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LES DIEUX DU CIEL

Les Védas, et en particulier le Rig-Yéda, sont certainement le plus antique monument écrit de la race aryenne. 11 ne faudrait pas en conclure qu'il n'y a eu ni civilisation ni religion plus anciennes. Il serait tout au contraire facile de démontrer que l'état social et religieux qu'ils nous révèlent constitue un progrès très-marqué sur une situation antérieure dont il reste dans ces livres des traces nombreuses. Mais nous n'avons pas à nous arrêter à cette question. Il nous suffit de prendre la religion aryenne au point oii nous la trouvons dans ces vieux livres. Cela suffira pour nous donner l'explication de la plus grande partie des mythes grecs et latins.

Le point central vers lequel tout converge, c'est la lutte éternelle de l'ombre et de la lumière. Voilà ce qu'il importe avant tout de bien comprendre, bien que cela exige de notre part un certain efïort.

Aujourd'hui que, grâce aux observations incessantes des siècles passés et aux progrès de la science, nous savons que le soleil et les astres, y compris la terre, obéissent à des lois physiques immuables qui en règlent tous les mouvements, les phénomènes célestes n'ont plus rien qui nous étonne ni qui nous inquiète. Nous assistons impassibles à la régulière succession des jours et des nuits, des étés et des hivers. Les troubles momentanés de l'atmosphère, tels que les orages et les tempêtes, les tremblements de terre euxmêmes, ne nous font pas craindre la destruction du monde.

Nos premiers ancêtres étaient à tous les points de vue dans des conditions absolument différentes. Ils voyaient bien que le jour succédait à la nuit et la nuit au jour; mais qui pouvait leur garantir que cette succession serait perpétuelle? Les variations dans la longueur des jours et des nuits, les changements de température résultant des mouvements des saisons, les orages, les éclipses, toutes ces perturbations pour eux inexpliquées et inexplicables entretenaient dans leurs âmes la crainte permanente que le soleil ne finît par disparaître à jamais :

Impiaque a-tornam tiniuoruiit secula noctom.

La nuit éternelle! c'est à peine si nous pouvons concevoir tout ce qu'il y a d'effroyable dans une pareille idée, parce que, pour nous, ce ne peut être qu'une fiction. Nous sommes sûrs, quand vient la nuit, que le soleil repa-

raîlra le lendemain et le surlendemain, et tons les jours sans interruption ; (juand les nuages s'amoncellent et couvrent le ciel, nous savons qu'ils ne tarderont pas à se dissiper et que dans quelques heures la lumière renaîtra aussi resplendissante que la veille; lorsque l'hiver remplace l'été, que la végétation s'arrête et que la nature tout entière paraît s'engourdir, personne parmi nous ne doute un instant du retour prochain de la chaleur et du réveil de la nature. Ne savons-nous pas que tout cela est le résultat nécessaire des mouvements et des relations qu'impose aux astres la loi inflexible de la gravitation? Et si quelques faits, ceux qui se rapportent aux perturbations de l'atmosphère, tels que la direction des vents et la production des orages, échappent encore en partie aux prévisions et aux calculs de nos mathématiciens, ce que nous en savons suffit pourtant pour nous empêcher de craindre que le soleil soit dévoré parles n.uages.

Pour les hommes des premiers âges, il n'y a ni astronomie ni mathématiques. Tout mouvement est nécessairement produit par une cause animée, attendu que le mouvement est le caractère même de la vie. Le soleil qui chaque jour s'en va d'un bout à l'autre du ciel, le nuage qui vole dans l'air, l'éclair qui s'élance en grondant sont autant d'êtres animés, vivants, comme l'homme lui-même, et par conséquent ont comme lui leurs volontés, leurs passions, leurs préférences et leurs haines. Cette identification du mouvement des choses au mouvement des animaux était inévitable, et, ce pas une fois franchi, elle devait nécessairement s'étendre à tous les autres attributs. Le fétichisme en est sorti tout naturellement et peu à peu s'est étendu aux objets même inanimés.

Dès lors, l'existence de ces êtres supérieurs se trouve logiquement livrée aux mêmes péripéties, aux mêmes dangers que celle de l'homme; chacun d'eux a si's luttes et ses ennemis par lesquels il peut être vaincu. La lumière, le soleil sont en guerre avec les ténèbres de la nuit, avec les nuages orageux, et dans ces grandes batailles qui s'engagent chaque jour, rien ne prouve que l'un ou l'autre ne puisse pas être anéanti à jamais.

