n'était pas à lui, mais à Dieu

cependant au pas que c'était Angcle, et lui cria saisi d'étonnement et de crainte : « Sœur Angclc^ qui vous amène ici à cette heure? » Il l'entendit clairement lui répondre : c( Mon père^, je suis venue vous demander votre bénédiction et la permission de mourir. » Joseph la lui refusa; mais elle le conjurait en lui disant que c'était la volonté de Dieu. Joseph résista à ses désirs pendant deux grandes heures. Pendant ce temps, poussé par une puissance intérieure^ il lui avait accordé par trois fois la permission qu'elle lui demandait, mais aux trois fois il l'avait rétractée. A la quatrième enfin, Angèle, sans lui donner le temps de se rétracter, se lève et s'en va, fermant la porte après elle comme elle l'avait trouvée en entrant. Joseph se lève aussitôt de son lit rempli d'étonnement et d'inquiétude; il ouvre la fenêtre sans savoir trop ce qu'il fait, et se tournant vers le lieu où était Angèle, il lui donne sa bénédiction , confirmant ainsi contre son gré la permission qu'il lui avait donnée de mourir.

La cloche ayant sonné pour la prière, il descend au chœur avec les autres religieux, l'àme bouleversée de ce qui venait de lui arriver. A peine était- il rendu que le portier vint en toute hâte l'appeler, en lui disant que la sœur Angèle le priait de venir lui donner les derniers sacrements. Il se rendit chez elle, et voulut envoyer avej-tir le curé, sans la permission duquel il ne pouvait l'administrer. Mais Angèle lui dit tranquillement : « Le curé ne ^ous refusera pas la permission; bien plus, il vous priera de faire ce que je vous demande. » Joseph, se tournant vers la mourante, lui dit : « Allons, sœur Angèle, vous allez donc mourir! Et l'obéissance? Qui vous a donné la permission? Ne vous ai-je pas dit que je ne vous la donne-

rais jamais? — Mon père,, lui répondit Angëlc, je meurs , et avec votre permission. Vous savez bien que vous me l'avez donnée, non pas une fois seulement, mais quatre fois. » 11 fit semblant de ne point comprendre ce qu'elle lui disait. Elle lui raconta donc tout ce qui s'était passé dans sa cellule, et lui fit sa confession. Cependant celui qu'on avait envoyé chez le curé avait trouvé celui-ci retenu au lit par la goutte; et comme il l'avait prié de venir, le malade avait répondu qu'il ne le pouvait, et qu'il priait le P. Joseph d'aller à sa place. Angèle obtint donc tout ce qu'elle avait demandé. Après avoir reçu les sacrements, elle resta encore une heure plongée dans une méditation profonde, et mourut ensuite doucement sans agonie. Son confesseur confirma par serment le récit de ce qui s'était passé. (Marchese, octobre) (1).

Plusieurs cas semblables à celui-ci se sont présentés dans ces derniers temps chez certains somnambules. On a cherché à les expliquer en supposant que l'àme, qui tient le milieu entre le corps et l'esprit, peut se séparer de l'un et de l'autre et sortir au dehors. Mais cette explication est-tout

(1) Note du traducteur. Un fait du même genre est raconté dans le Ménologe des pères de la compagnie de Jésus, et nous ne pouvons résister au désir de le citer en ce lieu, car il rappelle un des exemples les plus remarquables et les plus extraordinaires de l'obéissance religieuse. Un saint religieux de la compagnie de Jésus, dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici le nom , était cloué depuis longtemps sur sou lit par de cruelles souffrances, ne pouvant en quelque sorte ni vivre ni mourir. Son supérieur, étant venu le voir, lui dit pour le consoler qu'il espérait qu'il n'aurait plus à souffrir longtemps désormais, et que la mort ne tarderait pas. « Mon père , lui dit le malade , je mourrai quaud vous le voudrez ; vous n'avez qu'à me le commander, et j'obéirai. » Le supérieur lui dit : « Eh bien, je vous ordonne de mourir ! » et aussitôt le saint religieux rendit son âme au Seigneur.

qu'ils devaient rendre grâces^ et leur recommanda de ne parler à personne pendant sa vie de ce qui s'était passé. (A. S., 8jan.)

