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CHAPITRE XX

MYTHOLOGIE DE l' AMÉRIQUE CENTRALE ET DU MEXIQUE (SUITE ET FIn).

A peu près sur le même pied que Huitzilopochtli se trouvait un autre dieu dans le panthéon aztèque. Ce dieu, nous Tavons déjà vu agir; c'est lui qui chasse le Toltèque Quetzalcoatl de la fabuleuse Tulla, c'est Tezcatlipoca, le « miroir resplendissant » . Cette dénomination suffirait pour nous instruire immédiatement de la véritable nature de cette divinité; nous avons évidemment affaire à un personnage solaire, mais à une entité purement anthropomorphique, car nous verrons, dans un mythe cosmogonique nahua, le soleil parfaitement distinct de Tezcatlipoca. Dans la lutte de ce dieu avec Quetzalcoatl, nous pouvons donc aussi bien voir le souvenir d'une révolution ethnique et religieuse que le symbole du conflit entre le soleil et les forces atmosphériques,- et dans la victoire de Tezcatlipoca sur les Toltèques et leur divin législateur le triomphe des feux et des rayons de l'astre du Jour sur les nuées et sur la pluie, le passage de la saison humide à la saison sèche et brûlante. Car, il ne faut pas s'y tromper, le dieu solaire Tezcatlipoca, au caractère farouche propre à tous les personnages de la mythologie aztèque, joint une nature foncièrement mauvaise, au moins en partie. Il est la personnification du soleil sous son aspect corrupteur et destructeur, ennemi des hommes et de la nature.

Une légende rapportée par Mendieta nous le montre descendant du ciel le long d'un fil d'araignée, et se diri-

géant vers Tulla, oii il engagea une grande partie de balle avec Quetzaicoatl. Au cours de ce jeu, Tezcallipoca se transforma soudainement en tigre, et, poussant un formidable rugissement, effraya la foule des spectateurs au point qu*un grand nombre d'entre eux, en s'eufuyant, se précipitèrent dans une rivière où ils se noyèrent. Dans la plupart des races humaines, les grands félins ont été pris pour emblème du soleil dévorateur de Tété ; la métamorphose de Tezcatlipoca en tigre est donc conforme au caractère solaire de cette divinité.

Nous avons vu comment, sous la forme d*un vieux sorcier, il parvint à faire quitter Tulla à Quetzaicoatl. Mais, après le départ de celui-ci, Tezcatlipoca continua son œuvre de perdition et poursuivit la ruine des ToUèques. Son premier soin fut de séduire la fille du roi Huemac (autre forme ou dédoublement de Quetzaicoatl). Pour y arriver, il prit l'apparence d'un jeune étranger, vendeur de piment et d'une grande beauté; il se présenta au marché, sur la grande place, absolument nu, comme c'était d'ailleurs la coutume des marchands forains. La princesse toltèque, l'ayant aperçu, en tomba aussitôt amoureuse, et, n'osant demander à son père de l'épouser, devint gravement malade. Le roi, inquiet de la santé de sa fille et instruit de la cause de son mal, n'hésita pas à faire venir le beau vendeur de piment et à lui offrir la main de la princesse. Le dieu déguisé montra d'abord de l'hésitation à accepter la proposition d'Huemac; puis, s'étant décidé à la fin, il se laissa laver, frotter, coiffer, peindre et vêtir à la mode toltèque ; on le conduisit ensuite aux appartements de la princesse, dont il fut Fépoux.

Au bout de quelque temps, le dieu inspira aux ToUèques une grande animosité contre lui, et un jour les principaux habitants de Tulla se rendirent chez Huemac et lui reprochèrent âprement d'avoir donné pour mari à

sa fille un étranger, un homme de ri.en, au lieu de quelque jeune noble du pays. Le roi, qui au fond était irrité de ce choix, les engagea à dissimuler leurs sentiments, mais à emmener son gendre, qui se faisait appeler Toveyo, à ia guerre contre les habitants de Goatepec, et à Tabandonner aux coups de Tennemi. Le conseil fut suivi, et les Toltèques , qui avaient mis Toveyo à la tête des infirmes chargés d'observer les mouvements des gens de Goatepec, firent seulement le simulacre d'attaquer ceux-ci, et se retirèrent, livrant le gendre du roi et ses compagnons à la rage de leurs adversaires. A cette nouvelle, le roi et les siens se réjouirent fort; mais les choses changèrent bientôt d'aspect : le dieu déguisé avait défait à lui seul toute l'armée de Goatepec et en avait fait un massacre épouvantable. Quand les Toltèques apprirent ce fait d'armes , ils demeurèrent terrifiés; mais, faisant contre fortune bon cœur, ils allèrent au-devant du héros "et le reçurent en triomphateur.

Toveyo, ou plutôt Tezcatlipoca, commença bientôt son œuvre de destruction sur les Toltèques. Il fit convoquer un jour tout le peuple à une grande fête ; lorsque tout le monde fut rassemblé, il emmena la foule à un endroit appelé Texcalapa, oh. il se mit à danser et à chanter, hommes et femmes de l'imiter aussitôt. Toveyo tenait un tambour magique dont il jouait pour mener la ronde ; pressant le mouvement toujours davantage, il excita les danseurs à un tel point que ceux-ci devinrent comme fous, se battirent, s'entre-tuèrent, et ensuite, pris d'une panique sans nom, se précipitèrent vers un ravin profond où grondait un torrent. Le dieu avait rompu le pont qui enjambait le ravin^ aussi la plupart des assistants tombèrent-ils dans Tabîme, où ils furent changés en pierres. Geux qui échappèrent revinrent à Tulla sans se souvenir de rien, car la magie de Tezcatlipoca leur avait fait perdre la raiscOt

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Une autre fois, le dieu cruel fit inviter le peuple à travailler à un certain jardin qui avait appartenu à Quetzalcoall ; une fois tout le monde réuni et à Toeuvre, Tezcatlipoca, prenant la figure d'un certain guerrier célèbre, Teguioa, se jeta sur les travailleurs et commença à les assommer avec sa coa, houe mexicaine en bois ; ceux qui évitèrent ses coups voulurent s'enfuir, et en se sauvant écrasèrent et foulèrent aux pieds un grand nombre de leurs compagnons. Dans cette nouvelle aventure les Toltèques perdirent encore beaucoup de monde.

