‹ La mythologie comparée avec l'histoire;Chapitre 51 sur 151 · Tome i · texte numérisé non relu

Tome i

Les poètes reconnurent bientôt l'insuffisance de leurs couleurs, lorsqu'ils voulurent peindre la beauté. Son dangereux pouvoir se faisait sentir, et souvent leurs plus séduisantes images s'effaçaient auprès des modèles qu'ils essayaient d'égaler. Pour échapper à cet écueil et sauver leur amour-propre, ils la divinisèrent, et ne se trompèrent point en prévoyant que les faibles mortels deviendraient bientôt leurs complices et s'empresseraient de lui dresser des autels.

Yénus sort de l'écume de la mer ; une conque marine, voguant légèrement sur la superficie des eaux , est poussée par le souflle des Zéphyrs jusqu'au pied du mont Cythérée. Les pieds délicats de la déesse touchent la terre, et les fleurs naissent sous ses pas. Les Heures, chargées de son éducation, la reçoivent , et la conduisent dans le cieL Elle a pour cortège les Ris, les Grâces et les Jeux. Le ceste, ceinture mystérieuse qui produit toutes les passions et les fait naître à la vue de celle qui la porte, ajoute encore à sa puissance, à ses charmes. Telle était la Vénus despoëtes lorsqu'elle parut devant les dieux. Laissons à la poésie le soin d'embellir ses tableaux, et bornons-nous à connaître ce que la mythologie nous apprend sur l'origine de Aénus.

Hésiode dit qu'elle naquit de l'écume de la mer, et du sang que perdit Cœlus lorsqu'il fut blessé par Saturne son fils. Ce mélange bizarre produisit la plus belle des déesses ; elle parut aux environs de Cythérée^ d'où elle passa en Chj^pre.

Presque tous les poi tes ont suivi la tradition d'Hésiode ; cependant Homère , aussi ancien et beaucoup plus célèbre , la dit fille de Jupiter et de Dioné. Cicéron compte quatre Vénus : la première^ fille du Ciel et de la Lumière; la seconde, née de l'écume de la mer, et mère de Cupidon ; la troisième, fille du Jupiter et de Dioné , femme de Vulcain et mère d'Anteros ; enfin la quatrième était Astarté , épouse d'Adonis , et née en Phénicie.

Pausanias en distinguait trois : une céleste, qui présidait aux chastes amours ; une terrestre , qui présidait aux mariages , et une troisième appelée Auersatwe^ qui éloignait les passions criminelles. Telle est la variété d'opinions qui régnait parmi les anciens poètes au sujet de Vénus.

Parmi les modernes , l'illustre chevalier Newton paraît ne reconnaître qu'une Vénus. Il la nomme Caljcopis ■ elle était fille d'Otreus j roi de Phrygie. Elle épousa Jlioas , qui fut surnommé Cinyras , et fut mère d'E-

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née. Thoas lui fit élever des temples à Papbos, dans Amathontc, dans File de Chypre et à Biblos ; il institua des fêtes en l'honneur de Vénus, que l'on nomma orgies; et, pour veiller à son culte, il forma un collège de prêtres. Tacite, Evhcmère et Lactance , sont les auteurs sur lesquels l'illustre Newton se fonde pour donner celte origine à Vénus.

Les fables et les récits des poètes sur cette déesse, ne peuvent rien éclaircir, parce que l'on y trouve un mélange continuel de physique ;, de morale et d'histoire. Souvent ils la considèrent comme déesse , quelquefois comme planète j et presque toujours son nom ne sert qu'à peindre les passions.

Il paraît certain que différens personnages ont porté le nom de Vénus ; mais sa véritable origine se trouve dans la Phénicie. Ce peuple oriental adorait Vénus , Uranie ou Céleste , c'est-à-dire la planète de ce nom ; et , par la suite des temps, on mêla à son culte celui (XAstarté ^ femme d'Adonis.

Lorsque les Phéniciens conduisirent leurs colonies dans les îles de la Méditerranée, ils s arrêtèrent d'abord dans lîle de Chypre, qui se trouvait être la plus rapprochée des cotes de la Syrie. Delà ils allèrent à Cythère, île voisine du continent de la Grèce. Leur commerce et leur religion furent adoptés par les

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habitans du pays , et l'amour du merveilleux leur fit publier que c'était parmi eux que Vénus avait paru pour la première fois. On la nomma Aphrodite, écume ^ pour exprimer qu'elle était arrivée par la mer. Le temple de Cythère était le plus ancien de ceux que Vénus avait dans la Grèce.

L'histoire d'Astarté fut bientôt confondue parles Grecs avec celle de Vénus. L incertitude des faits historiques ; l'impossibilité de les ranger avec ordre , ne laissèrent plus aux poètes que leur imaj^ination pour guide; ils ne consultèrent que leurs passions ou celles des rois et des grands personnages qu'ils voulaient flatter. De là les peintures les plus séduisantes , et souvent les aventures les plus scandaleuses, furent les matériaux dont ils se servirent pour former Ihistoire de leur Vénus. La peinture et la sculpture, sœurs de la poésie j se crurent le droit d imiter ses écarts. On représenta \ énus comme la déesse des plaisirs; on lui donna pour fils Cupidon ou \ Amour ^ et tous les chefs-d'œuvre que les arts et les poètes produisirent lui furent consacrés.

