CHAPITRE IV
Les théories contemporaines : l'école philologique et l'école
anthropologique * .
Jusqu'à une date très récente, les études sur la mythologie trouvèrent des entraves dans les traditions orthodoxes, et plus encore daus l'ignorance où Ton était des langues anciennes et de l'histoire naturelle de l'homme. Ce n'est que depuis peu de temps que les langues de l'Inde, de l'Egypte et de Chaldée ont cessé d'être absolument lettre close pour nous. De plus, l'étude de l'évolution des institutions humaines depuis l'état sauvage le plus reculé jusqu'à l'avènement de la civilisation est essentiellement une branche nouvelle de recherche ; sans doute l'anthropologie est au moins aussi vieille qu'Aristote, mais à l'origine les études qui se rattachent à cette science n'étaient pas conduites d'une façon systématique.
Les nouvelles théories mythologiques ont pour
1. [Voir dans l'ouvrage du P. de Cara, cité plus haut, l'exposé assez complet des systèmes mythologiques récents. Cf. P. van den Gheyn. Essais de mythologie, p. 12 et suiv. SalomonReinach, ouv. cite'.]
base la croyance que : « c'est l'homme, c'est la pensée et le langage humain tout ensemble qui naturellement et nécessairement ont produit l'étrange assemblage des anciennes fables. » Jusquelà, toutes les théories sont d'accord ; mais il est un point sur lequel les mythologistes modernes diffèrent essentiellement.
Il y a une école (avec des divisions internes) qui regarde la fable ancienne presque toute entière comme une maladie du langage, c'est-à-dire comme le résultat de confusions provenant de termes mal compris qui se sont maintenus dans la langue après avoir perdu leur signification primitive.
Une autre école (qui a aussi quelques divisions) croit que ce langage mal compris n'a eu qu'une part très étroite dans l'évolution de la mythologie. Elle explique l'élément irrationnel que contiennent les mythes comme étant simplement la survivance d'un état de la pensée qui fut autrefois très ordinaire, pour ne pas dire universel, mais qui ne se trouve plus aujourd'hui que chez les sauvages et jusqu'à un certain point chez les enfants. La première école estime que l'état de la pensée qui a donné naissance aux mythes est le résultat d'une sorte de dégénérescence du langage. La seconde soutient que les phénomènes du langage ne font que réfléchir un état correspondant de la pensée.
Pour abréger, nous pouvons appeler le premier
système, le système philologique, parce qu'il s'appuie principalement sur l'étude de langage; la seconde école peut s'appeler l'école historique ou anthropologique, parce qu'elle prend pour base l'étude de l'homme dans l'ensemble de ses coutumes, de ses idées et de ses institutions.
§ 1 er . — La théorie de M. Max Millier.
Le défenseur le plus distingué et le plus populaire de l'école philologique est M. Max Muller. Nous allons maintenant essayer de faire connaître ses idées *. Leur exposition se trouve principalement dans les Essais sur la mythologie comparée 2
de M. Max Muller et dans ses Leçons sur la science
du langage 5 . Comme le système opposé, le système historique ou anthropologique, est celui que nous adopterons dans le reste de cet ouvrage, c'est en qualité d'adversaire que nous entreprenons la critique des idées de M. Muller. Le problème, tel que le pose M. Muller lui-même, est d'expliquer ce qu'il appelle « l'élément stupide 9 sauvage et absurde » dans la mythologie.
1 . L'élément irrationnel dans les mythes. — M. Muller dit en parlant des Grecs * : « Leurs poètes ont une aversion instinctive pour tout ce qui est
1. [Voir la Préface, pour les noms de quelques autres mythologistes de cette école*]
2. Essais sur la mythologie comparée, les traditions et les coutumes, traduits par G. Perrot. Paris, Didier, 1873, et notamment le premier essai, intitulé : Mythologie comparée, pp. 1-
3. La science du langage, trad. par C. Harris et G. Perrot 2« édit., Paris, Durand, 1867.
Nouvelles leçons sur la science du langage, trad. par G. Harris et G. Perrot, 2 vol. Paris, Durand, 1867-68.