RENÉ MÉNARD
Paris, Novembre 1877.
INTRODUCTION
Le langage mythologique. — La mythologie artistique. — Les images des dieux. — Suprématie de Jupiter. — Les hymens de Jupiter. ^ Les douze grands dieux. — Occupations des dieux.
Le langage mythologique. — La mythologie primitive est la langue poétique dont se servaient les anciens peuples pour expliquer les phénomènes naturels. Comme cette langue n'est plus du tout conforme aux habitudes de la vie moderne, elle paraît très-étrange aujourd'hui, mais il est nécessaire de se familiariser avec elle pour comprendre le sens et la portée des légendes.
Tout ce que nous présente la nature extérieure était, aux yeux des anciens, la forme visible de personnalités divines. La terre, le ciel, le soleil, les astres, les montagnes, les volcans, les tremblements de terre, les fleuves, les ruisseaux, les arbres, étaient des personnages divins, dont les poètes racontaient l'histoire, et dont les sculpteurs retraçaient l'image. Mais l'allégorie n'était nullement une forme particulière à l'art , elle faisait partie du langage usuel. Quelques-unes des expressions mythologiques ont passé dans notre langage moderne. Ainsi nous disons : le soleil se couche ; cependant nous ne croyons pas qu'il se déshabille et entre dans son lit, ce n'est qu'une forme allégorique admise par l'habitude. Seulement, nous employons très-rarement ces formes, tandis que l'antiquité s'en servait atout propos.
Le soleil était pour les anciens un brillant dieu en lutte contre la nuit ; si un volcan lançait des laves à travers l'espace, c'est qu'un géant attaquait le ciel, et, quand l'éruption était finie, c'est que Jupiter vainqueur l'avait précipité dans le Tartare. Une tempête signifiait le courroux de Neptune, et, pour indiquer un tremblement de terre, on disait : Neptune frappe le sol de son trident. Quand la graine^ après avoir passé l'hiver sous la terre, apparaissait sous forme d'une herbe naissante, c'était Proserpine quittant le ténébreux séjour pour revenir auprès de sa mère Cérès, qui est la terre couverte de moissons ; le printemps se chargeait-il de fleurs, c'était la résurrection d'Adonis, etc., etc.
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Des fables innombrables expliquaient nalureilement ces liabitudes allégoriques du lanjiage. Chaque ileuve était un dieu, et chaque ruisseau une nymphe : coulaient-ils quelque temps en rapprochant leur direction, c'est qu'ils s'aimaient; unissaient-ils leurs eaux^ c'était un hymen.
Les catastrophes, les accidents de la vie prenaient la même forme dans le récit. L'histoire d'Hylas, ravi par les nymphes, nous montre clairement ce qu'il faut entendre par le langage mythologique des anciens. Ouand un journal rapporte la mort d'un jeune homme qui s'est noyé, il dit dans notre style moderne : « Un accident déplorable vient d'affliger notre commune. Le jeune H.., parti de grand matin pour aller se baigner,... etc. » Les Grecs disaient : « Il était si beau! les nymphes l'ont ravi et entraîné sous leurs eaux. »
Les cités avaient toutes la prétention d'être sous la protection de quelque divinité dont elles se disaient filles : Athènes [Athciié, nom grec de Minerve) était fille de Jupiter. Jupiter étant le plus puissant des dieux, puisqu'il est la voûte du ciel, l'assembleur de nuages, et le maître du tonnerre, les villes qui se prétendaient ses enfants étaient innombrables, et la manière dont elles établissaient leur origine divine était très-simple : la rivière qui coulait dans la localité étant une nymphe, cette nymphe avait plu ù Jupiter, et de leur union étaient nés les héros protecteurs et fondateurs de la cité. Comme il n'y a jamais eu en Grèce d'église constituée, que le sacerdoce avait pour unique mission de diriger les cérémonies, mais ne formulait pas un dogme, chacun brodait à sa fantaisie les légendes locales, ou les racontait aux enfants sous formes de contes de fées.
Par une association d'idées qui était familière aux anciens, mais qui nous étonne presque toujours, les personnifications divines des phénomènes physiques se confondaient aux yeux des populations avec des puissances morales : le ciel lançant le tonnerre était Jupiter vengeur; la graine qui devient plante après avoir fermenté dans la terre était en même temps l'àme immortelle qui se réveille au delà du tombeau, comme nous l'expliquerons en parlant des mystères d'Eleusis.
