II. — LES DIEUX MÉDIATEURS
A côté des mythes qui sont nés de la contemplation des phénomènes célestes, il y en a une multitude d'autres qui, bien que provenant d'une source différente, finissent par se substituer aux premiers. De là résulte une complexité d'autant moins facile parfois à débrouiller que cette série de mythes appartient en réalité à une période postérieure et qui suppose un état mental tout nouveau. Nous voulons parler des mythes qui se rapportent au feu terrestre, à la flamme du sacrifice.
Nous avons vu que les Aryas obtenaient le feu par le frottement rapide d'un bâton dont la pointe était engagée dans une fossette creusée dans l'arânî. Ce bâton s'appelait praniantha. C'est précisément ce mot que nous retrouvons dans la légende de ProméUiée, apportant aux hommes le feu du ciel dans un roseau creux. Nous nous bornons à indiquer ce rapport en quelque sorte
(0 Ce caractère de Hère se manifeste nettement par ses tentatives de révolte contre /.eus, par sa haine contre Apollon, Hercule, Vulcubi. La légende même de la voie lactée, l'épithète de Déesse aux grands yeux et Tattribution du paon rappellent évidemment le ciel étoile. Du reste jusqu'au jour où l'on fit naître les dieux de la flamme du sacrifice, l'association primitive des divinités lumineuses et obscures fut permanente. C'est un des caractères des deux premières générations divines. Dans la première on confond sous le nom de Titans, fils de la Terre et de Cronos, les astres, la nuit, les nuages ; dans la deuxième, celle que marque l'avènement de Zeits, Indra, la lumière est encore sœur ou fille de la nuit. La distinction ne s'opère complètement que par la troisième révolution, celle qui rattache à la cérémonie sacrée la naissance des divinités célestes. Chez les Égyptiens.' /s«s aux draperies noires, l'épouse à'Osiris, la lumière, mère à'Hurpoirate. le soleil levant, et d'Horus, le soleil roi, est également la Nuit, comme Latone.
extérieur et matériel. On comprendra plus lard, quand nous aurons exposé toutes les transformations du Soma et û'Af/NÏ, combien la légende grecque est identique à celle des Aryas (1).
Une fois le feu allumé dans Yaroni, on place le jeune dieu sur des herbes sèches et quand il a commencé aies consumer, on l'arrose de beurre clarifié et de la liqueur alcoolique du soma. Alors la flamme s'élance en crépitant et lance de tous côtés des reflets ardents. C'est le soma ({ui produit cet effet, et cela a suffi pour qu'on en fît un des dieux principaux du panthéon aryen, sous le nom de Soma et iVJndou.
C'est par cette déification du soma, de la libation, que commence la révolution qui transformera toute la religion des Aryas et subordonnera les dieux du ciel à ceux qui vont naître de la cérémonie sacrée.
Le soma, extrait par les hommes d'une plante des montagnes, est par là même fils de l'homme et enfant de la terre. Pour sauver les hommes, il veut que ses membres soient piles dans un mortier, d'où coule la liqueur aimée des dieux. Mais quand on le verse sur le foyer, c'est lui qui, s'élançant sous la forme d'une flamme brillante, s'élève jusqu'au ciel qu'il illumine; c'est à lui que l'aurore et le soleil empruntent leur éclat ; c'est lui qui chasse les ténèbres et crée tous les mondes. Alors il est le souverain du ciel, et sa flamme devient le feu de la foudre.
« Les mains vont chercher la plante d'où s'extrait le soma. Heureusement industrieuses, elles traitent comme une victime cet enfant de la colline qui, pour notre bonheur, sous la pression des doigts, rend un jus savoureux et pur. » [Rig-Véda, s. IV, 1. 2, h. 11, v. 4.) — « En faveur de l'homme purifié par la piété, il couche entre les deux plateaux du pressoir les fibres de la plante qui le produit. Il quitte son premier corps (2), et pour passer dans la coupe du sacrifice, il prend une forme qui s'allonge et jaillit. » {Rig-Véda, s. YII, 1. 2, h. 7, v. 1, 2.) » Soma monte sur le char du grand Sourya, qui parcourt le monde. » {Rig-Véda, s. VII, l. 2, h. 11, v. 1.) « Soma, père des Prièt^es, du Ciel et de la Terre, àWgni, du Soleil, à.' Indra et de Vichtioii. » {Rig-Véda, s. VII, 1. 4, h. 6, V. 5.) « Tous les êtres sont nés de ta semence céleste. Tu es le roi du monde entier. Tout est soumis à ton empire. 0 pur Indou, c'est
(1) Il est manifeste que c'est la foudre, le nuage orageux qui le premier a donné le feu aux hommes. C'est pourquoi Promét/tée est un Titcm. Plus tard, quand on apprit aie produire par le frottement du pramantha et de Vai'caii, les caractères du feu céleste et du feu terrestre se mêlèrent dans les mythes avec une foule d'autres conceptions se rapportant aux mêmes faits. Le feu bienfaiteur, qui par le sacrifice ramène le jour, finit par être considéré comme le créateur de l'homme et le rival de Zens et à'iiidra. Mais en même temps persiste le souvenir du feu apporté par le nuage, ennemi du ciel ; de là l'idée de Prométhée cloué sur le Caucase et rongé par l'aigle, image de la foudre. Mais il est délivré par Héraclès, autre personnification du feu du sacrifice, à'Ayni, tjuand Agyii à son tour est devenu le dieu suprême. Chez les Grecs nous trouvons une autre complication. Promét/tée, le feu plastique, finit par n'être plus que le créateur du corps de l'homme. C'est Athèné, autre personnification du feu de l'éclair et de l'intelligence, qui donne à l'homme la raison. Ces révolutions religieuses, très-faciles à établir à l'aide des Védas, sont beaucoup moins sensibles dans la mythologie grecque. Cependant on en trouve des traces nombreuses dans les luttes A' Apollon, de Bacchus, d'Héraclès et dans les tragédies d'Eschyle.