Cette conception, pour nous si étrange, des forces de la nature, domine toute la vie de l'humanité des premiers âges jusqu'à des temps singulièrement rapprochés des nôtres. C'est ce qu'on appelle l'anthropomorphisme. L'école philologique, qui cherche dans l'influence du langage les explications que les écoles antérieures croyaient trouver dans l'allégorie ou dans le symbolisme, ne tient pas assez compte de cette fatalité imposée à l'ignorance humaine. La philologie par elle seule ne suffit pas pour tout expliquer, et, comme nous l'avons dit, il nous semble qu'on exagère un peu son rôle. Il est certain que les mots ont eu une influence des plus considérables sur l'histoire et les transformations successives des mythes, mais leur formation primitive s'explique uniquement par l'anthropomorphisme, c'est-à-dire par l'impossibilité de concevoir les forces qui agissent dans la nature sous une autre forme que celles qui agissent dans l'homme. Là est le point de départ, la base et le fondement de tout le reste. Peu importe que es hommes, en leur rendant hommage comme à des êtres supérieurs, ne perdissent pas de vue leur caractère physique. Le principe de leur action n'en était pas moins, aux yeux des Aryas, le môme que dans l'homme, la volonté, la passion, la crainte ou l'es-

poir, la colère ou la bonté. Qu'Indi'a fût pour eux la lumière, le ciel brillaut, il n'en était pas moins en même temps l'ennemi de la nuit, et la preuve c'est qu'ils lui offraient des sacrifices pour mériter sa faveur, qu'ils le nourrissaient du lait et de la graisse de leurs troupeaux pour lui donner la force de combattre et de vaincre ses adversaires.

Tous ces êtres étaient supérieurs à l'homme, puisque Ihomme n'avait aucun moyen de les contraindre. Mais la fréquence même des luttes prouvait suffisamment que la victoire n'était jamais définitive, et la question était de savoir laquelle des deux puissances finirait par l'emporter.

Aussi, pouvons-nous difficilement nous faire une juste idée des inquiétudes qui devaient torturer ces populations pastorales pour qui les ténèbres étaient d'autant plus terribles qu'elles n'avaient pour les écarter que des moyens bien insuffisants, et que la nuit les exposait presque sans défense aux attaques des tribus sauvages et des bêtes féroces, que leur imagination tourmentée transformait en émissaires et en instruments des démons nocturnes. La pensée que la destruction des puissances lumineuses pouvait d'un moment à l'autre les livrer à la merci des puissances contraires ne leur laissait aucun repos.

Nous trouvons quelque chose d'analogue dans les terreurs qui ont signalé l'approche de l'an mil, que d'anciennes croyances marquaient comme le terme assigné à l'existence du monde. Cette préoccupation constante et générale de la destruction prochaine a laissé dans l'histoire des nations européennes une trace profonde. C'est elle qui explique en partie l'affaissement moral qui a suivi le règne de Charlemagne. Deux siècles après l'an mil les âmes n'étaient pas encore parvenues à se ressaisir complètement, et l'épouvante n'élaitpas entièrement dissipée (1).

(1) C'est cette terreur de la destruction qui explique l'importance que prit Satan dans la théologie vulgaire, et le culte même qu'on lui rendait souvent. Beaucoup de gens adoraient le Diable dans l'espoir de se le rendre .moins cruel. C'est par la même raison que les cuites primitifs ont été partout si féroces et si sanguinaires. On tâchait de désarmer les divinités ennemies par des offrandes qu'on croyait appropriées à leurs exigences. Les sacrifices humains n'ont pas d'autre raison d'être. Mais partout ce culte s'est adouci à mesure que par l'habitude et l'amélioration des conditions vitales la crainte a diminué.