La mythologie artistique. — L'étude de la mythologie peut se faire de différentes manières, selon le but que l'on veut atteindre. Si on se propose de rechercher le sens des symboles religieux, on doit toujours remonter à leur origine et les documents les plus anciens sont nécessairement les meilleurs, parce que ce sont eux qui peuvent éclairer sur la filiation des races et la souche commune des traditions.
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Les derniers travaux de la philologie ont amené les savants a voir dans les védas de l'Inde l'origine des fables qu'on faisait autrefois venir d'Egypte, et tout un système a été échafaudé pourmontrerque la mythologie grecque était « une maladie du langage » et ne pouvait s'expliquer que par l'étude du sanscrit. La mythologie artistique se place sur un terrain tout à fait différent : ce ne sont pas les origines qu'elle prend pour objectif, ce sont les résultats. Elle ne s'informe pas des croyances qu'avaient les guerriers du temps d'Homère, ou les bergers contemporains d'Hésiode, elle recherche quelles idées pouvaient avoir les hommes qui fréquentaient l'atelier de Phidias ou de Praxitèle. De même, pour les traditions en dehors de la Grèce, c'est au moment de leur virilité qu'elle les prend, et non à leur point de départ.
Pour nous, la mythologie classique commence à Pisistrate et finit à Marc-Aurèle : avant Pisistrate, l'Olympe grec n'a pas encore pris place dans l'art, et les mythes sont en voie de formation. Après Marc-Aurèle, les mythes païens sont en décomposition, et l'art ne trouve plus d'inspiration dans l'Olympe délaissé. Dans la période même où nous avons circonscrit notre travail il fallait faire un choix, car les légendes sont très-multiples ; elles varient selon les localités où elles se sont produites, et les poètes racontent l'histoire des dieux d'une manière très-différente. Dansun livre d'érudition, il aurait fallu opposer une tradition àuneautre, et signaler partout les contradictions : mais ce système aurait jeté dans notre travail une confusion tout à fait inutile. Nous ne nous piquons pas d'impartialité et nous sommes toujours du parti des sculpteurs: s'il y a deux légendes contradictoires sur le même dieu, nous adoptons de parti pris celle qui figure le plus communément sur les monuments; comme l'imagerie est toujours l'expression fidèle des sentiments populaires, nous sommes certain qu'ils traduisent la croyance du temps où l'art les a traduits.
Nous n'avons pas entrepris de faire une histoire de la mythologie dans ses développements successifs^ mais nous la prenons au moment où les œuvres d'art qu'elle a produites sont achevées. A cette époque la confusion entre les divinités grecques et latines était acceptée par les artistes, comme par tout le monde. Les Romains, n'ayant pas de mythologie propre, avaient adopté celle des Grecs.
Des etforts que nous respectons plus que personne ont pour but de substituer les véritables noms des divinités grecques <à ceux qui sont admis depuis quatre siècles dans la langue française. Au point de vue de la théologie, la distinction à faire entre Jupiter et Zeus, entre Vénus et Aphrodite, peut être intéressante, mais cette distinction serait tout à
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l'ait inutile dans un travail qui envisage spécialement la question artistique. En disant « la Vénus de Milo», nous sommes certain d'être compris beaucoup mieux que si nous disions « Aphrodite de Mélos. » Entre les deux systèmes, nous avons choisi sans hésiter celui qui était le plus conforme à notre but.
Les images des dieux. — A aucune époque de l'antiquité, les Grecs ou les Latins n'ont été fétichistes ou idolâtres, dans le sens que nous attachons à ce mot quand nous parlons des nègres du Soudan ou des sauvages de la Polynésie. Si on dit quelquefois le dieu, en parlant de sa statue, il ne faut voir là qu'une forme de langage. <( Ceux qui ne connaissent pas le vrai sens des mots, dit Plutarque, arrivent à se tromper sur les choses; aussi les Grecs, au lieu d'appeler les statues' d'airain ou de pierre, ou les peintures, des simulacres en l'honneur des dieux, ont l'habitude de les nommer des dieux. » On croyait néanmoins les images indispensables pour entretenir le sentiment religieux dans le peuple. « Ceux dont la mémoire est robuste, dit Maxime de Tyr, et qui n'ont qu'à lever les yeux au ciel pour se sentir en présence des dieux, n'ont peut-être pas besoin de statues; mais ceux-là sont très -rares, et à peine trouverait-on un homme dans une foule nombreuse qui pût se rappeler l'idée divine, sans avoir besoin d'un pareil secours. »
Les Grecs ont donné à leurs dieux la forme humaine et Phidias en a expliqué la raison en disant : « Si nous donnons aux dieux la forme humaine, c'est parce que nous n'en connaissons pas de plus parfaite.» Mais ce n'est qu'après une lente élaboration que l'art est parvenu à fixer les types des dieux tels que nous les connaissons. A l'époque où sont nées les légendes multiples qui composent la mythologie, on se contentait de fabriquer des idoles grossières, dont les vases de style archa'ique nous oJEfrent fréquemment l'image (fig. 1).