(2) De là l'idée d'une double naissance, qui se retrouve dans le niyUie de Dionysos, la forme grecque du So})ia des Aryas.
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toi qui possèdes la plus grande puissance. En toi se trouve la vertu de toutes les ondes; tu réunis en toi tous les biens. Tu aflermis le ciel et la terre. 0 dieu pur, de toi dépendent les astres et le soleil. » {liig-Véda, s. Vil, 1. 3, h. ll,v. 28, 29.)
Avec Soma, nous entrons dans la série des dieux médiateurs, ;\ la fois hommes et dieux, qui peu à peu absorberont toutes les divinités du ciel védique.
Dans la mythologie grecque, Soma se retrouve sous la forme de Dionysos^ de Bace/iHS — sanscrit B/iakc/in, sacrifice, oblation — naissant au milieu des flammes qui consument sa mère, de la même manière que Asclépi'os ou Esculape. La liqueur soma est surnommée dans le Yéda vinas^ aimée. Ce surnom est resté dans le vaoi vinimi, oîvo;; seulement on l'a appliqué au jus du raisin, quand les migrations aryennes sont arrivées dans les contrées oiii poussait la vigne.
La complexité de la conception d'où est sorti le dieu Soma, à la fois terrestre et céleste, fils de Thomme et père des dieux, né de la flamme avec laquelle il se confond, et créateur des mondes qu'il illumine, qui se sacrifie pour le salut des hommes, à la fois sacrificateur et victime, explique les Mystères qui vinrent en Grèce s'ajouter au culte public de Biouysos.
Dionysos naît d'une mère mortelle, que consume le feu. C'est la plante d'où sortie soma ; elle est clairement désignée par l'cpithète ou le surnom de Thyoné donné à Sémélé. On avoulu voir aussi dans Sémélé, Sélèuè, la lune, qui disparaît devant les feux du soleil. Ce n'est pas impossible. On sait que les anciens attribuaient une grande influence à la lune sur la croissance et les vertus des plantes ; et la récolte de VAsclejn'as acida ne devait se faire qu'avec le concours de certaines circonstances, parmi lesquelles la lune jouait un grand rôle. Ces croyances se retrouvent dans les superstitions populaires. Une fois né et mort sous cette première forme, Soma renaît ou ressuscite au milieu des flammes du sacrifice, qui le transportent au ciel dans le corps lumineux à' Indra.
Pendant la guerre des Géants, Dionysos est tué et son corps est mis en pièces. Mais Démêler réunit ses membres dispersés, et leur rend la vie. C'esi un mythe qui se rapporte encore à Soma. Quand les tiges de Vasclepias acida ont été coupées et broyées, le dieu terrestre est offert en sacrifice aux divinités du ciel, qui vont combattre la Nuit ou l'Orage, et renaît sur l'autel de terre, en une flamme brillante, produite par la liqueur qu'on verse sur le feu.
Dionysos est associé à la Lune, représentée pavAriadné, comme Soma, comme Apollon. Il est représenté vêtu d'un costume oriental, qui ne laisse aucun doute sur son origine aryenne. On lui consacre le lierre, qui rappelle la plante sarmenteuse d'où il est né, et la férule ou narthex, dans laquelle f-romét/iée, avant lui, a apporté le feu sur la terre. Plusieurs des bas-reliefs que reprodiwt M. Ménard nous le montrent auprès du foyer sur lequel des Nymphes ou Bacchantes versent les libations. Quant aux luttes qui ont signalé la substitution du culte des divinités nées du sacrifice à celui des dieux du ciel, elles se retrouvent dans une foule de légendes qu'il serait inutile de répéter ici.
Ce mouvement, qui tendait à ramener la source des religions du ciel sur la
terre se continua en se marquant de plus en plus parle développement analogue et bientôt supérieur que prit la conception d l,^/»- njms-\e feu du sacrifice l'étincelle née de VArani. Par un enchaînement qui paraît d abord bien étrange, mais dont la logique s'impose à l'intelligence, Agni peu à peu remplace/nrfm et devient le dieu par excellence, jusqu'à ce que la même révolution religieuse le dépasse à son tour, et à la royauté d'Agm, le feu, substitue la souveraineté de Brahma, l'hymne sacré, la parole créatrice. Agm est d abord un dieu purement humain, c'est le feu domestique : <^Agm naît d abord dans nos maisons. » (Rig-Véda, s. III, 1. 4, h. 8, v. 11.) Transporté dans le foyer sacré, il devient le messager des hommes vers les dieux : « Agm surnommé Soummùhlha (bien enflammé), amène pour nous les dieux vers celui qui offre l'holocauste; prêtre et sacrificateur, consomme le sacrifice. [Rig- Védn s I 1 I h. 13, V. I.) «Messager, tu te places entre la race céleste et la race humaine. » [Rig-Véda, s. III, 1. 4, h. 9, v. 2.) « A^m', sur ton char glorieux amène les dieux, toi, sacrificateur Ilita, toi que Mamu a constitue » (Rig-Véda, s. I, 1. I , h 13, v. 4.) « Agni est né de VArani. Sa mère n a pas de mamelle pour l'allaiter, et cependant il est bientôt assez fort pour remplir sa grande mission de messager. » ^Rig-Véda^ s. VIII, 1. 6, h. 10, v. 1.) « Le soleil s'échauffe des feux du sacrifice. » {Rig-Védu, s. II, 1. 7, h. I, v. J.) « Agni le messager, le sacrificateur en qui sont tous les biens, le prêtre qm accomplit l'œuvre sainte, c'est A^n^" que, dans leurs invocations, les hommes appellent sans cesse ; Agni, le maître du peuple, le ministre des holocaustes, l ami du monde ; Agni, éveille les dieux avides, va leur porter cette nouvelle et reviens avec eux t'asseoir sur le couza. » {Rig- Véda, s. I, 1. 1, h. 12, v. 1, l, 4.j
