PARIS
CHARPENTIER , LIRRAIRE-ÉDITEUR ,
i9, RUE DE SEINE.
\Ul.
/ UAK D 18LAJKDE.
taiuient , et le voisin Niels rappelait maligneiiieut au péc heur Braal sa grave sentence : « Voilà où conduit l'amour ! »
Le militaire allait se fâcher sérieusement contre ses (Mtradlcteurs femelles; il les avait déjà appelées vieilles sorcières de la grotte dcQuiragoth, et elles n'étaient pas disposées à endurer patiemment une si grave insulte , quand une voix aigre et impérieuse , criant paix, paix, radoteuses f yiïn mettre fin au débat. Tout se tut, comme lorsque le cri subit d'un coq s'élève parmi le glapissement des poules.
Avant de raconter le reste de la scène , il n'est peut-" être pas inutUe de décrire le lieu où elle se passait ; c'était *-le lecteur l'a sans doute déjà deviné — dans un de ces ^ces lugubres que la pitié publique et la prévoyance so-^ ciale consacrent aux cadavres inconnus , dernier asile de tnorts qui la plupart ont vécu malheureux; où se pressent le curieux indifférent, l'observateur morose ou bienveillant, et souvent des amis , des parents éplorés , à qui une longue et insupportable inquiétude n'a plus laissé qu'une lamentable espérance. A l'époque déjà loin de nous, et dans le pays peu civilisé où j'ai transporté mon lecteur, on n'avait point encore imaginé , comme dans nos villes de koue et d'or, de faire de ces lieux de dépôt des monuinents ingénieusement sinistres et élégamment funèbres. I^e jour n'y descendait pas , à travers une ouverture de forme tumulaire , le long d'une voûte artistement sculptée, sur des espèces de couches où l'on semble avoir voulu laisser aux morts quelques-unes des commodités de la ^ie , et où l'oreiller est marqué comme pour le sommeil. Si la porte du gardien s'entr'ouvrait, l'œil, fatigué par ^es cadavres nuds et hideux , n'avait pas , comme aujourd'hui , le plaisir de se reposer sur des meubles élégants et
enfantsr joyeux. La mort était là dans toute sa laideur,
I 1 II \.N l) ISI, \MH..
dans U)uU: sou lioncur; cl 1 on I^a^ail |>oiiitoncoreessau' de parer son S(iuelel(c décharné de pompons et de rubans.
I^ salle où se trouvaient nos interlocuteurs était spacieuse et obscure , ce qui la faisait paraître plus spacieose encore ; elle ne recevait de jour que par la porte carrée di basse qui s*ouvrait sur le |X)rt de Drontheim , et une ouverture grossièrement pratiquée dans le plafond» d'oîk lumière blanche et terne tombait avec la pluie , la grôki la neige 9 selon le temps, sur les cadavres couchés direotement au-dessous. Cette salle était divisée dans sa higeur par une balustrade de fer à hauteur d'appui. Le public pénétrait dans la première partie ])ar la porte carrée; os voyait dans la seconde six longues daller de granit noir, dis|)osées de front et parallèlement. Une |>etite porte latérale servait, dans chaque section, d'entrée au gardien et à son aide, dont le logeuient remplissait les derrières de rédifice , adossé à la mer. Le mineur et sa fiancée occupaient deux des lits de granit : la décomposition s'annonçait dans le corps de la jeune fille par les larges taches bleues et pourprées qui couraient le long de ses membres sur la place dos vaisseaux sanguins. Les traits de Gill pa* raissaient durs et sombres; mais son cada\re était si horriblement n)utilé , qu'il était im[)ossiblc de juger si sa beauté était aussi réelle que le disait la vieille Olly.
C'est devant ces restes défigurés qu'avait coniniencé, au milieu de la foule muette , la conversation dont nous avons été le fidèle interprète.
L'n grand homme , sec et vieux , assis les bras croisés et la Icte penchée sur un débris d'escabelle dans le coin le plus noir de lu salle, n'avait paru y prêter aucune attention jusiju'au moment où il se leva subitement ea criant : Paix, paix, radoteiisi>s! et vint saisir le bras an soldat.
Il\> Il IKI.\MIK. 1.'>
Toiil !•■ nmmlf «v tiii : ]p siildaf *<• rotnnrna cl priii d'tiii Iim5f|iii- tVInt île rire it la \iic de son Kin<!iilipr iii- Mni|iiiiir, (Iimt ir iisi;;i> Iwm-. li-sclintMix ran'Nt't sales, hliHi^-i (l'Mv'is cl 11' ronipkl nicnutniiipiit df cuir il' l'iiin'. jii--iiri.iii.'ii! ani]il''iiiriil un arrtifil aussi gai. O'- {«niiaiil nu tiiuininn' >'r'li'i,ii( rlaiis la foule ries frmiiirs. iiii iiH'jiK'iii iulmliir-s: — i .'t"H]f <^3n\\fn du S/ittnlf)riil*. — t-t iiir-niai ciiririiT?'' (les lu'irls! — f'^ diab<)lî<]U<' >|iij:;Ti<ln ? — Cl' Miaitdil sorck-r...
— I'ai\. radoiiiist*. [iai\î >i r'ol aiij(mrcl"hui jniir Af •jbbai, liri:c/-M>u»<raUi'r iciriiH\cr\os balais ; auirciwni iNMiikiiIcmni U'Lil s'uls. Laisser en [>ai<f co rcspcctahlt- <l'>.:-iiil.i;ilf[iidi.niTlLijr.
l'iii* S|iiit^iiilri-, s'ilTonaiil di- fair<' iuip(;''înia'''^ gralii-i'-', ailns. a la panili' an soldat : — \ijiis (lisiez . tiinii liravc, ([uo rr'ilr iiiisi'rabl'' frmmp..,
— I.<'\ii'ii\ ijn'ili-! itiiirrriiira Olly: nui, lirais soinmo> |«'iir lui (tr iiiin'nifift.t fimuu-.i , jiarcu (|iio mis airi». «il> IiuiiIh'iii iti M'S yiil'rs, nr Ini rapixirlont ii la Uxii|ii<' inn'i' asra:iu>, tauilis ([u'il cil rcritii ((uarank- p«tiir ■a liii'i liiitn.' iMn-i--si- d'ui! Ixinuiic.
— Siliiiri'. liiillcs! r-'iicla Si»iagiidry. Kn vcriln, tes liX-dn rlialilc sfiiit rii!;inif (lurs rbaiulii-rcs ; lors((u"clk'» •nliiiiili'.'iii , il faut ijij'cllrs rliantcnt; dii.-s-moi , voii*. i'fiii iaiilai:t mi dv l'rix'c, Mitri- camarade, dout cette <iiiijt .Vail 1,1 iiiiiitri'SM'. \:\ sans doute sp tiicn* du A^ ■«|Mjir de l'aMiir |icMllie?.,.
l'i t-il.ira l'iAiilii^riiu ](iiif;-icni|ii> riini|iriincc. — Kn- "iiili7-iriiis le i)ii''iTi'ani , le vlciiv |MÎenî rriÎTcnt \in(;f ii'iv ai'^iTS 11 (lisTiirclaiitcs: il vnndrail vnir un vÎTSiit de I i"i(is , il ci.iis.' des (|iLaraiiie asraliiis f|iip lui ra|)|)(n1«ï un
■ \ .1., .;.. '.I ;«...v;(.- ,/.■ Hr-l llu-hll.
1(> iiAK d'isla.^éDI-:.
^-* Fit quand cela serait? reprit le concierge du Splad- {^est , notre gracieux roi et maître Chrislicm V, qne saint Hospice bénisse , ne se déclare-t-il pas le protecteur né de tous les ouvriers des mines, afin, lors(iu*ib meurent, dVnrichir son trésor royal de leurs cbétives dépouilles?
— C*est faire beaucoup d*bonneur au roi , r^liqua le pêcheur firaal , que de comparer le trésor royal au coffirefort de votre charnier, et lui à vous , voisin Spiagudry.
— Voisin! dit le concierge, choqué de tant de familiarité ; votre voisin ! dites plutôt votre hôte , car il se pourrait bien faire que quelque jour, mon cher citoyen de la barque, je vous prétasse pour une huitaine de jours un de mes six lits de pierre.
Au reste , ajouta-t-il en riant , si je parlais de la mort de ce soldat , c'était simplement pour voir se perpétuer Tusage du suicide dans les grandes et tragiques passions que ces dames ont coutume d*inspirer.
— £h bien ! grand cadavre gardien de cadavres , dit le militaire , où en veux-tu donc venir avec ta grimace aimable qui ressemble si bien au dernier éclat de rire d*un pendu ?
— A merveille, mon vaillant! répondit Spiagudry, j*ai toujoui*s pensé qu*il y avait plus de facultés spirituelles sous le casque du gendarme Thurn , qui vainquit le diable avec le sabre et la langue , que sous la mitre de Tévéque Isleif, qui a fait l'histoire d'Islande, ou sous le bonnet carré du professeur Shœnning , qui a décrit notre cathé<drale.
— En ce cas, si lu m'en crois, mon vieux sac de cuir, tu laisseras là les revenus du charnier, et tu iras te vendre au cabinet de curiosité du vice-roi, à Bcrghcn. Jeté jure, par saint Belphégor, qu'on y paie au poids de l'or les animaux rares; mais dis, que veux-tu de moi?
— Quand les corps qa'on nous apporte ont été trouvés dans Teau, nous sommes obligés de céder la moitié de la taxe aux pécheurs. Je voulais donc vous prier, illustre héritier du gendarme Thuru, d'engager votre infortuné camarade à ne point se noyer, et à choisir quelque autre genre de mort; la chose doit lui être indifférente, et il ne voudrait pas faire tort en mourant au malheureux chrétien qui donnera l'hospitalité à son cadavre , si toutefois la perte de Guth le pousse à cet acte de désesi)oir.
— C'est ce qui vous trompe , mon charitable et hospitalier concierge , mon camarade n'aura point la satisfaction d'être reçu dans votre appétissante auberge à six lits. Croyez-vous qu'il ne se soit pas déjà consolé avec une autre valkyrie, delà mort de celle-là? Il y a, par ma barbe, bien long-temps qu'il était las de votre Guth.