Tezcatlipoca prépara encore d'autres calamités contre les objets de sa haine. Prenant les traits d'un sorcier appelé Tlacavepan^ il s'assit un jour au milieu du marché de Tulla^ faisant danser dans sa main une petite poupée automate. Suivant la fable aztèque, cette poupée n'aurait été rien moins que Huitzilopochtli lui-même. La foule s*amassa pour contempler le prodige, et beaucoup de gens furent tués dans la presse. Au bout de quelque temps et après plusieurs répétitions de la même scène, le sorcier dit aux Toltèques : « Ne voyez-vous pas que nous vous rendons insensés ? Prenez des pierres et tuez-nous I » Avis que le peuple n'hésita pas à suivre. Mais, quand le cadavre du faux Tlacavepan fut gisant sur le sol du marché, il commença à puer si fort que l'air en fut empoisonné et qu'il mourut beaucoup de monde. Alors, le cadavre se mit à parler et à dire : « Jetez mon corps hors de la ville, car bien des Toltèques ont péri à cause de lui. » On attacha des cordes au cadavre et on essaya de le traîner loin de l'endroit où il était ; or, voilà qu'il se montra si pesant qu'on ne put le remuer, et qu'en tirant de toute leur force les gens qui tenaient les cordes les brisèrent, furent renversés et se tuèrent en tombant.. Maints essais furent fait-s sans amener de meilleurs résultats. Le corps se mit encore à parler et dit : « Pour réussir, il faut chanter le T. i. 22

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couplet suivant. » Et il chanta lui-même des vers inconnus que la foule répéta en tirant sur les cordes , celte fois, on put remuer le cadavre et le traîner hors de Tulla, non sans que bien des accidents survinssent cependant. Ceux qui sortirent sains et saufs de cette épreuve, s'en revinrent chez eux sans se souvenir de ce qui était arrivé, car ils étaient comme ivres.

Plus tard, Tezcatlipoca fit pleuvoir des pierres sur le pays de Tulla, entre autres une roche immense appelée TechcatL II prit l'apparence d'une vieille femme qui vendait des petits drapeaux ; et tous ceux qui lui en achetèrent, devinrent fous, coururent à la roche Techcatl, au pied de laquelle ils se suicidèrent* Ensuite, tous les vivres, toutes les provisions des Toltèques se corrompirent et personne ne put plus en user, de façon que la famine régna dans toute la contrée. Sur ces entrefaites, la vieille femme ou Tezcatlipoca fixa sa demeure en un lieu appelé Xochilta, où elle se mit à faire rôtir du maïs : l'odeur s'en répandit au loin dans le pays, et chacun de courir vers l'endroit d'où provenait un parfum si excellent ; or les Toltèques, dit la légende, étaient si agiles, qu'ils atteignaient leur but presque aussi vite que leur pensée; à peine étaient-ils arrivés près de la fausse vieille femme qu'ils tombaient morts; et c'est ainsi que finit la nation toltèque.

Avant cet événement, Tezcatlipoca avait fait paraître de terribles présages; toute la crête des monts Zacatepec s'était couverte de flammes, et on avait vu, traversant les airs à tire-d'aile, un oiseau blanc percé d'une flèche.

Tous ces récits empruntés à Sahagun ont l'apparence de mythes solaires. Les Toltèques si agiles sont les dignes sujets du dieu de l'air et du vent, ils représentent en ce cas brises et zéphyrs qui meurent sous l'influence desséchante du soleil. Les monts enflammés symbolisent les

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feux de cet astre, et Toiseau blanc qui s'enfuit percé d'une flèche, c'est le nuage que chassent et traversent les rayons du soleil. Lès provisions gâtées, le cadavre putrescent de Tlacavepan sont les signes de l'action corruptrice de la clialeur, manifestée emblématiquement par la séduction de la princesse toltèque : les héros solaires, bons ou mauvais, sont figurés généralement en mythologie par de beaux jeunes gens. Les massacres dont Tezcatlipoca est Tauteur et l'acteur unique ne sont autres Mns doute que les combats victorieux livrés par le dieu de la lumière et de la chaleur contre les nuées du matin et de la saison humide. Enfin, il est un mythe où le dieu triomphe d'un serpent monstrueux et le tue, qui n'est que la forme épique et religieuse du conflit éternel entre le soleil et les forces atmosphériques, telles que la foudre et la nuée pluvieuse, représentées par le gigantesque reptile.

Les Aztèques tenaient Tezcatlipoca en grand honneur et le plaçaient sur le même rang que leur dieu national Huitzilopochtli. Tous deux se partageaient là terrasse de la grande pyramide de Mexico ; et peu de temps avant la conquête on avait encore élevé, dans cette ville, au dieu solaire un temple des dimensions les plus importantes. Tezcatlipoca n'était pourtant point de nationalité aztèque en quelque sorte : c'était particulièrement la divinité de la tribu chichimèque qui fonda Tezcuco, et cette ville de* meura, comme on le verra tout à l'heure, le centre du culte de Tezcatlipoca, le milieu au sein duquel cette entité divine évolua de façon à amener certains esprits au seuil du monothéisme. Les Aztèques, en relations intimes et continuelles avec l'Etat de Tezcuco, qui fut comme leur initiateur à la civilisation centre-américaine, adoptèrent donc le grand dieu de leurs frères plus avancés qu'eux, et en firent un frère, presque un frère aîné même, de Huitzi* lopochtli.

La religion mexicaine unissait à peu près les deux divinités dans les mêmes cérémonies. Pour les théologiens de Tenochtitlan, le dieu de Tatmosphère et de la pluie et le dieu du soleil et de la sécheresse se succédaient Tun à l'autre dans leur domination sur le monde. Lorsqu'on fêtait en mai, par exemple, la naissance de Huitzilopochtli, on avait à peine fini de célébrer la mort de Tezcatlipoca. Après la suite obligée de jeûnes, de macérations^ de prières préparatoires, la statue du dieu était portée en procession par ses prêtres sur une litière de feuilles sèches de maïs tressées ; c'était un emblème de la sècheresse. On offrait au dieu une quantité de choses précieuses et Ton invoquait contre les effets de sa puissance la nuit,, les vents et les orages. La cérémonie principale de la fête était le sacrifice du plus beau et du plus jeune des prisonniers de guerre, qui devenait comme Tincarnation de Tezcatlipoca. Pendant un an, il avait été nourri, soigné, choyé de toutes les manières; vingt jours avant. la fête,, on l'avait uni à quatre vierges. Le grand jour arrivé, il marchait en tète du cortège à côté de l'image du dieu, et partageait avec elle toutes les marques de vénération des fidèles. C'est alors qu'on l'emmenait dans un temple voisin de la ville, et situé sur l'autre bord du lac, où il était soudain mis à mort et son cœur présenté en offrande à la statue du dieu. Le corps, loin d'être précipité, comme ceux des victimes ordinaires, du haut en bas des degrés de l'escalier du teocalli, était, au contraire, respectueusement emporté par les prêtres, et plus tard les membres de la classe sacerdotale et les nobles s'en distribuaient entre eux les membres, qu'ils mangeaient, convaincus de rendre ainsi hommage à la divinité.

La deuxième fête avait lieu en octobre, en même temps que celle de Huitziiopochtli et des autres dieux. Alors, la nature, ranimée par la saison des pluies, s'épanouit sous

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un ciel d*azur et un soleil dont Tardeur est tempérée par des brises parfumées. En honorant en cette occasion Tezcatlipoca, on reridait hommage au soleil bienfaisant, au soleil générateur. Toutefois, en souvenir de son ardeur terrible, les victimes qu'on lui offrait étaient brûlées vives.

