CHAPITRE XIX
MYTHOLOGIE DE l' AMÉRIQUE CENTRALE ET DU MEXIQUE (suite).
Mixcoatl, dit une légende nahua, n'eut pas qu'une seule épouse; il s'unit aussi à une déesse nommée Chimamall. Le couple divin donna naissance à un fils qu'on appela Quetzalcoatl, le « perroquet-serpent » , le « serpent emplumé », et qui fut un des trois principaux personnages du panthéon mexicain. Son nom est d'origine purement nabua, son culte constituait le fond de la religion des Toltèques, et les mythes qui le concernent le dépeignent comme la divinité d'une race cultivée et industrieuse. Que Quetzalcoatl ait été un dieu toltèque, il ne peut y avoir de doute sur ce point ; les cités capitales de ce peuple antique, la fabuleuse Tullan et Gholula, lui appartenaient en quelque sorte. Suivant la tradition, il fut le grand chef, l'instituteur, le législateur des Toltèques, qui lui durent leur civilisation. Il est généralement dépeint sous les traits d'un homme blanc, parfois aussi d'un homme au visage d'un rouge éclatant, robuste, au front large, à la chevelure noire, à la barbe épaisse. Son vêtement était «ne longue robe blanche toute sem'ée de croix ; sa coiffure était une sorte de mitre, et il portait une faucille à la main. Il demeura longtemps sur une montagne volcanique où il se livra à de nombreuses et terribles pénitences, et du sommet de laquelle un héraut, qu'il avait à son service, proclamait ses lois d'une voix qui s'entendait à trois cents lieues à la ronde. Cette montagne fut appelée Tzotzitepec^
« le mont de la clameur ». La découverte de la plupart des arts et des industries dans lesquels excellaient les Toltèques lui fut attribuée. Le caractère doux et pacifique de la civilisation de ce peuple est, en même temps, celui de ses institutions ; il proscrivit les sacrifices humains, n'ordonnant que des offrandes de fleurs et de fruits, et il avait horreur de la guerre, dont il ne voulait pas entendre parler. Le légende veut que toute la durée du règne de Quetzalcoatl sur la terre ait été un véritable âge d*or, où les récoltes poussaient toutes seules et en abondance, où le coton se récoltait teint de toutes les couleurs désirables, où Pair était imprégné des parfums les plus doux et l'atmosphère toujours pure sillonnée d'oiseaux aux plus beaux plumages, qui remplissaient l'espace de leurs chants mélodieux. Quetzalcoatl était très-riche; il possédait des palais d'émeraude et de turquoise, des palais d'or et d'argent, des palais de nacre blanche et rose, des palais de bois précieux et de plumes éclatantes. Il avait pour serviteurs fidèles des êtres d'une rapidité phénoménale à la course.
Ce personnage joue, dans l'histoire primitive et légendaire des Toltèques, le rôle d'un grand prêtre, d'un chef religieux, et il y a à côté dejui un souverain temporel, un roi nommé Huemac, « la main forte ». Au fond les deux héros n'en font qu'un et ne sont que les deux faces d'une seule et même divinité. Quetzalcoatl est surtout le dieu envisagé sous son aspect de régulateur, d'arbitre suprême; Huemac, c'est le dieu créateur et générateur, c'est le maître de la nature matérielle, celui qui la dompte et la façonne à son gré. La grande divinité des Toltèques portait d'ailleurs d'autres surnoms : on l'appelait Nanihehecatlj « le seigneur des vents » , et la croix était un de ses attributs, Yolcoatl, « le serpent à sonnettes», et Tohil, « celui qui gronde » ; mais cette dernière épithète est em-
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pruntée à la mythologie des Quiches du Guatemala et y est le nom du dieu de la foudre. Quetzalcoatl , dont nous expliquerons tout à Theure l'intime nature, l'essence divine, n'a pas été sans rapports très-proches avec les divinités mayas et quiches ; c'est une question du reste assez obscure, mais que nous ne pourrons cependant point négliger.
L'histoire de ]fi fin du règne de Quetzalcoatl, de ses voyages et de son départ pour la mystérieuse terre de rOrient, pour Tlapallan, bien qu'étant mêlée peut-être d'éléments traditionnels, n'en jette pas moins un jour tout à fait clair sur le mythe et le caractère du grand dieu toltèque.
Quetzalcoatl régnait en* paix sur TuUa, où il était arrivé à une époque indéterminée, d'une contrée mystérieure située bien loin au-delà des mers et de prairies sans un, du côté où le soleil se lève, et qu'il nommait Tlapallan, quand trois personnages apparurent dans le pays ; l'un d'eux était Tezcatlipoca^ qui était descendu du ciel sur la terre le long d'un fil d'araignée. Le nouveau dieu méditait la perte de l'ancien dieu et la ruine de son oauvre ; aussi commença-t-il à employer des charmes puissants pour l'emporter sur lui. Tezcatlipoca se manifesta à Quetzalcoatl sous la forme d'un vieux magicien qui connaissait la manière de composer le breuvage d'immortalité ; il offrit donc une certaine hqueuraudieu toltèque, qui eut l'imprudence de l'accepter et de la boire. Aussitôt, Quetzalcoatl devint comme ivre ou fou, et ne brûla plus que du désir de revoir sa lointaine et fabuleuse patrie. Il détruisit ses palais, dessécha tous les arbres à fruit qu'il avait plantés, et partit en emmenant avec lui tous les oiseaux chanteurs qui avaient rendu jusque-là si charmant le pays de Tulla. Quetzalcoatl se dirigea vers le sud , et sa première étape fut Quauhtitlan dans l'Anabuac. Là, il s'assit au pied d'un
grand arbre, et, s'étant fait donner un miroir, il reconnut qu'il était devenu bien vieux. Avant de partir , pour laisser, une trace de son passage, il lança une foule de pierres contre le grand arbre, et toutes demeurèrent fichées dans le tronc et dans les branches depuis la base jusqu'à la «cime. Continuant sa route, le dieu se trouva fatigué et se reposa sur un rocher ; là, il se prit à méditer sur le sort futur de son peuple, et ce qu'il fut à même de prévoir le rendit si malheureux qu'il fondit en larmes; lorsqu'il se leva, la trace de ses pleurs, celle de son corps et de ses mains restèrent marquées sur la pierre. Il nomma cet endroit Temacpalco. Plus loin, pour traverser une rivière, il créa un grand pont de pierre, qu'il appela Tépanoaya. Il rencontra en ce lieu trois sorciers qui tentèrent de l'empêcher de poursuivre sa route ; mais, n'ayant pu y réussir, ils lui demandèrent de leur laisser les arts et les industries qu'il avait inventés, comme la métallurgie, la . taille des pierres , la peinture, l'architecture, la broderie déplumes, etc. Quetzalcoatl y consentit; mais quant aux riches bijoux qu'il portait, il les jeta dans une fontaine.