Ce culte des divinités cruelles, telles que Baal-Moloch, Melcarth, etc., a subsisté longtemps chez certains peuples. Celui de Cijhèle et d'Astarté rappelle par quelques traits une conception analogue. Cybèle, la déesse des montagnes, — [i-rirr^p ôçiix ou ISai'a — aime le bruit des cymbaies et le rugissement des lions qui la traînent; elle porte sur le front une couronne de tours ; on l'adore dans les antres et dans les cavernes, et ses prêtres accompagnent son char, en sautant, en criant, en agitant des torches enflammées. Ces traits et bien d'autres nous r;.mènent à la personnification de la nuée orageuse, qui tourbillonne dans l'air en portant le tonnerre et l'éclair. Les Aryas comparent sans cesse les nuages à des lions rugissants. Héraclès étouffe le lion de Némée, et s'enveloppe dans sa peau. Eros — Agni enfant — est représenté monté sur un lion qu'il dompte. Ils en font également des montagnes, des cités aériennes, des cavernes pleines d'eau, et ces trois assimilations expliquent également les attributs de Cybèle. La persistance du culte de la nuée se comprend du reste facilement dans des contrées où la pluie était toujours désirée. C'est par ce caractère que l'idée qui avait donné naissance au culte de Cijbèle et àWslmté a fini par se confondre avec celle de fécondité, et que ces divinités ont été identifiées avec Dèmèter. On trouve dans le Rig-Véda un certain nombre d'hymnes consacrés à célébrer les bienfaits de la nuée et à l'invoquer. Voir particulièrement section VIII, lecture 7, hymne 4. (Traduction de Langlois.)

On conçoit que dans de pareilles conditions, la grande préoccupation des Aryas ait été de concourir de toutes leurs forces au triomphe des divinités lumineuses. C'est pour cela que le sacrifice du matin est devenu chez tous les peuples adorateurs de la lumière la partie essentielle du culte. C'est là, autour du foyer sacré, que se sont formés un à un les mythes qui se rapportent à la lutte de la lumière et des ténèbres. C'est laque nous allons, nous aussi, en rappelant les traits principaux de ces cérémonies et sans entrer dans les détails qui sont infinis, chercher l'histoire et la signification de celles de ces légendes qui se retrouvent dans la mythologie grecque et latine.

Les dieux de cette époque n'étaient pas encore de purs esprits. Quelle que fût la supériorité de leur puissance, comparée à la faiblesse humaine, elle ne s'exerçait pas par d'autres moyens. De môme qu'ils avaient les passions de l'homme, ils en éprouvaient les besoins. Sujets h la fatigue, à la soif, à la faim, il leur fallait, pour réparer leurs forces, se reposer, se désaltérer, se nourrir. C'était là l'objet propre du sacrifice. L'homme nourrissait les dieux qui combattaient pour lui, et s'il offrait trois sacrifices par jour, le malin, à midi, le soir, c'est qu'il croyait que ces dieux avaient besoin, comme luimême, de prendre trois repas.

Cette idée est très-fréquemment exprimée dans les hymnes védiques. « Indra et Vayou, c'est pour vous que sont ces libations; venez vous fortifier des mets que nous vous offrons ! Voici les boissons qui vous attendent. » [Big- Véda, sect. 1, 1, I, h. 11, v. 4.) — « 0 Indra, reçois dès le matin le soma, avec ces beignets, ce plat de lait caillé, ce gâteau et ces hymnes. » [Rig.-Véda, sect. III, 1. 3, h. i;^, V. 1.) — « La force de ceux qui combattent pour nous leur vient du sacrifice. Que l'offrande soit chauffée et macérée avec soin. » {Rig.-Véda, sect. III, 1. 6, h. 6, v. 5).

Le matin, avant le jour, chaque père de famille devait avec tous les siens se rendre sur une éminence, sur un tertre naturel ou artificiel, où était établi le foyer sacré, formé lui-même d'un massif de terre carré, et que protégeait contre l'approche des animaux impurs vme palissade de pieux fichés en terre. Toute la famille ou la tribu se rangeait en face du foyer, qui était placé sur le point culminant de l'éminence et se disposait de manière à avoir devant les yeux à la fois le foyer et la partie du ciel où devait se montrer le soleil, c'est-àdire l'orient. Chacun avait son rôle dans la cérémonie. Les uns apportaient le bois qui devait former le bûcher, l'he'rbe sèche sur laquelle on devait recevoir les premières étincelles du feu naissant; les autres se chargeaient des offrandes et des instruments du sacrifice, le soma (1), le beurre clarifié, le caillé, les gâteaux, les coupes, les cuillers, etc. Quand le moment était venu, — il était marqué par la disparition de certaines étoiles — quand tout était disposé suivant les rites et que chacun avait pris sa place, l'officiant prenait Varani (2), agitait le pramanfha, et mettait le feu au bûcher. Un autre au

(1) Le soma était une liqueur alcoolique que l'on obtenait par la fermentation du suc de YAsclepias acida, et que l'on versait sur le foyer pour activer la flamme.