Nous voyons encore souvent ces phénomènes se pro- Angcle

Ho 11 Ptiy

duire à l'heure de la mort. Un fait bien remarquable en ce genre est ce qui se passa peu de temps avant la mort d' Angèle delà Paix entre elle et son confesseur. C'était en 1 662^, et elle avait cinquante-deux ans, lorsqu'une voix intérieure l'avertit que la fin de sa carrière approchait. Elle fut bientôt prise d'une fièvre violente, et son confesseur^ la trouvant très -mal, fit appeler les médecins. Ceux-ci, considérant la violence du mal et l'épuisement de ses forces, par suite des mortifications qu'elle avait pratiquées, jugèrent qu'elle n'avait plus que quelques heures à vivre, et conseillèrent de lui administrer les sacrements. Mais la mourante, qui savait qu'elle devait mourir le jour de Sainte-Ursule, dit à son confesseur que les médecins se trompaient. En efîet, après avoir beaucoup souffert pendant un mois, elle se trouva mieux, de sorte que les médecins commencèrent à espérer qu'elle pourrait vivre. Bientôt même ils crurent que le mal avait disparu. Son confesseur, qui avait pour elle une grande estime et qui savait par expérience jusqu'à quel point elle était obéissante, voyant qu'elle était mieux, lui ordonna non-seulement de se lever parfaitement guérie, mais encore de rester sur la terre un grand nombre d'années encore, pour servir plus longtemps le Seigneur. Cet ordre si hardi établit une lutte terrible entre la loi de la nature et celle de la grâce. Angèle le sentait bien ; elle dit donc à son confesseur d'un visage serein : « Mon père, si vous l'ordonnez ainsi, d'après l'avis des médecins, il faut bien que j'obéisse. Cepen-

40 i ACTION A DISTANCE.

dant sachez que je dois mourir de demain en huit jours; mais ce ne sera pas sans que vous m'en ayez donné Ubrement la permission. — Quant à la permission, répondit Joseph , son confesseur, je ne vous la donnerai jamais. Si vous êtes obéissante comme je l'espère, vous ne mourrez certainement pas cette fois. — Je mourrai, répondit Angèle, et, comme je vous l'ai dit, avec votre permission; car je suis invitée au festin nuptial de l'éternité, et vous ne pouvez m' empêcher d'y aller. Dieu vous forcera à m'en donner la permission, et à m'administrer les sacrements des mourants. » Joseph fut étonné de son assurance, d'autant plus qu'il savait bien que le curé de la paroisse était décidé à l'administrer lui-même. Il s'en alla donc faisant peu de fond sur ses paroles.

Cependant la fièvre redoubla, et les douleurs augmentèrent de telle sorte qu'il semblait qu'elle allait souffrir en masse tout ce qu'elle avait déjà souffert en détail pendant sa vie. Elle supporta toutes ses souffrances avec patience et même avec sérénité, les recevant de la part de Dieu avec reconnaissance; de sorte que les médecins en étaient dans l'étonnement. Le 20 octobre arriva. C'était, avait-elle dit, la veille de sa mort. Voyant que ce qu'elle avait annoncé à son confesseur ne s'accomphssait point par les voies ordinaires, elle se mit en prière et remit la chose à Dieu. Or il arriva que ce jour -là même, pendant que le P. Joseph dormait dans sa cellule au couvent de Sainte-Marie, il entendit frapper à sa porte. Comme il cherchait dans son esprit quelle affaire pressante pouvait lui amener une visite à cette heure, il vit la porte s'ouvrir, quelqu'un entrer et se mettre à genoux au pied de son lit. Quoique l'obscurité fût grande, et qu'il ne pût voir qui était venu, il reconnut

