‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 3 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Développement de Iî fie chrétienne parmi les moines et les solitaires. Saint Paal , premier ermite. Les moines da désert. Les moines d'Oxyrinqae. La règle de saint Pacôme. La rie des moines da désert.

Toute mystique, surtout la mystique ésotérique ou intérieure , a besoin , pour se développer, de la retraite et du silence, afin que les puissances de Famé, recueillies dans son fond et n'étant point distraites par le bruit des choses extérieures, puissent entendre les douces insinuations de l'Esprit -Saint. Or c'est dans les déserts de l'Orient qu'ont trouvé ce repos les âmes fatiguées du tumulte du monde et de la vie foute naturelle qu'on y mène. C'est là surtout que s'est développée à cette époque la mystique chrétienne; et elle a dû nécessairement prendre l'empreinte du pays qui lui a servi, pour ainsi dire, de berceau. La Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, les régions arrosées par l'Euphrate et surtout la vallée du Nil attirèrent de préférence les premiers anachorètes. Cette vallée avait été habitée dès l'origine par les Misraïm, d'un tempérament de feu, enfants de la nuit par leur caractère, et disposés déjà à sonder les mystères obscurs et profonds de la nature. Le fleuve mystérieux qui arrosait leur pays, et dont la source leur était inconnue, devait présenter à ces esprits ardents et concentrés l'image de la vie et du mouvement de la nature et de l'histoire. Aussi voyaient-ils partout le symbole de l'univers; et c'est d'après ce sym-

bole que s'étaient formées toutes leurs institutions civiles, politiques et religieuses. Leurs dieux n'étaient que les puissances de la nature ; la succession de leurs dynasties leur rappelait le cours des grandes périodes de l'histoire ; leurs temples étaient l'image des signes du zodiaque, habités par leurs divinités; et dans la poitrine du sphinx étaient cachées en quelque sorte les énigmes de l'être, que l'antique nuit donnait à déchiffrer au jour. Mais leur pays ne leur rappelait pas seulement l'image du ciel : il leur représentait aussi les abîmes du monde inférieur et les puissances qui l'habitent. Essayant, pour ainsi dire, d'arracher à la mort sa proie, ils avaient su , par la perfection de leurs embaumements, donner aux cadavres l'apparence de la vie, et les conserver pendant de longs siècles.

C'est alors que le christianisme parut en Egypte; et les habitants de ce pays, le saisissant à leur manière, lui donnèrent bientôt, dans sa partie extérieure et accessoire, l'empreinte et le cachet de leur propre caractère. La lumière de la nature, qui les avait éclairés jusque-là, dut céder devant la lumière supérieure qui venait s'offrir à leurs regards ; et bientôt la première ne leur sembla plus qu'une nuit obscure , de même que la vie terrestre leur parut une sorte de mort, comparée à la vie surnaturelle et céleste que leur prêchaient les apôtres de la foi. Il dut résulter de là un changement profond dans la manière de considérer les choses. Jusque-là l'Égyptien n'avait été, pour ainsi dire, occupé qu'à soigner et cultiver la mort, à la rendre vivante en quelque sorte en lui conservant l'apparence de la vie. Le christianisme, au contraire, prêchant le mépris du monde et des biens matériels, détruisit, pour ainsi dire, la vie terrestre par les rigueurs

de la mortification. Ce nouveau genre de vie avait eu déjà ses précédents et ses modèles dans l'Ancien Testament, dans la personne du prophète Élie, qui, pour échapper aux persécutions de Jézabel, s'était retiré avec ses disciples au désert et sur les bords du Jourdain. Jean- Baptiste, le précurseur, était venu plus tard, avec ses disciples aussi, habiter dans la même contrée, et y avait donné l'exemple d'une vie pénitente et mortifiée. Les solitaires de l'Egypte ne faisaient que suivre les sentiers tracés déjà par ces saints personnages, et leur influence, à cette époque, fut bien plus considérable qu'on ne se l'imagine ordinairement; car ce sont eux qui préparèrent en grande partie les voies au christianisme dans ces contrées. En quittant le monde pour se retirer dans le désert, ils renonçaient, il est vrai, à tous les intérêts humains; mais, d'un autre côté, par l'empire qu'ils avaient acquis sur leur nature ardente et sauvage, ils devenaient des modèles qui excitaient l'étonnement et l'estime des païens, et que les chrétiens se sentaient disposés à imiter. Le changement profond qui s'était accompli dans leur être, sous l'action victorieuse de la grâce, offrait au monde l'image des effets merveilleux que le christianisme peut produire # sur une plus grande échelle dans la société tout entière. Comme religieux et docteurs , ils ont, pour ainsi dire, continué le psautier. Leur vie, sous ce rapport, est comme la lyre de la poésie sacrée, opposée au tumulte épique de l'histoire. Ils avaient saisi le christianisme d'une manière lyrique, et l'exprimaient sous cette forme. Leur être tout entier portait le caractère d'une idylle religieuse. Saint Paul Ce caractère se produit dès le commencement dans la ermite. vjc (|e gajn^ pauj ^ qUC jcs ermiies honorent comme leur