« Quant à ce qui concerne l'image des dieux, dit 0. Muller, elle ne passait nulle part, dans le commencement, pour un portrait véritable du dieu, mais seulement pour un signe symbolique de sa personne. La piété des temps primitifs avait d'autant moins besoin d'une image exté- ^ rieure, qu'elle se sentait davantage intérieurement pénétrée d'une foi vive en sa présence ; aussi n'y avait-il rien de plus commun que de trouver des pierres grossières, des piliers en pierre, des poutres en bois, etc., exposés comme images du culte. Pour devenir l'objet de l'adoration, ces objets avaient moins besoin de la forme que delà consécration. Pour que le signe fut dans un rapport plus intime avec la divinité, on y ajou-
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tait quelques parties très-significatives^ des têtes d'une forme caractéristique, des bras qui tenaient des attributs ; c'est là l'origine de l'hermès qui resta très-longtemps l'œuvre principale de la sculpture en pierre. Les sculpteurs en bois essayèrent au contraire, à la même époque, à façonner des statues, particulièrement celles des dieux dont les attributs exigeaient que la figure fut entière, comme Pallas. Ces figures
Fig. 1. — Ancienne idole de Bacchns (d'après un vase peint du musée de Naples).
continuèrent à être considérées plus tard comme les plus saintes; de nombreuses et merveilleuses légendes ne mentionnaient fort souvent que leur maintien, par exemple la lance haute, la position génuflexe, les yeux à demi fermés. Leur aspect avait souvent, surtout à cause du trop grand nombre d'attributs dont elles étaient surchargées, quelque chose d'extraordinaire et de risible. Les pieds, dans les statues de l'exécution la plus grossière, n'étaient pas séparés. Une simple ligne indiquait la place des yeux. On les représenta ensuite les yeux à peine ouverts et dans la position de personnes qui marchent. Les mains, lorsqu'elles ne portaient rien, adhéraient au corps. Ce qu'on cherchait avant tout dans ces statues, c'était Toccasion de servir et de soigner la divinité à la manière humaine. Ces simulacres étaient lavés, cirés, frottés, vêtus et frisés, ornés de couronnes et de diadèmes, de chaînes de cou et de boucles d'oreilles. Ils avaient leur garde-robe et leur toilette, et ressemblaient plutôt dans tout leur être à des poupées, à des mannequins, qu'à des œuvres dues à l'art perfectionné de la plastique. »
Lorsque l'art se fut perfectionné, les statues des dieux continuèrent à être soigneusement entretenues par ceux qui avaient la garde des temples et des innombrables chapelles dont les campagnes étaient couvertes. Un bas-relief antique nous montre les soins qu'on donne à un
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hermès rustique. Deux femmes apportent des vases dans lesquels un paysan, ceint d'une peau de chèvre, prend de l'eau pour laver la statue, en présence d'une prétresse qui tient un rameau (fig. 2).
Les statues fameuses étaient surtout l'objet d'un soin particulier. Mais l'attention qu'on mettait à les empêcher de se dégrader n'avait pas seu-
Fig. 2. — Le nettoyage d'un Hermt's (d'après un bas-relief antique)
lement la piété pour motif. La Vénus de Praxitèle attirait à Cnide de nombreux voyageurs qui s'y rendaient bien moins par dévotion que pour admirer un chef-d'œuvre. Au point de vue religieux, les images qui étaient l'objet de la plus grande vénération, étaient ces antiques idoles tombées du ciel et presque toujours exécrables au point de vue de l'art. C'est à celles-là surtout qu'on attribuait des histoires merveilleuses, en sorte que le même temple renfermait souvent deux images, dont l'une recevait les ferventes prières des populations naïves, tandis que l'autre excitait simplement l'admiration des touristes et des lettrés. Dans la grande époque de l'art, en même temps que les sculpteurs fameux créaient leurs chefs-d'œuvre, des artistes plus modestes reproduisaient, d'après des types anciens, les vieilles images archaïques, dont la forme, en quelque sorte immuable, avait été consacrée par l'opinion publique.
