‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 38 sur 64 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Phénomènes mystiques dans les régions supérieures et spirituelles,

dans la faculté qui perçoit les objets et dans l'imagination. Des sons

qui se font entendre quelquefois dans la région du cœur. Catherine

de Sienne. Stéphanie Quinzani. Ursule liénincasa. Colombe de

Riéti. Élisabeth de Tburinge. De la langue mystique. Sainte Hildegarde.

L'esprit, avons-nous dit /occupe le sommet de la nature humaine, et il en pénètre en même temps les profondeurs. 11 est donc comme le point central de la personnalité. En cette qualité, il l'embrasse et la contient tout entière ; il domine et règle toutes les fonctions de la vie, même les plus basses. Il se trouve donc plus rapproché du royaume des esprits, et surtout de Dieu. Tout commerce entre l'homme et Dieu doit donc prendre son point de départ dans l'esprit, et se communiquer de là aux autres puissances. Or, quoique les rapports de Dieu à l'égard de la créature soient toujours les mêmes, celle-ci peut entrer avec lui dans un commerce plus ou moins intime. La créature, il est vrai, est dans un rapport nécessaire avec Dieu , tandis que les rapports de Dieu à son égard sont tout à fait libres. 11 n'y a pas entre eux réciprocité;

et Dieu ne descend pas vers la créature à mesure que celle-ci monte vers lui; mais, immobile dans son éternité, il la laisse s'approcher de lui, ou il la tient plus éloignée selon son bon plaisir. Quoiqu'il soit dans la créature, et que celle-ci, considérée dans son essence, soit en lui , cependant la volonté de la créature libre peut, abusant de sa liberté, se placer hors de lui. L'essence de la créature ne vient point de l'essence divine. Celle-ci est immaculée, tandis que la première peut être souillée par le péché; et le péché, dans ce cas, la sépare de Dieu. L'àme peut encore, sans se séparer de lui complètement, se laisser distraire de son service par la dissipation et les sollicitudes du siècle; comme elle peut aussi, quand elle s'en est éloignée de cette manière, s'en rapprocher par le recueillement.

Si donc elle se propose d'entrer dans un rapport plus intime avec Dieu , elle doit d'abord se purifier de tout péché, puis , allant plus avant, mettre la cognée à la racine du mal, et réprimer les inclinations d'oii cette racine repousse sans cesse. Elle doit en même temps arracher par la mortification le corps à la loi de la nécessité, pour le faire participer à la liberté de l'esprit. Elle doit purifier et élever ses instincts courbés vers la terre , et, les tenant sous u ne discipline sévère, ne leur permettre aucun mouvement désordonné , mais en faire, au contraire, des instruments dociles de la volonté. Puis elle doit faire la même chose à l'égard des sens, les empêchant de se dissiper sur les objets extérieurs, et, lorsqu'ils sont revenus de leurs excursions au dehors, les surveiller attentivement et les conserver dans le recueillement. Après avoir dépouillé, pour ainsi dire , les sens des formes sensibles dont ils encom-

brent l'esprit , elle doit dépouiller aussi l'imagination des fantômes qui le distraient, et la mémoire des souvenirs inutiles qui l'embarrassent. Ce n'est pas tout encore : mais, après que l'esprit a été ainsi purifié par la foi , et la volonté par la justice, il faut que l'un et l'autre se dépouillent de toutes les formes intelligibles, et se tiennent devant Dieu dans une entière pauvreté. Après que l'àme a ainsi, par un long exercice, ramené la partie corporelle de l'homme à la partie vitale, celle-ci à la partie animale, et l'homme animal à l'homme spirituel, il faut que, se recueillant en elle-même , et ramassant ses puissances supérieures comme en un foyer, elle contemple Dieu et se contemple elle-même dans ses vrais rapports avec lui et avec la nature. L'àme se trouve ainsi préparée à remonter vers Dieu, et à rentrer en lui comme dans sa source. C'est cette préparation que la mystique appelle l'entrée dans le désert. A cet état succède le silence mystique, où l'homme n'entend plus rien de ce que dit la créature, ou de ce qu'il dit luimême, uniquement occupé à parler avec Dieu dans de mystérieux entretiens. N'étant plus, en etîet, étourdi par les bruits du monde, aucune inspiration de Dieu n'est perdue pour lui.