A ces mots l'orage, que Spiagudry avait un moment détourné sur sa tête, revint foudre plus terrible que jamais sur le malencontreux soldat.
— Comment , misérable drôle , criaient les vieilles , c'est ainsi que vous nous oubliez ! mais aimez donc maintenant ces vauriens-là !
Les jeunes se taisaient encore; quelques-unes même trouvaient , bien malgré elles , que ce mauvais sujet avait assez bonne mine....
— Oh ! oh ! dit le soldat , est-ce donc une répétition du sabbat? le supplice de ficlzébuth est bien effroyable s'il est condamné à entendre de pareils chœurs une fois par semaine !
On ne sait comment cette nouvelle buurras(fue se serait passée , si en ce moment l'attention générale n'eût été entièrement absorbée par un bruit venu du dehors. La rumeur s'accrut progressi\ement, et bientôt un essaim do
petits garçons demi-nus, criant et courant autour d'>\wv
18 iiAN d'islande.
civière voilée et portée par deux hommes, entra tumultueusement dans le Spladgest.
— D*où vient cela? demanda le concierge aux porteurs.
— Des grèves d*Urchtal.
— Oglypiglap 1 cria Spiagudry.
Une des portes latérales s*ouvrit , un petit homme de race lapone , vêtu de cuir, se présenta , fit signe aux porteurs de le suivre ; Spiagudry les accompagna , et la porte se referma avant que la raultilude curieuse eût eu le temps de deviner, à la longueur du corps posé sur la civière , si c'était un homme ou une femme.
Ce sujet occupait encore toutes les conjectures , quand Spiagudry et son aide reparurent dans la seconde salle , portant un cadavre d'homme , qu'ils déposèrent sur Tune des couches de granit.
— Il y a long-temps que je n'avais touché d'aussi beaux habits , dit Oglypiglap ; puis , hochant la tête et se haussant sur la pointe des pieds , il accrocha au-dessus du mort un élégant uniforme de capitaine. La tête du cadavre était défigurée et les autres membres couverts de sang ; le concierge l'arrosa plusieurs fois avec un vieux seau à demi brisé.
— Par saint Belzébuth ! cria le soldat , c'est un officier de mou régiment ; voyons : serait-ce le capitaine BoUar,... de douleur d'avoir perdu son oncle? Bah ! il hérite. — Le baron Randmer ? il a risqué hier sa terre au jeu , mais demain il la regagnera avec le château de son adversaire. — Serait-ce le capitaine Lory , dont le chien s'est noyé? ou le trésorier Stunck, dont la femme est infidèle? — Mais, vraiment , je ne vois point dans tout cela de motif pour se faire sauter la cervelle.
La foule croissait à chaque instant En ce^ moment un jeune homme qui passait sur le port, voyant cette affluenro
ll\l^ 1>'|SI.\XDF. 19
de peuple , descendit de cheval , remit la bride aux mains du domestique qui le suivait, et entra dans le Spladgest. Il était vêtu d*un simple habit de voyage , armé d'un sabre et enveloppé d'un large manteau vert ; une plume noire , attachée à son chapeau par une boucle de diamants , retombait sur sa noble figure et se balançait sur son front élevé , ombragé de longs cheveux cliâtains ; ses bottines et ses éperons , souillés de boue , annonçaient qu'il venait de loin.
L()rs([u'i] entra , un homme petit oi trapu , onveloppt^ comme lui d'un manteau , et cachant ses mains sous dos gants énormes , répondait au soldat :
— Et qui vous dit qu'il s'est tué? (let homme ne s'est pas plus suicidé, j'en réponds, que le toit de votre cathédrale ne s'est incendié de lui-même.
Comme la bisaiguë fait deux blessures, cette phrase fit naître deux réponses.
— Notre cathédrale! dit Niels, on la couvre maintenant en cuivre. C'est ce misérable Ilan qui , dit-on , y a mis le feu, pour faire travailler les mineurs, parmi les* quels se trouvait son protégé Gill Stadt, que vous voyez ici.
— Comment diable ! s'écriait de son côté le soldat , m'oser soutenir à moi, second arquebusier de la garnison de Munckholm , que cet hommc-ià ne s'est pas brûlé la cervello !
— Cet homme est mort assassiné , reprit froidement le petit homme.
— Mais écoutez donc l'oracle ! Va, tes |)etils yeux gris ne voient pas plus clair que tes mains sous les gros gants dont lu les couvhîs au milieu de l'éié.
In éclair brilla dans les yeux du petit homme : — Soldat ! prie ton patron que ces mains-lh ne laissent pas nu jonr leur empreinte mir ton vidage.
20 n\\ n^iffi.AKBF..
— Ho ! sortons ! cria le soldat enflammé de colère. Pais, s'arrêtant tout à coup : Non, dit-il, car il ne but point parler de duel devant des morts.
Le petit homme grommela quelques mots dans une langue étrangère , et disparut.
Une voix s'éleva : — C*est aux grèves d*Urchtal qu*oa Ta trouvé.
— Aux grèves d'Urchtal? dit le soldat; le capitaine Dispolsen a dû y débarquer ce matin, venant de Copenhague.
— Le capitaine Dispolsen n*est point encore arrivé à Munckholm , dit une autre voix.
— On dit que Han d'Islande erre actuellement sur ces plages, reprit un quatrième.
— En ce cas, il est possible que cet homme soit le capitaine, dit le soldat, si Han est le meurtrier; car chacun sait que l'Islandais assassine d'une manière si diabolique, que SOS victimes ont souvent l'apparence de suicidés.
— Quel homme est-ce donc que ce Han? demandat-on.
— C'est un géant, dit l'un.
— C'est un nain , dit l'autre.
— Personne ne l'a donc vu ? reprit une voix.
— Ceux qui le voient pour la première fois le voient aussi pour la dernière.
— Chut ! dit la vieille Olly ; il n'y a, dit-on, que trois personnes qui aient jamais échangé des paroles humaines avec lui : ce réprouvé de Spiagudry , la veuve Stadt, et... — mais il a eu malheureuse vie et malheureuse mort — ce pauvre Gill, que vous voyez ici. Chut!
— Chut ! répéta-t-on de toutes parts.
— Maintenant , s'écria tout à coup le soldat, je sois sûr que c'est en eiïet le ciipitaine Dispolsen ; je reronna» la
HAK D^JSLAKDE. 21
chaîne d'adcr que notre prisonnier, le vieux Schumackcr, Ini donna en don à son départ
Le jeune homme à la plume noire rompît vivement le silence : — Vous ôtes sûr que c'est le capitaine Dispolsen?
— Sûr , par les mérites de saint Behébuth ! dit le soldat.
Le jeune homme sortit brusquement.
— Fais avancer une barque pour Munckholm , dit-il à son domestique.
— Mais, seigneur, et le général?...
— Tu lui mèneras les chevaux. J*irai demain; suis-je mon maître ou non ? Allons, le jour baisse et je suis pressé, une barque.
Le valet obéit et suivit quelque temps des yeux son jeune maître, qui s'éloignait du rivage.
Je m^asslérai pm de vous , tandto que vous raconterez quelque histoire agréable pour tromper le temps.
Matuirin, Ueriram,
Le lecteur sait déjà que nous sommes à Drontheim, Tune des quatre principales villes de la Norwége, bien qu'elle ne fût pas la résidence du vice-roi. A Tépoque où cette histoire se passe — en 1699 — le royaume de Norwége était encore uni au Danemarck et gouverné par des vice-rois , dont le séjour était Berghen, cité plus grande, plus méridionale et plus belle que Drontheim, en dépit du surnom de mauvais goi'^t que lui donnait le célèbre amiral 'J'romp.
22 n\n D*i8t\i^DE.
Drontheim offre uu aspect agréable lonqu'oa y arrhe par le golfe auquel cette ville donne son nom ; le port a»sez large, quoique les vaisseaux n'y entrent pas aisémenl en tout temps, ne présentait toutefois alors que l'apparence d'un long canal, bordé à droite de navires danob et norwégicns, à gauche de navires étrangers, divisîoa prescrite par les ordonnances. On voit dans le fond la ville assise sur une plaine bien cultivée, et surmontée par les hautes aiguilles de sa cathédrale. Cette église, un des plus beaux uiorceaux de rarchitecture gothique , comme oo p(*ut en juger par le livre du professeur Shœnning — si savamment cité par Spiagudry — qui la décrivit avant que de fréquents incendies ne Toussent ravagée, portait sur sa flèche principale la croix épiscopalc , signe distinctif de la catiiédrale de révrclié luthérien de DrontlieiuL Au-dessus de la ville , on a|)erçoit dans un lointain bleuâtre les cimes .blanches et grêles dos monts de Kole, pareilles aux fleurons aigus d'une couronne antique.
Au niiliou du port, à une i)ortée de canon du ri\age, s'élove, sur une niasse de rochers battus des flots, la solitaire forteresse de .Munckholni, sombre prison (jui ronforniait alors un captif célèbre par Téclat de ses longues prospérités et de ses rapides disgrâces.
Schumackcr, né dans un rang obscur, avait été comblé des faveurs de son maître , puis précipité du fauteuil dr grand-chancelier de Danomarck et de Norwége sur le Iwnr des traîtres, puis traîné sur Téchafaud, et de là jeté i>ar grâce dans un cachot isolé h Fextrémité des deux royaumes. Ses créatures Tavaient renversé, sans qu'il eût droit de crier à Tingratitude. Pouvait-il se plaindre de voir se briser sous ses pieds des échelons qu*il n'avait placés si haut qne pour sï'lever lui-même?
(>\\\i qui avait fondé la noblesse en Danemarck voyait.
Il \.\ I) islxmm:. :?.i
du fond de son exil, les grands qu'il avait lails se partager ses propres dignités. Le comte d*Ahlefeld, son mortel ennemi, était foo successeur comme grand-chancelier; le général Aroisdorf disposait , comme grand-maréchal , des grades militaires ; et Tévêque Spoliyson exerçait la charge d'inspecteur des universités. Le seul de ses ennemis qui ne loi dût pas son élévation était le comte Ulric Frédéric Guldenlew, fik naturel du roi Frédéric II!, vice-roi de Norwége ; c'était le plus généreux de tous.