Les statues des dieux furent abandonnées pour les reliques des saints, quand la religion chrétienne eut pris le dessus, et leur beauté ne put les sauver de l'anathème prononcé contre les idoles. Les temples commencèrent à être abandonnés sous Constantin, et le règne de Théodose marque l'époque d'une destruction systématique et universelle. Pendant mille ans, tout ce qu'avait produit l'antiquité fut méconnu et oublié.
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Suprématie de Jupiter. — Au sommet des divinités antiques, et les embrassant toutes dans son immensité, est Jupiter, le roi des dieux et des hommes. Sa toute-puissance s'étend sur l'univers entier, et prend, en se dédoublant, des noms et des attributs divers ; ses qualités personnifiées sont les dieux. Quelle que soit la puissance que chacun d'eux peut exercer dans le rôle qui lui est assigné, Jupiter conserve toujours le rang suprême et, au besoin, il rappelle son écrasante supériorité :
« Dieux et déesses, voulez-vous Réprouver vous-mêmes? Eh bien ! du haut du ciel, suspendez une chaîne d'or à laquelle vous vous attacherez tous, et malgré vos efforts vous ne pourrez faire descendre sur la terre Jupiter, votre maître suprême! Mais à mon tour, si je le voulais, moi, je vous enlèverais aisément avec la terre et la mer; et si je fixais, à l'extrémité de l'Olympe, la chaîne qui vous tiendrait tous, l'univers serait suspendu devant moi, tant je suis supérieur, en force et en puissance, aux hommes et aux dieux. » (Homère.)
Les frères de Jupiter, Pluton et Neptune, ne sont eux-mêmes que des dédoublements de sa divinité. Proclus parle d'une triade démiurgique dont les trois membres, Jupiter, Pluton et Neptune, forment un dieu unique et triple tout à la fois. L'époque où vivait Proclus pourrait rendre son opinion suspecte; mais, antérieurement au christianisme, l'art avait exprimé déjà la même idée. Pausanias décrit une vieille statue archaïque qu'il a vue dans le temple de Jupiter Larisséen et qui, après avoir appartenu à Priam, était échue dans le partage du butin à Sthénélus, fils de Capanée. Cette antique image était en bois et représentait Jupiter avec trois yeux. Pausanias explique ainsi cette singularité : « Tout le monde, dit-il, convient que Jupiter règne dans les cieux. Il règne aussi sous la terre, au moins à ce que dit Homère dans le vers suivant : « Jupiter souterrain et l'auguste Proserpine. » Enfin, Eschyle, fils d'Euphorion, donne aussi le nom de Jupiter au dieu qui tient la mer dans son empire. Celui qui a ainsi représenté Jupiter avec trois yeux a donc voulu donner à entendre que c'est la même divinité qui gouverne les trois parts dont se compose l'empire du monde. »
L'art de la grande époque ne pouvait accepter ce dieu triforme, dont la conception bizarre est plus rapprochée du génie de l'Inde que de celui de la Grèce. Aussi il a rejeté, à cause de sa laideur plastique, toute idée d'un dieu triple; mais il a affirmé d'une autre manière Tidentité des trois personnages. Une peinture de vase nous montre le triple Jiqnter sous la forme de trois personnages, identiques par l'âge et le costume, et placés à côlé l'un de l'autre. La statuaire, obligée de représenter iso-
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lément les trois personnagos qui constituent le dieu, les a néanmoins identifiés en leur donnant un type uniforme. Ainsi, tandis qu'Apollon, Mercure ou Bachus, tous les trois fils de Jupiter, ont dans la forme un caractère tout à fait déterminé et parfaitement reconnaissable, les frères du roi des dieux sont de tous points semblables à lui-même, et ils ne se distinguent entre eux que par l'attribut qu'ils portent. Voit-on sur la tête du dieu le mystérieux boisseau, ou à ses côtés le chien à trois têtes, c'est Jupiter infernal, autrement appelé Pluton ou Sérapis. Porte t-il à la main le trident au lieu du foudre, nous reconnaissons Neptune, le dieu des mers. Mais l'âge du personnage, ses traits, sa physionomie, son type en un mot ne diffère en rien de celui du roi de l'Olympe. Ainsi les frères de Jupiter ne représentent dans la mythologie qu'une des faces du dieu suprême.
