‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 45 sur 64 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De la poésie chez les mystiques. Cedmon. Joseph l'hymnographe.

Jacoponi.

La poésie, comme on le pense bien , n'a pu rester étrangère aux influences surnaturelles de la vie mystique. Déjà, c«(imoo. des ies temps les plus anciens, on raconte que Cedmon, Anglo-Saxon, homme simple et sans instruction, reçut d'en haut le don de la poésie. Il assistait un jour à un repas où

I on était convenu que chacun chanterait à son tour en Raccompagnant de la cithare. Lorsqu'il vit que son tour approchait , il se leva honteux au milieu du festin , s'en alla chez lui, et s'assit dans l'étable, au milieu du bétail dont le soin lui avait été confie. S'étant endormi , il vit debout près de lui quelqu'un qui lui dit : « Cedmon, chante-moi quelque chose. » 11 répondit : a Je ne puis chanter, et c'est pour cela que je suis parti au milieu du repas. — Tu as pourtant, lui dit la voix, quelque chose que tu pourrais me chanter. — Quoi donc? — Chante l'origine des créatures. »

II se mit aussitôt à chanter à la louange du Créateur un cantique qu'il n'avait jamais entendu auparavant. A son réveil, il se rappela tout ce qu'il avait chanté pendant son sommeil , et il y ajouta d'autres paroles. Le lendemain nutin , il vint trouver le seigneur au service de qui il était , et lui raconta ce qui lui était arrivé. Celui-ci le fit conduire chez l'abbesse Hulda, et là il raconta son histoire, et récita son poëme en présence de beaucoup de personnes savantes.

Tous jugèrent que ce don lui était venu de Dieu. On lui raconta une histoire pieuse, et le lendemain il la rapporta transformée dans une poésie charmante. L'abbesse lui conseilla de quitter le monde , et le reçut parmi les frères de son couvent. Il chanta toute l'histoire sainte dans des vers ingénieux et mélodieux, qui produisaient une grande impression sur tous ceux qui les entendaient. Ce fait est raconté par Bède dans le quatrième livre de son histoire anglicane. Les Grecs racontent la même chose de Joseph Joseph l'hymnographe, mort en 883, qui obtint ce même don dans 1 hy ™°gra" une vision par l'apôtre saint Barthélemi, et qui s'acquit une grande réputation parmi ses contemporains par les chants qu'il composa. (A. S., april.)

Parmi les modernes, Jacoponi mérite une mention par- jacoponi. ticulière. Il était né en Ombrie, non loin de Rome, de la noble famille des Benedettoni, et il avait reçu au baptême le nom de Jacques, qu'il changea plus tard en celui de Jacoponi, par humilité; car ce nom en italien indique quelque chose de méprisable. 11 exerça longtemps là profession de procureur. Actif et ambitieux, très-habile d'ailleurs dans sa profession, aimant le luxe et la dépense, il s'était livré au monde avec toute son àme. Or un jour qu'il assistait à une représentation publique , les sièges étant venus à s'écrouler, beaucoup de femmes, et entre autres la sienne , moururent de cet accident. La piété de sa femme, qu'il n'avait pas même soupçonnée d'abord, et qui se révéla pour lui en cette circonstance, fit sur lui une impression extraordinaire, et changea complètement sa vie. Il servit Dieu désormais avec la même ferveur qu'il avait servi le monde , se retira des affaires, distribua ses biens aux pauvres, et entra dans le tiers-ordre de Saint-François , s' appliquant à se I. \3

vaincre soi-même, à dominer ses penchants et à expier ses j péchés. Voulant se punir d'avoir cherché autrefois la gloire , il ne sut qu'inventer pour se rendre un objet de mépris et de risée aux yeux du monde. Les représentations de sa famille ne firent que le confirmer dans son dessein. Au reste, il y réussit parfaitement, car les enfants couraient après lui dans les rues en se moquant de lui. Les bourgeois eux - mômes se faisaient un plaisir de lui dire des injures, les uns afin de le pousser à l'impatience, les autres pour se venger des paroles sévères qu'il leur adressait.

