‹ La mythologieChapitre 32 sur 138 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Prenait» essais d'explication des mythes : Allégorie

et Evhémérisme f .

On essaya pour la première fois de créer une science de la mythologie quand on s'efforça de concilier les légendes des dieux et des héros avec le sentiment religieux qui voyait dans ces êtres des objets de culte et de respect. Comme la religion et la mythologie sont étroitement liées, il est nécessaire de bien les séparer dans Pintérêt de cette étude.

On peut ici définir la religion, l'idée de puissances divines ou du moins surnaturelles, qui se manifeste chez les hommes à des moments de gratitude, ou de besoin et de détresse, à des heures de faiblesse, lorsque, comme dit Homère, « tout le monde soupire après les dieux. » D'ailleurs cette conception peut être assez grossière et elle confine de très près

1 . [Cf. Sur les divers systèmes mythologiques des anciens : De Gara, Esame critico del sistema filologico e linguistico applicato alla mitologia. Prato, 1884, ptt* 81-101, P. J. Van den Gheyn, Essais de mythologie et de philologie comparée. Bruxelles, 1885, pp. 5-12, Max Mûller. Nouvelle* Leçons sur la science du langage, n, p. 113 etsuiv.]

aux idées purement magiques, aux efforts pour se procurer une aide surnaturelle au moyen de cérémonies secrètes.

Néanmoins, si grossière que soit sa forme, la prière spirituelle a toujours sa raison d'être dans l'hypothèse de l'existence d'êtres bienfaisants, visibles ou invisibles. On sent bientôt que les histoires absurdes ou mythes concernant les dieux sont en contradiction avec cette hypothèse. Pour le prouver, nous pouvons prendre l'exemple de Qing, le chasseur boschisman. Qing, lors de sa première rencontre avec des hommes blancs, fut questionné sur sa religion. Il commença à donner des explications, et il fit mention de Ca^n.M.Orpen, le premier magistrat du territoire de Saint-John, demanda : <' Cagn est-il bon ou méchant? Comment le priez- vous? » Il obtint cette réponse, faite d'un ton bas et suppliant : « Cagn ! Cagn ! Ne sommes-nous pas vos enfants ? Ne voyez- vous pas notre faim? Donnez-nous de la nourriture! et il nous en donne à pleines mains 1 . » Nous voyons ici le côté religieux de Cagn, le dieu boschisman. Mais dans l'histoire mythologique que Qing raconte de Cagn, le dieu apparaît comme une sorte de sauterelle, possédant des dons surnaturels, héros d'un cycle extrêmement absurde d'aventures ridicules *.

i . Cape Monthly Magazine. July, 1814.

S. [Cf. F. Ratzel, Vœlkerkunde. I. Leipzig, 1885, p. 75. De Qua-

Même la religion subit l'atteinte de ces notions irrationnelles, et les dieux des sauvages et de beaucoup de peuples civilisés sont honorés par des rites cruels, obscènes et absurdes.

Mais en général le sentiment religieux s'efforce de dépasser la conception mythologique des dieux ; il se trouve bientôt choqué et embarrassé par les récits mythiques. Aussitôt que ce sentiment se fait sentir, chez les poètes, chez les prêtres et chez la plupart des hommes à un âge où la critique commence à naître, on voit se produire des explications des mythes les plus grossiers et les plus absurdes. Les hommes se demandent pourquoi leurs dieux sont honorés sous des formes d'animaux, d'oiseaux et de poissons ; pourquoi ils ont pris de tçlles formes pour se livrer à leurs amours ; pourquoi on les représente comme voluptueux et passionnés, voleurs, larrons, meurtriers et adultères. Les réponses à ces questions deviennent quelquefois des mythes elles-mêmes. Ainsi les habitants de Mangaia* etles Égyptiens ontétéles uns etles autresembarrassés par la forme d'animaux qu'ils trouvaient à leurs propres dieux. Les Égyptiens inventèrent une explication — mythe elle-même — d'après laquelle les dieux dans un moment de danger auraient

trefages, Croyances religieuses des Hottentots et des Boschismans. Journal des savants, livr. de juillet et décembre, 1885.]

1. [La principale des îles de Cook ou d'Hervey dans la Polynésie.]

échappé à leurs ennemis en se cachant sous des formes d'animaux 1 . Les Mangeiens, selon M. Gill, soutiennent que « la famille céleste a élu domicile dans ces oiseaux, ces poissons et ces reptiles '. » Un peuple aussi délicat et aussi raffiné que le peuple grec devait assurément éprouver un grand embarras en présence des récits mythiques d'Homère, bien qu'ils soient encore relativement purs. Il devait s'étonner davantage encore des légendes plus grossières d'Hésiode et surtout des anciens mythes locaux conservés par les prêtres. Aussi, au vi° siècle avant Jésus-Christ, Xénophane de Colophon blâmait déjà sévèrement les poètes pour les légendes indécentes qu'ils rapportent et appelait hardiment certains mythes « les fables des hommes d'autrefois 3 . » Selon le scholiaste de YffiadeXX, 67 \ Théagène de Rhegium (520 av. J.-C?) fut l'auteur d'un système très ancien de mythologie. Reconnaissant que la fable de la lutte des dieux était « inconvenante », si on l'entendait littéralement, Théagène la représentait comme un récit allégorique de la guerre des éléments. Apollon, Hélios et Hephœstos était le feu, Héra était l'air, Poséidon était l'eau, Artémis était la lune, etc. Ou bien, dans un autre système, les noms des dieux représentaient

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