Cependant , quelque mauvaise idée que l'on eût de cette divinité , on la regardait comme l'une des plus puissantes , j^^rce qu'elle présidait aux passions. Partout elle

avait des temj)les. Ceux de Paphos , de Gnide, d'Amatlionte , de Cythère et d'Idalie, furent les plus remarquables parleur beauté, mais les plus profanés par la licence et le désordre.

Le culte de Vénus variait à l'infini. Dans quelques lieux , on le bornait à brûler de l'encens sur ses autels; dans quelques autres on immolait une chèvre blanche .

Les femmes avaient coutume de lui consacrer leur chevelure. La reine Bérénice , voulant obtenir pour son mari un succès favorable dans la guerre contre Séleucus, voua la sienne à cette déesse, et la fît suspendre dans son temple. Elle disparut. On consulta sur cet événement ; et les astrologues , pour flatter la reine, dirent que sa chevelure avait été changée en étoiles, et placée dans le ciel. Cette fable fit appeler che\^elure de Bérénice une étoile nouvellement découverte.

Le mélange de l'histoire d'Astarté avec celle de Vénus , donna lieu à la fable d'Adonis. Il était fils de Cjniras , roi de Chypre, et de iMjrrha. Cette nymphe fut métamorphosée en l'arbre qui porte sou nom, avant la naissance d'Adonis son fils. Lorsc[ue l'instant où il devait voir le jour fut arrivé, l'arbre s'entrouvrit , les Naïades reçurent Adonis et prirent soin de son enfance. Elevé

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dans les bois , la citasse devint son plus |j,rand plaisir ; Vénus l'y accompagnait , et , lorsqu'elle était forcée de s'éloigner, elle tremblait qu'il ne fût blessé par les bétes sauvages. Mars , jaloux des soins que Vénus accordait à ce beau jeune homme , suscita contre lui un énorme sanglier. Cet animai furieux s'élança contre Adonis , qui le frappa de son javelot ; mais la blessure ne l'avant pas renversé mort , il lui resta assez de force pour le déchirer avec ses défenses. Vénus accourut à son secours , mais vainement ; il était mort. Inconsolable de sa perte, elle le métamorphosa en auémone , et obtint de Proserpine qu'il passerait six mois dans les enfers et six mois sur la terre. On éleva des temples au favori de Vénus. Dans celui de Chypre , le plus magnifique de tous , on voyait le célèbre collier dEriphile, femme d'Amphiaraùs , à qui Polynice, fils dOEdipe, l'avait donné pour l'engager à trahir son époux.

L histoire explique la fable d'Adonis. Elle apprend que ce jeune prince régnoit sur une partie de la Phénicie, et réunissait à la plus glande beauté les plus parfaites cjualilés de l'âme. Il épousa la fille du roi de Biblos , et succéda au trône de son beau- père Un jour quil chassait dans les forêts du mont Liban ,

un sanglier le blessa très-dangereusement. La reine, croyant la blessure mortelle, fit paraître une douleur si vive, que ses sujets le crurent mort ; le deuil fut général dans la Pliénicie. Le prince guérit ; et, dans les transports d'allégresse publique , on peignit le danger qu'il avait couru , en disant qu'il était revenu des enfers. Cette fable s'accrédita d'autant mieux que , par la suite des temps, Adonis représenta le soleil , et la reine Astarté la lune. On voulut figurer le partage des jours et des nuits , en disant qu'Adonis passait six mois sur la terre , et six mois dans les enfers.

Nous n'essaierons pas de rapporter toutes les fables des poètes sur Vénus; elles sont sans nombre, et nous avons déjà dit qu'elles sont un mélange d'bistoire, de morale et de physique. Tout poëte avait le droit de les créer à son gré, le génie avait éternisé les siennes , tandis que l'oubli devenait le partage de la médiocrité.

Parmi les plus célèbres, celle du mariage de Vénus avec Vulcain^, le plus difibrmc des dieux , signifie que 1 empire de la beauté s'étend même sur ceux qui n'ont pas le don de plaire en partage. A ulcain débarrasse Junon des entraves que lui-même avait forgées par l'ordre de Jupiter ; il met un prix à ce service ;

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il devient l'époux de Vénus. (Image de ces unions inégales , dans lesquelles on croit compenser les dons de la nature par ceux de la fortune. )

Dans la fable de Mars , on voit le redoutable dieu des combats ;, couronné par la victoire, ne plus attacher le même prix à ses trophées sanglans , et les abandonner pour venir déposer ses lauriers aux pieds de la beauté.