C'est Ters le triste rocher de Manckholm que s'avançait assez lentement la barque du jeune homme à la plume noire. Le soleil baissait rapidement derrière le château-fort isolé , dont la masse interceptait ses rayons , déjà si horizontaux que le paysan des collines lointaines et orientales de Lars} nn pouvait voir se promener près de lui , sur les bmyèi^es, l'ombre vague de la sentinelle placée sur le don* jon le plus élevé de Munckholm.
Ui
Ahî mon cœur ne pouvait éti-e plus senslblemetit blc-iié !... Un Jeune liomme sans mœurs .. n a osé la regarder! ses rv(;ard8 souillaient sa pureté. Claudia ! cette seule pensée me met hors de mol.
Lehsixg.
-—Andrew, allez dire que dans une demi -heure on sonne le couvre-feu. Sorsyll relèvera Duckness à la grande herse, et Maldivius montera sur la plate-fonne de la grosse tour. Qu'on veille attentivement du cM du donjon du Lion de Slesvîg. Ne pas oublier à sept lieures de tirer le
24 l^\]^ d'iblai^iii:.
cauoii pour qu'on lève la ciiaioe du port; — mais mm, oa attend encore le capitaine Diqxdsen; il faut au contraire allumer le fanal et voir si celui de Walderbog est allomé, comme Tordre en a été donné aujourd'hui; surtout qu'on tienne des rafraîchissements prêts pour le capitaine. — £t, j'oubliais, — qu'on marque pour deux jours de cachot Toric-Belfast, second arquebusier du régiment ; il a été absent toute la joiumée.
Ainsi parlait le sergent d'armes sous la Toute noire et enfumée du corps-de-garde de Mtmckholm , situé dans ta tour basse qui domine la première porte du château.
Les soldats auxquels il s'adressait quittèrent le jeu oa le lit pour exécuter ses ordres ; puis le silence se rétablit
£n ce moment , le bruit alternatif et mesuré des rames se fit entendre au dehors. — A'oilà sans doute enûn le capitaine Dispolscn ! dit le sergent en ouvrant la petite fenêtre grillée qui donne sur le golfe.
Une barque abordait eu effet au bas de la porte de fer.
— Qui va là? cria le sergent d'une voix rauquc.
— Ouvrez ! répondit-on ; paix et sûreté.
— On n'entre pas : avez- vous droit de passe?
— Oui.
— C'est ce que je vais vérifier ; si vous mentez , par le» mérites du saint mon patron, je vous ferai goûter l'eau du golfe.
Puis , refermant le guichet et se retournant , il ajouta : — Ce n'est point encore le capitaine !
Lne lumière brilla derrière la porte de fer; les verrous rouilles crièrent ; les barres se levèrent, elle s*ouvrit, et le sergent examina un parchemin que lui présentait le nouveau venu.
— Passez, dit-il. Arrêtez cependant, reprit-il brusquement, laissez en dehors la lx>ucle de votre chapeau. On
iiA!^ d'isla.ndi;. 25
n'entre pas dans les prisons d*état avec des bijoux. Le règlement porte que « le roi et les membres de la famille • du roi, le vice-roi et les membres de la famille du vice- » roi , l'évêque et les chcfe de la garnison , sont seuls » exceptés. • Vous n*avez, n*est-ce pas, aucune de ces qualités?
Le jeune honmie détacha, sans répondre, la boucle proscrite, et la jeta pour paiement au pêcheur qui Tavait amené; celui-ci, craignant qu'il ne revînt sur sa générosité , se hâta de mettre un large espace de mer entre le bienfaiteur et le bienfait.
Tandis que le sergent, murmurant de Fimprudencc de la chancellerie qui prodiguait ainsi les droits de passe, replaçait les lourds barreaux, et que le bruit lent de ses bottes^» fortes retentissait sur les degrés de Tescalicr tournant du corps-de-garde , le jeune homme , après avoir rejeté sou manteau sur son épaule, traversait rapidement la voûte noire de la tour basse, puis la longue place d*armes, puis le hangai* de Tartilleric où gisaient quelques vieilles coolevrines démontées que Ton peut voir aujourd'hui dans le musée de Copenhague, et dont le cri impérieux d'une sentinelle l'avertit de s'éloigner. Il parvint à la grande herse , qui fut levée à Tinspoction de son parchemin. Là, suivi d'un soldat, il franchit , suivant la diagonale , sans hésiter et comme un habitué de ces lieux, une de ces quatre cours carrées qui flanquent la grande cour circulaire, du milieu de laquelle sort le vaste rocher rond où s'élevait alors le donjon, dit château du Lion de Sie^vig, à cause de la détention que llolf-le-\ain y fit jadis subir à son frère Joathaïu-le-Lion, duc de Slesvig.
Notre intention n'est pas de donner ici une description du donjon de Munckholm, d'autant plus que le lecteur, enfermé dans une prison d'état, craindrait peul-élre de v\^
26 IIA^i D^ISLANBE.
I>ouvoir se sauver au travers àujai^Un. Ce serait ï tort, car le cliâteau du Lion de Slesvig , destîaé à des prisonniers de distinction , leur offrait , entre autres oommodiiés, celle de se promener dans une espèce de jardio sauvage assez étendu, où des touffes de houx, quelques vieux ifs, quelques pins noirs, croissaient parmi les rochers autour de la haute prison, et dans un enclos de grands mun» et d*énormes tours.
Arrivé au pied du rocher rond , le jeune homme granit . les degrés grossièrement taillés qui montent tortueusement jusc^u'au pied de Tune des tours de l'enclos, laquelle, percée d*uue poterne dans sa partie inférieure, senait d'entrée tu donjon. Là , il sonna fortement d*uu cor de cuivre que lui avait remis le gardien de la grande herse. — Ou\rez, ouvrez! cria vivement une voix de rintérieur, c'est sans doute ce maudit capitaine!...
La ])otcrne qui s'ouvrit laissa voir au nouvel arrivant, dans rintérieur d'une salle gothic|ue faiblement éclairée, un jeune officier nonchalamment couché sur un amas de manteaux et de i>eaux de renues, près d'une de ces lampes à trois becs que nos aïeux susjieudaient aux rosaces de leurs plafonds, et qui, i)our le moment, était |)osée à terre. La richesse éli'gantc et même l'excessive reciierche de ses vêtements contrastaient avec la nudité de la salle et la grossièreté des nieui)ies; il tenait un livre entre ses mains et se détourua à deuil \ers le nou\eau venu.
— C'est le capitaine? salut, capitaine! Vous ne vous doutiez guère que vous faisiez attendre un homme qui n'a |x>int la satisfaction de vous connaître; mais notre connaissance sera hicnlot faili*, n'est-il pas vrai? Clouimencez par recevoir tous mes compliments de condoléance sur votre retour dans ce \énérable château. Pour ik»u que j'y séjourne encore, je vais devenir gai comme la chouette qu'on
hau d'islande. 27
doue k b porte des donjons pour servir d'épouvanUil , et quand je retournerai à Copenhague pour les fêtes du mariage de ma sœur, du diable si quatre daines sur cent mo reconnaissent! Dites-moi, les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps sont-ils toujours de mode? a-t-on traduit quelques nouveaux romans de cette Française, la demoiselle Scodéry? je tiens précisément la Ciéiie; je suppose qu'on la lit encore à Copenhague. CVst mon code de galanterie, maintenant que je soupire loin de tant de beaux yeux... — ^car, tout beaux quMls sont, les yeux de notre jeune prisonnière, vous savez de qui je veux parler, ne me disent jamais rien. Ahl sans les ordres de mon père...! Il faut TOUS dire en confidence, capitaine, que mon père, n'en parlez pas, m'a chargé de... vous m'entendez, auprès de la lîlle de Schumacker ; mais je perds toutes mes peines, cette jolie statue n'est pas une femme ; elle pleure toujours et ne me regarde jamais.
Le jeune homme, qui n'avait pu encore interrompre l'extrême volubilité de l'officier, poussa un cri de surprise : — Comment! que dites vous? chargé de séduire la fille de ce malheureux Schumacker!...
— Séduire, eh bien soit! si c'est ainsi que cela s'appelle à présent à (Copenhague; mais j'en défierais le diable. Avant-hier , étant de garde , je mis exprès pour elle une* superbe fraise française qui m'était envoyée de Paris même. Croiriez-vous qu'elle n'a pas levé seulement les yeux sur moi, quoique j'aie traversé trois ou quatre fois son appartement en faisant sonner mes éperons neufs, dont la molette est plus large qu'un ducas de Lombardie? — C'est la forme la plus nouvelle, n'est-ce pas ?
— Dieu , Dieu ! dit le jeune homme en se frappant le front!... mais cela me confond.
— N'est-ce pas? reprit l'officier, se mépretiMiX ?a\t V
2H U^K D*IAL\KDE.
sens de cette esclamaiion. Pas la moindre attention à moi ! c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai.
Le jeune homme se promenait, violemment agité, de long eu large et à grands pas.
— Voulez-vous vous rafraîchir, capitaine Di^lsen? lui cria Foificier.
Le jeune homme se réveilla. — Je ne suis point le capitaine Dispolsen.
— Gomment ! dit Tofficicr d*un ton sév^re , et se levant sur son séant ; et qui donc étes-vous pour oser vous introduire ici, et à cette heure?
Le jeune homme déploya sa pancarte. — Je veux voir le comte GrifTenfeld;... je veux dire votre prisonnier.
— Le comte ! le comte ! murmura Toificier d'un air mécontent. — ^lais en vérité ceîte pièc« est en règle; voilà bien la signature du vice-chancelier Grummond de Knud : B Le i)orteur pourra visiter, à toute heure et en tout temps, » toutes les prisons royales. » Grummond de Knud est frère du vieux général Le vin de Knud, qui commande à Urontheim , et vous saurez que ce vieux général a élevé mon futur beau-frére. . .
— Merci de vos détails de famille , lieutenant Ne pensez-vous pas que vous m'en avez déjà assez raconté !
