CHAPITRE VI
LES MUSES
Jupiter et Mnémosyne. — Attributs des Muses. — Les filles de Piérus. — Les Muses
victorieuses des Sirènes.
Jupiter et Mnémosyne. — Les Muses appartiennent originairement à la famille des iSymphes : ce sont les fontaines inspiratrices qui communiquent aux hommes la faculté poétique et leur enseignent les divines cadences. Leur nombre a beaucoup varié selon les temps et les localités; mais primitivement elles n'étaient que trois, Mélété (la Méditation), Mnémé (la Mémoire) et Aoidé (le Chant). Habituellement elles sont neuf sœurs quTIésiode fait naître de Jupiter et de Mnémosyne, la Mémoire. « Dans la Piérie, Mnémosyne, qui régnait sur les collines d'Éleuthèrc, unie au fils de Saturne, mit au jour ces vierges qui procurent l'oubli des maux et la fin des douleurs. Durant neuf nuits, le prudent Jupiter, montant sur son lit sacré, dormit près de Mnémosyne, loin de tous les immortels. Après une année, les saisons et les mois ayant accompli leur cours et des jours nombreux étant révolus, Mnémosyne enfanta neuf filles animées du même esprit, sensibles au charme de la musique et portant dans leur poitrine un cœur exempt d'inquiétude; elle les enfanta. près du sommet élevé de ce neigeux Olympe où elles forment des chœurs brillants et possèdent des demeures pacifiques ; à leurs côtés se tiennent les Grâces et le Désir dans les festins, où leur bouche, épanchant une aimable harmonie, chante les lois de l'univers et les fonctions respectables des Dieux. Fières de leurs belles voix et de leurs divins concerts, elles montèrent dans l'Olympe ; la terre noire retentissait de leurs accords, et sous leurs pieds s'élevait un bruit ravissant tandis qu'elles marchaient vers l'auteur de leurs jours, ce roi du ciel, ce maître du tonnerre et de la brûlante foudre, qui, puissant vainqueur de son père Saturne, distribua équitablement à tous les Dieux les emplois et les honneurs. Voilà ce que chantaient les Muses habitantes de l'Olympe, les neuf filles du grand Jupiter, Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpichore, Erato, Polymnie, Uranie et Calliope, la plus puissante de toutes; car elle sert de compagne aux rois vénérables. Lorsque les filles du grand Jupiter veulent honorer un de ces rois, nourrissons des cieux, dès qu'elles l'ont vu naître, elles versent sur sa langue une molle rosée, et les paroles
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découlent de sa bouche douces comme le iiiieL Tel est le divin privilège que les Muses accordent aux mortels. » (Hésiode.)
Les Muses étaient ti'ès-resjieetées et le talent des artistes était regardé comme un don des neuf Sœurs. Sur leurs statues on lisait des inscriptions dans le genre de eelle-ci : « 0 déesses ! le musicien Xénoclès tous a élevé cette statue de marbre, monument de la reconnaissance. Chacun dira : Dans la gloire que lui ont acquise ses talents, Xénoclès n'a pas oublié celles qui l'inspirèrent. » (Théocrite.)
Attributs des Muses. — Pour comprendre les honneurs que les anciens rendaient aux Muses, il faut se rappeler que dans les époques primitives la poésie est un des agents les plus puissants de la civilisation. L'art représente les Muses sous la forme de jeunes filles vêtues de longues robes; elles portent quelquefois des plumes sur la tête, en souvenir de leur victoire sur les sirènes, qui sont des femmes oiseaux. Les Muses furent peu à peu caractérisées par des attributs spéciaux, et l'art assigna à chacune d'elles un rôle particulier.
C/zo, la muse de l'histoire, est caractérisée par le rouleau qu'elle tient à la main.
Calliope préside aux poèmes destinés à célébrer les héros. La statuaire l'a figurée assise sur un rocher du Parnasse ; elle semble méditer et se prépare h écrire des vers sur les tablettes qu'elle tient à la main.
