APOLLON BERGER
cette nymphe destinée à donner des lois à une contrée également célcbre par sa fertilité et par les animaux féroces qu'elle nourrit. Elle y mettra au jour un lils que Mercure ravira aux l)aisers de sa mère pour le confier aux soins de la Terre et des Heures aux trônes étincelants. Ces déesses recevront Tenfant divin sur leurs genoux, feront couler sur ses lèvres le nectar et lambroisie et le rendront immortel comme Jupiter et Apollon. Il sera la joie de ses amis, veillera à la garde de nombreux troupeaux, et son goût pour les travaux des chasseurs et des bergers lui méritera le nom d'Aristée. » (Pixdare.)
Le berger Aristée fut surtout grand éleveur d'abeilles, mais c'est comme bon pastcnr qu'il apparaît ordinairement dans l'art. De nombreux monuments le représentent rapportant une brebis sur ses épaules et les artistes chrétiens ont adopté ce type qui paraît fréquemment dans leurs productions. Dans les catacombes de Rome, Jésus-Christ est représenté sous la forme et avec les attributs du berger Aristée.
cuAinruE X
ESCULAPE
Esculape et Hvgio. — Le .serpent dEsculape. — Le temple d'Lpidaïue. — Les ti'aitemenls d'Esculape. — Esculape à Rome. — Hercule et Esculape.
Esculape et Hygie. — Esculape apparaît dans l'art sous les traits d'un homme mùr avec une expression douce et riante, debout et la chevelure nouée avec un ruban; il lient à la main droite un l)àton autour duquel s'ônroule le serpent. Il est souvent associé à un jeune garçon, Téiesphore (fig. 240), le génie de la guérison, ou à sa fdle Hygie,
Fig. "2 40. — Téiesphore (d'après une statue ai)liiiuc\
■(U'essede la santé, dont l'art a fait une jeune lille cpii a le Iront diadème ei porte une coupe oii s'abreuve un serpent (fig. 245). H avait eu de sa femme Épione (la calmante), plusieurs fils dont les plus fameux furent Podalire et Machaon. Aujoiud'hui ce sont de charmants papillons, mxvis au temps de la guerre de Troie, ils furent de prodigieux médecins.
Le serpent d'Esculape. — Le serpent est consacré a Esculape et considéré comme l\Mnblenie de la médecine. On en donne plusieurs
Fig. 24). — Esculapo (d'après une statue antique^
ESGULAPE.
raisons : suivant Pline, c'est parce qii'rl se renouvelle en changeant de peau. L'homme se renouvelle également par la médecine, puisque les médicaments lui donnent comme un corps nouveau. Selon Hvgin, c'est en observant les serpents, que le dieu de la médecine a trouvé le secret de ressusciter les morts. Esculape étant un jour auprès d'un malade, un serpent vint à lui et se roula autour de son bâton; Esculape le tua. Mais un autre serpent arriva aussitôt, apportant dans sa gueule une herbe qui ressuscita le premier. Le dieu recueillit cette herbe, dès ({u'il en connut la merveilleuse propriété, et en fit usage par la suite.
11 paraît toutefois que le serpent d'Esculape diffère de celui qu'on voit habituellement.
« Quoique les serpents en général soient consacrés à Esculape, cette prérogative appartient pourtant à une espèce particulière dont la cou-
Fig. 242. — Esculape, Hygie et Télesphore.
leur tire sur le jaune. Ceux-là ne font point de mal aux hommes et FEpidaurie est le seul pays où il s'en trouve. » (Pausanias.)
Un bas-relief du Vatican nous montre Esculape visitant un malade
Fig. 243. — Esculape visitant un malade.
couché sur son lit. Dans son tableau de \ Offrande à Esculape, Guérin nous montre un vieillard conduit par ses enfants devant l'image du
iHO
APOLLON ET DIANE
(lieu ; sa lille agniioiiilli'(> coiitcnijtlc le serpent ({ui S(; di-esso au-dessus (le l'autel .
Le eulte dEsculapc est très-aneien eu (ùèee. Pausanias en attribue l'origine à Alexauor, petit-lils d'Iisculape, qui aurait vécu oO ans environ après la f:uerr(> de Troie.