Les hymens de Jupiter. — Les dieux et les déesses, manifestations spécialisés de la puissance de Jupiter, sont ses enfants ou ses épouses. En effet, outre Junon, la sœur et l'épouse du roi des dieux, qui paraît spécialement comme reine du ciel, nous voyons Jupiter contracter une multitude d'unions, tantôt avec des déesses, tantôt avec des femmes mortelles. Ces hymens du dieu suprême ont toujours une signification, mais elle est différente quand l'épouse qu'il prend est une déesse, ou quand c'est une mortelle. Si c'est une déesse, elle représente simplement un côté différent de la face divine. Ainsi Jupiter est l'époux de Métis (la Réflexion) ; dès qu'il l'a épousée, il l'avale, se conformant aux habitudes de sa famille, et met au monde une fille sortie de son cerveau. Minerve (la Sagesse divine). Si brutale que paraisse cette antique légende, elle se comprend facilement : le dieu se nourrit de la Réflexion pour engendrer la Sagesse. Mnémosyne (la Mémoire) est une autre épouse de Jupiter : de l'union de la Mémoire avec le souffle divin, naissent les Muses (l'Inspiration). Avec Thémis (la Justice), Jupiter devient père des Parques inexorables et des Heures (ou Saisons), dont rien ne peut arrêter la marche, parce qu'elles n'empiètent jamais l'une sur l'autre. Cérès, personnification de la Terre féconde et mère de Proserpine, qui est le grain de blé; Latone, mère d'Apollon et Diane, ou le soleil et la lune ; Eurynome, mère des Bienfaits ou Grâces, apparaissent tour à tour comme épouses de Jupiter, parce qu'elles personnifient des qualités inhérentes à sa nature.
Les enfants qui naissent de ces unions divines représentent tous un des aspects multiples de leur père Jupiter: sa sagesse s'appelle Minerve, sa splendeur est Apollon, sa fécondité est Proserpine.
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Les unions que Jupiter contracte avec des femmes mortelles répondent, dans la Fable, à une pensée différente : c'estde là que naissentles héros, comme Persée ou Hercule. Les héros sont les protecteurs des villes qui toutes ont la prétention de se rattacher à Jupiter par une tradition quelconque. Ainsi Lacœdémon, époux de Sparta, est fils de Jupiter et de Taygète; les Arcadiens ont pour premier roi Arcas, fils de Jupiter et de Callisto ; les Cretois reçoivent des lois de Minos, fils de Jupiter et d'Europe, etc. Ce n'est donc pas sans raison que Jupiter est appelé le père des dieux et des hommes.
Telle est à peu près, dans son ensemble, la conception du panthéon hellénique, dont Jupiter est la clef de voûte et le dominateur suprême. Mais, à côté de ce grand ensemble, nous trouvons des traditions locales, ou des fables étrangères apportées par des matelots. Elles se ratachent à des idées souvent analogues, mais sont présentées sous une autre forme et avec des noms différents. Ainsi le vieux Nérée, personnification de la profondeur des mers; Océan, le père des fleuves, et plusieurs autres divinités marines, qui ne font pas partie de l'Olympe hellénique, marchent parallèlement avec Neptune. Prométhée représente le feu au même titre que Vulcain ; Hécate et Séléné sont aussi bien que Diane des divinités lunaires. Tous ces dieux subalternes, qui font souvent double emploi avec les grands dieux de l'Olympe, jettent une grande confusion dans la mythologie.
Les douze grands dieux. — On a cherché à établir une hiérar-
Jupiter. Junoii. Ncplune. Céiès.
Fig. 3. — Autel dos doii/.o dieux (Musée du Louvre).
chie en distinguant les douze grands dieux olympiens, qui, dans le célèbre monument du Louvre connu sous le nom d\4ute/ des douze
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dieux, figurent par couples. Ils sont placés dans l'ordre suivant, quatre sur chacun dos trois côtés.
