PHÈDRE
Oui, prince, je languis, je brûle pour Théséo : Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ; Mais fidèle, mais lier, et même un pou farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. Il avait votre port, vos yeux, votre langa.içe; Otte noble pudeur colorait son visage , lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors? Pourquoi, sans Hip|K)lylo, Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite? Pourquoi , trop jeune encor, ne piltes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords? Par vous aurait péri le monstre do la Crètt» ; Malgré tous les détours de sa vîisto retraite ^ Pour en développer l'embarras incertain , Ma sœur du fil fatal eût armé votre main. Mais non : dans ce dessein je l'aurais devancée; L'amour m'en eïit d'abord inspiré la pensée, ('/est moi, prince, c'est moi donl l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigne les détours. Que de soins m'eût coûtés cette tète charmante! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante :
ISO
Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, Moi-m^me devant voue j'aurais voulu marcher; El Phëdro , au labyrinthe avec vous descendue , Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
Racinb, Phédr». acte ii, ucàne v.
Hippolyte repoussa cet aveu avec horreur , e^' Phèdre , pour se venger ou pour prévenir le colèr^^ de Thésée en la détournant du véritable coupable, eut l'audace d'accuser le fils du crime qu'elle-même "^ avait commis. Thésée fait appeler Hippolyte et lui ^i parle ainsi :
l'erlîilp! oses-lii bien te nionln-r devant inoi* Mfinslrp qii"a trop lon^î-lomps épaiT^é le tonnerre. Reslp ini|iiir des briKands dnnt j'ai purgé la ttrre, .Vpri's que If transport d'un amnur plein d'horreur Jufiiiraii lit <[<• Ion |>ère a porté ta fureur.
Tu m'oses prés^ter une tète ennemie !
Tu parais dans des lieux pleins de ton infomie , Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu , Des pays où mon nom ne soit point parvenu ! Fuis, traître. Ne viens point braver ici n)a haine. Et tenter un courroux que je retiens à peine ! Cest bien assez pour moi de l'opprobre éternel D'avoir pu mettre au jour un ûls si criminel , Sans que ta mort encore, honteuse à ma mémoire, De mes nobles travaux vienne souiller la gloire. Fuis, et si tu ne veux qu'un châtiment soudain Tajoute aux scélérats qu'a punis cette main , Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire. Fuis, di&«je; et, sans retour précipitant tes pas. De ton horrible aspect purge tous mes états. Et toi , Neptune , et toi , si jadis mon courage D'infâmes assassins nettoya ton rivage, Souviens-toi que , pour prix de mes efforts heureux , Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle ie n'ai point imploré ta puissance immortelle; Avare du secours que j'attends de tes soins , Mes vœux t'ont réservé pour de plus grands besoins. ie t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père : J'abandonne ce traître à toute ta colère ; Étouffe dans son sang ses désirs effrontés. Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
Hippolyte lui répond en ces termes :
Dun mensonge aussi noir justement irrité ,
Je devrais faire ici parler la vérité ,
Seigneur; mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche ; Ht, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis. Examinez ma vie , et songez qui je suis. Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes : Quiconque a pu franchir les bornes légitimes Peut violer enfin les droits les plus sacrés. Ainsi que la vertu le crime a ses degrés ; Et jamais on n*a vu la timide innocence Passer subitement à l'extrême licence :
Un seul jour ne fait point d'un mortel vertueux Un perfide assassin, un lâche incestueux. Élevé dans le sein d'une chaste héroïne , Je n'ai point de son sang démenti l'origine. Pithée, estimé sage entre tous les humains, Daigna m'inslruire encore au sortir de ses mains. Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage ; Mais si quelque vertu m'est tombée en parlaj;e , Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'imputer. C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la (irèce. J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse; On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur : Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Racine, Phèdre, acte iv, scx^ne ii.
Meptune ne fut pas sourd aux prières de Thésée. Au moment où Hippolyte , monté sur son char, sortait des portes de Trézène , un monstre marin s'élança du rivage et inspira aux coursiers un tel eflroi qu'ils prirent la Fuite malgré les eflbrts de leur maître, culbutèrent le char et continuèrent à traîner le corps mutilé et en lambeaux du malheureux prince. Phèdre.
accablée de remords, s'empoisonna et vint déiioncei son Torfuit i Thésée :
Les momenla me sont chers; écoulez-moi, Thésée. Cest nid qui sur ce Ris chaste et respectueux Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une Hamme funeste ; La détestable CEnone a conduit tout le reste : Elle a craint qu'Hippolyte, instruit de ma fureur. Ke découvrit un fen qui lui Taisait horreur; La perfide, abusant de ma faiblesee extrême, S'est bâtée à vos yeui de l'accuser lui-même. E3le s'en est punie , et , fuyant mon courroux , A cherché dans les (lots un supplice trop doux Le fer aurait déjà tranché ma destinée; Hais je laissais gémir la vertu soupçonnée ; l'ai voulu, devant vous exposant mes remords, Par un chemin plus lent descendre chei les morts; J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines, Un poison que Hédée apporta dans Athènes. Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu Dans ce cœur expirant jette un froiii inconnu ; Déjà je no vois plus qu'à travers un nun;;e Et le ciel et l'époux que m» présence outrage ;
184 LA MVTHOLOGIE.
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté, Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.
Racine, Phèdre, acte v, scène vu.
Malgré tant de malheurs, punition terrible de bien des Fautes , Thésée eut la pensée criminelle d* enlever Hélène , Glle de Tyndare et de Léda. H Fut aidé dans cette entreprise par Pirithôûs , roi des Lapithes , qui avait été autrefois son ennemi et était devenu son allié. Aux noces de ce prince et d'Hyppodamie, les Centaures ayant voulu enlever la jeune épouse , Thésée , Pirithôûs et les Lapithes prirent les armes et massacrèrent la plus grande partie des ravisseurs. Ce fut donc par reconnaissance que Pirithôûs seconda ses projets contre Hélène ; mais cette fois deux héros , Castor et Pollux , vinrent en aide à leur sœur ; et le roi d'Athènes , poursuivi jusqu'au sein de ses états, fut chassé par ses propres sujets. Pirithôûs à son tour voulut enlever une épouse à son mari , et Thésée, qui lui avait juré une Gdélité à toute épreuve , ne craignit pas de le suivre aux Enfers , car celle qu'aimait le roi des Lapithes était Proserpine elle-même. Pluton, qui avait été averti, eut recours à un moyen fort efficace : il tint Cerbère tout prêt à s'élancer, et quand vint Pirithôûs, le chien aux trois têtes se jeta sur lui et Tétrangla. Thésée fut pris vivant et condamné à rester étemel*
LA HYTHOLOtilE. 1»5
lemeut assis dans le Tartare. Il ne dut la liberté qu'à Hercule.
De retour sur la terre , il trouva les Athéniens moÏDS disposés que jamais à reprendre un roi qui attirait sur ses peuples toutes sortes de malheurs. Il se retira à la cour de Lycomède, roi de Scyros, et y mourut obscurément. Après sa mort, on rendit à sa mémoire les honneurs que lui avaient mérités les exploits des premières années de sa vie. Il avait, à Athènes, un temple près du Gymnase. A la bataille de Marathon , on crut voir son ombre planer sur l'armée et la conduire à la victoire. Du temps de Cimon , un squelette gigantesque fut en grande pompe déposé, comme étant celui de Thésée, dans ane enceinte que l'on nomma le Théséium. On lui sacrifiait le huitième jour du mois de Po^idéon , eonMcré à Neptune.
LA MYTHOLOGIB.