ORPHÉE
Les honneurs que les anciens rendirent à Orphée semblent un hommage accordé à la musique et à la poésie. Il était Ëls d'OEagre, roi de Thrace, et de la muse Calliope. Dès son enfance il montra de si grandes dispositions pour la musique qu'Apollon lui lit don d'une Ijre, qu'il perfectionna en y ajoutant deux cordes. Lorsqu'il chantait, on voyait tressailhr les animaux féroces , les arbres, et les rochers eusmâmes. Il voyugea et remplit d'admiration l'Ë^pte t't la Grèce. De retour dans la Thrace , il épousa la nymphe Lurydice. Ln jour qu'elle errait dans les vertes prairies des bords de \' Hëbre , elle fut piquée par un serpent et mourut sur-le-champ. Orphée ose descendre aux Knfers pour essayer de fléchir Pluton.
j^iP.^^
Il pénètre dans les bois ténébreux qui environnent TAchéroii, et attendrit Caron lui-même. Enfin il est en présence du roi du Ténare :
11 chante, et, dans ses doigts, sa lyre frémissante Se marie aux accents de sa voix gémissante. Autour de lui pleuraient, étonnés, attentifs, Et les spectres muets et les mânes plaintifs. . . Ni la reine des morts, ni son époux farouche, Se peuvent résister au charme qui les touche. Dans les bois habités par les mânes récents, Eurydice blessée errait à pas tremblants. On rappelle, on la rend à son époux fidèle : Mais s*il jette un regard , un seul regard sur elle , Avant d*ètre sorti du ténébreux séjour.
Sa grâce est révoquée, il la perd sans retour. Far les détours obscurs d'une sombre caverne , Tous deux ils remontaient le chemin de TAverne. Aux portes du Ténare, aux approches du jour, Orphée, impatient et de crainte et d'amour, Se retourne, regarde... Eurydice, rendue, S'échappe conune une ombre; un regard l'a perdue. II la rappelle en vain du geste et de la voix ; Elle meurt sans se plaindre une seconde fois. Et quelle plainte encore aurait-elle formée? Est-^e un crime pour lui de l'avoir trop aimée?
De Saint-Angk.
Orphée en vain l'appelle , en vain la suit encore ^ Il n'embrasse qu'une ombre; et l'horrible nocher De ces bords désormais lui défend d'approcher. Alors, privé deux fois d'une épouse si chère. Où porter sa douleur? où traîner sa misère?
Par que's sons, par quels pleurs fléchir le dieu des morb^ Déjà cette ombre froide arrive aux sombres bords.
Près du SlrymoD ^acé, dans les antres de Thrace, Durant sept mois entiers il pleura sa di^rdce : Sa ïoix adoucissait les tigres des déserts , Et les chênes émus s'inclinaient dans les airs. Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure, Philomèle plaintive attendrit la nature; Accuse, en gémissant, l'oiseleur inhumain Qui, glissant dans son nid une Turtive main, Ravit ses tendres fruits que l'amour fit éclore, Et qu'un léger duvet ne couvrait pas encore. Pour lui plus de plaisir, plus d'hymen, plus d'amour. Seul, parmi les horreurs d'un sauvaijc séjour.
Dans ces noires forêts du soleil ignorées, Sur les sommets déserts des monts Hyperborées Il pleurait Eurydice, et, plein de ses regrets, Reprochait à Pluton ses perfides bienfaits. En vain mille beautés s*eiïbrçaient de lui plaire ; Il dédaigna leurs feux, et leur main sanguinaire, La nuit, à la faveur des mystères sacrés, Dispersa dans les champs ses membres déchirés. UHèbre roula sa tète encor toute sanglante : Là , sa langue glacée et sa voix expirante , iusqu*au dernier soupir formant un faible son , D'Eurydice, en flottant, murmurait le doux nom : Eurydice 1 à douleur I... touchés de son supplice, Les échos répétaient : Eurydice ! Eurydice !
Delille.