Le premier groupe représente Jupiter (Zeus), armé du foudre et vêtu d'un manteau qui laisse la poitrine et le bras droit à découvert. Le roi des dieux est présenté de face et tourne la tête du côté de son épouse .lu non (liera). Celle-ci tient un long sceptre et retient de la main gauche son voile qui est l'emblème des femmes mariées. Ce voile, attaché au diadème delà déesse, retombe sur son dos et couvre seule-
Apollon.
Vulcain.
Fig. 4. — Autel des douze dieux (Musée du Louvre).
ment la partie postérieure de la tcte. Neptune et Cérès, le dieu des mers et la déesse de la terre, forment le groupe suivant. Neptune est vêtu de la même façon que Jupiter et est caractérisé par son trident. Cérès, pla;:éc en face de lui^ tient à la main un bouquet d'épis (fig. 3).
Le côté suivant commence par Apollon et Diane (Artémis). Apollon, entièrement vêtu, tient dans la main droite le plectrum, et la gauche portait probablement une lyre. Mais les jambes et la main droite sont seules antiques, et le scupteur chargé de restaurer cette figure, et en ignorant le sujet, en a fait une femme, ce qui n'a plus aucun sens. Il a aussi rallongé considérablement l'arc de Diane, qui était beaucoup plus petit, et n'a pas compris le mouvement de la main droite, avec laquelle, très-certainement, la déesse tirait une flèche de son carquois. Car dans cette figure, comme dans la précédente, le bas seul est anli(|ue. Mais la restauration n'a été nulle part aussi malheureuse que
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dans la figure suivante, dont elle a fait aussi une femme et qui est Vulcain (Ephaistos), placé en face de Minerve (Athèné). Vulcain était pourtant très-bien caractérisé par la tenaille de forgeron qu'il porte dans la main droite et qui est antique. Minerve, qui tient sa lance et son bouclier, a aussi quelques parties modernes, mais elle a beaucoup moins souffert de la restauration que les figures précédentes (fig. 4).
Mars (Ares) et Vénus (Aphrodite) apparaissent les premiers sur la troisième face. Mars tient une lance et un bouclier; on peut être
Fig. 5. — Autel des douze dieux (Musée du Louvre).
surpris de trouver dans un monument grec certains détails qui appartiennent au costume romain, mais le casque et les lambrequins delà cuirasse sont des restaurations modernes. Le dieu de la guerre regarde son épouse, Vénus, qui est vêtue d'un chiton talaire et d'une mantille, et porte dans la main gauche la colombe, oiseau qui lui est consacré.
Mercure (Hermès) et Vesta (Ilestia) terminent la série des douze grands dieux. Mercure, caractérisé par le caducée qu'il tient à la main, porte une barbe pointue et des cheveux nattés, selon l'usage de la période archaïque. Il est vu de face, et une paire de grandes ailes est fixée à ses talons. Il tourne la tête du côté de Vesta dont le costume ne diffère en rien de celui qui est donné à Junon, dans le même monument (fig. 5).
L'Autel des douze dieux, malgré les déplorables restaurations qui ont dénaturé le caractère de certaines figures, est un des monuments
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antiques les plus précieux pour l'archéolof^ie. La sculpture, d'un relief très-peu saillant, appai'tient au plus ancien style. Les dieux sont représentés dans une attitud(^ raide et quelquefois avec les jambes serrées, conformément à une ancienne croyance d'après laquelle ils marchent en effleurant seulement la terre et sans avoir besoin de faire mouvoir leurs membres inférieurs. Les doigts très-effilés des déesses, et les plis symétriques de leurs draperies sont aussi une marque de haute antiquité. Néanmoins le travail du ciseau annonce une liberté qui jure un peu avec les allures archaïques du style, et quelques archéologues ont pensé que le monument devait être une imitation, exécutée dans une époque plus avancée, d'un autel vénéré et de date beaucoup plus ancienne.
L'ordre dans lequel les dieux sont placés sur l'Autel des douze dieux
se retrouve identiquement le même dans l'autel rond du musée capito-
lin à Rome, mais il est différent sur l'autel astrologique de Gabies,
plus connu sous le nom de Table des douze dieux. Ce monument, qui
est au Louvre, et qui appartient à l'époque romaine, est une sorte de
table circulaire, au milieu de laquelle a dû être un cadran solaire.