(2j Vavnni était l'instrument qui servait à allumer le feu. Il se composait de deux pièces de bois disposés en croix, que l'on fixait par un clou :\ chacune des quatre extrémités. Au point

même moment entonnait un des hymnes dont le recueil constitue les Védas. C'était un appel aux divinités lumineuses, qu'on suppliait de venir prendre part au sacrifice, afin de puiser dans les libations sacrées les forces nécessaires pour la grande lutte. En même temps, on versait sur le bûcher le beurre clarifié et le sûma qui s'enflammaient en lançant dans l'espace des lueurs immenses.

Les dieux, comme on pense, ne manquaient jamais de répondre à ces appels. Pendant que l'officiant chantait 1 hymne, on voyait d'abord le ciel blanchir à l'horizon. C'étaient les Asiuins, personnifications des crépuscules du matin et du soir, qui faisaient leur apparition, apparition rapide, car dans ces climats le crépuscule dure peu. C'est pour cela qu'on les appelait les cavaliers — cmca, cheval — . On les nommait encore les médecins, parce que leur venue guérissait les hommes de leurs (erreurs, et en particulier de la cécité dont les avaient affligés les ténèbres. On les représente encore fendant la me)' céleste sur un vaisseau animé, comme VArgo des Grecs. C'est ainsi qu'ils sont devenus les protecteurs des marins.

Nous retrouvons les As/vins, dans la mythologie grecque, sous la figure des Dioscures, Castor et Polliix.

Avec les Asivins se lèvent les brises du matin, les vents, les marouts. C'est l'avant-garde des grands dieux. Après eux paraît l'Ai^/we .• « Telle qu'une vierge aux formes légères, ô déesse, tu accours vers le lieu du sacrifice, jeune et riante, tu devances le soleil et tu dévoiles ton sein brillant. Pareille àla jeune fille que sa mère vient de purifier, tu révèles à l'œil l'éclatante beauté de tout ton corps. » [Riy-Veda, s. II, 1. 1, h. 2, v. 10 et II.)

L'Aurore est la mère des dieux, puisqu'elle les précède et les annonce à la terre. D'autres lois, elle est représentée comme l'épouse ou l'amante ou la sœur du soleil « dont elle reflète les rayons ». A son aspect, le monde entier se prosterne.

Le soleil se montre à son tour sous la forme d'un disque rouge et brillant qui semble raser l'horizon, aussi est-il souvent comparé à un nain. Mais avant même qu'il paraisse la nuit et les ténèbres s'enfuient vers l'occident ; la lumière, s'emparant subitement de l'espace, remplit le ciel, la terre et l'air : « Sourya, dieu aux larges rayons, s'élève sous la voûte du ciel ; il naît sous la forme d'un astre qui tue le funeste Vrùra. » {Big-Véda, s. YIII, 1. 8, h. 28, V. 2). — « Au milieu de tout ce monde immortel, apparaît le fils ailé de Sacitri, Garouda, soumis aux ordres de son père. » [Rig-Véda, s. VIII, 1. 8, h. 7, V. 3). — « Savib'i, le dieu à l'œil d'or, éclaire les huit régions de la terre, les êtres qui habitent les trois mondes. » '{Rig-Véda, s. I, 1. 3, h. 3, v. 8.) « Savitri, aux cheveux brillants, couronné des rayons du soleil, a élevé à l'orient sa lumière immortelle. A sa vue, Pouchan, sage gardien de tous les mondes, commence sa course. » {Rig-Véda, s. YIII, 1. 7, h. 20, v. l.) « Pouchan traverse l'océan de l'air sur ses vaisseaux d'or. » {Rig-Véda, s. IV, 1. H, h. 11, V. 3.) « Brillant Aj^/eZ/rt/?, viens vers nous, comme le berger vers

de rencoiiti'c des deux bâtons, était une fossette, dans laquelle l'ofliciant introduisait la pointe du prainantlia, autre bâton aiguisé auquel on inipriniait, à laide d'uni.' lanière disposée en ai'chet, une rotation rapide qui ne tardait pas à l'enflamnicr au point de contact.