LA MYSTIQUE DES PREMIERS MONASTÈRES. 3;i

fondateur. Lorsqu'en 253 la persécution de l'empereur Dèce s'étendit jusque dans laThébaïde, Paul, au rapport de saint Jérôme, s'enfuit de la Thébaîde inférieure dans le désert, n'ayant encore que vingt-trois ans; et, s'enfonçant toujours davantage dans ces solitudes immenses, il parvint enfin au pied d'une haute montagne, et y trouva une grotte assez spacieuse, dont le fond était fermé par une pierre. Curieux de savoir ce qu'elle cachait, il essaya de l'ôter. Il trouva derrière elle un espace assez grand, ouvert par en haut et qui n'était ombragé que par le large feuillage d'un vieux palmier. Au pied de cet arbre coulait une source, pure comme le cristal, et dont l'eau se perdait aussitôt dans la terre par une petite ouverture. Autour de la grotte et dans les murs étaient creusées plusieurs cellules, où l'on voyait encore des poinçons, des enclumes, des marteaux et d'autres instruments qui avaient servi à fabriquer de la monnaie. En effet, les annales de l'Égypte rapportent que des faux-monnoyeurs s'étaient établis en ce lieu pendant le séjour qu'Antoine avait fait à Alexandrie chez Cléopâtre. C'est là que saint Paul passa tout le reste de ses jours dans la méditation et la prière, vivant des fruits du palmier et n'ayant pour breuvage que l'eau de la source. Il vécut ainsi quatre-vingt-dix ans, sans avoir jamais aperçu aucun visage humain. Lorsqu'il eut atteint l'âge de cent treize ans, saint Antoine, qui avait déjà demeuré quatre-vingt-dix ans dans un aulre désert, apprit une nuit dans une vision qu'il y avait au fond de cette solitude un autre homme plus parfait que lui; et il reçut l'ordre d'aller le visiter. 11 part donc dès le matin sans savoir quelle direction il doit prendre. Mais après avoir voyagé une demi -journée, sous un soleil

brûlant, il rencontre un animal extraordinaire, moitié homme, moitié cheval, et lui demande le chemin qui conduit à la demeure du saint anachorète. L'animal lui indique de la main droite la direction qu'il doit prendre, et s'enfuit aussitôt. Antoine continue son voyage. Il voit bientôt paraître une louve altérée qui se glisse dans une grotte : il attend qu'elle en sorte, puis il entre dans la grotte, avance avec précaution, et, apercevant au loin une lumière, il se hâte d'aller vers elle et heurte contre une pierre. Paul, entendant du bruit, ferme sa porte. Antoine le supplie de lui ouvrir, jusqu'à ce que le saint vieillard cède à ses instances. Us s'embrassent, s'appellent par leur nom, quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, et louent Dieu qui les a ainsi réunis. Paul demande à son hôte comment va le monde, si on bâtit encore des maisons, quels sont les princes qui gouvernent , et si les dieux sont encore honorés. Un corbeau leur apporte un pain pour leur repas. Après l'avoir pris, ils passent la nuit en prière. Le matin, Paul découvre à son compagnon que l'heure de sa mort approche; et il prend toutes les dispositions pour mourir, sans se laisser troubler par les larmes d'Antoine. 11 meurt en effet : Antoine l'enterre avec le secours de deux lions; et il emporte avec lui, comme héritage, le vêtement du saint, qui se composait de feuilles de palmier tressées ensemble. Puis, de retour dans sa cellule, il raconte à ses disciples tout ce qui s'est passé.