Autour de la table, les têtes des douze divinités de l'Olympe sont
sculptées dans un relief très-prononcé et se présentent toutes de face
dans l'ordre suivant : Jupiter, caractérisé par la foudre, est placé entre
Minerve et Vénus. Celle-ci, qui est diadémée,est reliée h Mars, son
époux, par TAmour qui les enlace tous les deux dans ses petits bras;
mais l'Amour n'apparaît ici que comme emblème pour qualifier l'union
de Mars et Vénus, car il n'a jamais compté parmi les douze grands
dieux. Après Mars, vient Diane, dont on entrevoit le carquois, et
ensuite Cérès et Vesta, qui se retrouve à côté de Mercure, caractérisé
par le caducée. La figure suivante est Vulcain, reconnaissable à son
bonnet rond; il est suivi de Neptune, dont le trident est placé à gauche,
puis de Junon et Apollon, qui se trouve à la gauche de Minerve, ce qui
termine la série des douze grands dieux. Comme les douze signes du
zodiaque forment le contour de la table, qui contenait un cadran
solaire, on a pensé que chacun des dieux est ici pour présider soit à
une des douze heures du jour, soit à un des douze mois qui constituent
la révolution de l'année.
Toutefois il y a des dieux qui ne figurent point ici et dont la puissance n'est nullement inférieure à celle des douze grands dieux. Bacchus et Hercule ont une très-grande importance mythologique, et Bacchus notamment est peut-être le dieu qui paraît le plus souvent sur les monuments figurés. Enfin il y a tout le peuple des dieux et des demi-
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dieux, qui sont, la plupart du temps, ou bien une petite divinité locale, dont le culte n'a pas pris d'extension, ou bien des héros divinisés. Ceu.v-ci ont dans le ciel païen une importance a peu près analogue à
Fig. (i. — Bas-relief antique, dit la Table des douze dieux (Musée du Louvre).
celle des saints dans le christianisme et chacun d'eux a des dévots qui rinvoquent de préférence.
Les dieux ont généralement une sphère d'action particulière à chacun d'eux, de sorte qu'on peut les classer suivant la nature de leur puissance qui s'exerce dans le ciel, sur la terre, les eaux, le feu ou les enfers. Mais, à l'exception de Jupiter qui les domine tous, les dieux, bien qu'inégaux en puissance, ne sont pas subordonnés l'un à l'autre, et un dieu ne défait jamais ce qu'a fait un autre dieu. En outre, les dieux ne se frondent jamais l'un l'autre, excepté pourtant Momus, personnification de la critique impuissante et railleuse. Suivant Hésiode, Momus est fils de la Nuit, mais il n'a pas dans la mythologie d'histoire proprement dite.
XIV liXTRUDUCTlUN.
S(3ulc'nicnt,s'il ii(> fait rien parlui-nuMiio, il passe son temps à critiquer les ouvrages des autres dieux, et il le lait quelquefois avec esprit. A l'entendre, rien n'a été fait d'une manière convenable. Les cornes du taureau auraient dû être placées plus près de ses yeux de façon (ju'il {tùt au moins diriger ses coups; l'homme aurait dû avoir une i)elite fenêtre donnant sur son cœur, alin qu'on put lire sa pensée véritable, etc. Momus ayant examiné Vénus ne put trouver à redire qu'à sa chaussure : aussi, il en mourut de dépit.
Occupations des dieux. — Les dieux passent leur vie dans les festins et ne sont pas sujets aux maladies. Du haut de leur Olympe ils règlent les lois de l'univers et leur providence intervient souvent dans les actes des mortels. Cependant les philosophes niaient quelquefois la providence des dieux, et c'est peut-être cette négation qui explique une
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Fig. 7. — Les dioux pochant à la ligne (d'après un vase archaïque).
curieuse peinture de vase où l'on voit trois divinités, Neptune avec son trident, Mercure avec son caducée et Hercule couvert de sa peau de lion, qui, bien loin de s'occuper des actions des hommes, passent tout simplement leur temps à pêcher à la ligne (fig. 7).
Le choix que les Grecs ont fait du mont Olympe, comme séjour des dieux, prouve qu'ils regardaient cette montagne comme la plus haute du monde. Dans l'impossibilité où on était de se figurer les immortels éternellement suspendus dans le ciel, on leur donnait pour demeure une montagne réputée inaccessible ; il n'est donc pas étonnant que les cimes neigeuses de l'Olympe, toujours environnées de nuages, soient devenues la demeure de Jupiter et de la cour des dieux. Le mont Olympe, situé en Thessalie, a perdu tout son prestige, quand le mathématicien Xénagoras eut donné la mesure exacte de sa hauteur, et, à la chute du paganisme, il n'était plus guère question de lui ; mais pendant la période mythologique, c'est là que se tenaient les assemblées célestes.