sa brebis perdue. » [Rig-Vikla, s. I, 1. 2, h. 4, v. 13.) « J'ai vu le Parleur d'abord incapable de marcher, puis traversant les airs, et enfin disparaissant. Par la même voie, mais en sens inverse, il roule et roulera demain entre le ciel et la terre. » {Biy-Vérla, s. VIII, 1. 8, h. 35, v. 3.) « Vichnou, sauveur invincible, gardien des devoirs sacrés, en trois pas, a fourni sa carrière. » {Rig-Véda, s. 1, 1. 2, h. 3, v. 18.) « Le noble dieu qu'on appelle Asoj^-a s'élève par un mouvement insensible et vient comme porté par des ailes se révéler aux cieux. « [Rig-Véda, s. 1, 1. 3, h. 3, v. 7.)

On voit par ces citations combien l'astre de la lumière portait de noms dillérenls. Il serait facile d'en ajouter encore un grand nombre, tels que Hausa, B/taga, Viuaswal, Gandarva, etc. ; mais h quoi bon? Au fond, c'est toujours le même être que désignent ces noms divers, mais le même être considéré à des points de vue divers et dans des fonctions différentes. Soiinja, le brillant, est l'astre lui-même; Hansa, le cygne, l'oiseau blanc qui vole dans les airs et nage sur les eaux; Vichmu, le voyageur, rappelle surtout la course du soleil dont les trois stations marquent le matin, le midi et le soir ; Savilri, le producteur, rend aux objets leur forme détruite par la nuit; Pouchan, le nourricier, entretient la vie des êtres. Ce sont en somme de simples épithètes, de même que Vivaswat, le possesseur de tous les biens, B/uiga, le fortuné; mais peu à peu ces épithètes se sont transformées en noms propres, et ont fini par constituer des divinités séparées ayant chacune leurs légendes et leurs mythes particuliers. C'est ainsi que les religions naturalistes sont progressivement arrivées à cet encombrement et à celte confusion qui les rendent parfois si obscures.

Une des personnifications pour nous les plus étranges, c'est celle de la lumière elle-même, considérée indépendamment du soleil qui la produit. Nousavonspeine à comprendre cette distinction, et cependant elle se retrouve à l'origine de toutes les religions antiques. Dans le récit de la création de la Genèse, Dieu crée la lumière le premier jour, et c'est seulement trois jours après qu'il fait le soleil, la lune et les étoiles. La physique des stoïciens reproduit la même distinction entre l'éther lumineux et les astres qui lui empruntent leur éclat .

11 est de fait que la lumière persiste, même quand le soleil n'est pas visible, le matin avant son lever, le soir après son coucher, et dans le jour, quand les nuages le cachent.

Cette divinité spéciale de l'atmosphère et du ciel lumineux est Indi-a (de la racine ind, régner), Dyaus Pitar, le maître du ciel, qui fut pendant un temps le chef du Panthéon des Aryas et qu'on retrouve dansleZe^w des Grecs et le Jiqjiler des Latins. « Ce dieu, dont les dieux n'égalent pas les qualités divines par sa force, est le souverain de la terre et du ciel. >> [lUg-Yéda, s. I, l. 7, h. 6, V. 15.) « Quand il fut question de combattre, c'est toi, Indm, que les dieux élurent pour chef. » [Big-Véda, s. IV, l. G, h. 1, v. 8.) « Indra le créateur du monde. » [Rig-Véda, s. VIII, 1. 7, h. 14, v. 1.) « Indra, tu es puissant; tu as fait briller le soleil. Tu as tout créé; tu es le dieu universel, tu es grand. » [Big-Véda, s. VI, l. 7, h. 1, v. 2.) «Azurée est la voûte du ciel, azurée est la surface de la terre ; et c'est Indra qui a consolidé ces deux mondes azurés entre lesquels lui, le dieu azuré, circule pour les entretenir. »