« Alexauor, lils de Machaon et petit-fils d'Esculape, \int enSicyonie, et liAlit à Titane un temple en l'honneurd'Eseulape. On a planté à l'entour
Fig. 344. — Offrande h l'"scuhi]ir (d'après un tabl(\ui de Guérin).
un bois de cyprès, (jui est présentement fort vieux; les en\ii()ns du temple sont habités par plusieurs personnes, et notamment par les ministres du dieu. Quanta la statue qn'on y voit, nul ne saurait dire de quelle matière elle est, ni qui l'a faite, si ce n'est Alexanoi' lui-nunne. Elle est couverte d'une tunique de laine blanche et dun manteau )>ar-dessus, de sorte qu'il n'y a que le visage, les pieds et les mains qui paraissent. Il en est de mènu' de la statue d'IIygie ({ui est auprès; car on ne la voit pas facilement, l.inl elle est cachée, soit par la quantité des cheveux dont (fuebfues femmes dcNotes lui ont fait un sacrifice, soit pai'les morceaux
ESCULAPE
d'étoffe do soie dont on l'a parée. Quiconque entre dans ce temple pour y faire sa prière est oblig^é d'adresser ensuite ses \œux à la déesse
(Pai-sanias.)
Hygie. »
Fi K. 245. — Hygie (statue antique).
Le temple d'JÉpidaure. — Epidaure était trés-célebre dans l'aiitiquité par son temple d'Eseiilape, qu'entourait un bois sacré de cyprès. On a retrouvé là des ruines qu'on croit avoir appartenu au sanctuaire du dieu. Une immense quantité de malades se rendaient de toutes les parties de la Grèce à Éjtidaure pour y cbercber la santé et la distraction. Le culte d'Esculape, qui se répandit i»artoul, lui fit élever ainsi un grand nombre de tem})les, toujours situés dans les endroits où il y avait <les eaux célèbres, et les malades s'y réunissaient connue au
282 APOLLON ET DL\NE
casino dans nos villes d'eaux, pcndaiif les loisirs (|ii(^ leur laissait leur traitement.
Pausanias nous a laissr une description du temple d'Esculape à Epidaure : « Le bois consacré à Esculape, dit-il, est de tous côtés entouré de grosses bornes, et dans cette enceinte on ne laisse mourir aucun malade
Fig. 240. — Hygie ou la sant6 (d'apros une pierre gravée antique, agate-onyx).
ni accouclier aucune femme, non plus que dans lile de Délos. Tout ce que l'on sacrifie au dieu doit se consommer dans cette enceinte; les Epidauriens, comme les étrangers, sont sujets à cette loi, et je sais que cela s'observe aussi à Titane. La statue du dieu est d'or et d'ivoire, mais plus petite de moitié que celle de Jupiter Olympien à Athènes; l'inscription fait foi que c'est un ouvrage de Thrasymède, fils d'Arignote, et natif de Paros. Le dieu est représenté sur un trône, tenant d'une main un bâton et appuyant l'autre sur la tète d'un ser[»ent. Au delà du temple, on a bâti quelques maisons pour la commodité des personnes qui viennent faire leurs prières à Esculape ; {)lus près il y a surtout une rotonde en marbre blanc cpii a|»|)elle la curiosité; on y voit des peintures de Pausias : d'un côté un Cupidon, qui a jeté son arc et ses flèches et qui tiiMit une lyre ; de l'autre, YIvruf/ncric qui boit dans une bouteille de verre. Vous voyez un visage de femme à travers la bouteille. Il y avait autrefois dans cette même enceinte un grand nombre de colonnes, mais il n'en est resté que six, sur lesquels sont écrit les noms de ceux que le dieu a guéris, la maladie que chacun d'eux avait et la manière dont il a été guéri ; le tout est écrit en langue dorique. On \oit \\{\(i ancienne colonne qui n'est point dans le rang des autres ; il est écritdessus qu'Hippolyte consacra lui ch(!^al de bronze à Esculape, et les habitants d'Aricic
ESGULAPE. 283
ont une tradition qui se rapporte fort à cela ; car ils disent qu'Hippohte étant mort à cause des imprécations de son père, il fut ressuscité par Esculape. Depuis, il ne pardonna jamais à Thésée sa cruauté, et, sans avoir égard à ses prières, il vint à Aricie, \ille d'Italie, y régna et y bâtit un temple à Diane. » (PAUs^iNiAS.)