LXÏUUDUCTIUN. XV
Il y a dans le ciel un chemin qu'on aperçoit la nuit ; c'est la voie lactée. Par là on se rend au séjour des immortels. Le palais de Jupiter en forme le centre : à ses côtés sont placés ceux qu'habitent les dieux les plus puissants, et les divinités moindres demeurent plus loin.
La solennité des augustes réunions de l'Olympe a été chantée sur tous les tons par les poètes ; aussi les écrivains comiques de l'antiquité n'ont-ils pas manqué de la tourner en ridicule. Dans le Jupiter tragique de Lucien, le roi des dieux, piqué de ce que les hommes ne lui oiï'rent pas autant de sacrifices qu'il le désirerait, charge Mercure, son fidèle messager, de convoquer aussitôt la cour céleste :
Mercure. — Holà ! eh ! Venez vite a l'assemblée, les dieux ! (Ju'on se dépêche I Venez tous, accourez ! il s'agit d'une atîaire de consé- (juence.
Jupiter. — Ouelle trivialité, Mercure, quelle bassesse, quel prosaïsme dans ta proclamation, et cela quand tu convoques pour une chose des plus importantes !
Mercure. — Et comment veux-tu donc que je fasse, Jupiter ?
Jupiter. — Comment je veux? Ne pourrais-tu rehausser ta proclamation par quelques vers, quelques grands mots poétiques qui feraient accourir plus vite ?
Mercure. — Cela, Jupiter, c'est l'affaire des poètes et des rapsodes, mais moi je n'y entends rien : je gâterais tout en faisant de mauvais vers dont tout le monde se moquerait. Vois comme on rit d'Apollon, malgré l'obscurité dont il enveloppe ses oracles, pour qu'on n'ait pas le loisir d'en examiner la versification.
Jupiter. — Tu peux au moins, Mercure, mêler a ta proclamation quelques vers d'Homère, par exemple ceux qu'il emploie pour nous convoquer. Tu (lois bien t'en souvenir. (Lucien.)
Praxitèle avait sculpté les douze grands dieux dans le temple de Diane à JViégare. Cette scène, fréquemment représentée dans l'antiquité, forme aussi le sujet de plusieurs tableaux dans l'art moderne. Rubens a représenté les dieux de l'Olympe dans un tableau qui est au musée de Madrid, et nous avons au Louvre la même assemblée qui préside au gouvernement de Marie de Médicis; Jupiter est sur son trône, tandis (|ue Junon attelle au globe de la France des colombes, emblèmes de la
XVI INTRODUCTION
douceiii', ot en conlio la direction à rAniour, (le\aiit (jui se tiennent la Pai\ et la Concorde. Apollon avec ses tlèclies. Minerve avec sa lance, et Mars que Vénus veut en vain retenir, chassent la Discorde, l'Envie, la Haine et la Fraude, monstres ennemis de la félicité publique.
Quand le duc d'Orléans chargea Coypel de décorer le Palais-Royal, l'artiste choisit pour sujet principal Y Assemblée des </ze?/a:, et représenta avec les attributs des principales divinités les dames de la cour qui avaient de la réputation pour leur beauté ; ce qui leur donne un caractère moderne, très-peu en rapport avec ce qu'on est en droit d'attendre d'une Junon ou d'une Minerve. Le succès fut immense, et d'autant plus grand, que le duc d'Orléans, qui apprenait alors le dessin sous la direction de Coypel, avait, disait-on, travaillé au tableau. Les dames voulaient toutes savoir si le prince avait fait quelque chose dans leurs portraits, et Coypel était trop courtisan pour ne pas laisser attribuer les meilleurs morceaux à son élève. Aussi le duc lut-il si ravi des compliments qu'il reçut, qu'il fit don au peintre d'un superbe carrosse à deux chevaux, avec une pension de cinq cents écus pour l'entretenir.
Nous avons vu dans quel ordre les douze grands dieux de l'Olympe étaient })lacés sur la Table des douze dieux au Louvre. Bien que plusieurs monuments les présentent dans un ordre différent, c'est celui auquel nous nous conformerons parce qu'il nous semble le plus rationnel : c'est d'ailleurs celui qui a été le plus souvent adopté.