Il vécut ainsi dix ans , pratiquant pendant tout ce temps des œuvres admirables de mortification et d'empire sur soi-même. Puis, craignant que la continuation de ce genre de vie n'eût quelque inconvénient, et trouvant plus sûr d'obéir, il résolut d'entrer dans l'ordre de Saint-François. 11 eut beaucoup de peine à s'y faire admettre , parce que les frères craignaient de recevoir un homme qui passait pour fou. Mais un chant qu'il composa sur le mépris du inonde changea leurs résolutions, et il fut admis. Toute son application fut désormais de s'humilier. 11 se livra en même temps à toutes les pratiques de la pénitence, se plaisant aux fonctions les plus basses dans le couvent, et consacrant à la prière tout le temps qu'il avait de reste. Malgré ces progrès cependant, il n'était pas exempt de tentations. 11 sentit un jour un désir violent de manger de la chair, et , pour s'en punir, il suspendit dans sa cellule le morceau de chair qui avait excité en lui ce désir. Bientôt la mauvaise odeur se répandit de sa cellule dans les chambres voisines. Le gardien l'enferma dans le lieu le plus puant du monastère. Mais lui accepta ce châtiment avec

la joie d'un avare qui trouve un trésor, et se mit à chanter à haute voix les louanges de Dieu. C'est là qu'il composa le chant qui commence par ces paroles :

0 guibilo del cuore

Che fair cantar di amore.

et qui est le soixante -dixième dans la série de ses poésies.

Comme il chantait ainsi , joyeux d'être en un lieu si peu agréable pour la nature, celui qu'il aimait lui apparut , et lui dit : « Jacoponi, je suis venu pour te récompenser d'avoir accepté cette punition par amour pour moi : demandemoi la grâce que tu voudras, et je te l'accorderai. » Le serviteur de Dieu, reconnaissant en Celui qui lui parlait l'unique objet de son amour, répondit : « La grâce que je désire , c'est que vous me placiez en un lieu encore plus horrible, afin que je puisse y expier mes péchés; car celui où je me trouve ne l'est pas assez. » Dieu , en récompense de son humilité , inonda son âme de consolations telles qu'il n'en avait jamais éprouvé de semblables; et, à partir de ce moment, il reçut d'en haut de telles lumières , qu'enivré continuellement d'une suavité toute céleste H parut se surpasser soi-même ; et, tout plongé dans la contemplation des choses divines, il ne s'occupa plus d'autre chose. Il acquit par la patience et l'humilité un tel degré de sainteté qu'il semblait inaccessible aux maux de la vie présente. Sa veine poétique ne tarit point non plus pendant tout ce temps, et laissa couler ces chants brûlants d'amour qui sont parvenus jusqu'à nous. Ce qui touchait le plus ce saint homme, c'était de voir l'ingratitude du monde envers Dieu : le spectacle des innombrables péchés

qui offensent continuellement la majesté divine lui arrachait des torrents de larmes. Un des frères lui demandant un jour pourquoi il pleurait ainsi, il répondit : « C'est parce que l'amour n'est point payé de retour. »

Dans son zèle pour la gloire de Dieu , il ne craignait ni la peine ni le danger, lorsqu'il s'agissait de la défendre devant les hommes. 11 attaqua donc avec vigueur les vices non-seulement de ses égaux , mais encore de ceux qui lui étaient supérieurs, et il ne ménagea pas même le souverain pontife, qui était alors le pape BonifaceVIII. Celui-ci, au commencement de son pontificat , lui avait témoigné des dispositions favorables. Peu de temps après qu'il fut monté sur le saint-siége, il vit en songe une cloche im- . mense, qui embrassait toute la terre, mais qui n'avait point de marteau. 11 s'adressa donc à Jacoponi pour avoir l'interprétation de ce songe. Le moine lui répondit: « Que Votre Sainteté sache que c'est vous-même qui êtes la cloche, dont la grandeur signifie l'autorité du siège apostolique, laquelle s'étend jusqu'aux confins de la terre. Si cette cloche n'a point de marteau ou de langue, prenez garde que ce ne soit parce que vous ne donnez point au monde les bons exemples qu'il a droit d'attendre de vous, a Cette explication ne plut point au pape; cependant, à cause de la sainteté du moine, il attendit pour le punir une occasion favorable. Elle ne tarda pas à se présenter, lorsque le pape, indigné de la conduite des Colonnes, les assiégea dans Préneste, et, après les avoir forcés à se rendre, détruisit la ville. Jacoponi, qui y demeurait depuis six mois, blâma dans ses poésies la conduite du pape pendant ce siège et la manière dont il gouvernait l'Église. On peut citer particulièrement en ce genre la

pièce cinquante-troisième, qui commence par ces mots :

Piange la Ecclesia, Piange e dolura.

et la pièce cinquante-huitième, qui commence ainsi :

0 papa Bonifacio,

Molt' hai giocato al mondo.

Le pape le fit jeter et enchaîner dans un cachot à Préneste, pour tout le reste de sa vie, le condamnant au pain et à l'eau, comme Jacoponi le raconte lui-même dans son cinquante-cinquième chant , où il rapporte aussi comment il était traité dans sa prison. Deux autres de ses poésies appartiennent encore à cette époque, à savoir les cinquantesixième et cinquante- septième, dont la première commence ainsi :

0 papa Bonifacio

lo porto il tuo prefazio ,

et où il prie le pape de lui donner l'absolution*, en lui laissant les autres châtiments. L'autre commence par ces

paroles :

Lo pastor per mio peccato Posto m'a fuor dal ovile , Non me giova alto belato.