Continuant son voyage, le dieu toltèque traversa les chaînes de montagnes, du sommet desquelles il se plaisait à se laisser glisser jusqu'au fond des vallées, et parcourut tout le pays des Nahuas, en donnant des noms aux localités, aux forêts et aux montagnes. Les étapes de sa route sont marquées par diverses singularités traditionnelles : ici c'est une aire pour le jeu de paume lout en pierres équarries, au milieu de laquelle il traça une ligne qui n'est autre qu'une profonde crevasse dans le roc; là), il transperce un grand arbre de son dard qui n'est autre qu'un autre arbre de même essence, et il fait ainsi une croix ; ailleurs, il creuse des palais souterrains ; autre part, enfin, il dresse une énorme pierre sur sa pointe de
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telle façon qu'un homme peut la faire branler du doigt et qu'une multitude ne pourrait la renverser.
Au cours de ses pérégrinations, Quetzalcoatl tourna ses pas vers Test et arriva à Gholula, où il s'arrêta vingt années. Pendant tout ce temps, il régna sur cette ville et instruisit tous ses habitants de tout ce qu'il avait enseigné aux ToUèques de Tulla. Il établit dans ce pays le même gouvernement que celui de sa première résidence, les mêmes institutions religieuses et civiles. Il fonda ainsi un vaste empire dont il étendit les limites au loin; des colons cholulans furent envoyés à Huaxacayac, à Tabasco et à Gam pêche, ainsi que dans le Yucatan. Partout, il était adoré comme le dieu suprême, et à Gholula c'est en son honneur qu'on éleva la grande pyramide ou Teocallt, fameuse dans l'histoire du Mexique. Au bout de vingt ans, Quetzalcoatl se remit en marche et enfin arriva au bord de la mer dans la province de Goatzacoalco ou Coatzacoalco^ le « repaire du serpent » ; là, il mourut, disent les auteurs qui évhémérisent le mythe de Quetzalcoatl ; mais la tradition vraie rapporte qu'ayant fait un radeau de serpents, il s'embarqua et disparut au loin vers Test, se dirigeant vers Tlapallan. Avant de partir, il renvoya à Gholula quatre jeunes gens qu'il avait emmenés avec lui, en leur annonçant son retour dans l'avenir. Aussi, lorsque Gortez arriva au Mexique, le prit-on pour Quetzalcoatl. Les Aztèques lui contèrent cependant que le dieu était revenu une fois déjà à Gholula, mais que les descendants de ses anciens sujets n'avaient voulu ni lui obéir, ni le reconnaître. Les Gholulans du seizième siècle partageaient sans doute cette manière de voir, car on sait avec quel acharnenàent ils défendirent leur ville contre les Espagnols, bien que ceux-ci passassent aux yeux de bien des Indiens pour les compagnons de Quetzalcoatl. La hiérarchie sacerdotale établie à Gholula, et qui jouissait
de tous les bénéfices que rapportait l'universelle vénération pour le vieux dieu toltèque, ne pouvait évidemment pas accepter ces nouveaux venus pour les messagers de leur divinité et risquer ainsi de se laisser déposséder par eux.
Il y a deux ordres d'idées à extraire du mythe de Quetzalcoati, tel que nous venons de le rapporter, car cette légende a un double caractère historique et fabuleux. Dans Quetzalcoatl on a incarné le peuple toltèque tout entier ; les voyages du dieu sont les migrations du peuple ; le conflit avec Tezcatlipoca est problablement dû au souvenir d'une révolution religieuse et politique, qui porta un coup mortel à la prépondérance spirituelle du culte de Quetzalcoatl. Les sciences, les arts et les industries dont celui-ci est rinventeur sont tout le bagage de la civilisation toltèque, amassé pendant de longs siècles d*efiPorts inconnus. En un mot, le récit dont nous avons fait le résumé est en quelque sorte une forme épique et condensée de l'histoire ancienne des Toltèques, venus d'une contrée inconnue, établis d'abord dans un pays, Tullan, dont l'identification n'a pu être faite, mais qui était au nord de l'Anahuac; puis descendus progressivement vers le sud, ils sont les fondateurs de l'empire de Gholula et les conquérants d'une grande partie de l'Amérique centrale ; à la fin dispersés, repoussés vers le sud-est, ils disparaissent comme leur divinité nationale disparaît en retournant dans sa mystérieure patrie, rappelée, disait-elle, par le Soleil. Mais si, à ce point de vue, Quetzalcoatl est la personnification des Toltèques, c'est-à-dire d'une nation de race nahua, autant qu'on en peut juger par ses noms propres, il est en même temps un dieu, un régent des phénomènes de la nature.
Nous avons dit au commencement de ce chapitre que Quetzalcoatl était le fils de Mixcoatl, c'est-à-dire d'un dieu de l'atmosphère et des nuées, qu'il portait lui-même cer-
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tains surnoms significatifs dignes surtout d'une divinité de Torage. D*autre part, le plus grand nombre des chroniqueurs s'accordent à déclarer que, pour les anciens Mexicains , le dieu révéré à Gholula était le dieu de Tair. Cette affirmation serait déjà concluante, si elle n'était encore appuyée par la plupart des traits du mythe de Quetzalcoatl. L'épilhète seule de «seigneur des quatre vents», IVanthehecatl, est bien claire ; il n'y a qu'une divinité de l'atmosphère et du ciel qui peut légitimement la recevoir; ci ce nombre 4 explique pourquoi la robe blanche du dieu était semée de croix, symboles de son pouvoir sur le vent, et comment, au cours de son voyage vers Tlapallan, il laissa comme marque de son passage un arbre percé d'un dard, formant ainsi une croix. Mais ce n'est pas seulement cette particularité qui dénonce le véritable caractère intime de QuetzalcoatI ; d'autres attributs qui lui appartiennent ne sont pas moins significatifs.