11 parcourut les rives du Strymon , les monts Kiphées et les bords duTanaîs, repoussant les vœux des femmes que ses accords enflammaient d'amour. Les Bacchantes , furieuses de ses dédains , le déchirèrent et jetèrent dans les flots sa tète qui murmurait encore le doux nom d'Eurydice.
. Quand le premier chantre du monde Expira sur les bords glacés Où THébre , effrayé dans son onde , Reçut ses membres dispersés.
Le Thrace , errant sur les montagnes , Remplit les bois et les campagnes Du cri perçant de ses douleurs ; Les champs de Tair en retentirent , Et dans les antres qui gémirent Le lion répandit des pleurs.
Le Nil a vu, sur ses rivages, Les noirs habitants des déserts Insulter, par leurs cris sauvages, L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants, fureurs bizarres!
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu , poursuivant sa carrière , Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Le Franc db Pompusnan
AMPHION, NIOBE.
Ce roi de Thèbes, favori d'Apollon et digne rival d'Orphée , était fils de Jupiter et de la reine Antiope. Pour élever les murs qui formaient l'immense enceinte de sa capitale , il pinçait de la lyre , et les pierres venaient d'elles-mêmes se ranger en cadence. Il épousa Niobé, dont il eut sept fils et sept filles. Cette princesse , s'étant glorifiée devant Latone de son heureuse fécondité , Apollon et Diane , pour la punir de son orgueil, tuèrent à coups de flèches la famille entière. Miobé fut changée en un rocher qui pleure, et Amphion se perça de son épée.
LA HYTHOLUUIH.
CEDIPË.
LaTus, roi de Thèbes et luii des successeurs d'Amphtoii , fut averti par l'oracle que la reine Jocaste mettrait au monde un fils ({ui donnerait la mort à son père et deviendrait l'époux de sa mère. Dans l'pspoir de prévenir de semblables rorfaits, Laïus remit le nouveau-né à l'un de ses gardes et lui orlionna de le tuer. La compassion enchaina le bras du meurtrier ; il se contenta d'attacher l'enfant par les pieds à un arbre, et de l'abandonner. Phorbas,
19â LA MYTHOLOGIE.
intendant des troupeaux de Polybe , roi de Corinthe , présenta Œdipe à la reine , qui n'avait point d'enfant. Elle le fit élever avec soin , et l'adopta.
Le jeune prince, devenu grand, quitta la cour de Polybe , et voici le récit que place dans sa bouche un de nos plus grands auteurs tragiques :
Écoutez-moi , madame , et vous allez trembler.
Du sein do ma patrie il fallut m'exiler.
Je craignis que ma main, malgré moi criminelle,
Aux destins ennemis ne fût un jour fidèle;
Et suspect à moi-même , à moi-même odieux ,
Ma vertu n'osa point lutter contre les dieux.
Je m'arrachai des bras d'une mère éplorée ;
Je partis, je courus do contrée en contrée;
Je déguisai partout ma naissance et mon nom.
Un ami de mes pas fut le seul compagnon.
Dans plus d'une aventure , en ce fatal voyage ,
Le dieu qui me guidait seconda mon courage.
Heureux si j'avais pu, dans l'un de ces combats,
Prévenir mon destin par un noble trépas!
Mais je suis réservé sans doute au parricide.
Enfin , je me souviens qu aux champs de la Phocide ,
Dans un chemin étroit je trouvai deux guerriers,
Sur un char éclatant que traînaient deux coursiers.
11 fallut disputer, dans cet étroit passage ,
Des vains honneurs du pas le frivole avantage.
J'étais jeune et superbe, et nourri dans un rang
Où Ton puisa toujours l'orgueil avec le sang.
Je marche donc vers eux , et ma main furieuse
Arrête des coui-sicrs la fougue impétueuse;
lx)in du char à l'insUmt ces guerriers élancés
Avec fureur sur moi fondent à coups pressés. La victoire entre nous ne fut point incertaine : Dieux puissants! je ne sais si c'est fureur ou haine, Mais sans doute pour moi contre eux vous combattiez ; Et Tun et l'autre, enfin, tombèrent à mes pieds. L'un d'eux, il m'en souvient, déjà glacé par l'âge, Couché sur la poussière , observait mon visage ; Il me tendit les bras , il voulut me parler ; De ses yeux expirants je vis des pleurs couler.