Jacoponi était religieux depuis vingt ans lorsqu'il fut mis en prison ; il y resta pendant toute la vie de Boniface, joyeux et content au milieu des peines qu'il eut à y souffrir. On raconte que le pape, passant un jour devant sa prison, lui demanda quand il en sortirait, et que le moine lui répondit : « Quand vous y entrerez vous-même. » En effet, lorsque le pape fut pris à Anagni , Jacoponi fut délivré. A partir de ce moment, toutes ses pensées et tout son amour

furent uniquement pour Dieu ; et c'est alors qu'il composa son soixantième chant , qui respire la charité la plus ardente. Puis vinrent beaucoup d'autres poésies, dans lesquelles, semblable au cygne, il exhala avant de mourir les sentiments qui remplissaient son âme. Ils ont été recueillis sous le titre de : Càntici del beato Jacopone da Todi, et publiés à Rome en diverses éditions plus ou moins complètes. La plus complète a paru à Venise dans un fort volume in-4°.

Comme par humilité, pour donner à ses vers une mauvaise apparence , il mêlait des mots de tous les dialectes italiens, ils sont quelquefois très- difficiles à comprendre; mais ils respirent tous un amour semblable à celui dont portent l'empreinte les poésies attribuées à saint François , et dont la plupart sont probablement de Jacoponi, comme le pensent quelques critiques de son ordre. Languissant d'amour et accablé de vieillesse, plein de mérites, mais affaibli par les dures épreuves qu'il avait supportées et les mortifications qu'il avait entreprises, il mourut comme un saint. La maladie qui mit fin à ses jours faisant de rapides progrès, les frères virent qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, et lui conseillèrent de recevoir les sacrements de l'Église. Il leur répondit que le temps n'était pas encore venu. Ils insistèrent; mais lui, de son côté, persista dans son dessein. Un des frères lui dit alors: «Vous oubliez, mon père, que si vous ne recevez les sacrements vous mourrez comme un impie et un infidèle. «Jacoponi, levant les yeux , fit alors sa profession de foi dans une poésie qui nous a été conservée. Cependant les frères crurent que cela n'était pas suffisant. Le bienheureux leur répondit qu'il attendait le frère Jean d'Averne , son

meilleur ami, pour recevoir de ses mains les sacrements. Là-dessus , les frères furent bien plus inquiets encore , croyant qu'il n'était pas possible qu'à une telle distance le frère Jean pût venir à temps pour l'administrer; encore moins croyaient - ils avoir le temps de l'envoyer chercher. Ils le pressèrent donc de céder à leurs désirs. Mais lui , qui avait consolé autrefois son ami dans ses peines, comme il le raconte dans le chant soixante-troisième , savait qu'il viendrait aussi pour lui rendre ce même service, et, au lieu de répondre à leurs instances , il se mit à chanter à haute voix le cantique :

Anima benedetla dall' alto creatore.

Risguarda al tuo signore.

A peine avait-il fini qu'on vit arriver deux religieux , dont l'un était le frère Jean , ce qui plongea tous les assistants dans le plus profond étonnement. Jean courut se jeter dans les bras de son ami , dont la mort prochaine lui avait été révélée dans la prière , comme Jacoponi de son côté avait appris de la même manière son arrivée. Après qu'ils se furent exprimé mutuellement la joie qu'ils avaient de se revoir, Jacoponi reçut de la main du frère les saints mystères, en présence desquels il composa, tout brûlant d'amour, son beau cantique :

Gesù , nostra fidanza , Del cuor somma speranza.

Lorsqu'il eut fini, il avertit les frères qui l'environnaient de persévérer dans le chemin de la vertu ; puis , levant les yeux et les mains vers le ciel, il mourut en prononçant avec une grande dévotion ces paroles : « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains. » C'était pendant la nuit de

440 DE l'éloquence chez les mystiques.

Noël, au moment où le prêtre entonnait le Gloria. Tous ceux qui assistaient à sa mort restèrent convaincus qu'elle avait été l'effet moins de la maladie que du feu de l'amour dont il était dévoré. Son corps fut porté solennellement de Collazzone à Todi , et enseveli dans le couvent de Sainte- Claire, hors de la ville. Il fut levé en 1590 par l'archevêque du lieu, et mis dans un tombeau avec cette inscription :

Ossa beati Jacoponi de Benedictis, Tudertini, fratris ordinis Minorum, qui stultus propter Ckristum nova mundum arte detusit , et cœium rapuit.

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