Le premier est l'oiseau. La moitié de son nom, Quetzalj signifie « le perroquet», ou tout au moins un volatile aux plumes vertes. Sur certaines de ses images, il est représenté comme un homme à tête de passereau avec un bec rouge et une forte crête. Durant tout son règne à Tulla, l'air est plein de chants d'oiseaux ; ceux-ci, revêtus de plumes brillantes, parcourent l'espace et remplissent la nature de gaieté et d'animation. Lorsque QuetzalcoatI est contraint de partir, tous les oiseaux le suivent et l'accompagnent pendant tout son voyage en chantant. Or, l'oiseau, habitant des airs et du ciel, est une représentation des phénomènes atmosphériques, soit qu'il porte l'éclair et la foudre, soit qu'il se confonde avec la nuée voyageuse, soit enfin qu'il s'identifie avec le vent plus rapide encore. En conséquence, rien n'est plus naturel que de le voir associé aux divinités de l'air.
Un autre attribut de QuetzalcoatI, c'est la pierre, le
silex. On sait, et nous nous sommes étendu plus haut sur ce sujet, que les pierres singulières passaient pour tombées du ciel : d'abord objets d'un culte fétichiqùe, elles ont subi Teffet de révolution théologique de l'humanité, et quand les groupes humains sont arrivés au polythéisme, elles se sont transformées en attributs des divinités, en pierres de foudre. A Gholula, dans le sanctuaire de Quetzalcoatl , certains aérolithes partageaient avec la statue du dieu lui-même Tadoration des fidèles. Nous avons raconté tout à Theure comment Quetzalcoatl avait jeté un nombre considérable de pierres à un arbre de Quauhtitlan ; Tarbre et les pierres étaient demeurés Tobjet de la vénération populaire.
Nous arrivons enfin à l'attribut qu'implique la deuxième portion du nom du dieu en nahua, qui était appelé le a perroquet-serpent » . Le serpent, coati, était donc intimement lié au culte de la grande divinité toltèque. Il faut bien le reconnaître d'ailleurs , le serpent joue un rôle considérable dans la mythologie du Mexique et de l'Amérique centrale ; nous avons vu son nom entrer en composition dans ceux d'un grand nombre de dieux : Mixcoatl, « le nuage-serpent»; Cihuatcoatl, «la femme-serpent»; Coatlicue, la déesse au « jupon de serpent », etc. Les temples, les édifices sont ornés de serpents, présentent une foule de détails empruntés à la constitution physique des reptiles. Dans un précédent chapitre, nous avons dit que le culte du serpent nous paraissait singulièrement répandu dans toute l'Amérique. Nous le répétons encore ici, car nous tenons à établir ce fait contraire à la taese soutenue par J.-G. Mûller, qui, dans le côté ophidien de la mythologie mexicaine, veut voir un élément religieux venu du Sud, du Yucatan et du Guatemala, et qui se serait associé aux concepts religieux tout différents des races originaires du Nord. On a pu voir cependant (p. 94-99) que le cro-
taie, par exemple, le terrible serpent à sonnettes, dont Quetzalcoatl avait reçu le nom, Yolcoail, comme épithète, était révéré et craint à Tégal d'un dieu par les Indiens de r Amérique septentrionale. Il n'est pas douteux non plus que chez les Mayas et chez les Quiches le rôle religieux du serpent n'ait été considérable; mais, à ce point de vue, le départ entre ce qui provient du nord et ce qui a pris naissance au nord est à peu près impossible; nous ne tenterons point pour notre part de le faire. Ce qui est positif, c'est que le culte de Quetzalcoatl contenait une part importante d'ophiolâtrie, ainsi que son nom l'indique de reste.
Si le serpent est allié au culte de la terre, il l'est aussi à celui du ciel : les nuées tortueuses prennent l'aspect d'immenses dragons ; l'éclair semble un serpent de feu qui traverse l'espace avec une rapidité vertigineuse, et nous venons de constater que certains dieux de la foudre et de l'air portaient des serpents dans les mains. Divinité de l'atmosphère, Quetzalcoatl pouvait donc être associé au serpent de l'orage; divinité de la civilisation et du bienêtre, le patron des Toltèques pouvait avoir aussi pour attribut le serpent , également emblème de l'humidité chaude, de la fertilité, du printemps, de la saison des pluies tièdes et fécondes, et par conséquent des bonnes récoltes qui donnent la richesse. C'était en signe de son pouvoir sur la végétal ion et l'agriculture que Quetzalcoatl était représenté tenant en main une faucille. C'était encore à cause de sa domination sur les sources des richesses humaines que ses images et ses temples étaient ornés d'or, d'argent, de pierres précieuses, décorés de draperies éclatantes et de belles broderies et tapisseries de plumes.