Les traitements d'Esculape. — Les malades qui venaient consulter le dieu étaient dabord soumis à certaines pratiques hygiéniques, telles que le jeûne, les ablutions, les bains, etc. Après ces préliminaires, ils étaient admis à passer la nuit dans le temple. Le dieu leur apparaissait le plus souvent en songe et leur prescrivait des ordonnances que ses prêtres interprétaient ensuite. Aristoplianc, dans sa comédie <le Plutm, fait avec sa grossièreté ordinaire, lui piquant récit de ce que avait lieu dans le temple d'après les croyances populaires. Le malade dont il parle est un nommé Plutus, atteint de cécité, et le personnage qui fait le récit est l'esclave Carion :
(' Gabion. — Aussitôt que nous sommes arrivés au temple d'Esculape avec Plutus, nous l'avons d'abord mené à la mer et nous l'avons baigné. Ensuite nous revînmes au sanctuaire du dieu. Après avoir consacré sur l'autel les gâteaux et autres offrandes, et avoir livré la fleur de farine à la flamme de Vulcain.nons couchâmes Plutus avec les cérémonies voulues et chacun de nous s'arrangea sur un lit de paille.
La femme. — Y avait-il aussi d'autres personnes qui implorassent le dieu ?
Cario>'. — 11 y avait d'abord Néoclide (orateur accusé d'avoir volé les deniers publics), qui, tout aveugle qu'il est. vole avec plus d'adresse que ceux qui voient clair, puis beaucoup d'autres, ayant toutes sortes de maladies. Après avoir éteint les lampes, le ministre du dieu nous dit de dormir et nous enjoint, si l'on entend du lu'uit, de faire silence : nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je ne jtouvais dormir ; certain plat de bouillie, placé au chevet d'une vieille, excitait ma convoitise, et je désirais ardenuuent me glisser jusque-là. Je lève la tète ; je vois le prêtre enlever les gâteaux et les figues sèches de la table sacrée. Puis il fait le tour des autels l'un après l'autre ; et tous les gâteaux qui restaient il les mettait saintement dans un sac.
Moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le plat de bouillie.
La femme. — Misérable ! iS'avais-tu aucune crainte du dieu?
Carion. — Oui, sans doute; je craignais qu'avec sa couronne il ne fût avant moi au plat de bouillie ; le fait de son prêtre m'en disait assez : la vieille, entendant du bruit, étendit la main pour retirer le plat ; alors je siffle comme un serpent et je la mords. Aussitôt elle retire la main, et s'enveloppe en silence dans ses couvertures, en là-
:1H\ APOLI.OX KT DIANK.
chant (le IVaycnir un vent |>liis puant ({uc celui d'un chat. Alors je nie bourre de honillie, et puis je me recouche le ventre plein.
La femme. — Et le dieu ne venait donc pas?
Carion. — Pas encore. Mais après cela, je lis une honne farce : lors- (pi'il s'approcha, je fis résonner une décharge des plus bruyantes; car j'avais le ventre tout tiontb'.
La femme. — Sans doute il s'eni[»orta en imprécations contre toi?
Carion. — 11 n'y prit seuh^ment pas garde.
La femme. — Tu veux dire que ce dieu est grossier?
Carion. — Non; mais il aime l'ordure (1).
La femme. — Ah ! misérable !
Carion. — Cependant je m'enfonçai dans mon lit, de frayeur. Le dieu fit le tour et visita gravement cha([ue malade. Ensuite un esclave lui apporta un jietit mortier en pierre, un pilon et unv petite boîte.
La femme. — Mais comment pouvais-tu Aoii- tout cela, pendard, puisque tu te cachais, dis-tu ?
Carion. — Je voyais tout à travers mon manteau ; car il y a assez de trous. Il se mit d'abord à pré[)arer un cataplasme })Our les yeux de Néoclide : il prit trois tètes d'ail de Ténos, qu'il pila <lans le mortier, avec un mélange de gomme et de suc de lentisque ; il arrosa le tout de vinaigre sphettien, puis il l'appliqua dans l'intérieur des paupières, pour rendre la dbuleur plus cuisante. Néoclide criait de toutes sesforces et voulait s'(Mifuir. Mais le dieu lui dit en riant : Demeure ici avec ton cataplasme; je veux t'empécher de prodiguer des parjures dans l'assemblée.
La femme. — Quel dieu sage et patriote !
Carion. — Il vint ensuite auprès de Plutus ; et d'abord il lui làta la tète, puis il lui essuya les yeux avec un linge bien jiropre : Panacée^ lui couvrit la tête et le visage d'un voile de pourpre ; le dieu siftla, et aussitôt deux énormes serpents s'élancèrent du fond du temple.