{/(àj-Véda, s. 111, 1. 3, h. 5, v. 3.) « Quand Indra apparaît avec son corps en face du soleil, sa forme immortelle se distingue aisément. » {liig-Véda, s. III, 1. 5, h. 12, V. 14.) « Le ciel, le divin Asou?'a, s'incline de\ uni Indra; devant Indi-a s'incline la grande terre. Tous les dieux, compagnons de sa félicité, reconnaissent ludra pour chef. » {Rig-Véda, s. II, 1. 1, h. 10, v. 1.; « Tous les dieux ne sauraient détruire les œuvres d'Indra. Il soutient le ciel et la terre ; il enfante le soleil et l'aurore. » {lïig- Véda, s. III, 1. 2, h. 3, v. 8. i « C'est lui qui par sa force souveraine a jadis fondé tous les mondes, qui a porté la lumière par toute l'étendue du ciel et de la terre et qui, dissipant les ténèbres, a repoussé leur funeste influence. » {Rig- Véda, s. II, 1. 6, h. 9, v. i ) « 0 bienfaisant Indra, tu nais pour recevoir nos libations et pour régner ; à peine es-tu né que déjà ta forme estimmense. » [Rig-Véda, s. 1,1. 1, h. 5, v. 6.) « /nf/ra est plus étendu que le ciel, plus grand que la terre. Océan aérien, il est comme la mer et reçoit dans son sein les vastes torrents du ciel. » [Rig- Véda, s. I, 1. 4, h. 9, V. 1 et 2.) « 0 magnifique Indra, l'immensité du ciel et de la terre dans ta main n'est qu'une simple poignée. »■ [Rig-Véda, s. III, 1. 2, h. 1, V. 5.)

Les citations analogues pourraient être multipliées à l'infini. Ce que nous avons rapporté suffit pour montrer qu'/nr/m, lapersonnification de la lumière qui éclaire et remplit « les trois mondes, » la terre, le ciel et l'air, est la grande divinité des Aryas, pendant toute la durée des temps où la lutte des ténèbres et de la lumière a été leur préoccupation principale. C'est le dieu des grandes batailles du jour et de la nuit, du ciel et des nuages.

Car, à côté des divinités nocturnes qui chaque soir renouvellent la guerre sans fin, il y a aussi les mauvais génies de l'orage, cachés dans les nuées sombres, ennemis des hommes auxquels ils enlèvent les eaux, ennemis des dieux et en particulier d'/??c?ra auxquels ils tentent de ravir la royauté du ciel. Ces génies funestes sont Ahi, le serpent, Vritra, le voleur, Souchna, le desséchant, Nirrifi, la disette, toute la troupe des Sanacas, des Rakchasas, qui personnifiaient pour les Aryas les terreurs que leur inspiraient la nuit et l'orage. Ils sont fils de la Terre, comme les Géants de la Fable grecque, car on les voit s'élever lentement du fond des vallées sous forme de vapeurs légères qui se condensent et s'amassent aux flancs des montagnes d'où ils s'élancent pour escalader le ciel.

Alors s'engage le grand combat. Indra, fortifié par les offrandes des hommes, s'avance au-devant des audacieux qui le provoquent. Des coups redoublés de la foudre que lui a fabriquée Twachtri, le dieu forgeron et charpentier de la mythologie aryenne, il brise et déchire les membres de ses ennemis ; les eaux prisonnières s'échappent et tombent sur la terre qu'elles fécondent (1).

(1) Cependant les ^/i/, Vritra, etc., ont aussi leur foudre, avec laquelle ils répondent à celle A' Indra; sans quoi il n'y aurait pas eu lutte véritable. Dans la niytliologic grecque, les nuages orageux sont personnifiés sous les noms de Ti/phaon, Othos, Ep/iiallès, Porphyrion, Alcyonée, Encelade, Antée,Perihotes, Pélorc, Minias, Gradon, Clutios, etc. Un mythe étrange à première vue nous montre Typhaon enlevant à Zeusses muscles et sa foudre, qu'il caclie dans une caverne — le nuage sombre — . Le nuage, en effet, en cachant le soleil lui ôte sa force pour un moment. A la même idée répond la conception des Cyclopes, ennemis de Zeus. A côté des Cydopes, ou-

La description de cette lutte revient très-souvent dans les Védas. C'est le principal titre de gloire à" Indra. Nous ne nous y arrêterons pas, parce qu'il n'y a 1;Y aucune obscurité possible. L'histoire de la même lutte représentée dans la mythologie grecque par les combats des Titans et des Géants contre les dieux de l'Olympe et par la plupart des travaux à' Héraclès, la lumière de l'air, une des formes d'Agni, le feu du sacrifice — est également d'une tr.insparence telle que toute explication serait superflue.