Dans ce récit de saint Jérôme, qui l'avait appris luimême probablement de la bouche d'Amathas et de Macaire, disciples de saint Antoine, on aperçoit déjà l'introduction de la légende dans l'histoire dès l'origine de la vie érémitique. L'imagination et l'instinct poétique des premiers

solitaires n'avaient point été affaiblis par l'austérité de leur vie. Séparés entièrement du monde et de toute relation sociale , semblables à des plantes qui , mises en des rases étroits et ne pouvant s'étendre au large, sont forcées de se développer par en haut , les premiers solitaires étaient obligés aussi de chercher dans une région supérieure un cercle pour leur activité ; et, s' élevant au-dessus des formes et des instincts de la vie ordinaire, les facultés de leur âme s'épanouissaient dans une sphère poétique et idéale. Cantinpré raconte qu'un jour le frère Henri visita, comme provincial, un couvent de son ordre à Àccon, en Palestine, et qu'après le repas il conduisit, selon sa coutume, toute la communauté hors du cloître pour prendre quelque récréation. S'étant assis dans un lieu commode, sur le bord de la mer, à l'ouest de la ville , ils virent bientôt un nuage s'élever au-dessus des eaux; et celui-ci s'étant dissipé, ils virent apparaître à sa place une montagne considérable, sur le sommet de laquelle était un château, entouré de murs et flanqué de tours. De ce château, un large pont conduisait au rivage; et sur ce pont l'on voyait aller et venir un grand nombre de cavaliers et de piétons. L'apparition dura jusqu'au coucher du soleil; et ils virent alors monter de la mer un nouveau nuage , qui se dissipa quelque temps après sans laisser aucune trace. (Lib. Apum., \. Il, c. 57.)

C'était ce phénomène qu'on appelle la fée Morgane. 11 en est ainsi de la légende : elle est comme un mirage , auquel l'époque et le lieu donnent leur forme et leur couleur, et qui, se dégageant de la terre, se joue dans une région supérieure. Or le lieu qu'habitaient les anachorètes est un désert immense et aride, où l'on n'entend la nuit i. 2

que le mugissement des bêtes féroces, qui est embrasé par un vent brûlant, lequel soulève des flots de sable plus terribles encore pour le voyageur que ceux de la mer; un désert dont la triste monotonie n'est interrompue que par quelques rares oasis et par les débris qu'ont laissés les siècles passés sur la lisière des pays habités anciennement. Toutes ces circonstances ont dû exercer une influence profonde sur l'esprit et l'imagination des premiers solitaires, qui, s' emparant de ces divers éléments et les saisissant par leur côté religieux, les ont exprimés comme ils les sentaient. L'écho qui troublait leurs prières et leurs méditations nocturnes leur semblait la voix des démons tentateurs. Le mirage produit par le désert, et qui encore aujourd'hui trompe le voyageur altéré, par l'aspect d'un lac immense, ils l'attribuaient à l'opération magique du diable. Ces images, nées dans le silence et la solitude du désert, et travaillées par l'imagination, qui leur ajoutait sans cesse de nouvelles couleurs, ont fini par acquérir une forme précise et déterminée; et c'est ainsi qu'elles sont ♦ parvenues à la postérité dans des récits naïfs et pieux, sur l'exactitude desquels l'Église ne s'est point prononcée, les laissant pour ce qu'ils sont, et distinguant toujours avec sagesse le fond de vérité qu'ils contiennent des transformations poétiques qu'ils ont subies dans ce travail.

Les moine* Le théâtre de la vie solitaire a été principalement la du désert. vaU(5e du qui^ creustîe au milieu des montagnes et

renfermée d'abord dans un espace étroit, commence à s'étendre au-dessus de Memphis. A ce point, en effet, l'une des chaînes qui lui servent de limite se dirige vers le nord -est, du côté du lac de Maréotis, tandis que Tau-