— L'impertinent a raison , se dit le lieutenant en se mordant les lèvres.
Iloià , huissier ! huissier de la tour ! conduisez cet étranger à Schumacker, et ne grondez pas si j'ai décroché votre luminaire à trois becs et à une mèche. Je n'étais pas fàch'* d'exanuner une pièce qui date sans doute de Sciold-le- Païon ou de Havar-le-Pourfendu ; et d'ailleurs on ne suspend plus aux plafonds que des lustres en cristaL
Il dit , et pendant que le jeune homme et son conducteur traversaient le jardin désert du doujou , il reprit ,
mamT de la mode, le fil dos aventures galantes do Tamazone délie et d'Horatius le Borgne.
BEKTOLIO.
OÙ diable ce Roméo peut-il être ? il n*est pas rentré chez lui cette nuit.
MERCCTIO.
11 n'est pas rentré cliez son père : J*ai parié à son domestique.
SlUKSPtARB.
Cependant un homme et deux chevaux étaient entrés dans la cour du palais du gouverneur de Drontheim. Le cavalier avait quitté la selle en hochant la tête d*un air mécontent , il se préparait à conduire les deux montures ^ l'écurie, lorsqu'il se sentit saisir brusquement le bras , et une voix lui cria :
— Comment! vous voilà seul, Po€l! et votre maître? où est votre maître ?
C'était le vieux général Levin de Knud , qui , de sa fenêtre, ayant vu le domestique du jeune homme et la selle vide , était descendu précipitamment et fixait sur le valet un regard plus inquiet encore que sa question.
— Excellence , dit Poël en s'inclinant profondément , mon maître n'est plus à Drontheim.
— Quoi! il y était donc? il est reparti sans voir son général, sans embrasser sou vieux ami! et depuis quand?
— Il est arrivé ce soir et reparti ce soir.
— Ce soir! ce soir î mais oii donc s'est-il arrêté? où rst-il allé?
— lia descendu au Spladgest , et s'est embarqaé poor
Munckholm.
— Ah! je le croyais aux antipodes. Mais que va-t-il faire ^ ce château? qu'allait-il faire au Spladgest? Voilà bien mon chevalier errant! G*est aussi un peu ma faute, pourquoi rai-jc élevé ainsi? J*ai voulu qu*il fût libre en dépit de son rang...
— Aussi n'est-il point esclave des étiquettes, dit Poël.
— Non , mais il Test de ses caprices. Allons, il va sans doute revenir. Songez à vous rafraîchir , Poël. — Ditesmoi , et le visage du général prit une expression de sollicitude, dites-moi, Pool, avez-vous beaucoup couru li droite et k gauche?
— Mon général , nous sommes venus en droite ligne de Bcrghen. Mon maître était triste.
— Triste? que s'esl-il donc passé entre lui et son pore? Ce mariage lui déplaît-il?
— Je l'ignore. Mais on dît que sa sérénité l'exige.
— L'exige! vous dites, Poël, que le vice-roi l'exige! Mais pour qu'il l'exige, il faut qu'Ordener s'y refuse.
— Je rignore , excellence. Il paraît triste.
— Triste ! savez-vous comment son père l'a reçu ?
— La première fols , c'était dans le camp , prés Berghen. Sa sérénité a dit : Je ne vous vois pas souvent, mon fils. — Tant mieux pour moi , mon seigneur et père , a répondu mon maître , si vous vous en apercevez. Puis il a donné h sa sérénité des détails sur ses courses du nord; et sa sérénité a dit : r:'est bien. Le lendemain , mon maître est revenu dn palais, et a dit : On veut me marier; mais il faut que je voie mon second pt're , le général Levin. — J'ai s(*llé l(\s chevaux et nous voilà.
— Vrai , mon bon Poël , dit le général d'une voix alté- //v» . il m'a ap|>elé s(>t\ st^cvwd v^vo?
nX'S n'l8T.\5DF. 31
— Oui , voire excellence.
— 3Ialheiir à moi si ce mariage le contrarie , car j'enconrrai plutôt la disgrâce du roi que de m'y prêter. Mais cependant , la fille du grand-chancelier des deux royaumes!.... A propos, PoCl, Ordener sait-il que sa future belle-mère, la comtesse d'Ahlefcld, est ici incognito depuis hier, et que le comte y est attendu ?
— Je Tignorc , mon général.
— Oh ! se dit le vieux gouverneur, oui , il le sait, car pourquoi aurait-il battu en retraite dès son arrivée?
Ici le général , après avoir fait un signe de bienveillance à Poël , et salué la sentinelle qui lui présentait les armes , rentra inquiet dans Thôtel d*où il venait de sortir inquiet.
On eAt dit qiie toutes les passions avalent agité son cœur , et que toutes l'avaient abandonné ; il ne lui restait rien que le coup d'œil trl8tt> et perçant d*un liomme consommé dans la connaissance des hommes, et qui voyait d*un regard où tendait chaque chose.
ScniLLt.R, fcs Visions,
Quand , après avoir fait parcourir ^ rélranger les escaliers en spirale et les hautes salles du donjon du Lion d(* Slesvig , rhuissier lui ouvrît onfm la porte de l'appartement où se trouvait celui qu'il cherchait, la première paroi»' qui frappa Us oreilles du jeune homme fut encore celleci : — Est-ce enfin le caj)itainc Dispolsen?
Celui qui faisait cette question était un vieillard assis ](* dos tourné à la porte , les coudes appuyés sur ime tablo de travail et Ip front appriyé «ir se» maii\s. U èU\V v^^n^Vw
:)2 ii.\!\ d'ialakdk.
d*nne simarre de laine noii*e , et Ton apercevait au-deasm d'un lit placé à une extrémité de la chambre un écosson brisé autour duquel étaient suspendus les colliers rompus des ordres de l'Éléphant et de Dannebrog; une couronne de comte renversée était ûxée au-dessous de Técusson , et les deux fragments d'une main de justice liés en croix complétaient l'ensemble de ces bizarres ornements. — Le vieillard était Schumacker.
— Non , seigneur , répondit l'huissier ; puis il dit à l'étranger : Voici le prisonnier; et les laissant ensemble, il referma la porte, avant d'avoir pu entendre la voix aigre du vieillard , qui disait : Si ce n'est pas le capitaine, je ne veux voir personne.
L'étranger, à ces mots, resta debout près de la porte; et le prisonnier , se croyant seul , — car il ne s'était pas un moment détourné , — retomba dans sa silencieuse r^ verie.
Tout à coup il s'écria : — Le capitaine m*a certainement
abandonné et trahi! Les hommes les hommes sont
comme ce glaçon qu'un Arabe prit pour un diamant ; il le serra précieusement dans son havresac , et quand il le chercha, il ne trouva même plus un peu d'eau
— Je ne suis pas de ces honmics , dit l'étranger. Schumacker se leva brusquement. — Qui est ici? qui
m'écoute? Est-ce quelque misérable suppôt de ce Guldenlew?...
— Ne parlez point mal du vice-roi , seigneur comte.
— Seigneur comte! est-ce pour me flatter que vous m'appelez ainsi? Vous perdez vos peiues; je ne suis plus puissant.
— Celui qui vous parle ne vous a jamais connu puissant, et n'en est pas moins votiv a.ni.
— C'est qu'il espère encore quelque chose de moi : les
«MiTenir» que l*on conserve aux inalhonreiix se inesiireiu toujours aux espérances qui en restent.
— C'est moi qui devrais me plaindre , noble comte ; car je me suis souvenu de vous, et vous m'avez oublié. — Je sub Ordener.
Un éclair de joie passa dans les tristes yeux du vieillard, et un sourire qu'il ne put réprimer entr'ouvrit sa barbe Manche , comme le rayon qui perce un nuage.
— Ordener! soyez le bien>venu, voyageur Ordener. Mille vœux de bonheur au voyageur qui se souvient du
tisonnier !
— Mais, demanda Ordener, vous m'aviez donc oublié?
— Je vous avais oublié , dit Schumacker, reprenant son air sombre , comme on oublie la brise qui nous rafraîchit et qui passe ; heureux lorsqu'elle ne devient pas l'ouragan qui nous renverse.
— Comte de Griffenfeld, reprit le jeune homme, vous ne comptiez donc pas sur mon retour ?
— Le vieux Schumacker n'y comptait pas; mais il y a ici une jeune fille qui me faisait remarquer aujourd'hui même qu'il y avait eu , le 8 mai dernier, un an que vous étiez absent
Ordener tressaillit.
— Qnoi, grand Dieu! serait-ce votre Kthel, noble comte?
— Et qui donc?
— Votre fille , seigneur, a daigné compter les mois derais mon départ! Oh ! combien j'ai passé de tristes jourlées! j'ai visité toute la Norwége, depuis Christiania jus- ]u'à >Vardhus; mais c'est vers Drontheim que mes coursci no ramenaient toujours.
— Usez de votre liberté , jeune homme , tant (|ne vous •Il jouissez. — Mais dites-moi donc enfin qui vous vU*s.
.14 n\Yê b'islande.
Je iroudrais, Ordener, foi» connattre sons nn antre Le fils d'un de mes mortels ennemia s'appelle Ordener.
«* Peut-être, seigneur comte, ce mortel ennemi a-t-il plus de bienveillance ponrirons que tous n'en avez pour loi
— Vous éludez ma question; mais gardez votre secret; J'apprendrais peut^^tro que le fruit qui désaltère est on poison qui me tuera.
— Comte i dit Ordener d*ime voix irritée. Comte! rf prit-il d'un ton de reproche et de pitié...!
— SuÎ8-je contraint de me fier à tous , répondit Sdmmackor, à vous qui prenez toujours en ma présence le parti de l'implacable Guldenlew?...
— Le vice-roi , interrompit gravement le jeune iiomme, vient d'ordonner que vous seriez k l'avenir libre et sans gardes dans Tintéricur de tout le donjon du Lion de Slesvig. C'est une nouvelle que j'ai recueillie à Berghen, et que vous recevrez sans doule incessamment.