Agni se sacrifie -pour les hommes, comme Sonia, avec lequel il se confond souvent : « Agni a dit : « Quand pour être tourmenté je quitte mon repos bienheureux, quand j'entre au sein de VArani, c'est par amitie pour les hommes. » (Rig-Véda, s. VIII, l. 7, h. o, v. 2.) ^ ^ • ^
Sa naissance est violente; c'est par la force quon l'arrache du sem de sa mère : « 0 Agni, tu étais caché dans le bois ; les Angiras t ont découvert dan. ta retraite mystérieuse. Tu nais obéissant àla force puissante qui agite le bois de VArani. 0 Angiras, voilà pourquoi on l'appelle enfant de la force. » {R>g- Véda s IV, l. I,' h. 3, V. 6.) « Agni existe, lors même qu'il ne parait pas, dans la suprême demeure du ciel, dans le séjour de />«/..« i^^^ -^^^^^^ diti (2). {Rig- Véda, s. VII, l. o , h. 19, v. 7.) « Agm meurt et renaît. La moit éllblie pour les hommes l'est aussi pour les Dévas. Son corps est livre à Fama (3). )) f/?/^-FeWrt, s. VII, 1. 6, h. 8, v./i, 5.) , , •, -.^..n
Mais lorsque A,n.- s^éteint dans le bûcher, il renaît dans le soled qui parait au moment où s'achève le sacrifice. {Rig-Véda. s II, L 2, h. 10 v. 4, o^
Cette coïncidence de la fin du sacrifice avec l'apparition ^es dieux du cel explique la transformation que va subir Agni, de même que celle .p. a sul)ie
■^ D'abord c'est lui qui dissipe Tobscurité de la nuit : « 0 Agni, tes rayons
(,) Bakcha, le môme que T.acktri. considéré comme lu,bitant le -;^;:^;;^;;;';;;!;f ""•
(2) Aditi, la terre, le foyer sacré, c'est-à-dire que Acjm habite le ciel, 1 air et la terre.
(3) Yamu, le dieu souterrain, Pluton.
protecteurs ont vu ma cécité et m'ont délivré du mal. » {/iig-Véda, s. Il, 1.2, h. 1 1, V. 3.) Mais comme c'est là précisément la fonction principale des dieux, Agni, qui les remplace dans cette fonction, les remplace bientôt dans toutes les autres : « Honorons TKtre bienfaisant qui est notre père et qui renferme en lui tous les dieux.» [Iliy-Véda, ?. III, 1. 7, h. 18, v. 6.) « Il vient de naître, et déjà il est le seul maître du monde. » [Rig-Véda, s. YIII, 1. 7, h. 2, V. 1.) « A</?//, l'enfant des libations, par sa grandeur et sa force vivifiante, a donné naissance ù, tous les mondes dont il est le maître. » {/iig-Véda, s. II, 1. 7, h. 12, V. 2.) '( Agni, ta forme est au ciel, sur la terre, dans les plantes, dans les ondes; cette lumière éclatante que tn as jetée sur l'étendue de l'air se développe comme un océan. Elle forme l'œil du monde. » {Rig-Véda, s. III, 1. 1, h. 16, V. 2.) « Quand les libations sont vennes, portant dans leur sein Le germe universel et enfantant Agni, alors s'est développée l'âme unique des dieux. » {/Iig-Véda, s. VIII, 1. 7, h. 2, v. 7.)
Cette dernière citation est très-curieuse. Elle nous montre que les Aryas étaient arrivés à concevoir le feu, Agni, comme le principe universel des choses, comme la source de toute vie, de tout mouvement. Cette idée du reste se trouve fréquemment exprimée dans des hymnes qui doivent évidemment être considérés comme les moins anciens du Rig-Véda. « Agni, toi qui es la vie de tous les êtres ! » {Rig- Véda, s. I, 1. i, h. 6, v. 6.) « Lorsque je pense que cet être lumineux est dans mon cœur, les oreilles me tintent, mon œil se trouble, mon œil s'égare en son incertitude. Que dois-je dire? que dois-je penser? {Rig-Véda, s. IV, 1. 5, h. 8, v. 6.)
Mais sans nous arrêter à cette conception qui a abouti de nos jours à la grande théorie de l'équivalence mécanique de la chaleur,^nous devons nous borner à constater ([n'Agni est devenu pour les Aryas le dieu suprême. Quelques citations prises au hasard entre mille en donneront la preuve.
« Agni, tu es le dieu des dieux. » {Rig-Véda, s, I, 1. 6, h. 14, v. 13.) « 11 donne la vie et la force. Tous les êtres, les dieux mêmes sont soumis à sa loi. L'immortalité et la mort ne sont que son ombre. Il a tout créé, il remplit tout. La terre et le ciel ont frémi du désir de le voir. Parmi les dieux, il est le dieu incomparable. » {Rig-Véda, s. VIII, 1. i, h. 2, v. 2, 3, 4, 5, 6,8.)
