CHAPITRE IV
LES CENTAURES
Les centaures piiinitils. — Munirs des centaures, — Hacchus et les centaures. — Hercule et les cenlaurcs. — Enlèvement dHippodaniie.
Les Centaures primitifs. — Los nioiitagiiards thcssaliens de révoque pélasgique étaient déjà d'excellents cavaliers dans un temps où l'usage de monter à cheval était encore inconnu au reste de la Grèce. Ils furent regardés par leurs voisins épouvantés comme des monstres bizarres, et comme ils étaient adonnés au vin, les légendes mythologiques les rangèrent assez vite dans le cortège de Bacchus (lig, 515). Dans les
Fig. Jli. — Le CPiUaure primitif (d'après une pierre gravée antique)
temps primitifs on a représenté les centaures comme des hommes, au dos desquels s'adapte la queue ou même le corps d'un cheval, mais en conservant les jambes d'un homme à la partie antérieure (tig. 514). La grande époque a substitué à ce type grossier, celui d'un cheval dont la poitrine et la tète sont remplacées par le haut du corps d'un homme. Les centaures ont les oreilles pointues comme les satyres, mais ce caractère n'est pas partagé par les centauresses, dont le haut du corps est souvent d'une beauté ravissante.
Le Centaure Borghèse, au musée du Louvre, est une des plus belles représentations de ces personnages mythologiques (lig. 5 17). Le catalogue en donne la notice suivante : <c Un centaure, les mains liées derrière le dos, porte snr sa croupe un petit amour bachique vers lequel il tourne la tête et le torse, et qu'il cherche à fouetter de sa queue de cheval sans
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pouvoir l'atteiiidio. L'expression doiiloiireiise de sa figure offre quelque ressemblance avec celle du Laocoon. L'une de ses oreilles est abaissée et l'autre se relève en pointe. L'exlréiuilé de son nez, couverte de rides, rappelle les naseaux d'un cheval hciiiiissaiil. Dans son impuissance, le nionsti'e implore la uràce du jeune \aiii(|ueiu'. L'amour a les bras étendus, comme s'il maniai! un Iléau. Il s{> |>encli(' du coté droil. de sorte que son regard ti'iomphant rencontre celui du cenlaure marl\risé. Ses tempes sont couronnées de lierre, et sur ses joues on remarque cette |)etite mèclie de poils qui caractérise les suivants de Bacchus. » 11 existe plusieurs répétitions de ce groupe célèbre.
Les représentations de centauresses. quoique beaucoup plus rares que celles des centaures, a})paraissent quidquef'ois sui" les sarcophages ou sur les pierres gravées. Zeuxis avait lait sur une centauresse allaitant ses |)etit?, un tableau qui avait une grande célébrité et que Lucien décrit ainsi : « C'est sur un gazon vert que la centauresse est représentée ; sa partie inférieure, qui est C(!lle d'une cavale, est couchée sur le côté. Les pieds de derrière sont étendus et ceux de devant sont repliés; l'une de ses jambes semble appuyée sur le genou, tandis que l'autre pose à terre, comme font les chevaux qui veulent se relever. La partie supérieure est celle d'une belle femme qui s'appuie sur le coude ; elle tient dans ses bras un des deux petits et lui présente la mamelle; l'autre tette sa mère à la manière des poulains. Vers le haut du tableau est le centaure ; on ne lui voit que la moitié du corps et il a l'air d'être aux aguets. Penché vers ses enfants, il leur sourit, et de la main droite il tient un lionceau qu'il lève au-dessus de sa tète, comme pour s'amuser à les effrayer. » Toute la Grèce connaissait ce tableau, dont plusieurs auteurs ont parlé.
On voit aussi de jolies centauresses sur un bas-relief bachique du musée Pio-Clémentin (fig. olG). L'une, qui suit Bacchus, tient en main des crotales qu'un jeune satyre monté en croupe cherche à lui arracher, l'autre se retourne pour cliasser un satyre qui vient de sauter sur elle.