— C'est une faveur que je n'osais espérer, et je croyais n'avoir parlé de mon désir qu'à vous seul. Au surplus, on diminue le poids de mes fers à mesure que celui de mes années s'accroît, et, quand les infirmités m'auront rendu impotent, on me dira sans doute: Vous êtes libre.
A ces mots h; vieillard sourit amèrement; il continua :
— Kt TOUS, jeune homme, avez-vous toujours vos folles idées d'indépendance?
— Si je n'avais point ces folles idées, je ne serais |)as ici.
— Comment étes-vous venu à Dmntheim?
— Eh bien ! à cheval.
— Comment éles-vous venu h Munckholm?
— Sur une barque.
— Pauvre insensé! qui crois être libre, et qui passes d'un rlieval dans une iKirque. Ce ne sont point tes meni-
B qui exécutent tes volootés; c'est ud aaiiual , c'est la tière; et tu appelles cela des vdoiités I
— Je farce des êtres k m'obéir.
— Prendre sur certains êtres le droit d'en être obéi , H dottoer à d'autres celui de yous commander. L'iudéidance n'est que dans l'isolement.
-* Vous n'aimez pas les hommes, noble comte? \je vieillard se mit k rire tristement — Je pleure d'être urne, et je ris de celui qui me console. — Vous le irez si vous Tignorez encore , le malheur rend défiant nme la prospérité rend ingrat. Écoutez , puisque vous lez de fiergheu, apprenez-moi quel vent favorable a ifilé sur le capitaine Dispolsen. Il faut qu'il lui soit aré quelque chose d*heureux , puisqu'il m'oublie. Ordener devint sombre et embarrassé.
— Dispolsen , seigneur comte? C'est pour vous en parque je suis venu dès aujourd'hui. — Je sais qu'il avatt
(te votre confiance
— Vous le savez? interrompit le prisonnier avec iuquiéle. >'ous vous trompez. Nul être au monde n'a ma ifiance. — Dispolsen tient, il est vrai, entre ses mains « papiers , des papiers môme très-importants. C'est pour li qu'il est allé à Coi)enhague, près du roi. J'avouerai fDe que je comptais plus sur lui que sur tout autre, ' dans ma puissance je ne lui avais jamais rendu service.
— Kh bien ! noble comte , je l'ai vu auj(»urd*hui. . .
— Votre trouble me dit le reste; il est traîlre.
— Il c«t mort.
— Mort!
{j(* prisonnier croisa ses bras et baissa la tète, puis reant son œil fixe \ers le jeune homme :
— Quand je vous disais <|u'il lui était arrivé quelffuc NM.* d'heureux?....
30 U:%K d'islakde.
Puis son regard se tourna vers la muraille où étakot suspendus les signes de ses grandeurs détruites, et il fit un geste de la main comme pour éloigner le témoin d*aiie douleur qu'il s'efforçait de vaincre.
— Ce n'est pas lui que je plains , ce n'est qu'un iMMume de moins. — Ce n'est pas moi : qu*ai-je <i perdre? Mab ma fille, ma fille infortunée!... je serai la victime de cette infâme machination; et que deviendra-t-elle si on lui enlève son t>ère?....
11 se retourna vivement vers Ordener.
— Comment est-il mort ? où Tavez-vous vu ?
— Je l'ai vu au Spladgest ; on ne sait s'il est mort d'an suicide ou d'un assassinat.
— Voici maintenant l'important S'il a été assassiné, je sais d'où le coup part ; alors tout est |>erdu. Il m'apportait les preuves du complot qu'ils trament contre moi ; ce;»
preuves auraient pu me sauver et les perdre Ils ont
su les détruire !.... — Malheureuse Éthel!....
— Seigneur comte , dit Ordener , je vous dirai demain s'il a été assassiné.
Schumacker, sans ré]>ondre, suivit Ordener <|ui sortait, d'un regard où se peignait le calme du déses|x>ir, plub effrayant que le calme de la murL
Ordener était dans l'antichambre solitaire du prisonnier, sans savoir de quel côté se diriger. La soirée était avancée et la salle obscure ; il ouvrit une i)orte au hasard et :>e trouva dans un immense corridor , éclairé seulement par la lune, qui courait rapidement à travers de i)àles nuées. Ses lueurs nébuleuses tombaient par intervalles sur li*> vitraux étroits et élevés, et dessinaient sur la muraille opposée comme une longue procession de fantômes, (|ui apparaissait et disparaissait simultanément dans les proiuiuleursde la galerie. Le jeune homme se signa lentement,
H\\ D I8LA3kDE. 37
et marcha vers une lumière rougeàtre qui luillait iaiblement à l'extrémité du corridor.
Une porte était entr'ouTertc ; une jeune fille agenouillée dans un oratoire gothique, au pîed d'un simple autel, récitait à demi-Toix les litanies de la Vierge; oraison simple et sublime où l'âme qui s'élève vers la .Mère des Scpt-Douleurs ne hi prie que de prier.
Cette jeune fille était vétuc de crêpe noir et de gaze blanche , comme pour faire deviner en quelque sorte , au premier as|)cct , que ses jours s'étaient enfuis jusqu'alors dans la tristesse et dans l'innocence. Même en cette attitude modeste, elle ])ortait dans tout son être l'empreinte d'une nature singulière. Ses yeux et ses longs cheveux étaient noirs , beauté très-rare dans le Mord ; son regard élevé vers la voûte paraissait plutôt enflammé par l'extase qu'éteint par le recueillement. Enfin , on eût dit une vierge des rives de Chypre ou des campagnes de Tibur, revêtue des voiles fantastiques d'Ossian , et prosternée devant la cn>ix de bois et l'autel de pierre de Jésus.
Ordencr tressaillit et fut prêt à défaillir, car il reconnut celle qui priait.
Elle pria pour son père , pour le puissant tombé , jwur le vieux captif abandonné , et elle récita à haute voix le psaume de la délivrance.
Elle pria encore pour un autre ; mais Ordener n'enten dit pas le nom de celui pour qui elle priait; il ne l'entendit pas , car elle ne le prononça pas ; seulement elle récita le cantique de la Sulamite, l'épouse qui attend l'époux, et le retour du bien-aimé.
Ordener s'éloigna dans la galerie ; il rcsi)ecta cette vierge qui s'entretenait avec le ciel : la prière est un grand mystère, et son cœur s'était rempli, malgré lui, d'un ravissemeut inconnu , mais profane.
:iS II \N 1> iSLV.MH..
La i>oi Le de i oratoire se ferma douceineut , ei nue lumière et une femme blanche dans les ténèbres vinrent de son côté. U s'anrétâ , car il éprouvait une des plus violentes émotions de la vie ; il s*adossa k Tobscure muraille ; son oorps était iaible « et les os de ses membres s'entrechoquaient dans leurs jointures, et, dans le silence de tout m être, les battements de son coeur retentissaient à son oreille.
Quand la jeune fille passa , elle entendit le froiasemeiit d*un manteau , et une baleine brusque et précipitée.
— Dieu ! cria-t-elle., ••
Ordener s*élança : d'un bras il la soutint « de l'autre I chercha vainement à retenir la lampe • qu'elle «ivait laiaéf échapper , et qui s'éteignit
— C'est mx , dit-il doucement
— C'est Ordener I dit la jeune fille , car le dernier retentissement de celte voix , qu'elle n'svait pas entendoe depids un an » était encore dans son oreille.
Et la lune qui passait éclaira la joie de sa cbarmaDle figure : puis elle reprit , timide et confuse , et se dég^^east des bras du jeune homme :
— C'est le seigueur Ordener.
— C*est lui , comtesse ÉtbeL...
— Pourquoi m'appelez-vous comtesse?
•i^ Pourquoi m'appelcz-vous seigneur t
La jeune fille se tut et sourit ; le jeune homme se tut et soupira. Elle rompit la première le silence :
— Comment donc êtes*vous ici 7
— FaitesHUoi merci , si ma i)résence vous afilige. J'étais venu pour parler au comte votre père.
— Ainsi, dit Éthel d*unc voix altérée , vous n'êtes venu que pour mon père.
Le jeune homme baissa la tête , car ces paroles luiseoiblaicut bien injustes.
H\h D IAI..%!«DE. 39
— Il y a 9aiM doqte d^jk loiig-Icmps , conlinaa la jeuno fiUe d'un ton de reproche , il y a sans doute déjà longtemps que vous êtes à Drontiieim ? Votre absence de ce château n'a pu vous paraître longue , à vous.
Ordener, profondément blessé , ne répondit pas.
— Je vous approuve , dit la prisonnière d'une voix tremblante de douleur et de colère ; mais , ajouta-t-elle d'un ton fier , j'espère , seigneur Ordener, que vous ne m'avez pis entendue prier ?
— Comtesse , répondit enfin le jeune homme , je vons « entendue.
— Ab! seigneur Ordener, il n'est point courtois d'érouier ainsi.
— Je ne vous ai pas écoutée , noble comtesse, dit faiblement Ordener ; je vous ai entendue.
— J*ai prié pour mon père , reprit la jeune fdlc en le regardant fixement , et comme attendant une réponse à cette parole toute simple.
Ordener garda le silence.
— J*ai aussi prié , continua-t-elle , inquiète et paraissant attentive k l'efTet que ces paroles allaient produire sur lui, j'ai aussi prié pour quelqu'un qui porte votre nom , pour le fils du vice-roi , du comte Giddenicw. Car il faut prier pour tout le monde, même pour ses persécuteurs....
Kt la jeune fille rougit, car elle pensait mentir; mais elle était piquée contre le jeune homme , et elle croyait l'avoir nommé pendant sa prière : elle ne l'avait nommé que dans son cœur.
— Ordener Guldenlew est bien malheureux , noble dame , si vous le comptez au nombre de vos persécuteurs; il est bien heureux cependant d'occuper une place dans vos prières.
— Oh ! non • dit Éthel troublée et effravéo do V^vc ^t^W
40 ITAK D^ISLANDE.
du jeune homme, non, je ne priais pas pour lui... J'ignore ce que j'ai fait, ce que je fais. Quant au fils du vice-roi, je le déteste , je ne le connais pas. Ne me regardez pas de cet œil sévère : vous ai-je offensé ? ne pouvez-vous rien pardonner à une pauvre prisonnière , vous qui passez vos jours près de quelque belle et noble dame , libre et heureuse comme vous!...