De toutes les divinités lumineuses, Agni est celle qui naît la première, puisque le feu du sacrifice était allumé avant l'apparition du jour. De là l'épithôte de « premier-né » {Rig-Véda, s. V, 1. I, h. 12, v. 1) qui lui est donnée souvent. Ce n'était d'abord que la constatation d'un fait; plus lard ce fut un titre à la suprématie. Du reste cette naissance (VAgni est un des points sur lesquels s'est le plus exercée l'ingéniosité des Aryas.
L'existence du feu dans le ciel leur était démontrée par la foudre, par la chaleur du soleil. On conçoit leur étonnement de retrouver ce même feu céleste dans deux morceaux de bois frottés l'un contre l'autre. Ils découvrirent bientôt l'explication de ce mystère. Le feu céleste, représenté tantôt par Savitri, tantôt par Som^ya, a déposé dans VA7'ani un germe de lui-même ; Agnicsi donc fils du ciel. Mais en même temps il estfils de Manon, l'homme (1),
\\) Le sage père Alla (la Terre) voulant produire celui qui fait réclat du sacrifice, a dit :
puisque c'est par le frottement des deux pièces de VAram, que le sacrificateur lui donne naissance. On le considère aussi comme lils de Tivachtri, le dieu ouvrier, qui a fabriqué ÏArani. Mais bientôt par son identification avec la lumière elle-même, avec Savitri, avec Soun/a, avec Indra, Agni devint son propre père. Cette idée n'est qu'indiquée dans les Yédas, mais elle s'exprime sous des formes qui, pour être indirectes, n'en sont pas moins curieuses. Une première Triade védique nous montre Agni, naissant de Savitri ou de Sourya, dans le sacrifice, par l'opération de Vayou, le vent, le souffle qui servait à allumer les herbes sèches sur lesquelles on recevait l'étincelle de YArmn. Mais cette triade d'/4.9?i« enfant fait place à une autre conception qui revient sans cesse, c'est la triade à' Agni, Vagou et Sourga ou Saviùi, considérés comme identiques. Et en effet, sous ces trois noms, il s'agit toujours du même dieu. Agni, c'est le feu sur la terre, dans le foyer ; Vagou, comme Boudra, représente le feu dans le nuage; Sourga ou Savitri, le feu dans le ciel, dans les astres. Cette triade se ramène donc d'elle-même à l'unité par l'identité du feu avec lui-même, quelque demeure qu'on lui attribue.
L'hymne suivant résume à peu près tous les caractères à.' Agni : « Agni, tu es pour les hommes pieux le généreux Indim, tu es l'illustre Vichnou, toujours adorable; tu es le pontife opulent, le maître de la chose sacrée, le soutien de tous les êtres, le compagnon de toutes les prières. Agni, tu es le royal Varouna {Ouranos, le ciel étoile), tu es Mitra, si ferme dans ses œuvres, secourable et digne de nos chants; tu es Aryaman, le maître de la piété (une forme du soleil); dans le sacrifice tu es, ô dieu, un bienfaiteur. Agni, tu es Twadilri; les l'rières sont tes épouses, et ton serviteur trouve en toi un ami puissant, un parent fidèle qui fait sa force. Agni, tu es Roudra, qui règne dans les airs et qui donne la vie; tu es la force des Marouts et le maître des offrandes. Tes coursiers rougeàtres sont aussi rapides que le vent. En toi réside la prospérité, tu es Pouchan. Agni, pour l'homme qui t'honore, tu es Dravinodas. Tu es le divin Savitri et l'auteur de toute opulence. Roi des hommes, tu es Bhaga. Tu es le maître de tout; tu es le fils de celui qui t'adore; tu es Ribhou, vénérable et vivant près de nous; tu es /If//// pour ton serviteur; iu es ffotra, tues Bhnrati; tu es l'éternelle lia pour nous combler de biens. Maître de l'opulence, tu as donné la mort à Vrifra, et tu es Sarasicati. Prudent Agni, tu es les Adiiyas. Les dieux ont emprunté ta bouche et ta langue ; c'est par toi que dans les sacrifices ils reçoivent les offrandes; c'est par toi que les dieux mangent les holocaustes (1). Tu produis les plantes, dont tu portes en toi le
« QxiAgni devienne par ma fille mon petit-flls. -> Et aussitôt dans le soin de cette fille, par la vertu d'un père aussi puissant, la libation est devenue féconde.
{Ruj-Véda, s. III, 1. 2, li. 2, v. I.) (I) Cette conception se trouve reproduite dans un bas-relief grec que M. Aléiiard a donné. Un serpent enroulé autour de l'arbre aux pommes d'or, boit dans une coupe que lui présente une femme. Un certain nombre de divinités sont autour et cueillent des fruits de l'arbre. L'auteur a voulu sans doute représenter la légende du dragon dos Hespérides. Or, cette légende peut s'interpréter de deux manières différentes. Dans la première, la plus généralement admise, les pommes d'or représentent la lumière cachée par le démon de la nuit ou l'eau dérobée par le nuage. Hérndè'!, le feu du sacrifice, les enlève au dragon et les restitue aux hommes. Pour moi, j'incline à voir dans l'arbre aux pommes d'or, avec le serpent qui l'entoure, le sacrifice lui-même. Le serpent représente le feu qui s'attache au bois du bûcher et qu'alimentent les
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germe. Généreux Agni, parmi tous ces dieux que tu rassembles, lu excelles, tu domines avec majesté. Agni, tu nous conduis vers le bonheur, nous et les chefs de familles qui donnent à tes chantres d'excellentes vaches et de beaux chevaux. » {Hig- Véda, s. II, 1. 5, h. 9, v. 3 à 16.)