Bacchus et les centaures. — Le poète Nonnos parle d'une race de centaures cornus qui accompagnèrent Bacchus dans son expédition aux Indes. « Une autre tribu de centaures à la figure d'hommes se présente ; c'estla race velue des Plières aux belles cornes ; Junon leur a donné un corps porteur de cornes aussi, mais d'une nature toute différente. Ils furent autrefois, sous leur forme humaine, les enfants de ces naïades (pi'onappelle llyades, filles du fleuve Lamos. Us eurent soin de Bacchus, le rejetonde Jupiter, et ces gardiens zélés de l'invincible Bacchus n'avaient point alors une iigiire étrange. Souvent, dans un antre ténél»reux, ils le berçaient sur leurs luas. lorsqu'il redemandait par ses cris [>erçants les airs, sa demeure paternelle. Enfant encore, et déjà rusé, tantôt il copiait
Fig. 517. — 1.0 Ceiitaui-c Borghèso 'statuo anii(|U(-. mn^ri' ilu Louvre).
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BACGHUS ET SON CORTKGE.
en tout un chevreau qui vient de naître: caché au fond de la bergerie, il se couvrait tout entier de longs poils, et sous cette apparence étrangère, poussant un chevrotement trompeur, il imitait la marche et les pas de la chèvre ; tantôt se déguisant sous la forme mensongère d'une femme, il ressemblait à une loul(> jeune fille sous ses robes et ses mant(>aux nuancés, retenait ses cheveux sous des coiffures parfumées et se parait comme elle de vêtements de mille couleurs. Puis, se raillant de la jalousie de Junon, il faisait sortir de ses lèvres une Yoix féminine. Ensuite il croisait une écharpe sur sa poitrine, feignait de soutenir les rondeurs de son sein sous une ceinture virginale; et comme pour défendre sa pudeur, il entourait sa taille d'une bandelette de pourpre. Le mystère fut inutile ; Junon, qui jette de si haut et de tous côtés son inévitable regard, surprit ces déguisements et s'irrita contre les gardiens de Bacchus. Alors, cueillant pendant la nuit les fleurs malfaisantes de la
Fig. 518. — Hercub ft le centaure Pholos (d'après une peinture de vase).
Thessalie^ elle amena sur leurs paupières un sommeil enchanté ; puis elle distilla sur leurs cheveux des essences empoisonnées, oignit leurs fronts d'une liqueur pénétrante et magique, et altéra l'ancienne apparence de leurs visages humains. Ils prirent la forme d'un animal aux longues oreilles. La queue droite d'un cheval ^urgit derrière eux et vint fouetter les flancs de son velu possesseur, en même temps que la corne d'un bœuf poussa sur leurs tempes; leurs yeux s'élargirent sur leurs fronts cornus; leurs tresses croissaient toutes tortueuses sur leurs têtes; leurs mâchoires aux dents blanches s'allongèrent vers leurs mentons ; une crinière étrangère s'échappa de leur encolure hérissée et courut d'elle-même de leurs reins jusqu'au bout de leurs pieds. »
Hercule et les centaures. — Les centaures apparaissent fréquemment dans la mytliologie : leuis mœurs sauvages étaient bien connues des Grecs elle terme de centaure équivalait à celui de brutal et féroce. A l'exception du centaure Chiron, qui est un type absolument à part, et
LES CENTAURES
qui est habile à tirer do lare, les seules armes que connaissent les centaures sont des tisons brûlants, les troncs des arbres qu'ils ont arrachés, ou les pierres qu'ils ramassent : leur nourriture était la viande crue et ils étaient adonnés à l'ivrognerie. Quand Hercule était à la re-
Fi2. hld.
Hercule combattant les centaures (d'après une médaille antique).
cherche du sanglier d'Érymanthe, il rencontra le centaure Pholos, qui lui donna l'hospitalité et pour lui donner à boire le mena devant un tonneau de vin qu'il avait reçu de Bacchus. Une peinture de vase d'un
Fig. ô"20. — Hercule combattant les centaures (d'après un tableau de Lebrun,.
style très-archaïque montre Hercule couvert de la peau de lion et s'avançant vers le tonneau de vin ; le centaure Pholos qui le suit tient à la main l'arme habituelle des centaures, c'est-à-dire un arbre arracbé dans la forêt (fig. 518).