— Moi, comtesse!... s'écria Ordener.
Éthel versait un torrent de larmes ; le jeune homme se précipita à ses pieds.
— Ne m'avez-vous pas dit , continua-t-elle souriant à travers ses pleurs , que votre absence vous avait semblé courte?
— Qui, moi, comtesse?
— Ne m'appelez pas ainsi, dit-elle doucement, je ne suis plus comtesse pour personne , et surtout pour vous.
Le jeune homme se leva violemment , et ne put s'empêcher de la presser sur son cœur dans un ravissement convulsif.
— Kt bien ! mon Éthel adorée , nomme-moi ton Ordener... — Dis-moi , et il attacha un regard brûlant sur ses yeux mouillés de larmes ; dis-moi, tu m'aimes donc?...
Ce que dit la jeune fille ne fut pas entendu , car Ordener , hors de lui , avait ravi sur ses lèvres avec sa réponse cette première faveur , ce baiser sacré qui suffit aux yeux de Dieu pour changer deux amants en époux.
Tous deux restèrent sans paroles , parce qu'ils étaient dans un de ces moments solennels , si rares et si courts sur la terre , où l'âme semble éprouver quelque chose de la félicite des cieux. Ce sont des instants indéfinissables que ceux où deux âmes s'entretiennent ainsi dans un langage qui ne peut être compris que d'elles; alors tout ce qu'il y a d'humain se tait , et les deux êtres immatériels s'unissent
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mystérieusement pour la vie de ce monde et rétemité de l'autre.
Éthel s'était lentement retirée des bras d'Ordener , et , aox lueurs de la lune, ils se regardaient avec ivresse; seulement , Tocil de flanune du jeune homme respirait un mâle orgueil et un courage de lion ; tandis que le regard demi-voilé de la jeune fille était empreint de cette pudeur, boute angélique, qui, dans le cœur d'une vierge , se mêle i toutes les joies de l'amour.
— Tout à l'heure , dans ce corridor, dit-elle enfin , vous m'évitiez donc, mon Ordener?
— Je ne vous évitais pas , j'étais comme le malheureux aveugle que l'on rend à la lumière après de longues années, et qui se détourne un moment du jour.
— C'est à moi plutôt que s'applique votre comparaison, car , durant votre absence , je n'ai eu d^autre bonheur que la présence d'un inforttiné , de mon père. Je passais mes longues journées à le consoler, et, ajouta-t-elle en baissant les yeux , à vous espérer. Je lisais à mon père les fables de TEdda , et quand je Tentendais douter des hommes , je lui lisais l'Évangile , pour qu'au moins il ne doutât pas du ciel ; puis je lui parlais de vous , et il se taisait , ce qui prouve qu'il vous aime; seulement, quand j'avais inutilement passé mes soirées à regarder de loin sur les routes les voyageurs qui arrivaient , et dans le port les vaisseaux qui abordaient , il secouait la tête avec un sourire amer , et je pleurais. Cette prison, où s'est jusqu'ici passée toute ma vie, m'était devenue odieuse , et pourtant mon père , qui , jusqu'à votre apparition , l'avait toujours remplie pour moi , y était encore; mais vous n'y étiez plus, et je désirais cette liberté que je ne connaissais pas.
Il y avait dans les yeux de la jeune fille , dans la naïveté de sa tendresse , dans la douro hésitation de ses épaudie-
42 iiw l>'lAl.\^^F..
nicnts, un rliarmo que des paroles lidniaines n'exprimeraient pas. Ordener Técoutait avec cette joie rêveuse d*an être qui serait enlevé au monde réel pour assister au monde idéal.
— £t moi , dit-il , maintenant je ne ^eux plus de cette liberté que vous ne partagez pasi
— Quoi , Ordener ! reprit vivement Éthel , vous ne nous quitterez donc plus ?
Cette expression rappela au jeune homme tout ce qu*il avait oublié.
— Mon Éthel , il faut que je vous quitte ce soir. Je voos reverrai demain , et demain je vous quitterai encore, jusqu'à ce que je revienne pour ne plus vous quitter.
— Hélas! interrompit douloureusement la jeune DUe, absent encore !. . .
— Je vous répète , ma bien-aimée Éthel , que je reviendrai bientôt vous arracher de cette prison ou m'y ense>'elir avec vous.
— Prlsonni^re avec lui! dit -elle doucement. Ah! ne me trompez pas , faiit-il que jVspère tant de Ixmheur?...
— Quel serment te faut-il? que veux-tu de moi? s'écria Ordener ; dis-moi , mon Éthel , n'es-tu pas mon épouse?... Kt , transporté d*amour , il la serrait fortement contre m poitrine.
— Je suis h toi , murmura-t-elle faiblement
(les deux cœurs nobles et purs battaient ainsi avecdëlio(*s Tun contre Tautre , et n'en étaient que plus nobles et plus purs.
Kn ce moment un \iolenl éclat de rire se fit entendre auprès d'eux, l n homme enveloppé d'un manteau dérouvrit une lanttTiie sourde qu'il y avait cachée, et dont la lumière éclaira subitement la figure effrayée et confune d' Éthel et le visage étonné et fier d'Ordener.
— Courage! mon joli coiiplo! murage! mais il mo semble qu*après avoir cheminé si peu de temps dans le pays du Tendre , vous n'avez pas suivi tous les détours du ruisseau du Sentiment , et que vous avez dû prendl^ un chemin de traverse pour arriver si vite au hameau du Baiser.
Nos lecteurs ont sans doute reconnu le lieutenant admirateur de mademoiselle de Scudérv. Arraché de la lecture de la Ciétie par le beffroi de minuit , que les deux amants n'avaient pas entendu , il était venu faire sa ronde nocturne dans le donjon. En passant ï l'extrémité du corridor de l'orient , il avait recueilli quelques paroles et vu comme deux spectres se mouvoir dans la galerie à la clarté de la lune. Alors, naturellement curieux et hardi, il avait Caché sa lanterne sous son manteau, et s'était avancé sur U pointe du pied prés des deux fantômes , que son brusque éclat de rire venait d'arracher désagréablement à letU* extase.
Éthel fit un mouvement pour fuir Ordenet, pulâ, revenant à lui comme par instinct et pour Ibi demander protection , elle cacha sa tête brûlante dans le sehi du jeune homme.
Celui-ci releva la sienne avec un orgueil de roi :
— Malheur, dit-il, malheur à celui qui vient de t^effraycr et de t'aflliger , mon Éthel !
— Oui vraiment , dit le lieutenant , malheur à moi si j'avais eu la maladresse d'épouvanter la tendre Màndane!
— Seigneur lieutenant , dit Ordener d'un ton hautain , je vous engage à vous taire.
— Seigneur insolent, répliqua l'officier , je voiis engage à vous taire.
— M'entendez-vous? reprit Ordener d'une volt tonnante; achetez votre parAnn par le silence.
44 ll\^ u'iHrAMie.
— TUii tua , répondit le lieutenant , prenez vos aris pour vous, achetez votre pardon par le silence.
— Taisez-vous! s'écria Ordcncr avec une voix qui Gt trembler les vitraux ; et, déposant la tremblante jeune fille sur un des vieux fauteuils du corridor , il secoua énergi* quement le bras de roflicier.
— Ho , paysan , dit le lieutenant , moitié riant » moitié irrité , vous ne remarquez pas que ce pourpoint que vous froissez si brutalement est du plus beau velours d* Abingdoo.
Ordener le regarda fixement.
— Lieutenant, ma patience est plus courte que moo epee*
— Je vous entends , mon brave damoisel , dit le lientenant avec un sourire ironique , vous voudriez bien que je vous fisse un tel honneur ; mais savez-vous qui je suis? Non , non , s'il vous plaît, prince contre prince^ hergtt contre hergcr , comme disait le beau Léandre.
— S'il faut dire aussi : lâche contre lâche I reprit Ordener , assurément je n'aurai point l'insigne honneur de me mesurer avec vous.
— Je me fâcherais, mon très-honorable berger , si vous portiez seulement l'uniforme.
— Je n^en ai ni les galons ni les franges , lieutenant , mais j'en porte le sabre.
Le fier jeune homme , rejetant son manteau en arrière, avait mis sa toque sur sa tête et saisi la garde de son sabre, lorsque Éthcl , réveillée par ce danger imminent , se pré* cipita sur son bras et s'attacha h son cou avec un cri de terreur et de prière.
— Vous faites sagement, ma belle damoiselle , si vous ne voulez pas que le jouvencel soit puni de ses hardiesses, dit le lieutenant, qui , aux menaces d'Ordener , s'était mis en garde sans s'émouvoir ; car (lyrus allait se brouiller ave^'
Cambyse « ponnru tODtefois que ce ne soit pas faire trop cVhoniieur à ce vassal que de le comparer à Cambyse.
— Au nom du ciel, seigneur Ordener, disait Éthel , que je ne sois pas la cause et le témoin d*un pareil malheur...! Pois V levant sur lui ses beaux yeux , elle ajouta : Ordener, je i*en supplie!...
Ordener repoussa lentement dans le fourreau la lame à demi tirée , et le lieutenant s*écria :
— Par ma foi , chevalier , j*ignore si vous Têtes , mais je vous en donne le titre parce que vous paraissez le mériter; moi et vous agissons suivant les lois de la bravoure, mais non suivant celles de la galanterie. La damoisellc a raison, des engagements comme celui qu^' je vous crois digne de nouer avec moi ne doivent pas avoir des dames pour témoins , quoique , n*en déplaise à la charmante damoiselle , ils puissent avoir des dames pour causes. Nous ne pouvons donc ici convenablement parler que du duelium remotum , et , comme ToiTcnsé , si vous voulez en fixer Tépoque , le lieu et les armes, ma fine lame de Tolède ou mon poignard de IMérida seront à la disposition de votre hachoir sorti des forges d'Ashkreuth , ou de votre couteau de chasse trempé dans le lac de Sparbo.