La prédominance d'Indra sur tous les autres dieux est formellement affirmée dans un grand nombre d'hymnes d'un beau mouvement lyrique.

« Le dieu qui est né le premier et qui, justement honoré, a par ses œuvres fait briller les autres dieux; qui par sa force et sa puissance fait trembler le ciel et la terre, peuples, c'est Indra. Celui qui a consolidé la terre ébranlée, qui a frappé les nuages irrités, qui a étendu les espaces de l'au' et affermi le ciel, peuples, c'est Indi'a. Celui qui a tout formé à son image et qui communique le mouvement aux êtres inanimés, peuples, c'est Ind?'a. Celui qui n'est méchant que pour frapper sans relâche le pécheur et l'impie ; qui ne saurait pardonner à l'insolence et qui terrasse le Dasi/ou, peuples, c'est Indra. Celui qui de sa foudre a frappé Rohin escaladant le ciel, peuples, c'est Indra. » [Rig-Véda, s. II, 1. 6, h. 4, v. 1, 2, 9, 10, 12.)

Mais cette suprématie à' Indra n'a pas été acceptée sans difficulté par les autres dieux, non plus que celle de Zens dans la mythologie grecque. Un curieux dialogue entre Indra et les Maroids a gardé la trace de cette révolulion religieuse.

LES MAROUTS. — « Indra, maître des hommes pieux, d'où viens-tu, grand et unique? Que veux-tu? Toi qui es notre compagnon, tu peux nous répondre avec bonté. 0 dieu que portent des chevaux azurés, dis-nous, que veux-tu ? »

INDRA. — « Les cérémonies, les prières, les hymnes, les libations, les ofl'randes, tout est à moi. Je porte la foudre. Des invocations, des chants se sont fait entendre. Mes chevaux m'amènent. Voilà ce que je veux ici. »

LES MAROUTS. « Et uous, sur Ics puissauts coursiers que voici plaçant nos corps légers et brillants, nous joignons nos splendeurs aux tiennes. Et tu veux, Indra., t'approprier nos offrandes ! »

INDRA. « Et comment ces offrandes seraient-elles pour vous, ô Marouts, puisque vous reconnaissez ma supériorité en réclamant mon secours pour détruire Ahi? Je suis grand, fort et redoutable, et de mes traits, funestes à tous mes ennemis, c'est moi qui ai tué Ahi. »

LES MAROUTS. — « Tu as bcaucoup fait. Dieu vaillant, en venant nous seconder de ta force héroïque. Mais, ô puissant Indra, nous aussi nous pouvons beaucoup, quand à notre tour nous voulons prouver notre vaillance.»

INDRA. — « Marouts, c'est moi qui ai tué Vriti^a, et je n'ai eu besoin que de

vriors de Vulcain, qui fabriquent la foudre pour Zeu>i, il y a les Cydopes pasteurs — qui guident les nuages — et dont le plus connu est Pohjphème, le bruyant, qui habite une caverne au haut d'une montagne, mais qui aime Galatée. forme secondaire à'Amphitrite, qui personnifie d'abord les eaux du nuage et plus tard celles de la mer, parce que la pluie, née de la mer, y retourne en tombant du ciel.

ma colère et de ma t'oice d'Indra. C'est moi qui, la foudre à la main, ai ouvert un chemin à ces eaux qui font le bonheur de Manou (l'homme). »

LES JUROUTS. « 0 Maghavcui, nous n'attaquons pas ta gloire. Personne, ô dieu, de ceux qui connaissent tes exploits, ne peut se croire ton égal. Aucun être présent ou passé ne saurait te valoir. Tu es grand ; fais ce que tu dois

faire. »