Le masque tragique, la couronne bachique et le cothurne dont est chaussée Melpomène la font reconnaître pour la muse de la tragédie. Elle porte quelquefois les attributs d'Hercule pour exprimer la terreur : sa couronne bachique rappelle que la tragédie fut inventée pour célébrer les fêtes de Bacchus. 11 y a au Louvre une statue colossale de Melpomène qui appartient à la plus belle époque de l'art grec (fig. 222).
Terpsichore , muse de la poésie lyrique, de la danse et des chœurs, est habituellement couronnée de lauriers et joue de la lyre pour animer la danse par ses accords (fig. 223).
Le masque comique, la couronne de lierre, le pedum, ou bâton pastoral dont se servaient les acteurs dans l'antiquité et le tympanon ou tambour en usage dans les fêtes bachiques sont les attributs ordinaires de Thalic, muse de la comédie.
Érato est la muse de la poésie amoureuse, et on lui met habituellement une lyre dans les mains. Érato avait une grande importance dans les fêtes qui se donnaient à l'occasion des noces (fig. 227).
La muse qui préside à la musique, Euterpe, tient en main la llùte. Nous avons au Louvre plusieurs statues d'Eulerpe très-remarquables. La muse de la musique est quelquefois accompagnée du corbeau, l'oiseau d'Apollon.
Vranie, muse de l'astronomie, est représentée tenant un globe d'une
Fig. 222. — La Muse Melpomène (d'après une statue antique, musée du Louvre)
LES MUSES
main et de l'autre un radius, baguette qui servait à indiquer les sio-nes ([ue Ton voit dans le ciel.
Polymnie, muse de Féloquence et de la pantomime, est toujours enveloppée dans un grand manteau et dans l'attitude de la méditation. Elle est souvent couronnée de roses. Une charm ante statue du Louvre la
Fig. 223. — La muse Terpsichore (d'après une pierre gravée antique}.
montre appuyée sur le rocher du Parnasse, avec la tète soutenue par le bras droit. Elle est figurée dans la même pose sur un bas-relief représentant l'apothéose d'Homère.
Dans les monuments antiques, Apollon apparaît fréquemment comme conducteur des Muses. Il est alors appelé Musagète et porte une longue robe. Ce sujet plaisait beaucoup aux artistes de la Renaissance, qui l'ont fréquemment représenté. Le charmant tableau de Mantegna, que le catalogue du Louvre désigne sous le nom de Parnasse, représente Apollon qui fait danser les Muses au son de sa lyre, en présence de Mars, Vénus et l'Amour placés sur une éminence. Dans le coin. Mercure tenant un long caducée s'appuie sur le cheval Pégase. Raphaël, dans la célèbre fresque du Vatican^ place aussi les Muses sous la présidence d'Apollon, conformément à la tradition, qui les met à la suite du dieu de la lyre. Apollon lui-même danse avec les Muses, dans la fameuse ronde des Muses, peinte par Jules Romain.
La place des Muses était naturellement marquée sur les sarcophages,
= Et.
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de mémo que les mas(jiies de théâtre ({u'ou y voit fré([iieinmcnt sculptés. La vie était considérée comme un rôle (jifoii jouait en passant sur la terre, et s'il avait été bien joué, on passait dans l'île des Heureux. Tous ces antiques usages ont disparu vers la fin de l'empire, et le rôle civilisateur qu'on avait attribué aux Muses a été oublié. Un des derniers
Fig. 2'26. — Érato et l'Amour (d'après une pierre gravée antique).
écrivains païens, contemporain des invasions barbares, l'historien Zosime, parle de la destruction des images des Muses de l'IIélicon, qui avaient été conservées encore du temps de Constantin. « Alors, dit-il, on lit la guerre aux choses saintes, mais la destruction des Muses par le feu fut un présage de l'ignorance où le peuple allait tomber. »
Bacchus est aussi souvent qu'Apollon représenté comme conduisant le chœur des Muses, et il semble même qu'il ait lini par avoir plus d'importance dans ce rôle que le di(îu de Delphes. L'inspiration vient de l'ivresse divine, et d'ailleurs Bacchus est l'inventeur du théâtre. Dans le chœur des Muses, la déclamation ne pouvait manquer d'avoir sa place auprès de l'invention.