Le duel ajourné que rofficicr proposait à Ordener était en usage dans le Nord , d*où les savants prétendent que la coutume du duel est sortie. Les plus vaillants gentilshommes proposaient et acceptaient le dueUum remotum. On le remettait à plusieurs mois , quelquefois à plusieurs années, et durant cet intervalle , les adversaires ne devaient s'occuper ni en paroles ni en actions de TaiTaire qui avait amené le défi. Ainsi , en amour , les deux rivaux s'abstenaient de voir leur maîtresse , afin que les choses restassent dans le même état : on se reposait à cet égard sur la loyauté des chevaliers ; comme dans les anciens tournois , si \es \w^^
40 %\\y d'isl.^xdÉ.
(In c^mp, croyant la loi rouitoifie violée , jetaient leur dans Tarènc , à Tinstant tous les combattants s'arrétaieit; mais, jusqirà réclaircissement du doute, la gorge du ? ainci restait à la même distance de Tc^pée du vainqueur,
— Kh bien ! chevalier, dit Ordener après un momcÉ de réflexion ,... un messager vous instruira du lieu.
— Soit , répondit le lieutenant ; d*antant mieux qie cela me donnera le temps d*assister aux cérémonies à mariage de ma sœur, car vous saurez que tous aiuti rhonnciir de vous battre avec le futur beau-frère d*oi haut seigneur , du fils du vice-roi de Norwége , du baroi Ordener Guldenlcw, lequel, à l'occasion de cet illnstn hyménée, comme dit Artamène, va être créé comte d» Danneskiold , colonel et chevalier de TÉléphant ; et moim(>me , qni suis le fils du grand- chancelier des dem royaumes, je serai sans doute nommé capitaine.
— Fort l)ien , fort bien , lieutenant d'Ahlefeld , dit Ordener avec im|)atience , vous n'êtes point encore capitaine, ni le fils du vice-roi colonel ;... et les sabres sont toujours (les sabres.
— Kt les rustres toujours des rustres , quoi qu'on fawe pour les élever jusqu'à soi , dit entre ses dénis lofficier.
— Chevalier , continua Ordener, vous connaissez la loi cx)nrtoise. Vous n'entrerez plus dans ce donjon , et vons jçarderez le silence sur cette affaire.
— Pour le silence , rapportez-vous-en à moi , je serai aussi muet (pie Miico Scévolc» lorsqu'il eut le poing sur le brasier. Je n'entrerai non plus dans le donjon , ni moi, ni aucun ai-gns de la garnison ; car je viens de recevoir un ordre d'y laisser h l'avenir Schinnacker sans gardes, ordre (jue j'étais char|,'é i\o lui communiquer ce soir, ce que j'aurais fait si je n'avais passé une partie de la soirée ï essayer de nouvelles bnttines de Cracovie. — Cet ordre ,
UAN D ISLANDE. 47
entre nous, est bien imprudent. — Voulez-vous que je vous montre mes bottines?
Pendant cette conversation , Étbel , les voyant apaisés , et ne comprenant pas ce que c'était qu*un dueilum remoium^ avait disparu, apr^ avoir dit doucement à ToreiUe d'Ordener : A demain,
— Je voudrais, lieutenant d'Ahlefeld, que vous m'aidassiez à sortir du fort.
— Volontiers, dit Toffidcr, quoiqu'il soit un peu tard, ou plutôt de bien bonne heure. Mais comment trouverezvous une barque?
— Cela me regarde , dit Ordener.
Alors , s'entretenant de bonne amitié , ils traversèrent le jardin , la cour circulaire, la cour carrée , sans qu'Ordener , conduit par Toflicier de ronde , éprouvât d'obstacle ; ils franchirent la grande herse , le hangar de l'artillerie, la plar ^ armes , et arrivèrent à la tour basse , dont la porte de fer s'ouvrit à la voix du lieutenant.
— Au revoir , lieutenant d'Ahlefeld ! dit Ordener.
— Au revoir, répondit l'oiBcier. Je déclare que vous êtes un brave champion, quoique j'ignore qui vous êtes, et si ceux de vos pairs que vous amènerez à notre rendezvous auront qualité pour prendre le titre de parrains , et ne devront pas se borner au nom modeste d'assistants.
Ils se serrèrent la main ; la porte de fer se referma , et le lieutenant retourna , en fredonnant un air de Lulli , admirer ses bottes polonaises et le roman français.
Ordener, resté seul sur le seuil, quitta ses vètemcnls, c[u'il enveloppa de son manteau et attacha sur sa lôtc avec le ceinturon de son sabre ; puis , mettant en prali({ae les principes d'indépendance de Schumackcr , il s'élança dans Veau froide et calme du golfe , et commença à nager au nûlieu de l'obscurité , vers le rivage , en se dirigeant dvv
côté du Spladgest, destination où il était toujours à pea près sûr d'arriver , mort ou vif.
Les fatigues de la journée l'avaient épuisé ; aussi n'aborda-t-il que très-péniblement II se rhabilla à la hâte , et marcha vers le Spladgest, qui se désignait dans la place do port comme une masse noire ; car depuis quelque temj» la lune s'était entièrement voilée.
£n approchant de cet édifice , il entendit comme un bruit de voix ; une lumière faible sortait par l'ouverture supérieure. Etonné , il frappa violemment à la porte car^rée : le bruit cessa , la lueur disparut. Il frappa de nodveau : la lumière, en reparaissant, lui laissa voir quelque chose de noir sortir par l'orifice supérieur et se blottii* sur le toit plat du bâtiment. Ordener frappa une troisième fois avec le pommeau de son sabre, et cria : Ouvrez, de par sa majesté le roi ! ouvrez , de par sa sérénité le viceroi !
La porte s'ouvrit enfin lentement , et Ordener se trouw face à face avec la longue figure pâle et maigre de Spiagudry, qui , les habits eu désordre , l'œil hagard , les cheveux hérissés , les mains ensanglantées , portait une lampe sépulcrale , dont la flamme tremblait encore moins visiblement que son grand corps.
nxs d'islande. 49
PIRKU.
Jamais !
ANGELU.
Quoi ! je crois que tu veux faire i'iioinme de bien. Aliséral)ic! si tu dis un seul mot...
PlRRO.
Mais, Augclo, je t'en copjurc, pour i'amour de Dieu...
AKGELU.
Laisse faire ce que lu ne peux empéclier.
PIRKO.
Ali ! quand ie diable vous lient par un cheveu , il faut lui abandonner toute la tête... Malheureux que je suis!
EXILIA Galotti.
Une heure environ après que le jeune voyageur à la plume noire fut sorti du Spladgest , la nuit étant tout à £iit tombée et la foule entièrement écoulée , Oglypiglap avait fermé la porte extérieure de Tédifice funèbre , tandis que son maître Spiagudry arrosait pour la dernière fois les corps qui y étaient déposés. Puis tous deux s*étaient retirés dans leur très-peu somptueux appartement, et tandis qu*Oglypiglap dormait sur son petit gi*abat, comme 1 un des cadavres confiés à sa garde , le vénérable Spiagudry , assis devant une table de pierre couverte de vieux livres , de plantes desséchées et d*ossements décharnés , s'était plongé dans les graves études qui , bien que réellement fort innocentes , n'avaient pas peu contribué à lui donuer parmi le peuple une réputation de sorcellerie et de diablerie , fâcheux apanage de la science à celte époque.
11 y avait plusieurs heures qu'il était absorbé dans ses luéibtatious ; et prêt enfin à quitter ses livres ]X)ur son
lit , il s'était arrêté à ce passage lugubre de Thormodas ïorfœus :
« Quand un homme allume sa lampe , la mort est chez » lui avant qu'elle soit éieiute... »
— -N'en déplaise au savant docteur, se dit-il k demi- Yolx , il n'en sera point ainsi chez moi ce soir.
Et il prit sa lampe pour la souffler.
— Spiagudry cria une voix qui sortait de la salle des cadavres. . .
Le vieux concierge trembla de tous ses membres. Ce n'est pas qu'il crût , conrnie tout autre peut-être à sa place, que les tristes hôtes du Spladgest s'insurgeaient contre leur gardien. Il était assez savant pour ne pas éprouver de ces terreurs imaginaires ; et la sienne n'était si réelle que parce qu'il connaissait trop bien la voix qui l'appelait.
— Spiagudry ! répéta violemment la voix , faudra-t-il, pour te faire entendre , que j'aille t'arracher les oreilles?
— Que saint Hospice ait pitié , non de mon âme , mais de mon corps! dit l'effrayé vieillaid; et, d'un pas que la pem* pressait et ralentissait à la fois , il se dii igea vers la seconde [)orte latérale, qu'il ouvrit. M os lecteurs u'oat pas oublié que cette porte communiquait à la salle des morts.
La lani|)e qu'il i)ortait éclaira alors un tableau bizarre* nient hideux. D'un côté , le cor)>s maigre , long et légèrement voûté de Spiagudry; de l'autre, un homme petit, épais et trapu , vêtu de la tête aux pieds de peaux de toutes sortes d'animaux encore teintes d'un sang desséché, et debout au pied du cadavre de Gill Stadt, qui, avec ceux de la jeune fille el du capitaine , occupait le fond de la scène. Ces trois muets témoins , ensevelis dans une sorte de pénombre , étaient les seuls qui pussent voir , sans fuir d'éiiouvàute , les deux vivants dont Tf^tietlen çoQii^eoç^'*
Lestrahs dit pc>tit hommo, qiio la lumière faisait vivement ressortir, avaient quelque chose d'extraordinairement sauvage. Sa barbe était rousse et touffue , et son front, caché sons an bonnet de peau d'élan , paraissait hérissé de cbeveux de même couleur ; sa bouche était large , ses lèvres épaisses , ses dents blanches , aiguës et séparées ; son nez , recourbé comme le bec de Taigle : et son œil gris- Ueu, extrêmement mobile, lançait sur Spiagudry un regard oblique , où la férocité du tigre n'était tempérée que par la malice du singe. Ce personnage singulier était armé d'un large sabre , d'un poignard sans fourreau , et d'une hache à tranchants de pierre, sur le long manche de laquelle il était appuyé : ses mains étaient couvertes de gros gants de peau de renard bleu.