Enfin, en décembre, alors que tous les Mexicains voyaient représenter, suivant les rites, la mort de Huitzilopochtii, ils assistaient en même temps aux cérémonies de la véritable et effective résurrection du dieu de la sécheresse, de Tezcatlipoca, qui se trouvait en même temps le dieu de la faim, de la peste et de la mort. C'était lui, en effet, qu*on -accusait et qu'on essayait d'apaiser lorsque survenait quelque disette ou quelque épidémie. C'était lui qui distribuait le trépas parmi les hommes; aussi l'appelaiton r« ennemi », Yaotzin, le <( brandon de discordes», iVecoc-Kao^/, et les guerriers l'invoquaient, spécialement à la fête de mai, pour obtenir de lui du courage en face -de la mort, et sa protection afin de faire beaucoup de prisonniers en vue des sacrifices. Toutefois, Tezcatlipoca n'avait pas directement d'action sur le monde des mânes ; «on action propre consistait à y envoyer les hommes^ et elle ne s'étehdait pas au-delà des espaces éclairés par le soleil.

Les premiers chroniqueurs hispano - mexicains nous 'dépeignent la statue de Tezcatlipoca à Mexico comme il «uit : elle était en obsidienne noire, ùzli , pierre sacrée par excellence, teotett; ailleurs on sculptait l'image du -dieu en bois noir. L'aspect général était celui du jeune homme. De nombreux bijoux d'or, d'argent, de pierres <et de plumes précieuses le couvraient ; une ample robe blanche et noire, armée de plumes et garnie de fraitges rouges, blanches et noires, était drapée sur son corps; l'attribut spécial au dieu, celui qui lui avait donné son nom, le miroir étincelant, Tezcatlipoca le tenait dans sa

main gauche ; ce miroir était d*or, bordé tout autour de plumes précieuses vertes, bleues et jaunes. Le dieu tenait les yeux fixés dessus, car on prétendait que tout ce qui se passe dans le monde était reflété sur la surface polie. On représentait parfois aussi ce dieu assis sur un banc recouvert d'étoffe rouge brodée de crânes humains, et armé de quatre dards. Vingt grelots d*or sonnaient à sa jambe gauche et un pied de daim attaché à sa jambe droite symbolisait la rapidité de sa marche. Tezcatlipoca était un dieu voyageur, comme le soleil; et en signe de cette particularité, au coin de chaque rue, dans les villes de TAnabuac, se trouvait un siège de pierre à lui destiné, couvert d*un dais de feuillage renouvelé sans cesse, et où aucun être humain, pas même le roi, n'aurait osé s^ asseoir un instant. M. Bancroft fait très-justement remarquer que cette coutume ne contribua pas peu à placer le culte de Tezcatlipoca bien haut dans Tesprit du peuple.

Ce n'était pas le seul dieu solaire qui fût révéré au Mexique. Le culte de l'astre du jour avait donné naissance à d'autres personnages divins, et si nous nous sommes occupé d'abord de Tezcatlipoca, si nous nous sommes si fort étendu sur son compte, c'est uniquement à cause de. la place considérable qu'il occupe dans la mythologie de l'Anahuac. Nous avons dit plus haut que ce dieu n'était pas à proprement parler de nationalité aztèque, mais qu'il appartenait plutôt à Tezcuco et aux villes qui dépendaient de cette antique métropole. Or, si les Toltèques en Quetzalcoatl et les Aztèques en Huitzilopochtli avaient accordé dans leur religion la prépondérance au dieu des forces atmosphériques, il parait que les Chichi m èques plaçaient pour la plupart le dieu-soleil au sommet de leur panthéon ; mais, tandis que Tezcatlipoca est né d'une conception absolument polythéiste, les autres personnifications du soleil ont un caractère fétichique encore très-

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suffisamment prononcé. Le Tonatiuh des Aztèques, qui paraît avoir été emprunté par eux aux Mayas dont les divinités comptaient parmi elles un dieu Tonatrikli, était tout simplement le soleil lui-même envisagé dans sa substance même. Toutefois, Finfluence de révolution polythéiste lui avait fait subir une transformation dans le culte, car il était représenté tantôt sous Taspect d'un homme en pied, tantôt sous celui d'un visage humain entouré de rayons, quelque chose de semblable à ces images grossières qu'on voit dans les almanachs populaires; cette dernière figure est une transition entre le fétichisme pur et le polythéisme bien caractérisé par Tanthropômorphisme des dieux.

Chaque jour, à Mexico, Tonatiuh, le soleil, était salué dès Taurore par une fanfare, par la fumée de Tencens, par un sacrifice de cailles, en même temps que le prêtre se tirait du sang des oreilles en son honneur. Il portait tout spécialement le nom de Teotly <( Dieu », comme s'il eût été la Divinité par excellence. Enfin ^ son principal sanctuaire se trouvait à Teotihuacan, où une très-ancienne pyramide, d'une architecture barbare, démontrait la grande antiquité de son culte.

A côté de Tonatiuh, nous trouvons dans la mythologie mexicaine, et surtout dans les croyances populaires, AIeztli\ la lune, qui prf^sidait, elle aussi, aux enfantements et surtout à la gestation. Lors des occultations lunaires, les femmes enceintes tremblaient à l'idée qu'au lieu d'un enfant elles pourraient mettre au monde une souris, ou un monstre difforme ; afin d'éviter ce malheur, elles se mettaient dans la bouche ou elles serraient dans leur ceinture un éclat d'obsidienne, pierre sacrée. Les éclipses émouvaient beaucoup, d'ailleurs, toute la population du Mexique ; on craignait que ce ne fût la fin du monde, livré à la rage des démons, abandonné par les dieux; pour

conjurer cette calamité, on chantait, on dansait en l'honneur du soleil ou de la lune, et on leur sacrifiait les albinos sur lesquels on pouvait mettre la main.

Au Yucatan, Tonatrikii, bien que délaissé, témoigne de l'existence d'un culte archaïque du soleil, et l'on trouve dans les monuments centre-américains de nombreux piliers dédiés au soleil et des représentations de l'astre sous les traits d'un visage humain; à Palenque, notamment, on remarque une face de la bouche de laquelle sort la langue, qui serait, suivant les interprétateurs des ruines de cette ville, un emblème du soleil. Dans les traditions mythiques des Quiches du Guatemala, nous rencontrons un prince Vukub Cakix, « les sept aras », qui n'est autre qu'une personnification du soleil, un dieu solaire transformé en héros. Dans tous les pays où vit Tara, ce perroquet énorme, aux plumes de couleurs éblouissantes, a toujours été pris comme une incarnation ou un attribut du soleil.