Voltaire, (Edipe, acte iv, scène i.
Ce vieillard était Laïus , et roracle se trouvait accompli. Aussitôt une foule de fléaux fondirent sur Thèbes. Un des seigneurs de la cour de Jocaste eu retrace ainsi le sinistre tableau :
Ce fut de nos malheurs la première origine ;
Ce crime a de Tempire entraîné la ruine.
Du bruit de son trépas mortellement frappés,
A répandre des pleurs nous étions occupés,
Quand , du courroux des dieux ministre épouvantable ,
Funeste à l'innocent, sans punir le coupable,
Un monstre (loin de nous que faisiez-vous alors?),
Un monstre furieux vint ravager ces bords.
Le ciel , industrieux dans sa triste vengeance ,
Avait à le former épuisé sa puissance.
Né parmi des rochers , au pied du Cithéron ,
Un monstre à voix humaine , aigle , femme et lion ,
De la nature entière exécrable assemblage ,
Unissait contre nous l'artifice à la rage.
H n'était qu'un moyen d'en préserver ces lieux :
D'un sens embarrassé , dans des mots captieux ,
Le monstre chaque jour, dans Thèbe épouvantée ,
Proposait une énigme avec art concertée ;
Et, si quelque mortel voulait nous secourir, II (levait voir le monstre et Teutendre, ou périr. A cette loi terrible il nous fallait souscrire : D*une commune voix Thèbe offrit son empire A rheureux interprète inspiré par les dieux Qui nous dévoilerait ce sens mystérieux. Nos sages , nos vieillards , séduits par l'espérance , Osèrent, sur la foi d'une vaine science, Du monstre impénétrable affronter le courroux : Nul d'eux nç l'entendit; ils expirèrent tous. Mais Œdipe , héritier du trône de Corinthe , Jeune , et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte , Guidé par la Fortune en ces lieux pleins d*efTroi , Vint, vit le monstre affreux, l'entendit, et fut roi.
Voltaire, Œdipe y acte i, scène i.
Ce monstre était le Sphinx. L'énigme qu'il proposait , et à laquelle son existence était attachée , est trop célèbre pour que nous romeltions ici. Il demandait quel est l'animal qui marchait le matin sur quatre pieds , sur deux dans le milieu du jour, et le soir sur trois. Œdipe avait répondu que c'était l'homme , qui , dans son enfance , marche sur ses pieds et ses mains ; dans l'âge mur, se tient de* bout ; et qui se sert d'un bâton , troisième appui de sa vieillesse. Le Sphinx , vaincu , se précipita du haut d'un rocher ; et Jocaste , devenue l'épouse d'Œdipe, en eut deux (ils, Étéocle et Polynice, et deux filles , Antigonc et Ismène.
Les Dieux , qui avaient , sinon excité , du moinî^
latorisé le crime par leur silence, témoignèrent eur indignation en envoyant une peste cruelle auv labilants de la Béotie. Ce fléau ne devait cess'jr ]u'après Texpulsion du meurtrier de Laïus.
Œdipe lui-même ignorait son parricide ; mais il lécouvrit que ce vieillard si misérablement égorgé mr le chemin de la Phocide était son véritable père, locaste, désabusée, lui révéla les circonstances de Ml naissance, du voyage et de la mort du roi Laïus ; puis elle se tua en s' écriant :
Par un pouvoir affreux réservée à l'inceste ,
La mort est le seul bien, le seul dieu qui me reste.
Laïus, reçois mon sang, je te suis chez les morts :
J'ai vécu vertueuse , et je meurs sans remords.
Reine trop malheureuse! ô destin que j'abhorre!...
Ne plaignez que mon fils, puisqu'il respire encore;
Prêtres et vous, Thébains, qui fûtes mes sujets,
Honorez mon bûcher, et songez à jamais
Qu'au milieu des horreurs du destin qui m'opprime ,
J'ai fait rougir les Dieux qui m'ont forcée au crime!
Voltaire, Œdipe ^ acte v, scène vi.