à l'ait iiuoiiciliablc avec ruiiioii uitiiiie qui exihle eiilre luus les éléments de la personnalité humaine. On ne peut nier, il est vrai, que ce ne soit l'âme qui est principalement en jeu dans les phénomènes de ce genre; cependant ce n'est point en se séparant du corps pour se répandre au dehors qu'elle agit en ces circonstances; mais c'est, au contraire, en concentrant davantage sa puissance et son énergie. Il est de l'essence de ce qui est à la périphérie de n'être qu'à la place qu'il occupe, parce que les autres lieux près de lui sont occupés déjà par d'autres qui ont le même droit sur eux que lui sur la place qu'il remplit. Si donc. un être quelconque exerce un droit sur ce qui est près ou loin de lui, ce ne peut être en vertu de sa propre puissance, mais par la vertu du centre même, qui lui est communiquée. Le centre, en effet, précisément parce qu'il est unique, et qu'il ne partage avec quoi que ce soit sa puissance, peut exercer celle-ci dans tous les points de la circonférence que sa force domine et remplit. S'il s'agit d'un centre naturel, comme dans l'ordre de la nature il n'y a ni volonté ni liberté, ce centre est vraiment présent en même temps dans tous les points de la circonférence , et son action est visible en chacun deux. Ainsi, par exemple, cette étoile qui brille au fond du firmament est présente en même temps et dans mon œil et dans toutes les étoiles visibles du ciel. C'est ainsi que le soleil éveille toute l'année" la vie autour de la terre, que chaque fleur qui s'épanouit salue la lumière, et que ses rayons se jouent dans chaque goutte de rosée.

Mais il n'en est pas de même dans le domaine de l'esprit; il faut ici tenir compte delà liberté. Si donc ici l'omniprésence du centre est nécessaire, ce n'est qu'en puissance j,

et non en acte; il n'est présent réellement que là où il veut, et n'est subordonné en ce genre qu'à sa propre nature. L'àme^ par exemple^ est toujours présente en tout le corps ; mais elle n'agit pas toujours dans toutes les parties de celui-ci. En dehors du corps qu'elle anime ^ elle a autour de celui-ci une sphère déterminée, au dedans de laquelle elle peut étendre son action d'une manière visible. Elle peut donc aussi se rendre présente partout dans cette sphère, qui lui est extérieure en un sens. L'étendue de celle-ci varie selon que l'àme est plus ou moins active, plus ou. moins énergique, plus ou moins recueillie et concentrée en elle-même. Si donc, par suite de l'extase et par la puissance du centre supérieur auquel elle est unie dans ses ravissements, l'âme devient plus intérieure et plus puissante, le cercle extérieur de son action s'élargit dans la même proportion, et elle peut dès lors manifester sa puissance à des distances très-éloignées, selon qu'elle s'est concentrée davantage. Mais comme c'est la sympathie et l'amour qui forment le lien par lequel lame se met en rapport avec les objets extérieurs, elle sera présente partout oii est son cœur et son amour; elle sera d'autant plus présente en chaque chose qu'elle sera entrée plus avant en elle par l'amour, et qu'elle l'aura attirée plus fortement à soi. Ceci doit donc arriver bien plus facilement lorsque deux âmes se trouvent dans un état semblable; c'est ainsi que nous avons vu des extatiques se rencontrer, quoique séparés par de très-grandes distances. La mort aussi, qui n'est dans un certain sens qu'un ravissement et qu'une extase , développe ce genre de phénomènes , soit du côté de celui qui apparait, comme chez la sœur Angèle, soit du côté de celui qui reçoit l'apparition, comme chez la mère

ACTION A DISTANC . 400

(le saint Joseph de Copertino. Ce phcnomciie cependant n'exige pas toujours comme condition indispensable l'état d'extase de la part de ceux qui voient l'apparition, comme le prouve l'exemple de Marie d'Agréda. C'est l'extatique lui-même qui se rend visible et sensible aux autres, en faisant passer en eux à l'état de perception claire et distincte le sentiment confus du centre auquel ils appartiennent; et c'est dans ce centre qu'ils sont en rapport avec lui;, comme s'il leur élait immédiatement présent.

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