tre, à droite d'Héliopolis, longeant l'ancien canal, s'étead vers l'isthme de Suez. Elle est entourée à l'est et à l'ouest par d'immenses déserts. C'est là que s'établirent les premiers anachorètes. Mais bientôt, sentant le besoin de la vie commune, ils se réunirent , et fondèrent des couvents près des contrées plus fertiles où ils pouvaient trouver une subsistance assurée. Ils furent remplacés dans le désert par d'autres ermites, à qui la vie solitaire agréait davantage. Le désert ne tarda pas à se peupler des deux côtés du fleuve, à l'est jusqu'à la mer Rouge et le Sinaï, à l'ouest jusque près des oasis. C'est à l'est du Nil qu'étaient la grotte de saint Paul et les deux couvents de saint Antoine, que Sulpice trouva encore habités par ses disciples. L'autre partie fut visitée par Rufin, qui nous a laissé sur elle des particularités remarquables.

11 avait trouvé à Tabenna saint Ammon, qui était à la Les moines tête de trois mille moines dont la vie était très-austère. d 0xyrinclue Remontant le Nil, il avait visité la ville d'Oxyrînque, où, d'après la déclaration de l'évêque du lieu, habitaient deux mille religieuses et dix mille moines. Presque toutes les maisons, tous les anciens temples des dieux étaient des couvents, dont chacun avait sa chapelle ; et il y avait de plus douze églises paroissiales pour le reste de la population. Tous les coins, les tours même et les portes étaient pleines de moines; et on chantait tant de psaumes que la ville entière ressemblait à une église, et que l'évêque récitait indistinctement ses prières dans une chapelle ou dans la rue. Les citoyens et les magistrats entretenaient aux portes des gardiens, chargés de voir s'il se présentait un pauvre, un pèlerin ou un étranger. C'était à qui aurait l'honneur de le recevoir dans sa maison ; et Rufin , ainsi que ses

compagnons, eurent presque leurs manteaux déchirés par les efforts que chacun faisait pour les entraîner chez soi. Un peu plus haut encore, près d'Hermopolis , il trouva Apollonius, qui était à la tête de cinq cents moines; et plus bas, de côté, dans la contrée d'Arsinoé, près du lac Mœris, il trouva Sérapion, qui gouvernait un grand nombre de couvents, habités par près de dix mille moines.

Mais le cloître le plus célèbre en Egypte était situé près de Nitrie, à quarante milles d'Alexandrie. Là, sur la montagne, demeuraient cinq mille moines, parmi lesquels étaient six cents anachorètes : les autres demeuraient deux ou trois ensemble. Au milieu de leurs cellules était une seule église très -vaste, avec huit prêtres, dont le plus ancien seulement était en activité. Les solitaires s'y rendaient le samedi et le dimanche. Près de l'église étaient plantés trois palmiers, à chacun desquels pendait une discipline : la première, pour les moines qui manquaient en quelque chose; la seconde, pour les brigands qu'on prenait, et la troisième pour les étrangers qui avaient commis quelque faute. Sept fours servaient à l'entretien des moines. 11 y avait aussi une hôtellerie, où les étrangers pouvaient rester tant qu'ils voulaient, deux à trois ans même, s'ils s'y trouvaient bien. La première semaine seulement, on leur permettait de ne rien faire; mais ensuite on les faisait travailler au jardin, à la boulangerie ou dans l'église. On donnait des livres à ceux qui étaient instruits. Jusqu'à sexte, ils ne pouvaient parler à personne, et vers none commençaient les chants et les prières; de sorte qu'on pouvait se croire en paradis.

A dix milles plus loin, dans l'intérieur du désert, était un lieu nommé Cellia, à cause du grand nombre de cellules

qu'il contenait et qui étaient habitées par. près de deux mille moines. Puis, à un jour démarche de Nitrie, du côté de Memphis, s'étendait un désert immense et sauvage, nommé Scethe : c'était ia Scythiaca regio de Ptolémée. Aucun sentier n'indiquait sa route au voyageur, qui n'avait pour se guider que les étoiles du firmament; et si malheureusement il manquait le chemin , il était perdu. On ne trouvait point d'eau dans cette solitude, ou celle que l'on rencontrait avait une odeur insupportable et un goût de poix : elle n'était pas nuisible cependant à la santé. C'est là que demeurait Macaire. Près d'Élimax, dans le désert de Scethe, où l'on ne trouvait pas une seule source dans un espace de dix- huit milles, un solitaire, nommé Ptolémée, avait trouvé le moyen de vivre pendant quinze ans en recueillant dans des vases de terre la rosée qui tombait au mois de décembre et de janvier, et en ramassant avec une éponge l'humidité des rochers. Au reste, ce n'est pas seulement dans la vallée du Nil que s'étaient établis les solitaires : un grand nombre avaient bâti leurs cellules dans la Cyrène de Libye, dans la Palestine, au mont des Oliviers, à Bethléem, à Jéricho, sur les rives du Jourdain, près du bourg de Thécué et aux environs de la mer Morte; dans le désert près de Cyrrhus, à deux journées d'Anttoche; du côté de Berrhée, près de Nisibe, sur la limite qui séparait l'empire romain de la Perse, et enfin à Ancyre, où sur dix mille vierges deux cents s'exerçaient à la vie spirituelle.