Les anciens Mexicains adoraient aussi un dieu du feu, Xiuhtecutliy bien distinct à la fois des dieux solaires et des dieux de la foudre, mais associé parfois au culte des premiers. On l'appelait aussi le «vieux dieu », Huehueteotl, et il passait pour être le père de l'humanité. Son rôle, dans la religion de l'Anahuac, avait un côté social que nous ne pouvons négliger : pendant une de ses fêtes, fête mobile, celle-là, on nommait les magistrats annuels et on renouvelait Tinvestiture des professeurs de fiefs. Dans une prière à Tezcatlipoca, que nous a transmise Sahagun^ et qui est placée dans la bouche d'un chef, nous trouvons ce passage topique :

«... Les rois sont nés pour gouverner tes royaumes, ta parole est en eux, et tu parles par leur bouche, suivant le désir du vieux dieu, du père de tous les dieux, du dieu du feu, qui habite un étang au milieu détours entourées

de pierres semblables à des roses, qui s^appelle Xiuhtecutli, qui détermine, examine et arrange les affaires et les procès de la nation et du peuple, comme s*il les lavait avec de Teau ; tous ces nobles personnages se tiennent en compagnie et en présence de ce dieu. »

Les Mexicains divisaient le temps en ce qu'ils nommaient un faisceau d'années, et qui comptait cinquantedeux ans. A chaque renouvellement de cette période, on célébrait une grande fête, principalement en Thonneur du dieu du feu. On croyait que ce serait à une pareille époque que le monde devait périr. Aussi jetait-on dans Teau tous les dieux domestiques de pierre et de bois, les pierres du foyer et les meules à maïs et à poivre ; on lavait à fond les maisons, et on éteignait tous les feux. Le soir du dernier jour des cinquante-deux ans, tous les prêtres de Mexico, revêtus de leurs insignes et des ornements du dieu qu'ils servaient, se dirigeaient lentement et solennellement vers le sommet du mont Huixachtian , situé à quelque distance de la capitale, entre les villes dltzpalapa et de Golhuacan. Ils gravissaient la montagne et la pyramide élevée à la cime, et ils attendaient en examinant le ciel que les Pléiades fussent arrivées au zénith. Au moment précis où Ton constatait qu'elles continuaient leur marche et que, par conséquent, le monde allait avoir encore cinquante-deux ans à vivre, on renversait à terre le plus brave et le plus beau des prisonniers de guerre, sur son corps vivant on plaçait une pièce de bois sec, et un prêtre faisant tourner rapidement entre ses mains un autre morceau de bois fiché dans le premier produisait ainsi le nouveau feu ; on ouvrait ensuite la poitrine du captif, on lui arrachait le cœur et on faisait brûler le tout sur un bûcher. Dans toute la contrée environnante, aussi loin que le regard pouvait porter, chacun avait les yeux fixés sur le Huixachtian. Tout le monde était sur les toits des maisons, à

rexception des femmes enceintes, qui demeuraient enfermées et le visage masqué de feuilles de maïs , parce que Ton disait que, si le feu ne pouvait s'allumer, elles se changeraient en bêtes féroces qui dévoreraient tous les humains. Les enfants avaient des masques de feuilles de maïs, et on avait soin de les tenir éveillés, de peur que, s'ils s'endormaient, ils ne devinssent souris. A la vue de la flamme s'élançant du sommet de la montagne, la joie universelle se manifestait par de longues clameurs ; chacun, en guise de sacrifice expiatoire, se faisait une incision à Toreille, et offrait aux dieux un peu de son sang ; les enfants à la mamelle n'étaient pas exemptés de cette petite cérémonie. On attendait partout l'arrivée du nouveau feu, apporté par les plus rapides coureurs du pays, qui tenaient des brandons allumés au feu du Huixachtlan. A Mexico, le nouveau feu était apporté au temple d'Huitzilopochtli et servait à enflammer une masse énorme de résine copal préparée à cet effet au pied de la statue du dieu, et d'où l'on emportait du feu chez tous les prêtres et à tous les carrefours, où de grands bûchers étaient allumés dans le but de permettre à chaque chef de famille de réchauffer son foyer éteint.

Le culte du feu était si profondément établi, dans la vie ordinaire des Mexicains, que personne n'aurait osé prendre son repas sans jeter dans les flammes la première bouchée de nourriture, ni jeter sur l'âlre quelques gouttes de liqueur. Nous ne décrirons pas ici les cérémonies des deux grandes fêtes annuelles et fixes de Xiuhtecutli. Elles ne diffèrent de celles que nous avons racontées déjà que par des sacrifices peut-être encore plus atroces : les victimes étant jetées ivres et vivantes dans des brasiers ardents où on ne les laissait brûler que juste assez pour qu'elles ne moussent pas ; on les en relirait frémissantes encore, pour les égorger sur l'autel suivant le rite ordi-

naire. La statue du compagnon de Huîtzîlopochtli, du dieu Paynal, assistait à cette partie horrible de la cérémonie. C'était évidemment Temblème de l'action qu'exerce le vent sur le feu qu'il excite, qu'il ravive, qu'il fait accroître.

XiuhteculU était représenté sous les traits d'un homme nu, au menton noirci, à la lèvre percée d'un ornement en pierre rouge ; il portait une couronne de papier garnie de plumes vertes, des grelots aux chevilles, au bras gauche un bouclier d'or. De la main droite il tenait une plaque d'or,' avec un trou au centre, qu'il se mettait, disait-on, en guise de masque sur la figure; de là l'épithèle de (( face jaune » , Ixcozauhqm\ qu'on lui donnait. Celle de Cuecaltzin, «flamme», lui était également bien légitimement attribuée.

Si le dieu du feu était le père de Thumanité, si la déesse de la terre en était la mère, le dieu de la mort était le dernier souverain des âmes des hommes. Mictlantecutli, le « seigneur du pays de la mort », et Mictecacihuatl^ la « femme qui jette dans le pays de la mort », sont les deux sombres divinités de la mythologie mexicaine, qui régnaient sur les mânes et qui résidaient dans la neuvième et dernière division de Tempire des morts, Chicuhnaukmictlar^ là où les âmes, après un voyage de quatre ans ou de quatre jours, suivant les auteurs, trouvaient Téternel repos dans un véritable anéantissement. Toutefois, Mîctlan, « le pays de la mort », n'était pas l'unique séjour des Mexicains décédés. Les guerriers tués à la guerre ou immolés sur les autels des dieux étaient portés, dans les bras de l'épouse d'HuitzilopochtIi ellemême, vers les régions orientales du ciel, dans les domaines du soleil, où, sous des ombrages luxuriants, ils se livraient sans contrainte à tous les plaisirs de la table et de la chasse, n'ayant d'autre obligation que celle de précéder et d'accompagner l'astre du jour jusqu'à la moitié de sa

course. A ce point, son cortège d^hommes le quittait et le remettait à la troupe glorieuse et charmante des femmes frappées à la guerre, égorgées dans les sacrifices, ou mortes en couches. Gellesci portaient sa litière en chantant, et à la tombée de la nuit confiaient le soleil à la garde des mânes venus des sombres régions de Mictlan. Au bout de quatre années de cette existence, guerriers et femmes héroïques devenaient des colibris, oiseaux chers au grand dieu aztèque Huitzilopochtli.

Tous ceux qui périssaient frappés de la foudre ou noyés, tous ceux qui mouraient de maladies aiguës et promptes ne descendaient pas non plus dans Mictlan. Leurs âmes étaient recueillies par le dieu de Tair et de la pluie, par Tlaloc, qui les recevait à Tlalocan^ dans son paradis frais et ombreux, rempli de fontaines délicieuses, où Ton jouissait de toutes les voluptés sous un ciel perpétuellement bleu, dans une atmosphère toujours agitée par une brise douce et délicieusement parfumée.