INDRA. « Ma force est assez grande pour que seul je puisse exécuter tout ce qu'il me plaît de tenter. Je suis redoutable, ô Maroids ; je sais ce que j'ai à faire, moi, Jndra, maître de vous tous. 0 Marouts, l'éloge que vous avez fait de moi m'a flatté, et surtout votre attention à me laisser votre part du sacrifice. Indra est généreux et fêté par de nombreux hommages. Soyez mes amis et développez vos corps. Ainsi, brillant à mes côtés, prenez dans les offrandes et dans les hymnes la part qui convient à votre rang. 0 Maruuls, vos couleurs sont merveilleuses. Resplendisso-ns ensemble et couvrez-moi de vos corps, comme vous l'avez fait jusqu'à présent. » [Rig-Véda, s. II, 1. III, h. 8, v. 3

La conception à' Indra comme souverain du panthéon aryen, marque la fm d'une période de formation mythologique, exactement comme chez les Hellènes la souveraineté attribuée à Zeus. Jusqu'au commencement de cette période, la religion des Aryas comme celle des Grecs est singulièrement obscure et confuse. Divers indices donnent à penser que le chaos, d'où part la mythologie grecque se rapporte au temps où les hommes adoraient la nuit et les génies des ténèbres par des sacrifices humains. On sait en effet que toutes les religions semblent avoir commencé par des cultes sanguinaires, en rapport avec le caractère des divinités qui dominaient alors, et l'histoire nous les montre s'adoucissant progressivement, à mesure que la civilisation arme l'humanité contre les misères et les dangers des premiers temps. Les dieux des hommes sont d'abord ceux qui les font le plus souffrir, car ce sont surtout ceux-là qu'ils ont intérêt à gagner, et pour les gagner il n'y avait pas d'autre moyen que de leur offrir volontairement les victimes que réclamait leur cruauté. Le sphinx égyptien, avec son corps de lion et sa figure de femme voilée, représente la nuit avec ses dangers et ses terreurs, de même chez les Grecs les antiques Erinnyes, Lafone, les Titans, les Géants, Cybèle, Bhéa, etc., sont des personnifications chez lesquelles domine le même caractère. Ce sont des divinités chthoniennes, dont l'importance diminue progressivement. Cronos lui-même, le soleil, est une divinité chthonienne, car il est considéré comme fils de la Terre, et fait partie de la famille des Titans.

Mais l'hostilité des deux conceptions ne s'accuse pas tout d'un coup. Nous trouvons dans les Yédas des hymnes où la Nuit est présentée comme la mère ou la sœur des dieux. Chez les Grecs, les Titans sont parfois considérés comme les protecteurs des hommes. l'rométhée est un Titan ; Latone — lèto, l'obscurité — enfante Phœhus ei Diane. Cronos est le père de Zens. Les substitutions de culte se font toujours ainsi par transitions plus ou moins longues. Cette époque est caractérisée par l'hymen de la Terre et du Ciel, les deux grands-parents. Mais à la fln la lutte éclate infailliblement. Zeus chasse son père du ciel, et frappe les Titans, personnification des nuages. Indra combat

la Nuit et foudroie .iA«', Vviira, Souchna, tous les génies des ténèbres, tous les fils de la terre et de robscurité confondus sous le nom de Bakchasas.

Alors commence la grande période des mytbologies aryenne et grecque. Zens, le dieu de l'atmosphère lumineuse, épouse Hère, la personnification de l'atmosphère obscure du ciel étoile de la nuit (1); le même mythe se reproduit sous la forme du Cygne et de Léda, du Tam'eau et d'Europe, de Plirixos eid'Hellr. fo, gardée par le bouvier aux cent yeux, Arr/us — le ciel étoile — est également une personnification de la lune, considérée comme symbolisant la nuit. La pluie d'or que fait tomber le dieu dans le sein de Danaé s'explique d'elle-môme quand on sait que dans le Véda Danou est un des noms de la terre.

La plupart des légendes qui se rapportent à Apollon s'expliquent tout naturellement parle spectacle des phénomènes qui se produisent au lever du soleil. 11 semble poursuivre l'Aurore, qui disparaît par le fait môme de son approche. Le serpent Python n'est également que le nuage orageux qui obscurcit le soleil, et que les traits du dieu précipitent sur la terre.

Les mythes de cette nature sont en général d'une transparence qui dispense de toute explication. Il suffit d'être averti, et les citations que nous avons empruntées aux Védas suffisent à cet égard. Nous ne nous y arrêterons donc pas, non plus qu'aux mythes qui se rapportent à l'eau, à la moisson, aux troupeaux; ils sont suffisamment clairs par eux-mêmes et d'une interprétation facile.

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