Si nous voulons connaître les lois et les constitutions La règle de de ces monastères, nous n'avons qu'à lire la vie de saint s,ï>acôme' Pacôme, disciple de Palémon , traduite du grec vers 540, par Denis le Petit. Sa règle , écrite en égyptien , a été

traduite en latin par saint Jérôme. Il l'avait introduite d'abord à Tabenna, où il avait fondé un couvent par l'inspiration divine. Quiconque désirait y être admis devait se tenir dix jours au moins devant la porte, et souffrir patiemment les affronts des frères qui passaient. On lui était alors ses vêtements, et on lui mettait l'habit de l'ordre en présence des frères assemblés; mais on gardait les vêtements qu'il avait quittés pendant trois ans, jusqu'à ce qu'on fût bien assuré de sa persévérance, et on les donnait alors aux pauvres. Si pendant ce temps il avait été désobéissant une seule fois, ou s'il avait péché une seule fois en paroles , on lui rendait ses habits séculiers et on le renvoyait du couvent. Même après avoir été admis, il était confié pour un an à un ancien frère , qui demeurait près de la porte du couvent et était chargé de recevoir les hôtes; et ce n'est qu'après avoir achevé ce second noviciat qu'il était admis formellement dans la communauté. Celle-ci était partagée en vingt-quatre groupes, dont chacun était désigné par une lettre de l'alphabet, laquelle indiquait l'état, les mœurs et les habitudes des moines qui en faisaient partie. Ils menaient une vie sobre, partagée entre un travail pénible et la prière ou la contemplation. Us ne donnaient au sommeil que le temps indispensable à la nature ; encore ne se couchaient- ils pas; mais ils dormaient habillés et assis sur des sièges un peu penchés.

Leurs repas se composaient de pain , de choux , de fromage et d'olives. Ils les prenaient ensemble et en silence, le visage couvert par leur capuchon ; de sorte que personne ne pouvait voir ce que faisait son voisin. Quelquesuns ne faisaient que toucher à la nourriture; d'autres faisaient semblant de la porter à leur bouche. Plusieurs

mangeaient selon leur besoin ; d'autres ne mangeaient que tous les cinq jours. Pendant le repas, on chantait des psaumes ou on lisait des passages de la Bible. Ils travaillaient toujours des mains, et cherchaient quelque travail qu'ils pussent faire , même la nuit. Ils se levaient de très-bonne heure, et chacun allait à son poste, les uns à la cuisine, les autres dans les champs, ceux-ci dans les jardins, ceux-là à la boulangerie. Les uns étaient maçons, les autres tisserands oucorroyeurs; ceux-ci faisaient des chaussures, ceux-là tressaient des nattes ou des corbeilles. Plusieurs écrivaient: tous savaient la Bible par cœur; et ils ne pouvaient rien avoir en propre, pas même une corbeille. On les exerçait surtout à rompre leur volonté ; et l'obéissance était si rigoureuse qu'aucun n'eût entrepris de faire quoi que ce soit à l'insu du supérieur, dont les ordres étaient reçus comme venant du ciel. Ils cherchaient même à faire des choses impossibles, et observaient un tel silence que chacun eût pu se croire seul au milieu du désert. Leurs prières étaient courtes, mais fréquentes; ils priaient douze fois le jour, douze fois le soir, et autant la nuit. Pacôme n'admettait au sacerdoce aucun de ses moines, de peur de la vaine gloire, et il faisait venir, les jours de fêtes, des prêtres des villages voisins pour célébrer les saints mystères. Il n'était permis ni de tousser, ni de cracher, ni de bailler pendant le service divin, et l'on n'entendait que les paroles du prêtre qui priait.