La foule obscure des humains seule avait pour refuge les neuf provinces glacées de Mictlan , où il n'y a que ténèbres et tristesse. Mictlan au Mexique était confondu avec le Nord, et le vent des régions boréales' y était nommé le vent de Mictlan. Ce n'était pourtant point un enfer, tel que Tout conçu les chrétiens ; Tancienne société centre-américaine ne parait pas avoir pensé que la vie future fût consacrée aux récompenses et aux peines méritées durant l'existence sur la terre. On vient de le voir; c'est le genre de mort qui décide de la destinée, et au fond de ces conceptions règne cette idée que l'homme continue en quelque sorte à poursuivre sa voie après le trépas. Quant à la matérialité des âmes dans les théories religieuses mexicaines, elle n'est pas douteuse; afin de l'aider à accomplir son voyage dans les neuf cercles de Mictlan, on sacrifiait au défunt des esclaves, on lui offrait des

armes, des outils, des vêtements, des vivres, de Teau pour se laver. Les prêtres lui remettaient même des papiersamulettes, sauf-conduits indispensables pour surmonter les épreuves semées sur le chemin et pour se faire accueillir de Mictlantecutli.

Il fallait que le mort se glissât entre deux montagnes mobiles qui se choquaient et se séparaient sans cesse, qu'il échappât plus loin à un formidable serpent gardien de la route , plus loin encore au terrible crocodile vert Xochitonaly qu'il passât huit déserts et huit chaînes de montagnes, qu'il résistât au douloureux Itzehecaya^ « vent de couteau » , souffle glacial tout chargé de pierres et de lames tranchantes. Enfin, le mort arrivait sur le bord de la large rivière Chicunakuapan, « les neuf eaux » . Pour gagner Tautre rive, le concours d'un chien était indispensable, mais d'un chien rouge seulement ; le chien noir ou le chien blanc n'aurait rendu aucun service. Aussi, à toutes les funérailles, sacrifiait-on un chien de ce pelage d'un coup de flèche à la gorge et en brûlait-on le corps avec le cadavre du défunt. L'âme de ce dernier ne manquait point alors de retrouver l'âme du chien sur la rive opposée de la rivière de Mictlan ; cette dernière reconnaissait son maître, se jetait à l'eau et l'aidait à traverser la Chicunahuapan à la nage. En arrivant ensuite devant Mictlantecutli, le mort lui devait offrir des présents comme à un roi ou à un cacique.

Telles étaient les idées de la société nahua, lors de la conquête espagnole. Il paraît évident que les divers éléments mythiques de la religion du Mexique à cette époque ont dû être reûétés dans les conceptions sur la vie future. Quelle est la part qui revient aux Toltèques, quelle est celle des Aztèques, quelle est encore celle des collèges sacerdotaux de Tezcuco ? C'est ce qu'il nous est impossible de démêler. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que le

mythe de rincarnation des âmes des guerriers dans des colibris doit provenir des Ghichimèques. Les Tlascaltèques, descendants des Teo-Ghichimèques , avaient étendu celte croyance; ils estimaient que les esprits des personnages distingués venaient hanter les corps des animaux supérieurs, des nuages et des pierres précieuses, tandis que les mânes de bas étage passaient dans le corps des animaux inférieurs.

Quant aux Mayas et aux Quiches, nous retrouvons, chez les premiers, la croyance en un séjour de délices tout à fait semblable au Tlalocan, et qui, comme celui-ci, était réservé à une certaine catégorie de gens décédés d'une façon particulière ; les pendus notamment y étaient portés immédiatement par une déesse Ixtab, ce qui incitait fort les gens au suicide par suspension. Au Yucatan et au Chiapas, on parlait aussi d'un autre monde, \eMttnaly où Ton a cru voir une forme duMictlan des Nahuas; les treize dieux du panthéon maya y résidaient, et cependant les chroniqueurs espagnols nous dépeignent le Mitnal comme une espèce d'enfer où ne pénétraient que les méchants. La présence des dieux et cette assertion sont contradictoires; nous sommes donc porté à nous défier de Tassertion d'écrivains catholiques du seizième siècle, qui avaient la tête bourrelée d'idées infernales et sataniques dont ils retrouvaient Timage partout. Il en est de même du Xibalba des Quiches, que Ton nous représente comme un lieu de punition où régnent deux dieux appelés Tun « une mort » et Tautre « sept morts » ; or la coutume de sacrifier des esclaves aux défunts pour les servir dans Tautre monde, de leur offrir tous les objets usuels, exclut cette conception, qui peut bien être purement espagnole et catholique. Xibalba, comme Mitnal et Mictlan, était la triste et sombre terre de la mort, où tous les mânes des hommes devaient se réunir pour y vivre mélancoliquement d'une vie

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qui ressemblait à Teiistence terrestre, mais qui était à celle-ci ce que l'ombre est à la lumière ou mieux ce que le crépuscule est à Téclat du jour.

A côté de ces théories générales, il devait en exister d'autres relatives peut-être à la résurrection ; ainsi les Zapotèques ne brûlaient point leurs morts^ mais ils les momifiaient et les conservaient dans des sépulcres ; ils disaient pourtant qu'ils repoussaient la crémation, parce que les morts, dont les corps avaient été brûlés, ne pouvaient plus atteindre le ciel en passant par la caverne de Mictlan. Au Yucatan, les quatre Bacabs, c'est-à-dire les dieux des quatre points cardinaux et des quatre vents, Aon, âfulîw, Ix et CauaCy passaient pour les auteurs de la^vie, et Ton plaçait les entrailles des morts dans quatre urnes qui por* taient leurs noms. M. Brinton dit à ce sujet que « si, comme on Ta assuré, les tombeaux des Mexicains étaient en forme de croix, c'était peut-être par rapport à une résurrection et à une vie future qu'ils étaient placés sous ce symbole^ indiquant que le corps enseveli se relèverait sous l'action des quatre esprits du monde, comme la semence enterrée reprend une nouvelle existence quand elle est arrosée par les pluies printanières. »

Les mythes relatifs aux causes premières n'étaient pas moins complexes que les croyances aux causes finales dans l'Amérique centrale. Toutefois les légendes cosmogoniques chez les Aztèques, chez les Quiches comme chez les Mixtèques^ s'accordent sur un point, sur l'éternité de la matière; chacune d'elles débute à peu près en ces termes: Au commencement tout était dans l'obscurité, et il n'y avait que le ciel et la terre, et celle-ci était couverte d'eau. C'est alors qu'apparaît tantôt le couple divin qui donné naissance au monde, tantôt un dieu créateur des autres dieux et de tous les êtres animés.

Dans le mythe de la création chez les Mixtèques, par

352 MYTHOLOGIE COMPABÉE.

exemple, nous trouvons la dyade ourano-chthonienne ; celle-ci habile un palais qu'elle s'est bâti dans les ténèbres au sommet d'une roche élevée, et dont la crête du toit supporte la voûte du ciel. Deux fils naissent du couple divin, lé Vent des neuf serpents et le Vent des neuf cavernes, l'un prenant le plus généralement Taspect d'un aigle, l'autre celui d'un serpent ailé ; tous deux très-vraisemblablement des divinités de la tempête, comme l'Hurakan des Quiches, et de l'orage, comme le Quetzalcoatl des Toltèques. Ce sont eux qui ont institué la religion en faisant brûler de Tencens en l'honneur de leurs parents, et en réclamant d'eux, dans le beau jardin qu'ils s'étaient arrangé, la création des hommes et de toute la nature.

