‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 46 sur 64 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De l'éloquence chez les mystiques. Saint Vincent Ferrier.

L'éloquence se trouve en quelque sorte sur l'extrême limite qui sépare le domaine de l'art des hautes régions de i'àmc. 11 ne s'agit ici naturellement que de l'éloquence sacrée. Si les bornes de cet ouvrage le permettaient, nous aurions à considérer ici cette multitude innombrable de sermons inspirés par la mystique chrétienne, depuis le lemps des apôtres jusqu'à Thauler, et depuis ce grand mystique jusqu'à nos jours. Contraint de nous restreindre, nous nous contenterons de citer le fait le plus saillant en S. Vincent cc genre, à savoir celui de saint Vincent Ferrier. De 1398 Ferrier. :d 1419^ cet homme infatigable parcourut non-seulement presque toutes les provinces de l'Espagne, sa patrie, mais encore une grande partie des contrées de l'Europe. Il commença d'abord par le midi de la France ; puis, traversant la

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Savoie, la Bourgogne, la Flandre, la Picardie, la Normandie et la Bretagne, il pénétra en Lonibardie et en Toscane, jusqu'à ce que, rappelé par son roi, il fut obligé de retourner en Espagne. Henri IV, de la maison de Lancastre, l'ayant invité à passer en Angleterre, il visita cette île , et de là alla en Ecosse , puis en Irlande. Partout où il allait, les princes, lesévêques, les prélats et tout le clergé venaient à sa rencontre en chantant des cantiques; et il marchait humblement au milieu de ce cortège. Lorsqu'il était dans une ville, pas un ouvrier ne restait à son travail aux heures où il prêchait. Toutes les leçons publiques étaient interrompues, et l'on pouvait à peine retenir les malades, tant était grand le désir de l'entendre.

Son activité était extraordinaire; il ne dormait que cinq heures , puis disait la messe , et se mettait aussitôt au travail. 11 était toujours suivi d'une foule innombrable, qui venait pour l'entendre ou pour faire une retraite sous sa direction. Cette foule montait quelquefois jusqu'à quatrevingt mille hommes. Afin de pourvoir à leurs besoins , il avait choisi des prêtres de tous les ordres, qui écoutaient les confessions, célébraient le service divin, distribuaient les aumônes aux pauvres, tandis que des notaires étaient chargés de rédiger les documents nécessaires dans les réconciliations que produisait la parole puissante de cet homme apostolique. Elle avait une telle efficacité que Ton porte à cent mille le nombre de ceux qu'il convertit; et beaucoup parmi eux, touchés d'un repentir extraordinaire, firent devant tout le peuple une confession publique de leurs péchés. Rien qu'en Espagne , il convertit huit mille Sarrasins et plus de vingt-cinq mille Juifs , et changea en

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églises beaucoup de synagogues. Un grand nombre de couvents, d'églises, d'hôpitaux et de ponts s'élevèrent par ses exhortations. Toutes les villes par où il passait témoignaient de la puissance de sa parole. On ne saurait compter les cas où il apaisa des inimitiés invétérées, et mit fin à des vengeances sanglantes. On porte à quarante mille le nombre des mauvaises femmes, des brigands, des pirates , des usuriers et des blasphémateurs qu'il ramena à Dieu.

Il n'est pas étonnant qu'il ait produit tant de merveilles, car à la sainteté de sa vie il joignait cette éloquence puissante qui se distingue à la fois et par l'importance des sujets qu'elle traite et par une exposition brillante ; de sorte que tous, entraînés par sa parole enflammée, croyaient entendre non un homme, mais un ange ; et plusieurs, en effet, virent des anges autour de lui pendant qu'il prêchait. Ses sermons étaient appuyés sur F Écriture et le témoignage des saints ; et comme il avait toujours ces témoignages présents a la mémoire, il entraînait ses auditeurs par la richesse de son exposition , et les ébranlait par la puissance qui résidait en lui. Son organe était d'une souplesse admirable et prenait tous les tons qu'il voulait lui donner; de sorte qu'à peine ouvrait-il la bouche que tousses auditeurs fondaient en larmes. Mais quand il parlait du jugement dernier, de la passion de Notre-Seigneur ou des peines de l'enfer, tout le peuple éclatait en sanglots; de sorte qu'il était souvent obligé de s'arrêter quelque temps. Ce qu'il y avait encore d étonnant en lui, c'est que, quoique la plupart du temps la foule de ses auditeurs fût si grande que beaucoup étaient obligés de se tenir très -loin de lui, ils l'entendaient tout aussi distinctement que ceux qui étaient les plus proches,

Une autre merveille encore, c'est que, comme les apôtres, il avait le don des langues. En effet, quoiqu'il parlât toujours le dialecte de Valence, sa patrie, tous le comprenaient comme s'il eût parlé à chacun dans son propre idiome. A Gènes, il eut pour auditeurs des Grecs, des Allemands , des Sardes , des Hongrois et d'autres qui ne connaissaient que leur langue maternelle , et qui cependant, à la fin du sermon, affirmèrent qu'ils n'en avaient pas perdu une seule parole. En Bretagne même, il se fit comprendre des Bretons, qui ne connaissaient pas d'autre langue que la leur, et il produisit dans ces contrées des fruits merveilleux , d'autant plus que là, comme partout, sa parole était confirmée par d'innombrables miracles.

Beaucoup d'hommes des plus remarquables parmi ses contemporains, considérant les dons qu'il avait reçus, la sainteté de sa vie, les masses de peuple qu'il entraînait après lui et qui se trouvaient heureuses de pouvoir seulement le regarder, les œuvres qu'il opérait, le pouvoir admirable qu'il avait sur les âmes et les miracles qu'il faisait, étaient d'avis que depuis le temps des apôtres aucun ne l'avait égalé. L'empire qu'il exerçait sur les âmes était si grand qu'il ne craignit pas de s'aventurer dans une vallée du Dauphiné qui n'était habitée que par des voleurs et des brigands , lesquels avaient déjà tué plusieurs missionnaires qu'on leur avait envoyés; et au bout de quelques jours ils étaient tous tellement changés que cette vallée, qui s'appelait auparavant vallon impur, prit le nom de Purval. Le Seigneur lui-même, au milieu du grand schisme qui désolait alors l'Église, l'avait choisi pour son apôtre dans une vision qu'il eut à la fin d'une maladie mortelle ; et, lui promettant sa protection, il lui donna les dons nécessaires pour accom-

plir la mission dont il était chargé. Le pape Benoit XIII, après une longue résistance, la confirma enfin par son autorité.

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