Protecteur et même inventeur des arts et des industries, le dieu des Toltèques était le patron des marchands, sur-
tout dans Tindustrieuse et pacifique cité de Gholula. Là, quarante jours avant la fête de Quetzalcoatl, on achetait un esclave sans tache que Ton baignait d'abord dans le lac sacré, et que Ton revêtait ensuite du costume du dieu, dont il devait porter le nom pendant les quarante jours qui lui restaient à vivre. Durant presque tout ce temps-là, il était promené processionnellement par toute la ville, dansant, chantant, comblé de présents par les fidèles> bien nourri, couronné de fleurs, mais soigneusement gardé à vue par le collège sacerdotal. Neuf jours avant la cérémonie solennelle, deux prêtres lui annonçaient respectueusement qu'il allait cesser de chanter et de danser, car il devait mourir. Si cette nouvelle n'affectait pas la victime, c'était de bon augure ; mais si elle devenait triste et ne songeait plus à danser et à chanter, tout le monde y voyait un mauvais présage. Toutefois, on remédiait à cela en donnant au prisonnier une boisspn, que les auteurs assurent n'avoir été composée que de sang et de cacao, .mais qui devait contenir autre chose, être enivrante et stupéfiante, car elle enlevait, disait-on, à celui qui la buvait la conscience de sa situation. Le jour de la cérémonie, les plus grands honneurs étaient rendus à la vivante hostie, incarnation momentanée de la divinité toltèque, mais à minuit elle était soudain frappée à mort, son cœur était arraché de la poitrine, élevé vers la lune, puis déposé aux pieds de la statue de Quetzalcoatl, tandis que le corps était précipité le long des degrés au bas de la pyramide, où les marchands , et particulièrement ceux d'esclaves, s'en partageaient la chair comme un mets sacré- Cette fête annuelle se célébrait avec plus de pompe encore toutes les fois que les années divines, teoxihuitly cycles mexicains, recommençaient. Il faut dire que cette façon d'adorer Quetzalcoatl date de l'époque qui suivit immédiatement la domination aztèque, et que c^est à celle-ci
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sans doute qu'il faut laisser la responsabilité du sacrifice humain, si contraire aux préceptes 'propagés, disait-on, par le grand dieu des Toltèques.
Bien d'autres traits, bien d'autres légendes, nous sont rapportés à propos du mythe de Quetzalcoatl ; mais il ne faut pas oublier que les grands prêtres du dieu, se vantant d'être ses successeurs, passaient aux yeux des dévots bénévoles pour autant de Quetzalcoatls descendus sur la terre ou revenus de Tlapallan, grâce à une incarnation continue et transmissible.
Nous avons dit que les deux personnages de la légende toltèque, Quetzalcoatl et Huemac, ne faisaient en réalité qu'un. C'est l'opinion d'Ixtlixochitl^ un historien indigène de Tépoque qui suivit immédiatement la conquête, et qui était le petit-fils du dernier roi des Golhuas. Toutefois, cette identification a été contestée par Ternaux-Compans, qui prétend que Huemac était le vrai dieu toltèque, tandis que Quetzalcoatl était une divinité des Olmèques, autre peuple de race nahua. La distinction est peu importante, puisqu'il s'agit de dieux appartenaîit au même groupe ethnique; en outre, il est plus que probable même que les noms seuls difiTéraient, et qu'Ixtlixochitl était bien in* formé. L'étude de mythes absolument correspondants chez les Mayas et chez les Quiches va nous le démontrer victorieusement.
£ki attendant, signalons ce qui s'est passé à ce propos dans l'Oajaca, où les colons et émigrants toltèques importèrent le culte de Quetzalcoatl chez les Mixtèques. Là , dans une caverne profonde, toute peuplée d'idoles teintes de sang humain, le dieu adoré à Gholula était représenté «ous la forme d'une grosse pierre précieuse de couleur verte, qu'entourait de ses anneaux un serpent la tète levée vers un petit oiseau. On l'appelait aussi « le cœur du peuple », et Burgoa rapporte que, lorsque l'idole re-
muait, elle produisait un tremblement de terre. Or, Huemac au Mexique passait pour l'auteur de ces redoutables phénomènes. Quoi de plus naturel que les peuples des régions tropicales, qui connaissaient la furie des cyclones, attribuassent les tremblements de terre à une même cause atmosphérique, c'est-à-dire au dieu de l'air exerçant sa puissance tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de la surface du sol? Ainsi le point de contact entre Quetzalcoatl, le dieu de Tatmosphèrc, et Huemac, le dieu « à la main puissante », se trouve dévoilé par Tidole mixtèque, qui porte d'ailleurs les attributs du grand dieu chez les Toltèques, Toiseau et le serpent, emblèmes des nuées et de la foudre, et la pierre brillante et verte, la pierre de Teau. Une autre peuplade de la même contrée, celle des Zapotèques, adorait Huemac sous la forme d'une main et lui demandait la richesse dont Quetzalcoatl était le principal dispensateur.
Il est encore, dans l'Amérique centrale, un personnage mythique, héros-civilisateur, dieu national pour un groupe de peuples, qui présente avec Quetzalcoatl les plus frappantes analogies : c'est Votan, le fondateur de Palenque ou Nachan, le père de la civilisation chez les Tzendales du Chiapas. La légende de ce personnage, dont nous allons donner le résumé, le démontrera amplement. Un être appelé Votan, c'est-à-dire « le cœur » en idiome tzendal, quitta un jour le mystérieux pays de Chivine, Valum chtvine, traversa la résidence des treize serpents et se rendit dans une contrée qui fut appelée le pays de Votan, Valum votan. De là, emmenant avec lui quelques gens de sa famille, il se rendit dans le Chiapas en passant par la lagune de Terminos et en remontant le fleuve Usumacinta, sur les bords d'un affluent duquel il fonda la «cité des serpents», Nachan ou Palenque^ capitale d'un puissant empire et centre d'une civilisation avancée. Les pa-
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rents et les compagnons de Yotan furent désignés par les indigènes tzendales sous le nom de Tzequiles, « gens à jupon ». A plusieurs reprises, Yotan fit des voyages dans sa patrie, où les chroniqueurs espagnols lui font visiter Jérusalem à Tépoque de la construction du temple de Salomon, Babylone et la tour de Babel, et d'où ils le font revenir par un- passage souterrain qui se prolonge jusqu'à la base du ciel I Nous laissons à nos lecteurs le soin de faire justice de ces assertions bizarres, à propos desquelles cependant on a écrit une foule de mémoires plus ingénieux les uns que les autres pour prouver que l'Amérique avait été civilisée par l'ancien monde. Il ne fallait «cependant point connaître le peu de respect que montraient pour l'exactitude des faits les écrivains catholiques du seizième siècle, trop enclins à tout conformer aux données de l'Ecriture sainte, quand ils n'étaient point amenés par leur éducation à les retrouver naïvement et inconsciemment dans les traditions des peuples qu'ils catéchisaient.