On voit qu'en somme les mythes d'Agni et de Soma se touchent et se restemblent par bien des points. Par la môme raison Dionysos ou Bacchus, tout en se rattachant plus directement à Sonia par la plupart de ses caractères, par quelques autres se rapproche singulièrement d'Agni. On peut en dire autant d'Héraclès. Il est facile d'y reti'ouver les traits principaux de la légende d'Agni; mais il est certain que quelques-uns de ces traits pourraient à la rigueur s'expliquer parcelle de Soma ou même d'une divinité solaire. Ces confusions sont du reste faciles à comprendre, puisqu'elles existent dans le Véda lui-même. Agni ai Sonia sont expressément unis et confondus dans un grand nombre d'hymnes; quant à l'identification de ces deux divinités avec le soleil et la lumière, elle résulte naturellement de ce fait que le feu du sacrifice finit par être considéré comme le feu universel.
Héraclès — ïjpaç xXéoç, la splendeur de l'air — est fils dWlcmène et reçoit le nom d'Alcide. Il est à remarquer que ces deux noms se rattachent h la racine àXxYi, force, ce qui nous rappelle l'épithète d' Enfant de la force donné à Agni. L'histoire même de la naissance d'Héraclès nous ramène au mythe d'Agni. Agni pur nil naître sur la terre d'un père et d'une mère mortels, VArani ci Manon, l'homme qui agite le pranian'/ia. Mais en réalité son père est Sourija ou Savitri, la lumière céleste, qui a déposé le germe invisible dans le bois, d'où le frottement ne fait que le dégager. De même Héraclès, qui passe pour le fils dWniphitryon, est en réalité celui de Zens. Mais s'il est divin par son père, il n'en reste pas moins humain par sa mère, et c'est grâce à ce caractère qu'il appartient à la classe des dieux médiateurs, dieux et hommes à la fois, comme l'est primitivement Agni.
Il a un frère mortel Iphiclès, le feu domestique, et pendant que celui-ci tremble à la vue des serpents qui s'approchent du berceau commun, Héraclès les saisit et les étouffe résolument. Cette lutte contre les serpents, contre l'hydre, contre Cacus [exclus, l'aveugle, l'obscur), contre Génjon aux trois corps — l'obscurité qui couvre la terre, le ciel et l'air — contre le lion de Némée, le sanglier d'Erymanthe, les oiseaux du lac Stymphale, et les autres travaux qui lui sont attribués, se réduit tout entière à l'éternelle guerre de la lymière et des ténèbres, du jour et de la nuit, du ciel et des nuages. Lahaine que lui a jurée Hère [Jiinon) — la personnification de l'air obscur — se rapporte à la même conception. La même idée, sous une forme absolument différente, se retrouve dans le mythe d'Oniphale, la nuit, qui désarme Héraclès et en fait son esclave. La conquête des pommes d'or des Hespérides, de la toison d'or — où le rôle principal est rempli par Jason ou Jasion, autre divinité du même ordre, — présente encore le même mythe. Géryon, Antée,
libations. Les pommes d'or sont lo fruit du sacrifice, que cueillent les dieux réunis sur le couza ou gazon qu'on place pour eux autour du foyer. Il est bien clair qu'il ne s'agit pas ici de l'intention de l'artiste, auquel évidemment ce symbolisme échappait complètement, mais de la c onception primitive qui a formé ce mythe.
géants fils de la Terre, personnifient le nnage et la nuit qui s'élèvent de la terre pour envahir le ciel.
La plupart de ces derniers mythes se rapportent au soleil à peu près aussi exactement qu'au feu du sacrifice, et pourraient faire hésiter sur l'identification à'Ihh'aclès et à'Agni. Mais il y en a d'autres où la confusion est plus difficile.
Parmi ceux-là, il faut compter ceux qui rappellent la naissance d'Héraclh, que nous avons indiqués plus haut, et surtout ceux qui nous reportent précisément aux souvenirs de la lutte qui s'établit entre les deux cultes rivaux. Il est facile de comprendre que la substitution û'Agni à Sonrya, à Savitri, à Pouchan, au soleil considéré sous ses différents aspects, ne s'opéra pas sans quelques difficultés. Nous en avons la preuve dans le récit du combat d'Héraclès et d'Apollon à propos du trépied de Delphes (I). La coupe sur laquelle Héraclès traverse l'Océan est également un souvenir du sacrifice et des libations sacrées qui projettent la flamme à travers l'océan de l'air obscur.
La mythologie grecque raconte qu'après ses travaux Héraclès construit sur le mont OEta un bûcher sur lequel il brûle lui-même son corps mortel ; mais aussitôt il est reçu au ciel où il épouse Hébé, la jeunesse éternelle. Ces idées sont familières aux chantres aryens. Agm, après avoir consumé dans le foyer les branchages quL constituent sa forme terrestre, s'élève dans le ciel d'où il revient chaque jour se livrer aux mômes tortures pour sauver les hommes. Il est le premier-né des dieux, puisque c'est la flamme du sacrifice qui la première illumine la terre; mais en même temps il est le plus jeune, puisque chaque matin une naissance nouvelle le fait sortir de TArani. Une fois né, c'est lui qui, se substituant à Inch-a et à tous les anciens dieux, affermit et soutient tous les mondes. C'est cette même idée que nous retrouvons dans le mythe d'Héraclès prenant la place d'Atlas.
La descente du héros grec aux enfers est encore un vague écho des hymnes védiques et ne peut se comprendre que dans l'histoire d'un dieu sujet à la mort (2). Les épithètes de sauveur, de guérisseur, de protecteur que Ton donnait à Héraclès sont également celles que nous trouvons appliquées à Agni. Il n'est pas jusqu'à la voracité, à la gloutonnerie, à l'ivrognerie même que lui reprochent les poètes satiriques qui ne conviennent à Agni, au feu dévorant, qui ne se rassasie jamais de beurre clarifié et de somo.