Lorsque l'homme, avec le secours de la grâce, est arrivé à ce degré d'union avec Dieu, Dieu prend en lui ses complaisances, et se donne à lui selon la mesure dont il s'est donné lui-même à Dieu. 11 est en lui, non plus seulement de cette présence générale par laquelle son essence est en tout sans être contenue et renfermée par rien, mais de cette présence particulière par laquelle il éclaire l'esprit de sa lumière, et l'attire par son amour. « Celui qui m'aime et garde mes commandements, dit Notre-Seigneur, le Père

aussi l'aimera, et nous viendrons prendre en lui notre demeure. » C'est ce qui arrive, en effet, dans cette union mystérieuse. L'homme, en cet état, n'est plus qu'un seul esprit avec Dieu, non d'une manière substantielle, il est vrai, car il lui serait dès lors hypostatiquement uni, mais par une transformation intime. Ainsi uni à Celui qui est l'unité essentielle, il acquiert au dedans de son être une unité et une simplicité toujours plus grandes. A mesure qu'il se simplifie, il monte plus haut; et dans cette ascension continuelle, plus il s'anéantit en soi-même, plus il se développe en Dieu, et plus en même temps il se purifie, jusqu'à ce que, devenu pur comme l'or, éprouvé par le feu, il n'ait plus rien qui lui soit propre, mais appartienne à Dieu tout entier, et, transformé en lui, repose en son sein, insensible à toutes les choses de la terre.

L'esprit de l'homme, quoique simple dans son essence, a néanmoins, comme nous l'avons vu plus haut, trois facultés, image et reflet des trois personnes divines. La première est la raison, qui forme les idées ; la seconde est le jugement, qui les associe et les compare; et la troisième enfin est la volonté, qui les réalise et les applique. Et d'abord on peut distinguer dans la première deux éléments et comme deux puissances. L'àme, en effet, perçoit les images qui lui sont apportées par les sens ; et , une fois qu'elle les a perçues , elle se les assimile en quelque sorte par un certain travail intérieur, et leur donne son empreinte. De là deux facultés très-distinctes, à savoir la perception et l'imagination. Mais la première se subdivise elle-même en deux parties, pour ainsi dire : la perception proprement dite et la mémoire , qui conserve soigneusement les trésors que l'àme a acquis par l'étude ou la ré-

flexion. L'âme ne se borne pas à percevoir les objets, et à transformer en idées ses perceptions ; elle sent encore le besoin de les exprimer au dehors par la parole articulée. Or toutes ces facultés sont transformées dans la vie mystique par l'action surnaturelle de Dieu. Et d'abord i'àme , n'étant plus tournée du côté du monde extérieur et sensible, mais tenant toujours ses regards ûxessur les régions

éternelles, a des perceptions plus pures et plus saintes. II arrive en ce domaine ce que nous avons vu déjà dans une région inférieure. De même, en effet, que le corps, purifié par l'abstinence et les autres pratiques de la vie mystique, reçoit des matériaux* moins grossiers, et devient par là plus subtil et plus immatériel en quelque sorte, ainsi l'âme, sanctifiée par cette abstinence des objets extérieurs, reçoit d'en haut des impressions célestes, et acquiert des idées plus élevées et plus claires. A mesure qu'elle s'appauvrit du côté de la terre, elle s'enrichit du côté du ciel. L'imagination s'élève à des hauteurs qu'elle ne soupçonnait pas, et exprime le saint enthousiasme qui l'inspire par des paroles et des images bien supérieures à celles de la vie ordinaire.

Quelquefois la parole s'échappe de la région du cœur comme un son sourd et inarticulé, qui n'est que l'écho involontaire des sentiments dont l'âme est remplie. Lorsque Sainte Ca- sainte Catherine de Sienne approchait de la sainte table ,

de^nne son cœur l'lait ul0,ld^ d'une j°»e céleste. Elle sentait dans sa poitrine comme un tressaillement subit qui produisait un son qu'entendaient très-distinctement les personnes qui étaient près d'elle. Celles-ci firent part au frère Thomas , son confesseur, de ce fait extraordinaire. 11 prit toutes les précautions pour s'assurer de la vérité de la chose, et il l'a

consignée dans ses Mémoires. Ce son ne ressemblait à aucun des bruits qui se font entendre quelquefois dans l'intérieur du corps humain, et sa singularité même prouvait qu'il était l'indice de quelque chose qui était en dehors ou au-dessus de la nature. D'autres fois le son s'articule et s'élève jusqu'à la parole. C'est ainsi que Stéphanie Quin- Stéphanie zani, née à Sonzino en 1457, entendait dans son cœur une ^uinzamvoix qui lui criait : « Amour! amour! amour! » et qui

enflammait son àme du feu de la charité. Chez Ursule Bé- Ursule Bé.

%. m* nincasa.

nincasa, ces sons pouvaient être entendus de ceux qui

étaient auprès d'elle, surtout au temps de Noël, où l'on entendait sortir de son cœur la voix d'un enfant qui pleure, comme le racontent les actes de sa vie; et Silos . ajoute qu'un jour, remplie d'une ineffable joie , elle alla prier devant un autel consacré à la sainte Vierge, et qu'on entendit alors en elle des sons semblables à ceux de l'orgue. Sa langue était immobile, et sa poitrine rendait des sons harmonieux et cadencés. Ce fait n'arriva pas une fois seulement, mais il se reproduisit très-souvent.