Yotan fut un civilisateur; les traditions des Ghiapanèques lui attribuent l'honneur d'avoir le premier réparti ]es terres entre les hommes livrés jusqu'à lui à la sauvagerie. Il fut, comme nous l'avons vu, un fondateur de villes et d'empire ; il créa un corps sacerdotal chargé de veiller à la conservation d*annales dont il passait pour le premier rédacteur. Le collège de prêtres et de prêtresses avait pour sanctuaire un temple dont les souterrains servaient précisément d'archives à l'empire de Yotan et de ses successeurs, et il était placé sous la direction suprême, non point du chef des prêtres, tlapianes, mais bien sous celle de la grande prêtresse.
Yotan se donnait pour le descendant d'Imos, de la race des Chan ou a serpents » ; ses compagnons étaient des Chariy comme lui, d'où le nom qu'il donna à Palenque,
Nachariy la « ville des serpents». Lorsqu'il retourne dans sa mystérieuse patrie , c'est pour rechercher sa généalogie et ses droits à la faire remonter à la race des serpents. Le passage souterrain qu'il parcourt jusqu'à la hase du ciel est un trou de serpent, et la tradition tzendale assure qu'un semblable passage, le même peut-être, existait entre Palenque et Ococingo. Or, quand on voit le culte de Quetzalcoall pénétrer à une époque reculée au Chiapas, quand on constate que le dieu, au nom de u serpent ailé » , passe pour laisser jusque dans le Yucatan des descendants qui, eux aussi, portent le nom de « serpents » [cocome^ pluriel de coati) ^ on est frappé de l'analogie qu'il y a entre le dieu toltèque et le héros tzendal. Tous deux viennent d'une contrée fabuleuse, située à l'orient de la région d'où soufflent les brises humides, d'où arrivent les nuées grosses de pluies, de vents et d'orages; tous deux exercent une action décisive sur le développement agricole de l'humanité dans l'Amérique centrale ; tous deux laissent des successeurs qui portent leurs noms et qui perpétuent leur culte en les anthropomorphisant. Yotan est un dieu-serpent, c'est-à-dire un dieu de la foudre; il est le dieu de r« arbre creux», du « tambour», Teponaztli, c'est-à-dire du tonnerre. Mais, ce qui lui donne une physionomie particulière, c'est que l'oiseau est étranger à son culte; celui-ci même parait tout à fait distinct de Yotati, car, dans les bas-reliefs palenquéens, les dieux-oiseaux et les dieux-serpents ne sont pas associés. A ce point de vue, J.-G. Mûller aurait raison de dire que le serpent divinisé est propre au Sud et que l'oiseau appartient à la mythologie des tribus du Nord, si le Y'ucatan^ le Guatemala et le Nicaragua ne nous présentaient de nombreux exemples de l'adoration des serpents ailés. Toutefois, Yotan pourrait avoir été une antique divinité indigène, car, tout au moins , son nom , qui signifie « cœur » en tzendal ,
semble se trouver dans celui d'uii dieu des Tarasques du Mechoacan , Odon , et dans celui du dieu et héros éponyme des Otomis, Oton,
La série des personnages d'origine mystérieuse apportant la civilisation dans TAmérique centrale n'est pas épuisée. Dans la province d'Oajaca, les missionnaires espagnols recueillirent une légende toute locale et dans laquelle on retrouve les traits principaux du mythe de Quetzalcoatl , malgré les modifications que lui ont fait subir les pieux chroniqueurs catholiques. A une époque excessivement reculée, arriva du sud-est, et par mer, un vieillard qui prêcha aux Zapotèques de Huatulco des doctrines que ceux-ci ne comprirent point d'ahord ; puis il disparut subitement, non sans avoir planté une croix et en avoir recommandé l'adoration aux habitants ; la présence deWixepecocha, c'est le nom que la tradition lui donne, est encore signalée dans 1' ntérieur de cotte région ; mais le fabuleux prédicateur y fut persécuté partout, jusqu'à ce qu'il eût atteint le mont Gempoaltepec, dont il gagna le sommet; poursuivi dans ce dernier refuge, il s'éleva dans l'atmosphère et s'évanouit ne laissant que l'empreinte de ses pieds sur le roc Nul ne ressemble plus au grand dieu de l'air des Toltèques que Wixepecocha. Sa croix est, on le sait, l'emblème des quatre vents et de la pluie ; ses doctrines sont contraires à la barbarie des indigènes ; il est forcé de s'enfuir, et il finit par disparaître dans l'espace, comme la nuée, comme le vent humide et fécondant.
A l'exemple de Quetzalcoatl, il laisse la trace de ses pas imprimée sur la pierre, et si l'on en croit une autre version de la légende, version en faveur sur les bords du golfe de Tehuantepec, c'est de l'île de Monopostiac que Wixepecocha serait parti pour s'enfoncer bien loin au-delà de TOcéan, laissant dans cette île un culte
organisé par lui et confié à la garde d*un sacerdoce qu'il avait institué dans ce but.