Comment donc se fait-il que ce même dieu qui, dans la religion aryenne, devient le maître et le souverain de l'univers et détrône tous les dieux célestes, demeure dans la mythologie grecque à l'état de demi-dieu, de héros'' 11 y a là un point qui a son importance.
La raison en est simple. Lorsque se produisirent les grandes migrations
(1) Eschyle, dans le drame perdu des fîrmY^/'Wc.sv, montrait Or/^/iCt' déchire par les Bacchantes, parce qu'il avait refusé d abandonner le culte à! Apollon pour celui de Dionysos. C'est la même conception, car nous avons vu dans le Véda que c'est par la déification du Soma que s'est manifestée d'abord la substitution des divinités terrestres et médiatrices aux dieux du ciel.
(3) Il me paraît fort probable cependant que cette descente aux enfers représente simplement la descente quotidienne du dieu sur la terre obscure, où il enchaîne le cerbère, le monstre aux trois têtes, le démon qui couvre de ses ténèbres les trois mondes.
aryennes qui s'emparèrent de la Grèce, les Aryens ne connaissaient guère encore que les divinités du ciel. Les mythes de Sonia et d'Ag»i n'avaient pas du moins achevé leur évolution. Us furent importés postérieurement en Grèce par deux autres migrations successives, ({ui s'établirent dans le nord de la (îrèce, en Thessalie et en Béotie ; nous en trouvons la preuve dans la constitution même du culte de Dionysos, bientôt suivi de celui d'Béraclès, qui devinrent dominants dans ces contrées ; car pour les Doriens Hih-arlh n'est pas seulement un héros, c'est, comme dans le Véda, le souverain des dieux. Si ces deux divinités ne prirent pas une place égale dans le reste de la Grèce, cela s'expli([ue précisément par leur nouveauté, qui les fit regarder comme des dieux locaux et particuliers à ceutains territoires.
Mais la déification d'yli//»' est loin d'être le dernier terme de l'évolution religieuse chez les Aryas. La même logique qui les a amenés jusqu'à ce point les pousse naturellement au delà. La religion, une fois ramenée dans l'enceinte sacrée, continue son mouvement de concentration et ne s'arrête qu'à la personne du prêtre lui-même.
En même temps que toutes les parties du sacrifice, la libation [Sonia], le feu [Agni], la prière est divinisée. On la représente soit comme l'épouse du dieu auquel elle est adressée et auquel elle veut s'unir, soit sous la forme de la chienne Saranin, qui marche devant le dieu à la recherche des trésors cachés dans l'obscurité ou dans le nuage.
<i Saraniu, aux pieds légers, a découvert les vaches célestes cachées parles Panis. n {Rig-Véda, s. III, L 2, h. 2, v. 6.) 0 Incb-a, quand ta foudre a fendu la montagne céleste, Saraniu t'avait d'abord révélé le trésor enlevé. » [Rig- Véda, s. III, 1. V, h. 12, V. 8.) C'est la prière qui réveille les dieux, et qui les ramène au ciel: <( 0 Agni, j'ai composé cet hymne qui est pour toi comme une espèce de char.» [Rig-Véda, s. III, 1. 8, h. 10, v. II.) « 0 Jnd?'a, viens avec deux chevaux, viens avec quatre, viens avec six ; accours avec huit, avec dix coursiers, » [Rig-Véda, s. II, 1. 6, h. 10, v. 4.) « Les Prières s'avancent et viennent avec empressement s'atteler au char de Pouchan. » [Rig-Véda, s. VII, 1. 7, h. 8, V. i.) « Avec les paroles d'une prière nouvelle, j'ai attelé au char d'Indra deux coursiers qui doivent le traîner. » [Rig-Véda, s. II, 1. 6, h. 10, v. 3.) (( Rois, fils du ciel, vous puisez votre force dans les prières du brillant sacrifice. » [Rig-Véda, s. III, 1. 2, h. 9, v 5.) « Celle qui nous a été donnée pàv DJaniadagni, celle qui détruit l'ignorance, la Prière, fille du Soleil, vient élever la voix. » [Rig-Véda, s. III, 1. 3, h. 14, v. 15.) « Nos pères, ces sages antiques et justes, se sont avec les Devas livrés aux joies du sacrifice. Ils sont allés à la recherche de la lumière cachée, et par leurs saintes prières, ils ont enfanté l'aurore. Au sein de la vaste et obscure caverne (la nuit) ils se sont assemblés, et, unissant leurs mutuels efforts, ils ont consolidé l'œuvre des dieux et marché avec les Vasous. » [Rig-Véda, s. V, 1. 5, h. 17, v. 4 et 5.) Elle est souvent invoquée sous le nom de Saraswati:
« 0 Saraswati, qui composes pour nous la prière. » [Rig-Véda, s. II, 1. 5, h. 11, V. 8.) « 0 divine Sai'aswati, gardienne de la prière et maîtresse de l'abondance, sauve-nous en pourvoyant à notre existence. » [Rig-Véda, s. IV, 1. VIII, h. 14, v. 4.) « 0 le premier des êtres parlants, ô la meilleure des
mères et des déesses, ô Saraswafi, nous sommes comme des gens maudits. 0 mère, donne-nous ta bénédiction! » {Rïg-Véda, s. II, 1. 8, h. 5, v. 16.) a Que Saraswati, qui remplit de ses rayons les espaces du ciel, de la terre et de l'air, nous protège contre Tennemi. » [Ri/j-Véda, s. IV, 1. 8, h. 14, v. 11.) « Saraswati^ toi qui purifies, ô toi, trésor de la prière! C'est Saraswati qnl inspire les paroles saintes, elle exprime les bonnes pensées. » [Rig-Véda, s. I, 1. 1, h. 111, V. 10 et 11 ) «Au moment où s'opère la séparation du ciel et de la terre, que la grande Prière consolide l'univers qui s'agrandit. » [Riy-Védn, s. III, 1. 2, h. 2, Y. 13.)