Les peuples qui jouissaient de l'ensemble, de la civilisation nahua, possédaient une série de mythes sur la naissance du soleil et la création du monde et des hommes. Les Mexicains comptaient quatre âges cosmiques : l'âge de l'eau, pendant lequel vivait une race de géants, qui fut détruite presque tout entière avec l'univers par un déluge •épouvanta})le ; l'âge de la terre, contemporain encore de la race d^s géants ou Quinames, qui se termina par des tremblements de terre, des chutes de montagnes et des ouvertures de gouffres qui firent périr tous les êtres vivants ; l'âge de l'air, qui finit par des ouragans terribles et par la mort de presque tous les habitants de la terre: au dire des Tlascaltèques, ceux qui échappèrent furent tellement épouvantés qu'ils en perdirent la raisoji et la parole et devinrent les ancêtres des singes; l'âge du feu, qui est l'époque actuelle, et dont la fin sera marquée par une conflagration générale.

Le mythe du déluge a été signalé dans bien des p^ys en Amérique, et les auteurs chrétiens n'ont pas manqué d'y voir un souvenir de la tradition biblique; ils ont même découvert, à propos de la pyramide de Gholula, les traces

DE l'aMÉRIOUE centrale ET DU MEXIQUE. -353

de rhistoire de la tour de Babel. Nous ne perdrons pas notre temps à démontrer comment d'un dieu-poisson, Coxcox chez les Chichimèques, Teodpactli chez leç Aztèques, et d'une déesse des fleurs, Xochïquetzal^ on a pu faire les figures mexicaines de Noé et de sa femme, eh y joignant rhistoire de Tarche et de la colombe. Il suffira de faire remarquer que toutes ces légendes d'aspect biblique n'ont , été recueillies et publiées qu'à une époque relativement récente ; les premiers chroniqueurs, déjà si sujets à caution , malgré leur honnête naïveté, tels que Sahagun , Mendieta, Olmos, etc., les écrivains hispano-indigènes comme le Tezcucan Ixtlixochitl et leTlascaltèque Camargo, ne soufflent mot de récits qu'ils n'auraient manqué de mettre en lumière, s'ils avaient existé de leur temps. £nfin, on trouvera dans le tome III de l'ouvrage de M. Bancroft (p. 68 et 69, notes) une critique de ces légendes due à don José Fernando Ramirez, conservateur du Musée national de Mexico, qui démontre avec une incontestable autorité que tous ces contes sont nés d'interprétations trop promptes ou tendentieuses d'anciennes peintures mexicaines qui ne représentent, selyn lui, que des épisodes de la migration des Aztèques autour des lacs du centre du plateau de l'Anabuac.

Le mythe le plus généralement adopté au Mexique, concernant la naissance des dieux et des hommes, avait pour point de départ Tenfantement du couteau de silex, Tecpail^ par les divins époux Citlatonac et Gitlalicue. La dyade céleste avait cependant d'autres enfants dans les cieux, qui furent mécontents à la vue d'un frère si singulier et qui le précipitèrent sur la terre. Tecpatl tomba en un lieu appelé « les sept cavernes » , ChicomoztoCy et se brisa en mille six cents morceaux qui devinrent aussitôt chacun un dieu. Ces nouveaux dieux éprouvèrent bien vite le désir d'avoir des sen'iteurs, et ils ne tardèrent pas T. 1 23

à dépêcher un messager, le faucon, Tlotli^ à leur mère, pour la prier de leur accorder le pouvoir de créer des hommes. Gitlalicue leur conseilla d'aller demander à Mictlantecutlî quelque os ou un peu des cendres des morts de son empire, et après Tavoir obtenu, d'asperger ce don de leur sang. Les dieux envoyèrent Tun d'eux, Xolotl, au Mictlan ; celui-ci parvint à se faire octroyer du maître de la sombre région un os de six pieds de long, et à peine Teut-il en sa possession, qu'il s'enfuit. Mictlan tecutli, irrité de cette conduite discourtoise, s'élança à la poursuite de Xolotl, mais il ne put l'atteindre. Toutefois, l'ambassadeur des dieux fit une chute en courant et cassa son os en morceaux. Il en ramassa à la hâte tous les débris et les rapporta à ses frères. Les dieux mirent tous ces fragments d'os dans un bassin et les aspergèrent de leur propre sang ; au bout de quatre jours, un mouvement se produisit dans le mélange, d'où sortit bientôt un garçon, et quatre jours plus tard une fille; tous deux grandirent rapidement et devinrent les ancêtres des hommes de cet âge, car il faut remarquer que ce mythe de la création ne concerne que la dernière des quatre périodes fabuleuses des Mexicains. Les morts de Mictlan, dont Xolotl rapporte un ossement gigantesque, devaient avoir été les Quinames ou géants des âges précédents.

Il n'y avait alors ni soleil ni lune. Aussi les dieux, qui voulaient les créer, se réunirent-ils dans la plaine de Teotihuacan, où ils allumèrent un grand feu, en disant à leurs fidèles que les deux premiers qui se précipiteraient dans le bûcher deviendraient l'un le soleil ,. et l'autre la lune. Un homme appelé Nanahuatzin n'hésita pas à suivre le conseil des dieux et fut consumé. Tous discutaient sur le point du ciel où devait apparaître le nouvel astre, et tous engageaient là-dessus des paris, sans qu'aucun^d'eux eût l'idée^dc] désigner TOrient. Aussi, quand le

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soleil se montra de ce côté, les mille- six cents dieux furent-ils condamnés à mort par une décision suprême, sans qu'ils en fussent cependant avertis.

Or, le soleil demeurait immobile à l'horizon et versait sur Je monde de tels torrents de lumière que les dieux eux-mêmes ne pouvaient les supporter. Ils lui envoyèrent donc Tlotli pour l'inviter à commencer sa course, mais l'astre répondit qu'il ne remuerait pas avant de les avoir tous fait périr. A cette nouvelle, un dieu nommé Citli décocha une flèche au soleil, qui ne fut pas atteint cette fois, mais qui, touché par le deuxième et le troisième trait, se saisit du quatrième et le renv^oya à Gitli, qui tomba le front traversé. Les dieux épouvantés virent bien qu'il fallait quitter la terre et en abandonner la possession au soleil ; en conséquence, ils convinrent de s'entre-égorger en s'ouvrant la poitrine et en offrant leur cœur à l'astre du jour, suvivant le rite usuel des sacrifices mexicains. Xolotl fut désigné pour être le bourreau de ses frères, et quand il eut accompli sa terrible mission, il se suicida.

Sahagun donne une autre version de cette hécatombe de dieux, suivant laquelle ce serait Ehecatl ou Quetzalcoatl , le dieu de l'atmosphère, qui aurait tué tous les dieux, sans que la légende dise qu'il se soit frappé luimême. Quant à Xolotl, on raconte aussi qu'il essaya d'échapper sous toute sorte de formes à son destin, et qu'il ne fut mis à mort que sous l'aspect d'un axolotl^ poisson bizarre et particulier au Mexique.

On ajoute qu'un homme appelé Tezcociztecatl avait suivi Nanahuatzin dans le feu ; mais, comme l'ardeur de celui-ci était un peu moindre, il ne reparut que comme la lune. On prétend aussi qu'au lieu de se jeter dans le bûcher, il se cacha dans une grotte, où il fut transformé en lune. Enfin, une autre légende rapporte qu'à l'origine le soleil et la lune étaient aussi brillants l'un que l'autre,

mais que les dieux, voulant établir une différence entre le jour et la nuit, lancèrent à la face de la lune un lapin qui la blessa et lui fit une meurtrissure à la suite de laquelle sa lumière devint moins intense.