Si nous pénétrons plus avant dans fintérieur de TAmériqueccntrale, nous rencontrons le mythe de Zamna, ou mieux Jtzamna^ le dieu civilisateur des Mayas, le fondateur dVzamal et d'un puissant Etat au Yucatan. Itzamna était fils des deux grande,s divinités yucatèques, qui nous représentent là encore la grande dyalle ourano-chthonienne que nous retrouvons partout à la base de toutes les mythologies. Hunab'KUy figuré fréquemment sous la forme d'un oiseau, par son nom qui signifie « le dieu unique », ou plutôt « le dieu suprême », personnifie à merveille la grande divinité céleste. Or Hunab-Ku est le principe divin mâle, et à côté de lui se place le principe femelle, la déesse Ixazaliiok, son épouse, qui dans sa nature complexe unit le chthonisme à l'élément aquatique, tout en ayant surtout la maternité pour fonction. Ixazaluoh est la mère des dieux ainsi que dltzamna, le héros, le dieu national de la race maya. Le caractère atmosphérique de ce dernier est parfaitement indiqué par les réponses que la légende lui tait faire à ceux qui Tinlerrogaient sur son origine : « //zencaarij Itzenmuyal, disait-il, rosée du ciel, rosée des nuages. » Itzamna, venu de loin dans le Yucatan, se donnait donc pour le fils du ciel. Durant son passage sur la terre, il manifesta sa puissance en prononçant des oracles, en guérissant les malades, en ressuscitant les morts; comme tous les autres dieux-civilisateurs, comme Quctzalcoatl surtout, il fonda des villes, divisa la terre entre ses fidèles sujets, donna des noms à toutes les localités, et inventa lart de récriture. Ses adorateurs lui avaient élevé un temple à Izamal, où il était représenté sous la forme d'une main, Kabul, (( la main active », qui rappelle d*une façon frappante le nom du dieu toltèque ^2/emac, identifié avec Quctzalcoatl. Sa ressemblance est d'ailleurs plus frappante en-
core lorsque Ton découvre que les Yucatèques racontaient rbistoîre d'un héros ou d'un dieu qui apparut un jour, venant de Touest, suivi de dix-neuf compagnons, portant toute leur barbe, et vêtus de longues robes; ce personnage parcourut le Yucatan, séjournant en divers endroits, et s^établit enfin à Chichen I(za, où il régna pendant dix années sur le pays,' auquel il donna d'excellentes lois ; puis il s'en retourna d'où il était venu. On lui éleva des autels comme à un être surnaturel, particulièrement dans les villes de Ghîchen Itza et de Mayapan, où affluaient un monde de pèlerins avides de boire Teau ' des réservoirs où le dieu s'était baigné autrefois. Or le nom de ce fondateur de Ghichen Itza, de ce législateur, était Cuculcan, qui, composé des mots mayas eue, «perroquet », eican, « serpent », n'est que la traduction du nahuaQuetzalcoatl. Les Coeome, dont nous avons parlé plus haut, étaient les descendants des dix-neuf compagnons de Guculcan, parmi lesquels on comptait deux génies de la pêche, deux génies de l'agriculture et un génie du tonnerre. L'identité entre le dieu toltèque et le personnage de la légende yucatèque est indiscutable, comme on le voit. Mais, quand des auteurs nous disent que les indigènes de cette partie de l'Amérique centrale considéraient Itzamna et Guculcan comme un seul et même dieu, nous sommes frappé de ce rapprochement, et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que nous avons là une forme maya de la divinité de l'atmosphère et du vent.
Qui du Quetzalcoatl toltèque ou de Tltzamna . maya a donné naissance à l'autre, c'est ce qu'il est difficile d'établir, tant les renseignements chronologiques nous manquent à l'endroit de l'histoire des civilisations centre-américaines. Toutefois, il est indéniable qu'une seule et même conception a présidé à la naissance du « perroquetserpent », fils du dieu céleste et de la divinité chthonienne, initiateur des hommes aux bienfaits d'une civilisation rela-
tivement très-perfectionnée, venant d'une contrée mystérieuse et y retournant son œuvre achevée.
Le culte des forces atmosphériques était très-répandu au Yucatan, où la végétation et la vie dépendent des orages et de la pluie. L'île de Cozumel était célèhre par son templeà Ahulneb^ dieu de la pluie et des vents, représenté sous la forme d'un géant monstrueux tenant une flècKe à la main et symbolisé par la croix. On révérait aussi les quatre Bacabs^ génies des quatre points cardinaux et en même temps des quatre vents, sur le compte desquels nous reviendrons plus tard.
Au-dessous d'Hurakan, le « cœur du ciel», qui n'est peut-être pas un dieu indigène de l'Amérique centrale, les Quiches du Guatemala plaçaient dans leur panthéon un dieu dont le nom n'est que la traduction du Quetzalcoatl nahua et du Guculcan maya, Giccumatz^ « le perroquet-serpent», de guc, « oiseau vert, perroquet » , et de matz^ <c serpent ». C'est lui dont le livre sacré des Quiches, le Popolvuh^ fait le fils de la grande dyade ourano-chthonienne, du père et de la mère de toutes choses, Hun ahpuvuch et Hun ahpu utîu. Il porte aussi le nom de Tepeu, ce qui signifie « grand » et (( majestueux», et le livre sacré l'appelle dominateur, engendreur. Gueumatz contenait en lui quatre personnesdivines de natures différentes et assez obscures ; aussi prétendait-on au Guatemala qu'il se transformait successivement pendant quatre périodes de sept jours chacune en serpent, en aigle, en tigre et en masse de sang coagulé ; sous ces diverses formes, il visitait alternativement le ciel et l'enfer, c'est à-dire le sombre pays de Xibalba. Il présidait aussi à la civilisation quichée ; non pas comme Quetzalcoatl, Itzamna, Guculcan et Yotan, qui vinrent sur la terre enseigner leurs doctrines aux Toltèques, aux Mayas ou aux Tzendales, mais comme un dieu qui inspire l'humanité. Le caractère essentiellement et hautement divin de
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Gucumatz semblerait indiquer que lés autres personnages symbolisés comme lui par Funion de Tidée de Toiseau et du serpent ne sont que des formes altérées d'une première conception théologique propre aux Quiches. Toutefois, la date récente de la rédaction du Popol vuh jette une véritable incertitude sur un point aussi important. Quand au commencement du siècle dernier le père dominicain Francisco Ximenez, curé de Saint-Thomas de Ghuila au Guatemala, copia le texte quiche du livre national des indigènes et en fit une traduction espagnole, publiée plus tard par M. Scherzer (Vienne, 1857), qui l'avait découverte dans les archives de l'université de San-Garlos, quand le bon religieux se livra à cette étude, il ne travailla que sur des documents récents, sur une translation de l'original en caractères romains, mais en langue quichée, faite par quelques indigènes postérieurement à la .conquête espagnole. Rien ne démontre donc que ces derniers interprètes de l'antique pensée des prêtres nationaux de leur race n'aient point inconsciemjnent modifié les traditions conservées dans le Popol vuh sous l'action d'idées étrangères, soit qu'elles vinssent de l'Anahuac lors de la prépondérance des empires toltèques et aztèques, soit qu'elles aient été introduites par les Européens et les chrétiens. Un fait milite cependant en faveur de rantériorité du type quiche du dieu de l'air représenté par le perroquet et le serpent, c'est que le civilisateur^ le héros des Ghiapanèques, Yotan, est un descendant d'Imos, qui, comme on sait, est une des formes, un des noms du grand dieu céleste, du suprême principe mâle au Guatemala.