Œdipe, renonçant à la clarté du jour, s'arracha les yeux et s'éloigna de ce royaume témoin de tant d'horreurs. Sa fille, la pieuse Antigone, compagne fidèle de toutes ses infortunes , guida ses pas incertains.
« Après plusieurs jours de marche, Œdipe arriva
(9lj LA MYTHOLOGIE.
• sur le Githéron. Cette montagne est trAversée
A.par trois routes également fréquentées L'une
■> conduit aux vignes célèbres de la Phocide et s'é- »lève, par une pente insensible , jusqu'aux deux " cimes du Parnasse, qui fendent les nues... ^ — C'est - ici, dit Œdipe, oui, c'est ici, je le sens ! Dîs-mm, " l'ombre de Laïus n'est-elle |)as assise sur le ro-
• cber? Ântigonc s'efforçait de consoler son
» père par de douces paroles. ËnEin son trouble s'a- ■I palsa, et d'une voix pleine de tendresse : Ma fille, " dit-il , tu vois en moi une victime destinée au sa- " crifice ; mon heure suprême est arrivée. Je ne sais
LA MYTHOLOGIK» 497
comment s'accomplira ce dernier acte de la justice des Dieux, mais enfin je vais mourir. Ma fille, coupe sur mon front une boucle de mes cheveux , et tu la placeras sur la tombe de T infortuné à qui tu dois le jour. Tu feras des libations de lait et de miel sur cette tombe solitaire, qui est restée sans honneurs. Ah! c'est la première fois qu'une reine, qu'une épouse , qu'une femme a été ainsi déposée sans pompe et conune à la dérobée dans le sein de la terre. Ma fille , rien ne pourra t' empêcher de remplir un pieux devoir : la mort aura tout purifié!.». Et toi, Antigone, fille courageuse et magnanime , implore de nouveau la clémence des Dieux immortels , et puissent nos derniers sentiments et nos dernières pensées , en se reposant sur toi , te rendre un objet sacré ! Mais tu as encore un service à me rendre : pendant que je me purifierai dans la fontaine , va chercher une brebis noire , je l'immolerai aux déités infernales. Antigone , plus légère qu'un chevreuil , s'élance dans la vallée, et court demander à un pâtre la victime que désire son père. A présent , lui dit Œdipe , retire-toi. Antigone se jette à ses pieds. O ma fille, lui dit le roi , nous ne pouvons rien contre la
volonté des Dieux Adieu! Antigone s'éloigne
en pleurant. Bientôt elle entend un bruit effroyable ; le jour paraît s'éteindre , seulement quelques
• éclairs rares, mais prolongés, traversent l'obscurité
> profoode. Les sommets du Parnasse , les cimes de
> l'Hélicon semblent jeter des flammes. Le torrent
• de la vallée rend un gémissement pareil à crini
■ dont Œdipe venait de parler. Tont à coup re-
> tentit au loin comme le roulement d'un char qui se
■ précipite du haut d'une montagne dans le fond
> d'un ravin , où il arrive brisé. Antigone se re-
• tourne, le cœur serré de mille angoisses, et elle » voit entre deux chênes embrasés le malheureui:
• roi de Thèbes, le visage couvert d'un long voile,
■ tenant d'une main le couteau sacré et de l'autre ' la patère pleine du sang de la victime. L'auguste - misérable est entouré d'une lumière dont Anti-
gone ne peut soutenir Téclat et qui s'éteint aussitdt. Alors d'épaisses ténèbres lui dérobent la vue de son père , et du sein de ces ténèbres mystérieuses sort ce dernier cri : Hélas ! hélas ! adieu , ma 6lle ! A l'instant même renaît la clarté du jour. Aotîgoae s'approche en tremblant , mais elle ne trouve que la brebis égorgée : il ne restait plus rien d'OEdipe. Ainsi disparut de la terre le fils de Laïus. Fut-il consumé par la foudre? fut-il englouti dans un abtme ? fut-il enlevé vivant dans rOlympe ? Les Dieux se sont réservé ce secret. »
Ballanche, Jntigone^ liv. n.