La femme, — Bons dieux !
Carion. — Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous le voile de pourpre, léchèrent, je crois, les })aupières du malade ; et en moins de temps, ma chère maîtresse, que tu n'en mettrais à boire dix cotyles de vin, Plutus recouvre la vue. Moi, dans ma joie, je battis des mains et je réveillai mon maître. Aussitôt le dieu disparut, et les serpents se cachèrent au tond du temple. Mais ceux qui couchaient auprès de Plutus, avec quel empressement ils le serrèrent dans leurs bras! Ils restèrent éveillés toute la nuit, jusqu'à ce (]ue le jour parût. Pour moi,
(1) Allusion aux tncdt'oiu? qui cousliitcnl lélal du malade par riiispoctioii dos e\croinents.
ESCULAPE
je ne cessais de remercier le dieu d'avoir si Nile rendu la vue à Plutus, et augmenté la cécité de Néoclide.
La femme. — Divine puissance d'Esculape I... »
(Aristophane.)
Esculape à Rome. — Esculape fut également tres-honoré des Romains. 11 y avait trois ans qu'une maladie contagieuse faisait à Rome de grands ravages, sans qu'aucun secours parût mettre fin à ce fléau terrible. Les pontifes, chargés de consulter les livres des Sibylles^, trouvèrent que le seul moyen de ramener la salubrité dans Rome, était de faire venir Esculape d'Epidaure. On y envoya des ambassadeurs, et le dieu se montra favorable, puisqu'il permit que son serpent apparût aux onvovés de Rome, et montât avec euv sur leur vaisseau. Les ambassa-
Fig. 247. — Esculape dans lile du Tibre (d'après un médaillon de Commode.
deurs, au comble de leurs vœux, se hâtèrent de remettre à la voile, après s'être informés de la manière dont le serpent devait être honoré. A peine le vaisseau fut-il entré dans Rome, que le serpent, se jetant a la nage, alla gagner l'île oii on a bâti de})uis son temple. L'épidémie
cessa immédiatement.
(Valère-Maxime.
Hercule et Esculape. — Esculape reçut après sa mort les honneurs divins, et fut admis à la table des dieux, mais si nous en croyons les auteurs comiques, il se prit de querelle avec Hercule, pour une question de préséance. Jupiter essaya de les calmer. « Cessez, dit-il, de vous quereller comme des hommes, c'est inconvenant et indigne de la table des dieux.
Hercule. — Veux-tu donc, Jupiter, que cet empoisonneur soit assis au-dessus de moi ?
Esculape. — Eh! certainement, puisque je vaux mieux.
Hercule. — Comment cela, cerveau brûlé? Est-ce parce ([ue Jupiter t'a foudroyé, pour avoir fait ce que tu ne devais pas faire, et que tu es admis par pure pitié, à partager notre destin immortel?
^^^■' APOLLON ET DIANE
EscuLAPE. — Tu oublies, Hercule, <juo tu as été brûlé sur l'OEta, toi qui me reproches d'avoir j»assé jtar le feu.
Hercule. — Avec cela (jue nous avons vécu de la même manière! Fils de Jupiter, j'ai acconi|ili de |)r()difiieu\ tra\au\, jungcant le monde, luttant contre les monstres, punissant Ic^s bi'i<.:ands (jui outi'ayeaient l'humanité; toi, tu n'es qu'un herl)orislc, un charlatan, bon tout au plus pour appliquer des remèdes aux malades, et qui n'as jamais rien fait de viril.
EscuLAPE. — Tu as raison ; mais c'est moi qui ai guéri tes brûlures, lorsque dernièrement, tu es monté ici, le corps rôti d'un côté par la tunique du centaure, et de l'autre par le feu du bûcher. Et puis quand je n'aurais rien autre chose à dire, je n'ai pas été esclave comme toi, je n'ai pas cardé de laine en Lydie, vêtu d'une robe de pourpre, recevant des coups de la sandale dorée d'Omphale, et surtout, dans un accès de fureur, je n'ai pas tué mes enfants et ma femme.
Hercule. — Si tu ne fais trêve à tes insolences, tu sauras bientôt que ton immortalité n'empêchera pas que je ne te saisisse, et ne te jette du haut du ciel la tète la première.
Jupiter. — Cessez, vous dis-je, et ne troublez pas la réunion, autrement je vous mets à la porte. » (Lucien.)