Les mythes sur Torigine de Thorame et du monde étaient d'ailleurs très-variés, et à côté de légendes qui avaient une espèce de consécration officielle, tout en étant composées de croyances locales diverses et amalgamées ensuite, il y en avait d'autres qui étaient en quelque sorte indépendantes, comme celle qui voulait que les hommes fussent nés de Faction de la pluie sur la terre, c'est-à-dire de la fécondation de celle-ci par le ciel, ou comme la fable propre aux héliolâtres tezcucans. Ceux-ci racontaient qu'un jour, à neuf heures du matin, le soleil lança un dard dans la terre en un lieu appelé Acuimaj et que du trou ainsi formé il sortit bientôt un homme, puis une femme, qui furent les premiers parents des habitants du pays.

Le Popol'Vuh nous fournit, de son côté, un texte de la cosmogonie quichée, qu'il n'est pas inutile de comparer à celui qui avait cours chez les Nahuas. Mais le Popol-Vuh est de rédaction relativement récente, postérieure d'un siècle peut-être à la conquête espagnole; et ce n'est pas sans réserve qu'il faut se servir de ce document sacré pour les indigènes du Guatemala.

Le début du Popol- Vuh est d'une obscurité toute théologique; et il n'est pas impossible qu'une influence plus uu moins biblique se soit exercée sur la plume du rédacteur chrétien de la version dont nous devons la première traduction à un religieux espagnol. Quoi qu'il en soit, l'univers y est représenté comme en devenir sous l'aspect du ciel et de la mer. Un dieu en quatre personnes, Gucumatz^ fait sortir la terre des eaux et invoque un autre dieu, Hurakan, le « cœur du ciel ». Toutefois, avant qu'il soit

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fait mention de Gucumatz, nous remarquons qu'il est question du père et de la mère de la vie, c'est-à- dire de la grande dyade que nous retrouvons dans presque toutes les mythologies. Une fois la terre créée et couverte de végétation, les créateurs dirent aux animaux : <( Prononcez notre nom, honorez-nous comme votre père et votre mère ; invoquez Hurakan, Téclair, la foudre qui frappe, le cœur du ciel, le cœur de la terre, le créateur et formateur, celui qui engendre, celui qui donne Têtre ; appelez-nous, saluez-nous I » Mais les animaux ne purent répondre. Aussi furent-ils maudits des dieux et voués à servir d'aliments. Les dieux voulurent faire des hommes, et ils en façonnèrent en argile ; mais ces hommes étaient sans consistance, ils ne pouvaient tourner la tète ; ils parlaient, mais ne 'Comprenaient rien. Les dieux détruisirent donc leur œuvre par Teau. Ils s'y reprirent une deuxième fois et fabriquèrent un homme de bois et une femme de résine : ces créatures étaient bien supérieures aux précédentes, elles s'agitaient, elles vivaient, mais comme des animaux : elles parlaient, mais d'une façon inintelligible, et elles oubliaient le « cœur du ciel» ; c'est pourquoi Hurakan fit pleuvoir sur la terre une sorte de résine, et condamna les hommes de cette époque à la destruction ; ceuxci ne purent trouver de refuge nulle part, et ils périrent tous, à l'exception de quelques-uns qui devinrent les singes des forêts. Enfin, les dieux firent avec du maïs blanc et du maïs jaune quatre hommes parfaits : Balàm-Quitze^ « lé tigre qui sourit », Bàlam-Agab^ « le tigre de la nuit », Màhuentak, « le nom distingué », et Igi-Balam^ « le tigre de la lune ». Ils étaient grands et forts, ils voyaient tout et connaissaient tout, et ils remercièrent les dieux. Mais ceux-ci furent effrayés de leur œuvre et eurent peur pour leur suprématie; aussi jetèrent-ils un léger voile, comme un brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui

devint semblable à celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient, on leur créa quatre épouses d'une . grande beauté, et de trois de ces couples naquirent les Quiches, Iqi-Balam et sa femme Gakixaha n'ayant pas eu d'enfants. Il faut remarquer que cette légende ne concerne que les Quiches, et qu'elle admet parfaitement des origines différentes pour les autres peuples.

Il n'est pas hors de propos de faire ressortir l'analogie qui existe entre ces mythes cosmogoniques du Guatemala et ceux de l'Anahuac. Les divers essais de formation des hommes rappellent les âges de la tradition mexicaine, avec leurs destructions par l'eau et par les tremblements de terre, car, en même temps qu'Hurakan veinait de la résine sur le monde, les maisons s'écroulaient, les arbres s'agitaient comme éperdus, les montagnes^ en tombant, bouchaient toutes les cavernes, fermaient toutes les issues. D'autre part, les quatre ancêtres des Quiches correspondent aux quatre Bacabs du Yucatan , qui , comme nous Tavons vu, sont à la fois les génies des quatre points cardinaux, des quatre vents et les créateurs de la vie humaine.

Le mythe de la naissance du soleil fait suite à celui de la création des hommes dans le Popol- Vuh. Dans l'Amérique centrale comme chez les Péruviens et chez les Ghibchas, la croyance en l'antériorité de l'homme sur le soleil était gêné-

ralement répandue. Nous en avons eu déjà plusieurs exemples. Or, est-il dit dans lePopol-Vuh^ les premiers Quiches ne vivaient qu'à la lueur de Tétoile du matin, et pour eux la lumière du jour n'était pas plus intense que celle de l'aube. Les quatre premiers hommes et leurs familles résolurent de se rendre dans une localité appelée Tulan-Zutva ^ « les sept cavernes » ou « les sept ravins » . L'analogie frappante de cette dénomination avec le Ghicomoztoc de la légende mexicaine, qui a la même signification, et avec

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Tutla, la fabuleuse patrie des Toltèqués, est tout à fait remarquable et constitue un point de contact nouveau entre la mythologie nahua et la mythologie quichée. C'est à ce moment de leur migration que les quatre patriarches instituèrent un culte spécial à chacune des trois tribus pour les dieux de Torage Tohil, Avilix et Hacavîtz. Or^ Tulan-Zuiva était sous un climat froid et le peuple souffrait beaucoup, aussi le dieu Tohil leur fournit-il du feu pour la première fois; mais voilà que, quelque temps après, une grande pluie mêlée de grêle éteignit tous les foyers des Quiches, et ceux-ci durent recourir encore une fois au dieu Tohil, qui produisit du feu d'un coup de sa sandale. Le même fait se reproduisit à plusieurs reprises, et le froid, l'humidité, la disette continuèrent à afQiger le peuple de Tulan-Zuiva. Aussi se décida-t-il à quitter ce pays ingrat et à se mettre à la recherche d'une contrée meilleure ; après bien des péripéties, les Quiches arrivèrent près d'une montagne à laquelle ils donnèrent le nom d'Hacavitz, un de leurs dieux, et là ils apprirent qu'il allaient voir enfin le soleil. En effet, l'étoile du matin devint plus brillante, et pendant qu'ils dansaient, qu'ils chantaient^ qu'ils brûlaient de l'encens, le soleil leur apparut tout glorieux, à la grande joie de la nature entière. Depuis lors, le soleil, la lune et les étoiles ont toujours existé.