Concurremment avec Quetzalcoatl, les Nahuas vénéraient un autre dieu de l'atmosphère et de l'orage, qui occupa même le rang suprême dans la religion des Aztèques de Tenochtitlan ou Mexico : c'était le redoutable et cruel Huttzilopochtli, divinité de la guerre et des combats, avide
de massacres et de sacrifices humains. Combien il était différent en cela du doux Quetzalcoatl des Toltèques, et comme il personnifiait bien Tesprit farouche et barbare de ces Aztèques qui, petite tribu venue du Nord à la suite de rinvasion chichimèque, avaient fini par créer au seizième siècle dans TAmérique centrale un Etat puissant et terrible à ses voisins! La nature intime, ce qu^on pourrait appeler Tâme des peuples, se reflète dans le caractère des divinités. Les hommes ont fait les dieux à leur image» Toute la mythologie aztèque en est un exemple frappant^ et Huitzllopochtli nous apparaît comme le digne patron d'une nationaux instinct ssauvages, malgré la civilisation avancée qu'elle avait empruntée aux Toltèques, comme le véritable protecteur d'un gouvernement cruel et despotique tel que celui de Montézuma et de ses ancêtres.
Huitzilopochtli ne peut être considéré autrement que comme le dieu de Torage et de l'atmosphère dans la branche aztèque de la race des Nahuas. Tout son bagage mythique le démontre. La seule légende de sa naissance n'est même que le récit de l'explosion d'une tempête. Prèsde la ville fabuleuse de Tulla, sur la montagne du Serpent, CoaiepeCy vivait une femme appelée Coatlicue, la dame « au jupon de serpents ». Elle avait plusieurs fils, les CentzunhuùznahuaSy et une fille, Coyolxauhqui, Un jour que Coatlicue nettoyait, selon sa coutume, les endroits sacrés de la montagne, sa demeure, elle remarqua flottant dans l'air une petite pelote de plumes blanches, qu'elle saisit et qu'elle mit dans son sein, où elle se fondit comme de la neij^e. Peu de jours après, Coatlicue s'aperçut qu'elle était grosse; ses enfants entrèrent dans une colère intense à cette nouvelle, et résolurent de tuer leur mère ; la fille, Coyolxauhqui, était la plus irritée et poussait ses frères avec rage au meurtre de Coatlicue ; celle-ci, épouvantée des menaces de ses enfants, se lamentait et se croyait
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perdue, quand elle entendit dans ses entrailles une voix retentissante qui lui disait : (( Ne crains rien, mère, je te sauverai ! » Aussitôt surgit de son sein un dieu armé de pied en cap, qui lança sur la fille de sa mère un serpent de feu dont Tenlacement lui fut mortel et qui mit à mort tous les Gentzunhuitznahuas. Aussi ce dieu fut-il appelé TetzaÀuùl, « la terreur » , et Tetzauktostl^ « le dieu terrible ». Quant au nom ordinaire de Huitzilopochtli, la plupart des auteurs, Sahagun, Acosta, Torquemada et bien d'autres, s'accordent à assurer qu'il doit se décomposer ainsi : Buitzilin, «colibri », eiOpochtli, « gauche », parce que le dieu représenté tel qu'il était en sortant des flancs de Goatlicue avait la jambe gauche ornée de plumes de colibri.
On ne s'expliquerait guère au premier abord le rapport qu'il peut y avoir entre cet oiseau, pierre précieuse animée, mais d'une petitesse extrême, et le farouche dieu de la guerre des Aztèques. Gomment une des plus gracieuses merveilles de la nature tropicale, ce charmant buveur de suc des fleurs, pouvait-il être associé à une divinité avide de sang et de carnage, dont les images avaient un aspect hideux? Nous avons rapporté ailleurs (p. 81) la légende suivant laquelle un colibri aurait donné aux Aztèques le signal du départ pour la conquête de l'Anahuac. Get oiseau aurait donc été comme le totem de la tribu américaine qui devait fonder plus tard l'empire de Mexico, et rien de surprenant alors à ce que ses plumes aient servi à parer le dieu national, à ce que lui-même se soit identifié en quelque sorte avec le Mars aztèque. On a d'ailleurs comparé l'humeur batailleuse, le caractère hardi et belliqueux du petit oiseau à la nature guerrière de Huitzilopochtii.
On a d'autre part évhémérisé le mythe de ce dieu ; on a prétendu que dans leurs premières migrations les Aztèques avaient eu pour chef et pour guide un guerrier fa-
meux appelé ffuùzùon, « roîseau-mouche», et qu'après sa mort ses soldats l'avaient divinisé et, en en faisant leur dieu des combats, Tayaient reconnu pour le patron et le prolecteur divin de la tribu. Nous ne pouvons accepter pour notre part cette thèse, bâtie d'ailleurs sur la trop commode théorie d'Ëvhémère, théorie qui a fait son temps et que personne ne soutient plus sérieusement. En réalité, Huitzilopochtli a été le dieu de l'atmosphère et du ciel chez les Aztèques, comme Quetzalcoatl l'avait été chez les Toltèques, comme Gamaxtli le fut pour les Ghichimèques. Aussi bien ce dernier se confondit-il par la suite avec Huitzilopochtli.
Ainsi que nous le disions tout à Theure, l'histoire de sa naissance n'est du reste qu'un récit mythique de la tempête. Goatlicue, la femme vêtue de serpents, habitant la montagne des Serpents, c'est d'abord la nuée orageuse toute pleine d*éclairs fauves; la balle de plumes blanches qui la féconde en se dissolvant dans son sein, c est le nuage blanc de la tempête qui s'élève tout petit à l'horizon et qui, s'unissant à la nuée, semble enfanter ainsi la tempête. Les enfants de Goatlicue qui veulent la tuer, ne sont que les au.'res nuages qui montent au zénith poussés par Ifi vent précurseur de l'orage, et qui paraissent vouloir étouffer la nuée principale. La voix qui résonne dans le sein de Goatlicue ne peut être que le sourd grondement du tonnerre, et qu^nd le dieu surgit armé de pied en cap, l'orage éclate, le vent siffle et déchire les nuages, la foudre sillonne le ciel comme un serpent de feu et va frapper la nuée qui semble se jeter avec le plus d'acharnement contre la masse de vapeurs d'où elle est sortie. La pluie tombe, la sécheresse disparaît, la végétation renaît sur la terre, que personnifie aussi Goatlicue, ainsi comblée de richesses, et le dieu de l'orage, dieu terrible, dieu farouche, dieu de la guerre, implacable et sanguinaire, se transforme en
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dieu de la génération et de la fécondité^ en dieu de la production et de Tagriculture.