Enfin la parole sainte, — vâk, vox — l'hymne, finit logiquement par prendre la tète de la hiérarchie divine : « Je marche avec les Roiub-as, les Vasous, les Adùyas, les Vt'swadevas. Je porte Mùj'a et Vai'ouna, Indra et Agni^ les deux Aiwins. Je porte le redoutable Soma, Twachtri, Pouchan, Bhaga. J'accorde l'opulence à celui qui honore les dieux par l'holocauste, la libation, le sacrifice. Je suis reine et maîtresse des richesses ; je suis sage ; je suis la première de celles qu'honore le sacrifice. Ainsi me connaissent les Dévas qui m'ont donné un grand nombre de demeures et de sanctuaires. Celui qui voit, qui respire, qui entend, mange avec moi les mets sacrés. Les ignoranfs me détruisent. Ami, écoute-moi, je dis une chose digne de foi. Je dis une chose bonne pour les dieux et pour les enfants de Manou. Celui que j'aime, je le fais terrible, pieux, sage, éclairé. Pour tuer un malfaisant ennemi, je tends l'arc de Roudra. Je fais la guerre à l'impie. Je parcours le ciel et la terre. J'enfante le Père. Ma demeure est sur sa tête même, au milieu des libations sacrées, dans le réservoir des eaux saintes (le Samoudra) . J'existe dans tous les mondes et m'étends jusqu'au ciel. Telle que le vent, je respire dans tous les mondes. Ma grandeur s'élève au-dessus de cette terre, au-dessus du cirl même. » {Rig-Véda, s. VIII, 1. 7, h. 6, v. 1 à 8.)
« Je suis grande, plus grande que tout ce qui est grand. » [Rig-Véda, s. VIII, 1. 8, h. 3, V. 3.)
Il y a dans toutes ces évolutions une logique secrète, qui guide les hommes à leur insu. Lorsque le culte du feu est devenu prédominant, Agni n'a pas été du premier coup élevé à la souveraineté ; il a eu pour précurseur Soinn dont les effets dans le sacrifice avaient frappé les yeux des Aryas. Mais cette splendeur, Soma ne la devait qu'au feu qui le consumait, et dont il ne faisait que révéler la puissance. La royauté de Soma eût été une erreur et une usui-pation. Ainsi ne tarde-t-il pas à céder la place à Agni, qui règne et domine pendant une longue période, dont il est impossible d'apprécier, même approximativement, la durée.
Puis un nouveau mouvement se produit. De même que la flamme du sacrifice semble illuminer tous les mondes, parce que le soleil paraît pendant qu'il brille, on arrive peu h peu à remarquer que cette transformation s'opère pendant la récitation de l'hymne sacré. Les dieux ne font que répondre à son appel, et ils y répondent toujours. La puissance de l'hymne est donc incontestable, et la régularité môme de son effet devait à la fin la faire paraître souveraine (1). C'est ce qui est arrivé. Nous venons de voir dans le Véda s'ac-
'Ij Certains rliythnies ou mètres ont une puissance i).irticulièi'0. Dans un comnientairi; du
ciiser cette conception. Saraswali .s'élève progres.'sivement au bomniel de la hiérarchie hindoue, mais elle ne s'y établit pas définitivement, non plus que Sonia. Elle ne fait que préparer la voie à Brainna, qui n'est pas seulement la prière, mais la panjle et par suite le sacrifice môuie dont elle constitue la partie essentielle.
Cette distinction est plus f^ravc qu'on ne pourrait le croire ;\ première vue. La royauté de Saras/vati pouvait à la rigueur s'accommoder des anciens usages, qui donnaient au père de famille la présidence du sacrifice. Tant qu'il ne s'agissait que de la prière, de l'hymne abandonné à l'inspiration individuelle, tout homme pouvait invoquer les dieux et les api)elcr à venir combattre le grand combat.
Mais peu à peu, par le fait seul de la durée et de la dilliculté croissante de trouver indéfiniment des chants nouveaux pour des circonstances qui se reproduisaient toujours les mêmes, la réglementation s'introduisit dans la cérémonie sacrée. Les rites s'imposèrent aux actes et aux paroles et pénétrèrent jusque dans les moindres détails. Il fallut suivre dans les actes, dans les mouvements, dans les gestes, un ordre déterminé, sous peine de vicier le sacrifice. La récitation de l'hymne fut astreinte aux mêmes obligations. Les mètres, les intonations se diversifièrent à l'infini, et la liturgie devint une science obscure et compliquée, qui exigea des études spéciales et fort longues (1).
Cette conséquence dériva tout naturellement de l'usage qui s'était introduit peu à peu, de remettre la célébration du sacrifice à des hommes, qui après avoir été les auxiliaires du père de famille, finirent par former une classe particulière. Celle-ci se transmit de génération en génération, comme une sorte de propriété particulière, la science sacrée, et par là même la poussa jusqu'à des complications infinies. Ainsi se forma le sacerdoce aryen.
A mesure que cette classe croissait en nombre et en influence, par le fait qu'elle était seule en possession des traditions nécessaires, les pères de famille devenaient de plus en plus incapables de célébrer eux-mêmes le sacrifice. Ils finirent par y renoncer complètement.