Nous ne raconterons point ici les autres mythes contenus dans le Popol-Vuh; sans parler de leur obscurité souvent indéchiffrable, ils sont si compliqués, si nombreux, qu'il nous faudrait plus d'espace que ne le comporte le plan de cet ouvrage pour les exposer et pour les commenter. Dans notre étude comparative, il nous a suffi de montrer ici les différences et les analogies qu'il y a entre les traditions des divers peuples de l'Amérique centrale, est de prouver que, dans leurs diversités dues à des causes

ethniques et historiques, les mythologies des races de ces régions ont obéi à la loi d'évolution théologique qui préside aux premiers développements intellectuels de l'humanité , tout en conservant chacune ses caractères et son originalité.

C'est à la suite de ce même travail intime d'évolution dans la conscience des classes les plus intelligentes de la population réunie aux bords des lacs de Tezcuco et de Mexico que s'est produit un certain élan vers le mono- * théisme. Peu à peu, les habitants de TAnabuac, tout au moins les plus cultivés d'entre eux, en étaient arrivés à la conception d'un dieu suprême, dominateurdes autres dieux et des hommes. Gamargo le Tlascaltèque nous apprend que, ((bien que les Indiens eussent une divinité pour chaque objet, ils connaissaient l'existence d'un dieu suprême qu'ils nommaient Tloque-NakuaquCy a celui qui contient tout », le considérant comme supérieur à tous les autres dieux. » Molina traduit ce nom de Tloque-Nakuaque par ces mots : quien esta el ser de todas las cosas, conseruandolas y sustentandolas y dicese de Nro Senor Dios^ (((Celui qui est l'essence, la vie {el ser) de toutes choses, qui les conserve et les soutient, s'appelle Dieu Notre-Seigneur»). D'après ces définitions, Tloqûe-Nahuaque aurait donc été quelque chose comme l'âme de l'univers, dont les dieux seraient partie intégrante. Gamargo nous a transmis une prière de ses compatriotes alors qu'ils étaient païens, dont la reproduction ne sera pas ici sans intérêt:

((0 Dieux tout-puissants I vous qui habitez les cieux, aussi loin que le neuvième ciel, où demeure votre maître et le nôtre, le grand Tloque-Nahuaque, vous qui avez tout pouvoir sur les hommes, ne nous abandonnez pas au moment du danger I Nous vous invoquons ainsi que Nauholin, le soleil, la lune épouse de cet astre brillant, les étoiles du ciel, et aussi le vent de la nuit et du jour. »

DE l'AMÉRIQUE centrale ET DU MEXIQUE. 361

Torquemada constate un fait semblable, et il appelle le dieu supérieur Ipalnemoalom , « le seigneur par lequel nous vivons », au-dessous de qui sont tous les dieux. Mais Veylia et Clavigero nous disent que Tloque-Nahuaque et Ipalnemoaloni ne sont qu'une seule et même divinité , créateur du ciel et de la terre, comme s'accordent à les présenter Ixtlixochitl, Boterini , Herrera et quelques autres. £n lui, les indigènes du Mexique reconnaissaient le Grand-Esprit céleste, vers lequel ils tendaient les mains en tournant les yeux aux cieux. De ce Grand-Esprit, le fameux poëte-roi de Tezcuco, Nezahualcoyotl^ avait fait un dieu unique, au moins à ce que nous en rapporte son descendant Ixtlixochitl, qui a peut-être prêté, sans le savoir, à son noble ancêtre des idées et des sentiments puisés à des sources européennes. Au dire du bon chroniqueur hispano- mexicain, Nezahualcoyotl disait (( qu'il n'y avait qu'un Dieu, que ce Dieu unique était le créateur du ciel et de la terre, qu'il soutenait tout ce qu'il avait fait et créé, et qu'il était là où il n'y a pas son pareil, au-delà des neuf cieux ; qu'aucun œil n'avait jamais vu le Dieu unique^ sous une forme humaine ou sous quelque forme que ce soit ; que les âmes des bons allaient à lui après la mort, tandis que les âmes des méchants allaient dans un autre endroit rempli de calamités et de tourments horribles. » Sans nier absolument que le souverain de Tezcuco ait eu jamais' une tendance aussi décidée vers le monothésime, nous ne pouvons nous empêcher de nous tenir en garde contre l'exposé fait des doctrines de son aïeul par un prince indigène converti, élevé chez des religieux* espagnols, et écrivant en espagnol. Que Nezahualcoyotl se soit élevé avec les plus cultivés de ses compatriotes au-dessus des croyances polythéistes communes à son époque, nous ne dirons pourtant pas le contraire. Au Pérou, nous avons trouvé un cas semblable dans l'histoire de rinca Yupanqui, et la civilisation de l'Anahuac

Ui MYTHOLOGIE COMPARÉE. .

daas son ensemble était assez avancée pour permettre à quelques esprits émments de faire ce pas dans 4a voie de révolution thélogique. Mais les détails donnés par Ixtlixochitl ont une précision trop nette et une physionomie trop chrétienne, pour que nous le croyions sur parole et que nous ne soyons pas amené à dire que Técrivain s'est fait illusion à Jui-même sur la foi de son aïeul.

Cessons ici cette revue des mythes d'une fraction si considérable de Thumanité. Ayons le courage de négliger une foule de traditions, de légendes et de traits dispersés, dont Tattrait nous séduit, mais qui ne donneraient point un aspect plus net à ce tableau de Tétat religieux où se trouvaient les peuples de l'Amérique centrale lors de la conquête .espagnole. Le christianisme, qui leur fut imposé par les nouveaux venus d'Europe, grâce à la possession d'armes à feu qui épouvantèrent les armées nombreuses et vaillantes cependant des Mexicains et des Guatemaléens, le christianisme a-t-il exercé sur ces peuples une action progressive, *leur a-t-il fait faire quelques pas en avant, a-t-il aidé à leur évolution naturelle ? Nous ne le croyons pas. Tout ce qui tenait la tète de la civilisation indigène a été dompté ou brisé. Les prêtres et les guerriers ont été immolés avec une dureté aussi impitoyable que celle dont ils faisaient preuve dans leurs épouvantables sacrifices humains; les princes, les nobles se sont soumis aux vainqueurs, leurs enfants ont reçu d'eux une éducation spéciale^ et l'œuvre de longues séries de siècles, le produit d'efforts incessants sur un terrain tantôt fécond, tantôt rebelle a disparu rapidement pour, faire place à une civilisation exotique dont l'implantation n'est pas définitive.

Toutefois, ce que l'on a pu apprendre dans les lignes qui précèdent démontre, nous l'espérons du moins, que l'humanité, partout où elle s'est trouvée dans des conditions favorables, a suivi le même itinéraire vers un déve-

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loppement plus complet. Dans un monde absolument séparé de ce qu'on est convenu d'appeler l'ancien monde, l'évolution religieuse s'est donc opérée tout à fait de la même façon que dans les milieux où s'est préparée la civilisation occidentale.

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