Aussi, Huitziloplochtli est-il intimement lié dans son culte avec le retour des saisons, et dans son oiseau favori, le colibri, a-t-on vu^ non sans quelque raison, un emblème du retour du printemps. G^est d'ailleurs l'époque où, au milieu des orages, la pluie recommence à féconder la terre. C'est dans la première quinzaine de mai que ce phénomène atmosphérique se produit. En quelques jours la nature qui semblait desséchée, morte, paraît renaître à la vie ; la végétation devient luxuriante sous Taction des tièdes ondées versées par le dieu. Aussi cette date étaitelle celle d'une des grandes fêtes de Huitzilopochtli ; on faisait de lui une statue avec des matériaux comestibles ; on lui sacrifiait des cailles, on brûlait de Tencens, on chantait ses hauts faits, et dans des danses symboliques les prêtres et les vierges consacrés à son culte représentaient le changement opéré dans la nature. On lui sacrifiait UQ prisonnier choisi un an à Tavance, non pas sur l'autel de pierre^ mais sur les épaules mêmes des prêtres. C'était aussi la fête où chaque enfant était consacré au dieu national par une légère incision à la poitrine. Au milieu d'août, à la fin de la saison des pluies, venait une nouvelle fête où l'on célébrait Huitzilopochtli comme dieu vainqueur et protecteur des récoltes arrivées à maturité. Enfin, au solstice d'hiver, le 25 décembre, avait lieu la troisième grande fête, celle de «la mort du dieu»; à partir de cette époque commence en effet l'hiver, où la végétation s'arrête, où la nature semble mourir. Les prêtres mode*laient une statue d'Huitzilopochtli avec une pâte de divers grains manipulée avec le sang de jeunes enfants égorgés dans ce but. Aucune des cérémonies atroces du culte chez les Aztèques n'était oubliée dans cette fête, où l'on se livrait à de véritables hécatombes humaines, qu'accompa-
gnaient purifications, pénitences, lustralions, jeûnes et processions. A la fin, un des prêtres de Quetzalcoall décochait une flèche à Timage de Huitzilopochtli, qui passait dès lors pour décédé, jusqu^à ce qu^il ressuscitât au mois de mai. On enlevait le cœur à son image de pâte comme à une victime humaine et on le donnait à manger au roi. Le corps était ensuite divisé en une foule de petits morceaux distribués à tous les mâles, depuis les vieillards jusqu'aux enfants au berceau.
Les rapports intimes que Huitzilopochtli avait dans son culte avec Fantique dieu de la pluie et du vent chez les anciens Nahuas, avec Tlaloc, montrent bien le caractère atmosphérique de cette divinité, qui partageait avec Quetzalcoatl son goût prononcé pour les serpents et pour leurs représentations. Au sommet de la pyramide tronquée qui lui était consacrée à Tcnochtitlan , s'élevait le temple où sa statue était conservée comme le palladium de la nation aztèque. On en gagnait le sommet par des escaliers de cent vingt degrés, au sommet desquels se dressaient deux statues gigantesques tenant d'étranges lampadaires. A rentrée de la chapelle du dieu se trouvait la pierre de sacrifice, en roche verte, et au fond un voile dérobait aux profanes la vue de la statue de Huitzilopochtli. Celle-ci avait d'énormes proportions et représentait le dieu assis sur un trône, que supportait un globe bleu d'où s'échappaient quatre bâtons en forme de serpents. Ce globe était l'emblème de la voûte céleste, domaine de Huitzilopochtli, et les serpents symbolisaient les éclairs ; ces bâtons servaient aux prêtres à porter la statue dans les pro« cessions. Sur la tête du dieu se dressait comme un cimier un coUbri aux plumes étincelantes, au bec et à la crête d'or bruni; autour du cou s'enroulait un collier d'or représentant des cœurs humains ; la face, dont les traits respiraient la cruauté, et qui était traversée par deux bandes
bleues horizontales, était souvent cachée sous un masque d*or. * De la main droite il s'appuyait sur un bâton en forme de serpent, et au bras gauche il portait un bouclier orné de cinq bouquets de plumes blanches en forme de croix, symbole des nuages porte-pluie ; il tenait enfin de la main gauche quatre flèches et un étendard d'or qui passaient pour être tombés du ciel, et desquels dépendait la destinée du peuple aztèque.
M. Tylor croit que Ton peut identifier Huit/ilopochtli avec un dieu de la guerre qui donna son nom au Mexique, le dieu Mextli. Cette opinion paraît très-vraisemblable : rien n'est plus naturel que les Aztèques aient emprunté le nom de leur capitale à une des épithètes accordées à la divinité dont la statue portée dans une espèce d'arche sainte, teocpallï , ne les avait point quittés durant toutes leurs migrations, avait sans cesse marché à leur tête et semblait les avoir conduits au triomphe et à la domination sur presque toutes les tribus de l'Amérique centrale.
Il nous est impossible de laisser le dieu du ciel, de l'orage et de la guerre, sans parler d'une autre divinité qui lui était associée. C'était à la fois son représentant et son subordonné, son (( page », comme l'appelle naïvement Bernai Diaz. On l'appelait i^ayna/^o», le « rapide», et son caractère d'infériorité était bien marqué par la terminaison diminutive, ton, de son nom. Sa statue, de petite dimension, était toujours placée aux pieds de celle de Huitzilopochtli . Quant à sa nature propre, nous ne lui eu trouvons pas d'autre que celle du souffle, de la brise qui précède les grands orages. Il était invoqué dans les prises d'armes subites, et à sa voix tout homme valide devait se précipiter au combat. Paynalton était donc le dieu des alarmes et de la levée en masse.