Il arrive souvent aussi que le son , montant du cœur au gosier, devient, ou une parole distincte, ou un chant harmonieux. Ces vibrations sont produites alors par une puissance supérieure. Celui qui les éprouve n'y est pour rien ; car l'organe par lequel elles se produisent est au pouvoir d'un esprit plus élevé. Cantinpré connaissait dans le Brabant une religieuse qui, lorsqu'elle entendait parler des joies du ciel, était aussitôt ravie en esprit; puis, au bout de quelques instants, son visage s'enflammait, et il s'échappait d'elle des sons si délicieux qu'aucun chant ne pouvait leur être comparé. Ce n'était point des sons articulés, mais une harmonie merveilleuse que l'on entendait entre la poi-

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trine et le gosier. Le même phénomène s'est reproduit chez Sainte Co- beaucoup d'autres, et en particulier chez sainte Colombe tombe. ^ lorsqu'elle allait à la communion. Il se manifeste quelquelois au moment de la mort , et ces voix sont alors comme le chant du cygne de l'àme qui va quitter la terre. Sainte Élisa- Les biographes de sainte Elisabeth de Thuringe racontent

T^wrin«e. *lue> Pr^s ^e niouru* c^e se tourna du côté du mur, et que, sans remuer les lèvres, elle se mit à chanter comme si un oiseau eût été renfermé dans son gosier. Elle rendit ainsi en chantant son esprit à son Créateur. L'àme, en cet état, ressemble à celte colonne mystérieuse de Memnon , qui rendait des sons sous les premiers rayons de l'aurore. Elle est comme une harpe éolienne, qui, touchée du souffle de l'esprit, éclate en des sons célestes.

Ces bruits extérieurs n'étant que l'écho d'une parole intime et profonde, il doit arriver quelquefois que celle-ci s'exprime par des mots étrangers et extraordinaires comme elle-même. Cette parole, en effet, n'est point destinée à mettre l'àme en rapport avec les autres hommes; il n'est donc point étonnant qu'elle ne soit pas toujours prise du langage ordinaire, mais qu'elle semble venir parfois d'un monde supérieur. L'àme, en effet, lorsqu'elle est entrée dans les régions spirituelles, doit y rencontrer nécessairement tout un autre ordre de pensées, et des idiomes inintelligibles dans l'état ordinaire. Si elle veut alors exprimer, soit au dedans, soit au dehors, les nouvelles idées qu'elle contemple, il n'est pas étonnant qu'en certaines circonstances dont nous ne pouvons nous rendre compte elle soit obligée d'avoir recours aussi à un langage nouveau et inintelligible pour les autres. C'est ce qui est arrivé degarde." pour sainte Hildegarde, qui, dans ses visions, s'était fait

une nouvelle langue, et avait fini par composer une espèce de dictionnaire, qui se trouve dans ses manuscrits conservés à Wiesbaden. Quoique, dans plusieurs mots de ce dictionnaire, il soit facile de reconnaître une certaine ressemblance avec l'allemand , qui était la langue naturelle de cette sainte, la plupart cependant trahissent une origine tout à fait inconnue. Lorsqu'on étudie de plus près la formation et la composition de ces mois étrangers, et que l'on compare le procédé de sainte Hildegarde avec celui de la clairvoyante de Prévost, quoique ce dernier cas soit d'une tout autre nature que le premier, on peut, jusqu'à un certain point, se rendre compte de la manière dont le langage s'est formé à l'origine, et l'on entrevoit que d'abord il a été le résultat d'une vision spirituelle, et que, plus tard, il a été altéré par une sorte de vision ou d'extase dans la nature ; et dans les deux cas il a été l'image fidèle de l'état intérieur de l'humanité.

L'image reçue dans l'âme par la perception, ou produite en elle par l'activité de l'imagination, et la parole intérieure, de même que le son extérieur qui l'exprime, sont comme des matériaux surlesquels l'imagination agit, qu'elle façonne à sa manière, et dont elle fait pour ainsi dire une œuvre d'art, d'après les lois qui lui sont propres. Nous sommes donc arrivés ici dans le domaine de l'art. Dans le cours ordinaire des choses, l'art, quoique inspiré en partie par le génie, suppose cependant un certain exercice entre* pris librement par la volonté. 11 dépend à la fois et de l'imagination quant à la forme, et de la mémoire quant à la matière; et la loi qui le domine est celle du beau. Mais dans l'état mystique l'art est une inspiration toute céleste.. L'imagination, saisie par l'esprit d'en haut et transportée

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