Le génie de la peinture croit lui devoir un tribut ; il conduit la main d'Apelles ; et ce peintre immortalise son nom, en animant une toile sur laquelle Vénus paraît avec tous ses charmes. Les regards attristés et jaloux de Junon sont l'hommage le plus vrai qu elle puisse rendre à la beauté de sa rivale. Près d'elle on voit Pallas étonnée ; sa bouche , presque en mouvement, fait reconnaître qu'elle vient de parler, et le spectateur , séduit par le talent du peintre, croit l'entendre confirmer le jugement de Paris , lorsqu'il donna à Vénus la pomme jetée par la Discorde; avec cette devise : A la plus belle.

Il serait impossible de faire connaître toutes les manières de représenter cette déesse. Les ouvrages de peinture et de sculpture variaient autant que les fables.

Lorsqu'elle tient un globe dans sa main ,

elle représente la T^énus céleste, ou la pla* nète de ce nom. La statue tlu célèbre Scopas la représente montée sur un char tire par une chèvre marine ; les Néréides et les dauphins portant dès amours , nagent autour d'elle. Très-souvent on la peint portée sur une conque marine, parcourant les ondes de la mer; sa tête est surmontée d'un voile enflé par le souffle des Zéphyrs , l'Amour nage à côté d'elle ; des Tritons l'environnent; une rame est à ses pieds pour rappeler son origine; on y place de même une corne d'abondance pour désigner les richesses que produit le commerce de la mer.

Lorsque Vénus parcourt la terre ou les cieux , son char est tiré par des colombes ou des cygnes; l'Amour l'accompagne, et les Grâces lui servent de cortège {J^'ig- 26.)

La plus parfaite et la plus belle de ses statues est celle appelée de Médicis ; on l'attribue au célèbre Phidias. Une des plus singulières la représente couronnée d'épis, tenant un thyrse environné de grappes et de feuilles de l'aisin; on remarque trois flèches dans lune de ses mains. On a voulu désigner par-là qu'elle lance plus sûrement ses traits lorsque le dieu du vin elles plaisirs de la table sont réunis avec elle. Deux amours l'accompagnent.

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Un dessin de Béger représente ^'énus placée sur un cliar traîné par deux lions ; un voile voltige au-dessus de sa tête , et sa maiu gauche est artnée d'une flèche ; un Cupidon volant au-dessus d'elle couronne sa tête; des lauriers et des myrthes l'environnent de toutes parts ; un homme marche en avant avec une lyre quil a l'air de toucher, deux hommes éclairent les lions avec des flambeaux ; la marche est fermée par un satyre qui joue de la flûte. Le dessin représente Vénus victorieuse.

L'histoire du saut de Leucate tient ti'op à celle de Vénus , pour ne pas la rapporter. 11 y avait en Lcucadie, près de Nisopolis, un lieu fort élevé , duhautduquel on s'élançait dans la mer pour trouver un remède à 1 amour. Des filets artistement tendus empêchaient de se blesser en tombant , et l'on payait de riches tributs aux inventeurs de cette fourberie. Phocas fut le premier qui s'élança du haut du rocher. Les expériences réitérées firent apparemment abandonner cet usage ridicule; les filets ne furent plus entretenus , mais le pro montoire de Leucate resta fameux, et la malheureuse Sapho, à laquelle la Grèce donnait le nom de dixième Muse, vint encore ajouter à sa célébrité. Désespérée de l'insensibilité de Phaon , elle courut au promontoire , se préci-

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pita dans la mer, et périt dans ses flots.

Le fleuve Selemne , auprès de Parrare , passait aussi pour avoir la propriété d'éteindre les feux de l'amour , lorsqu'on se baignait dans ses eaux.

La rose était particulièrement consacrée à Vénus , comme étant la plus belle des fleurs. La fable ajoutait que sa couleur était blanche d'abord , mais qu'elle avait été légèrement teinte en rouge par le sang d'Adonis, qu'une épine avait fait couler. On lui dédiait le myrte, parce qu'il vient ordinairement sur le bord des eaux , où la déesse avait paru pour la première fois.

La fable se plaît à raconter l'occasion cjui lui fit consacrer les colombes.

L'Amour et Vénus se trouvant ensemble dans un lieu couvert de fleurs, Cupidon se v<inta d'en cueillir plus que sa mère. Vénus accepta le défi ; mais l'Amour , en se servant de ses ailes pour voler de fleurs en fleurs , allait remporter la victoire , lorsque la nymphe Péristère aida Vénus. L'Amour , piqué de sa défaite, changea la nymphe eu colombe. Cette fable vient de l'équivoque du mot ^rec péris tera qui signifie une colombe.

Les surnoms donnés à Vénus variaient autant que ses fables et les lieux où elle était honorée. On l'appelait Uranie , ou Céleste ^

lorsqu'on la confondait avec la planète de son nom ; Aphrodite , parce qu'elle était sortie de lécume de la mer. Les Romains la nommaient Murtea , à cause du myrte ; les S}'riens, Astarté ; les Perses , Anaïtis. On lui donnait aussi les noms de Mère , de Victorieuse et à' Amie . parce qu'elle présidait à l'union à.es cœurs , etc.

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