Ces essaims de moines, loin d'être un fardeau pour le pays, étaient au contraire une bénédiction ; car non-seulement ils savaient arracher à ces régions inhospitalières les choses nécessaires à leur subsistance , mais ils donnaient encore l'hospitalité aux étrangers. Us envoyaient beaucoup

de produits dans la Libye, où il y avait presque toujours disette, et ils venaient au secours des pauvres et des prisonniers dans les villes voisines. Leur vie sobre, calme et occupée éloignait d'eux toutes les maladies. Ils prévoyaient ordinairement leur mort ; et , faisant venir alors tous les frères pour prendre congé d'eux, ils s'endormaient avec joie dans le Seigneur. Cependant au-dessus de cette vie , déjà si sainte et si austère, il y en avait une plus rigoureuse encore : c'était celle des anachorètes proprement dits, quoique plusieurs cependant estimassent davantage la vie du cloître, à cause de l'obéissance qui y était plus parfaite. Si donc il se trouvait dans la communauté quelque frère qui se sentit appelé au désert, afin d'y mener une vie plus céleste encore , il ne pouvait suivre son attrait qu'après en avoir obtenu la permission du supérieur, et le couvent lui envoyait alors ce qui lui était nécessaire pour vivre. Le cloître était en ce cas considéré comme le noviciat de la vie érémitique, et l'on ne permettait celle-ci qu'à ceux qui s'étaient formés d'abord à la vie commune et exercés longtemps à rompre entièrement leur volonté. Ils allaient s'établir ordinairement dans le désert situé entre le Nil et la mer Rouge, où le sol, composé de sable et de sel, était rebelle à toute culture, mais où l'eau du Nil, filtrée par les montagnes de sable qu'elle parcourait, était plus savoureuse que le vin le plus précieux.

C'était le monastère deCellia qui était comme la métropole de tous ces anachorètes. Ils observaient le plus profond silence, demeuraient dans des huttes étroites, où souvent ils avaient de la peine à se tenir debout ou à se coucher tout de leur long. Quelquefois ils muraient leur porte, ou bien ils passaient des années sans sortir de leur cellule. Ils ne se

réunissaient que le samedi ou le dimanche dans l'église commune. S'il manquait quelque frère, les autres savaient qu'il était malade, et ils le visitaient l'un après l'autre, lui apportant ce qu'ils croyaient lui être agréable. A part cela, ils se visitaient rarement, si ce n'est pour s'instruire ou s'encourager dans la pratique de la perfection. C'est pourquoi l'on donnait ordinairement aux solitaires qui avaient vieilli dans l'exercice de la vertu un ou plusieurs frères, afin qu'ils les instruisissent par leurs exemples, leurs conseils et leurs enseignements. Ces frères priaient, jeûnaient, psalmodiaient avec le père chargé de les diriger; ils combattaient avec lui dans ses tentations, et l'assistaient dans tous ses besoins. Lui, de son côté, les aimait comme un père et ne les quittait point. Si l'un d'eux était attaqué par une tentation plus forte que de coutume, ou s'il s'élevait dans son esprit quelques doutes difficiles à résoudre , on l'envoyait trouver un père plus vieux, plus expérimenté et d'une haute sainteté. Les conseils donnés en ces circonstances étaient écrits et conservés avec soin, et ils formaient comme le code de la vie solitaire. Si quelqu'un se rendait coupable d'une faute grave, les pères les plus voisins se rassemblaient sous la présidence du prêtre de leur église , et condamnaient le délinquant à une pénitence ou le chassaient de leur sein. Du biscuit trempé dans l'eau, avec un peu de sel ou d'huile, était leur nourriture accoutumée; mais beaucoup ne mangeaient ni pain ni fruits, et se nourrissaient seulement de laitues sauvages ou de chicorées. Plusieurs passaient des nuits entières sans dormir, occupés à prier assis ou debout jusqu'au matin.