Sâma-Véda, le Pancavinçati (xiii, 5, 22), nous lisons à propos du mètre, ^-ipelé ladastob/ia . « /?îrfra lança sa foudre contre Vritra; mais celui-ci s'y enroula seize fois. Alors hulra aperçut ce padastobha, avec lequel il le fit prisonnier. «
C'est par la même raison que dans les hymnes védiques le nom à' Indra est quelquefois remplace par une autre personnification, qui est un acheminement à la conception de Brahma. Ce nom est celui de Brihaspati, le dieu de la prière.
(1) Nous voyons déjà dans les Védas l'emploi de certaines formules consacrées, de certains mots qui devaient être prononcés d'une façon déterminée ; « Par cinq degrés je monte vers vous ; quatre pieds soutiennent ma marche ; je profère la syllabe sacrée omn et je purifie mon hymne au sein de Rita. »{Riy-Véda, s. V, 1. 6, h. 8, v. 3.) « Ayni, sois avec nous quand nous disons Vachat. » [Rig-Véda, s. V, 1. II, h. 13, v. 3.) Swaha, buh bu\v.\s swaii. sont des formules du même genre.
Quant à l'importance des rites, elle éclate à chaque page des Védua. Il suffit d'une erreur dans l'ordre des cérémonies, des mouvements ou des paroles pour irriter le dieu qu'on invoque.
« Quand même nos prêtres commettraient quelque erreur, ô dieux, répandez sur nous votre miel. Mais pourquoi Agni nous serait-il favorable? Comment avons-nous accompli son œuvre ? Qui peut être juge? Notre hymne est un ami que nous envoyons aux dieux; mais comme un coursier imprudent, il peut se tromper de route. » iRig-Veda, s. VII. 1. ('., li. 7, v. 4, 5.'*
C'est alors, selon toute probabilité, que cette science sacrée, l'hymne, la parole, déjà divinisée sous le nom de Saraswati, devint, sous le nom de Bvahma, la divinité suprême. C'était pendant la récitation de l'hymne que paraissait la lumière ; on en concluait que c'était lui qui chassait les ténèbres, (lui mettait en mouvement les dieux célestes, qui créait par sa puissance propre la terre et le ciel. La grande parole de la Genèse : Que la lumière soit, se réalisait chaque jour aux yeux des Aryas, et cette parole toute-puissante, c'était le prêtre qui en était le dépositaire ; bien plus, c'était lui qui la créait.
Le résultat de cette conception devait être et fut en effet de donner aux ministres de celte parole créatrice un pouvoir absolu sur l'univers entier, sur les dieux comme sur les hommes. Ainsi se constitua cette caste brahmanique dont le pouvoir se maintient encore aujourd'hui sur les populations de l'Inde.
Les Véda^ ne nous font pas assister à cette dernière évolution religieuse, mais ils nous permettent de l'entrevoir :
« Celui qui connaît le Père avec ses rayons inférieurs, sait aussi connaître tout ce monde avec les supérieurs. Marchant sur les pas de nos poètes, qui peut ici célébrer ce dieu d'oii est née l'âme? Il en est, dit-on, qui viennent vers nous et s'en retournent, qui s'en retournent et qui reviennent..... Le Souverain, maître de l'univers et rempli de sagesse, est entré en moi, faible et ignorant, dans ce lieu où les intelligences obtiennent, avec la science, la jouissance paisible de ce fruit doux comme l'ambroisie.... Je te demande oii est le commencement de la terre, où est le centre du monde ; je te demande ce que c'est que la semence du coursier fécond ; je te demande quel est le premier patron de la parole ?
« Cette enceinte sacrée est le commencement de la terre ; ce sacrifice est le centre du monde, ce Soma est la semence du coursier fécond, cept-êtreest le premier patron de la parole. » [Rig-Véda, s. Il, 1. 3, h. 7, v. 18, 19, 21, 34, 35.)
Il ne peut y avoir aucun doute sur le sens de cette dernière phrase, qui se trouve confirmé au verset 45 : « Ceux qui sont nés de prêtres instruits connaissent les quatre sujets qu'embrasse la parole sainte ; quant aux autres, trois de ces sujets leur échappent. »
C'est d'ailleurs dans ce verset qu'on trouve pour la première fois le mot Brahmâna. Il n'est pas probable cependant que la caste brahmanique fût dès lors constituée, mais il est manifeste que tout était prêt pour sa constitution.
Nous laisserons là cette question, qui n'a pas d'analogue chez les Grecs ni chez les Romains (1). La théorie même du Xo'yoç divin ne fait pas partie, à vrai dire, de leur religion, malgré les développemenls que lui a donnés
(1) Ce qui s"en rapproche le plus, c'est l'iastltutioii des mystères. Les initiés recevaient certaines explications que l'on cachait au vulgaire; l'hiérophante surtout possédait une science des mythes qu'il ne partageait avec personne. Théodoret [Therap., lib. I, p. 412, t. IV, éd. Schulz; dit en propres termes : « Tous les initiés ne connaissent pas ce que sait l'hiérophante ; la plupart ne voient que ce qui est représenté. Ceux qui s'appellent prêtres accomplissent les rites des mystères; mais l'hiérophante seul sait la raison de ce qu'il fait et la découvre à qui il le juge convenable. » Il y a loin de \h à l'institution de la caste brahmanique. Il est vrai que, au dire de
Platon et l'application qu'en lit plus tard à Athènè ^lius Aristide. Il est d'ailleurs évident que les Grecs ont été amenés à cette théorie par déduction loi^ique, mais que la religion aryenne n'y était pas encore arrivée lorsque se détachèrent du centre commun les émigrations qui vinrent s'établir en Grèce et en Italie. Dans ces conditions il peut donc y avoir similitude, il n'y a plus transmission.