Dès que l'odeur du vin se répandit dans l'air, les centaures alléchés accoururent de toutes parts et, se rassemblant tumultueusement devant la caverne de Pholos, ils demandèrent à grands cris qu'on leur livrât le vin. Hercule les repoussa et en tua un grand nombre. Ce combat a
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donné lieu à plusieurs leprésentations antiques (fig. 519). Dans l'art moderne, Lebrun a l'ait sur le combat (rilercule contre les centaures une composition pleine de vie et de mouvement, dont l'animation con-
Fig. 521. — Hippodamie enlevée par les centaures (d'après une peinture antique).
traste avec les productions de l'antiquité où l'on trouve rarement le feu et la passion des artistes modernes (fig-. 520).
Enlèvement d'Hippodamie. — La guerre des Athéniens contre
Fig. .j"22. — Thésée combattant les centaures (d'après une peinture antique).
les centaures à l'occasion de l'enlèvement d'Hippodamie forme aussi le sujet d'un grand nombre de représentations, Pirithoûs, voulant épouser Hippodamie, avait invité à ses noces Thésée elles Athéniens ; mais il avait également invité les centaures, dans l'espoir que leur aspect bizarre divertirait ses hôtes et égayerait la fête ; dès que les centaures
LES CENTAURES
commencèrent à être échauffés par les fumées du vin, ils oublièrent toute convenance. L'un d'eux, Euryte, renversa la table du repas et saisit Hippodamie par les cheveux dans le dessein de l'enlever. Les autres centaures, à son exemple, se saisirent des femmes qui leur plaisaient ou qu'ils trouvaient à leur portée. La fête changea tout à coup de face ; tout retentit des cris des femmes qu'on enlevait et le lieu du festin devint semblable à une ville prise d'assaut.
Fig. 52:}. — Thésée et le Centaure (groupe d- Barye\
Thésée alors s'approcha du centaure Euryte et lui arracha Hippodamie. Le centaure se jeta sur Thésée et l'attaqua vigoureusement. Près de l'endroit où ils se battaient était un vase antique d'une grandeur énorme; Thésée s'en saisit et, l'ayant jeté à la tète d'Euryte, lui écrasa la cervelle et le renversa par terre. Le centaure, se roulant sur le sable, vomit avec son sang le vin qu'il venait de boire.
Les autres centaures, voyant leur frère expirer, devienneut furieux, et le via échauffant leur courage, ils se servent pour armes de tout ce qui
oOa BAGCHUS ET SON CORTÈGE.
se rencontre autour d'tMix. Ou voit voler do tous côtés, vases, plais, urnes ; tout ce qui servait au lesliu devient autant d'iustruuuMits de guerre. Après un combat teri'ible les centaures lurent exterminés. Ce combat est représenté sur un très-gi-and nombre de bas-reliels, entre autres sur les mc'dopes du Pailliénon.
L'enlèvement d'[]ippodamie et le cliàtimcntdu ravisseur li}j;urent aussi sur des peintures antiques (fig. 521 et 522). On voit le centaure tenant une grosse pierre pour combattre Tbésée qui lève sa massue contre lui. Un centaure déjà frappé parle héros chercliccà s'échapper.
Le combat de Thésée contre les centaures était regardé par les Athéniens comme un de leurs titres de gloire pendant l'âge héroïque. Les épisodes en sont retracés sur les métopes du Parfbénon. Canova a l'ait d'après le combat de Thésée contre le centaure un groupe célèbre, mais qui est loin d'avoir l'énergie de celui que Barye a exécuté sur le même sujet. Ici le héros athénien a sauté sur le centaure dont il retient la tète avec une main tandis qu'il frappe avec l'autre (tig. 523).