Le magnifique tombeau connu sous le nom de Sarcophage des Muses, au Louvre, a été découvert au commencement du xvni^ siècle, à une lieue de Rome, sur la route d'Ostie. Le bas-relief principal représente les neuf Muses, caractérisées par leurs attributs distinctifs. Calliope tenant son sceptre et en compagnie d'Homère et Erato en conversation avec Socrate sont les sujets des deux bas-reliefs qui ornent les faces latérales. Sur le couvercle est représenté un festin bachique, par allusion aux joies de la vie future (fig, 224 et 225).
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Les filles de Piérus. — Les neuf filles de Piérus, roi de Macédoine (les Piérides), tiraient une telle vanité de leur talent de musiciennes, qu'elles résolurent de défier les Muses. Elles chantèrent le combat des Géants, en ridiculisant beaucoup les dieux, qui avaient été obligés de se changer en animaux pour échapper au redoutable Typhaon. En entendant médire ainsi d'Apollon, les Muses, ses compagnes, eurent peine à retenir leur indignation. Mais comme toutes les nymphes de la contrée avaient été convoquées pour être juges du concours, il fallut donner la réplique, et après avoir préludé sur son luth, Calliope chanta le mystérieux enlèvement de Proserpine. La Muse sortit victorieuse de la lutte, mais, méconnaissant le jugement des nymphes qu'elles avaient demandées pour arbitres, les Piérides s'oublièrent jusqu'à vouloir frapper les Muses sacrées de l'Hélicon. Leur châtiment ne se fit pas attendre, car elles furent changées en pies ; conservant toujours la même vanité et la même envie de parler, elles font retentir les forêts de leurs cris importuns et de leur voix enrouée. On reconnaît dans cette tradition la passion qui caractérise les rivalités d'école dans les arts.
Un charmant petit tableau du Louvre, autreiois attribué à Perino del
Fig. ri'i
Sirène.
Vaga, et maintenant au Rosso, met en présence les Muses et les Piérides, au pied d'un tertre ombragé où les divinités sont venues les entendre et juger leur différend. x
Les Muses victorieuses des Sirènes. — Les Sirènes participent à la fois de la femme et de l'oiseau ; seulement les monuments primitifs ne leur donnent que la tête et les bras d'une femme avec le corps d'un oiseau (fig. 228), tandis que dans une époque postérieure on leur a donné un corps de femme avec les pattes et les ailes d'un oiseau (fig. 227). Les dieux leur ont donné des ailes pour aller à la recherchtî de Proserpine, quand cette déesse fut enlevée par Pluton.
APOLLON ET DIANE
Les Sii'ônos, que l'on coiisidrrait coiiiiiic les IMiisps delà mort, étaient trlèbresj)ar la douceur de leurs (liants. Kllcs passaient leur vie surles rochers, où elles faisaient |iérii' les navigaleiiis (inClles avaient attirés
Fig. 2'28. — Sirène.
j»ai- leui-s chants. Homèce appelle les Sirènes, séductrices de tous les hommes qui s'ap})rochent d'elles : « Celui, dit-il, qui, jioussé par son imprudence, écoutera la voix des Sirènes, ne verra plus son épouse, ni ses enfants chéris, qui seraient cependant charmés de son retour; les Sirènes couchées dans une prairie le captiveront de leurs voix harmonieuses. Autour d'elles sont les ossements et les chairs desséchées des victimes qu'elles ont fait périr. » [Odyssée.)
Les Sirènes osèrent se mesurer avec les Muses, mais celles-ci sortirent victorieuses du combat et plumèrent les pauvres Sirènes. Cette scène
l'ig. 2"2'J. — Les Sirènes plumées par les Muses (bas-reJief antique).
ligure sur un bas-relief antique. C'est en souvenir de leur victoire que les Muses portent quelquefois des plumes sur la tcte. Il paraît que les Sirènes se sont jetées à l'eau de désespoir : c'est peut-être pour cela que les artistes modernes, les confondant avec les Tritonides^ leur donnent toujours la forme de femmes-poissons.