Le but que se proposaient ces moines et ces anachorètes, La des

moines

c'était de s'exercer continuellement en toutes sortes de du désert.

vertus. La pauvreté était considérée comme la première préparation à cette vie toute céleste. Un frère n'ayant rien autre chose qu'une Bible la vendit pour en donner l'argent aux pauvres, se glorifiant d'avoir vendu la parole qui dit : Vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres. Chercher la gloire des hommes et se vanter de ses actions était pour eux un crime ; craindre l'injustice de la part des autres leur paraissait une faiblesse. L'horreur de la gloire du monde leur semblait la première condition de la vie d'un moine; aussi interrompaient- ils leurs jeûnes et leurs pénitences quand ils recevaient la visite de quelque frère étranger, afin de lui cacher leurs bonnes œuvres. Juger les autres leur semblait un grand mal; et ils avaient coutume de dire: Si tu es pur, prends garde de condamner celui qui ne Test pas, ou autrement vous transgresserez tous les deux la loi de Dieu. Mais autant ils jugeaient les autres avec indulgence, autant ils étaient sévères quand il s'agissait d'euxmêmes. L'hospitalité et la miséricorde étaient un devoir pour eux. Si un autre venait les visiter, ils laissaient aussitôt leurs jeûnes, et mangeaient même plusieurs fois en un jour avec lui, persuadés que, si le jeûne mérite sa récompense, celui qui mange par charité pour son prochain remplit deux préceptes, celui de la charité fraternelle et celui qui nous oblige à renoncer à notre volonté propre. C'est ainsi qu'un jour un père du désert ouvrit pendant la nuit sa porte à un prêtre manichéen, quoiqu'il le connût bien. Il se laissa bénir par lui, lui donna à manger et un gîte pour se reposer; ce qui toucha tellement celui-ci qu'il devint catholique. Ils s'exerçaient continuellement à la sobriété, et c'était un principe chez eux que l'âme se flétrit à mesure que le corps fleurit, et que plus le corps perd au

contraire, plus l'àme gagne et se fortifie. On raconte de quelques-uns d'entre eux des choses incroyables. L'abbé Elpide , pendant vingt -cinq ans, ne mangea que le samedi et le dimanche; et il était devenu si maigre qu'on pouvait à travers la peau compter tous ses os. Saint Jean, vieillard de quatre-vingt-dix ans, était tellement épuisé lorsque Pallade le vit que sa barbe ne poussait plus. Jusque dans l'âge le plus avancé, il ne mangea que des fruits, et ne sortit jamais de sa cellule pendant quarante ans.

Saint Macaire enfonçait du pain dans un vase dont le s« Macaire. cou était très-étroit, et il ne mangeait à chaque repas que ce qu'il pouvait en tirer avec les doigts. « Je n'ai pu, disait-il, accoutumer ce méchant corps à ne pas manger du tout. » Ainsi préparé, il se présenta à saint Pacôrae, qui, ne le connaissant pas, eut beaucoup de peine à l'admettre dans son monastère de Tabenna. Là il passa tout le temps du carême occupé à tresser en silence dans un coin des feuilles de palmier, mangeant seulement le dimanche quelques feuilles de chou crues; de sorte que les autres moines dirent à leur supérieur : « D'où vient cet homme qui n'a rien d'humain dans sa personne? Renvoyez-le bien vite, ou nous partons tous. » Après la sobriété, la mortification des passions était le grand art des solitaires. Pour cela, ils s'observaient continuellement eux-mêmes, gardaientun silence perpétuel, et priaient sans cesse. Ils attachaient un si grand prix à l'obéissance que de quatre moines, dont l'un avait beaucoup jeûné, le second avait pratiqué la pauvreté dans sa perfection, le troisième s'était distingué par la charité et le quatrième avait vécu vingt -deux ans sous l'obéissance d'un autre, Pambo déclara que celui-ci était le plus parfait, parce que les autres avaient fait leur volonté en pratiquant

la vertu, tandis que celui-ci avait renoncé à la sienne. Mais 1 toutes les vertus ne leur paraissaient rien sans l'humilité ; elle était pour eux l'arbre de vie, qui, enfonçant ses racines dans la terre, élève ses rameaux dans les airs. Ils attachaient aussi un grand prix à la patience. Mais, aux yeux de saint Antoine, la couronne de toutes les vertus, c'était la discrétion, c'est-à-dire la mesure en toutes choses, même dans le bien, parce que sans elle aucune vertu ne peut être parfaite ni constante.

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