— Ce vieux spectre m'a fait attendre bien long- temps, dit-il, se parlant à lui-même; et il poussa une espèce de rugissement comme une bête des bois.
Spiagudry aurait certainement pâli d'effroi , s'il eût pu pâlir.
— Sais-tu bien, poursuivit le petit homme eu s'adressant ï lui directement, que je viens des grèves d'Urchlal ? avaistu donc envie , en me retardant , d'échanger ta couche de paille contre une de ces couches de pierre ?
Le tremblement de Spiagudry redoubla ; les deux seules dents qui lui restaient s'entrechoquèrent avec violence.
— Pardonnez , maître , dit-il en courbant l'arc de son grand corps jusqu'au niveau du petit homme , je dormais d'un profond sommeil.. .
— Veux-tu que je te fasse connaître un sommeil plus profond encore ?
Spiagudry fit une grimace de terreur , qui seule pouvait ^tre plus plaisante que ses grimaces de gaieté.
52 IIAK D*lftL<\NDE.
— Hé bien ! qu'est-ce ? continua le petit homme. Qu'astu ? Est-ce que ma présence ne t'est pas agréable ?
— Oh ! mou maître et seigneur, répondit le vieux concierge , il n'est certainement pas pour moi de bonheur plos grand que la vue de votre excellence.
Et l'effort qu'il faisait pour donner à sa physionomie effrayée une expression riante eût déridé tout autre que des morts.
— Vieux renard sans queue , mon excellence t'ordonne de me remettre les vêtements de Gill Stadt.
En prononçant ce nom , le visage farouche et railleur du petit homme devint sombre et triste.
— Oh ! maître , pardonnez, je ne les ai plus, dit Spiagudry ; votre grâce sait que nous sommes obligés de livrer au fisc royal les dépouilles des ouvriers des mines , dont le roi hérite en sa qualité de leur tuteur né.
Le petit homme se tourna vers le cadavre , croisa les bras, et dit d'une voix sourde : — Il a raison. Ces misérables mineurs sont comme Teider ^ On lui fait son nid, on hii prend son duvet.
Puis soulevant le cadavre entre ses bras et l'étreignant fortement , il se mil à pousser des cris sauvages d'amour et do douleur , pareils aux grondements d'un ours qui caresse son petit. A ces sons inarticulés , se mêlaient , par intervalles, quelques mots d'un jargon étrange que Spiagudry ne comprenait pas.
Il laissa retomber le cadavre sur la pierre , et se tourna vers le gardien.
— Sais-tu , sorcier maudit, le nom du soldat né sous un mauvais astre qui a eu le malheur d'être préféré à Gill par cette fille ?
. ^ Oiseau qui donne Tédredon. Les paysans norwégiens lui construisent des nids , où ils le surprennent et le plament.
Et il poussa du pied les restes froids de Guth Stersen. Spîagudry fit un signe négatif.
— Eh bien ! par la hache d'Ingolphc , le chef de ma race , j'exterminerai tons les porteurs de cet uniforme ; et il désignait les vêtements de l'officier. — Celui dont je veux la vengeance se trouvera dans le nombre. J'incendierai toute la forêt pour brûler l'arbuste vénéneux qu'elle renferme. Je l'ai juré du jour où Gill est mort ; et je lui ai donné déjà un compagnon qui doit réjouir son cadavre. — O Gill ! te voilà donc là sans force et sans vie , toi qui atteignais le phoque à la nage , le chamois à la course ; toi qui étouffais l'ours des monts de Kole à la lutte; te voilà inunobile, toi qui parcourais le Drontheimhus, depuis rOrkel jusqu'au lac de Smiasen , on un jour ; toi qui gravissais les pics du Dofre-Ficld comme l'écureuil gravit le chêne ; te voilà muet , Gill ; toi qui , debout sur les sommets orageux de Kongsberg, chantais plus haut que le tonnerre. O Gill ! c'est donc en vain que j'ai comblé pour toi les mines de Faroér ; c'est en vain que j'ai incendié l'église cathédrale de Drontheim ; toutes mes peines sont perdues, et je ne verrai pas se perpétuer en toi la race des enfants d'Islande , la descendance d'Ingolphe l'Exterminateur ; tu n'hériteras pas de ma hache de pierre : et c'est toi au contraire qui me lègues ton crâne pour y boire désormais l'eau des mers et le sang des hommes.
A ces mots , saisissant la tête du cadavre :
— Spiagudry , dit-il , aide-moi. VA arrachant ses gants, il découvrit ses larges mains, armées d'ongles longs, durs et retors comme ceux d'une bête fauve.
Spiagudry , qui le vit prêt à faire sauter avec son sabre le crâne du cadavre, s'écria avec un accent d'horreur ([u'il ne put réprimer : — Juste Dieu ! maître !... un mort !
— Hé bien , répliqua tranquillement le petit hommo !
54 ll\N D'](tt\KDE.
aimes-tu mieux que cette lame s*aigaise ici rar nn tIvant?
— Oh ! permettez-moi de supplier votre courtoisie..... Comment votre exellence peut-elle profaner?... — Votre grâce.... Seigneur, votre sérénité ne voudra pas....
— Finiras-tu? ai-je iïesoin de tous ces titres, squelette vivant , pour croire à ton profond respect pour mon sabre?
— Par saint W'aldemar , par saint Usuph , au nom de saint Hospice, épargnez un mort!...
^- Aide^moi, et ne parle pas des saints au diable.
— Seigneur, poursuivit le suppliant Spiagudry, par votre illustre aïeul saint Ingolphe !...
— Ingolphe TExterminateur était un réprouvé comme moi.
— Au nom du ciel , dit le vieillard en se prosternant , c'est cette réprobation que je veux vous éviter.
L*impalience transporta le petit homme. Ses yeux gris et ternes brillèrent comme deux charbons ardents.
— Aide-moi ! répéta-t-il en agitant son sabre.
(les deux mots furent prononcés de ta voix dont les prononcerait un lion , s'il parlait. Le concierge , tremblant et h demi mort , s'assit sur la pierre noire , et soutint de ses mains la tête froide et humide de Gill , tandis que le petit homme , à l'aide de son poignard et de son sabre , enlevait le crAnc avec une dextérité singulière.
Quand cette opération fut terminée , il considéra quelque temps le crâne sanglant, en proférant des paroles étranges ; puis il le remit à Spiagudry i>our qu'il le déjwuillat et lo lavât , et dit en poussant une espèce de hurlement :
— Kl moi , je n'aurai pas en mourant la consolation de penser qu'un héritier de l'âme d' Ingolphe l)oira dans mon crâne le sang des hommes et l'eau des mers.
H\K tiiHr\i\DE. ;ki
Après une sinistre rêverie, il cxintiiiua :
— L'ouragan est suîtI de Touragan , ravalanche entraîne l'avalanche , et inoi je serai le dernier de ma race. Pourquoi Gill n*a-t-il pas haï comme moi tout ce qui porte la face humaine. Quel démon ennemi du démon d*lngolphe l'a poussé sous ces fatales mines à la recherche d'un peu d*or T
Spiagudr)' , qui lui rap|)ortait le crâne de Gill , Tinterrompit. — L'excellence a raison : Tor lui-même , dit Snorro .Siurleson , s'achète souvent trop cher.
— Tu me rappelles, dit le petit homme, une commission dont il faut que je te charge; voici une botte de fer que j'ai trouvée sur cet oflicier, dont tu n'as pas, comme tu le vois , toutes les dépouilles; elle est si solidement fermée , qu'elle doit renfermer de Tor , seule chose précieuse aux yeux des hommes; tu la remettras à la veuve Stadt , au hameau de Thoclrée , pour lui payer sou fils.
Il tira alors de son havresac de peau de renne un trèspetit coffre de fer ; Spiagudry le reçut , et slnclina.
— Remplis fidèlement mon ordre , dit le petit homme en lui lançant un regard perçant ; songe que rien n'empêche deux démons de se rc\oir ; je te crois encore plus lâche qu'avare, et tu me réiH)nds de ce coffre...
— Oh ! maître, sur mon âme...
— Non pas ! sur les os et sur ta chair.
En ce moment , la porte extérieure du Spladgest retentit d'un coup violent. Le petit homme s'étonna , Spiagudry chancela , et couvrit sa Iam|K* de sa main.
— Qu'est-ce? s'écria le petit hrmme en grondant.... — Kt toi , vieux misérable , comment ircmblcras-tu donc quand tu entendras la trompette du jugement dernier ?
In second coup plus fort so fil entendre.
TlG H\K D^ISLAKDE.
— C'est quelque mort pressé d'entrer , dit le pctk homme.
— Non , maître , murmura Spiagudry * on n*amèiie point de morts passé minuit
— Mort ou vivant, il me chasse. — Toi, Spiagudry, sois fidèle et muet ; je te jure , par Teqprit d*Ingolphe et le crâne de Gill , que tu passeras dans ton auberge de cadavres tout le régiment de Munckholm en revue.
Et le petit homme , attachant le crâne de Gill à sa ceinture et remettant ses gants , s'élança avec l'agilité d*ao chamois, et à l'aide des épaules de Spiagudry, par Foaverture supérieure , où il disparut
Un troisième coup ébranla le Spladgest , et une voix do dehors ordonna d'ouvrir aux noms du roi et du vice-roi. Alors le vieux concierge , à la fois agité par deux terreurs diflerentcs , dont on pourrait nonmier l'une de souvenir, et l'autre à' espérance , s'achemina vers la irarte carrée , et l'ouvrit
Cette joie à laquelle se réduit la félicité temporelle, elle s'est fatiguée à la poursuivre par des senllers Apres et douloureux , sans avoir jamais pu l'atteindre.
Coufessiom de saint ÀugwstiH,
Rentré dans son cabinet après avoir quitté Po?l, le gouverneur de Drontheim s'enfonça dans un large fauteuil , ri ordonna , pour se distraire , h l'un de ses secrétaires de lui rendre compte des placets présentés au goovernement Celui-ci , après s'être incliné, commença : « 1" Le r^'vérend docteur Anglyvius demande qu'il soit
B\^ d'isla^dc. 57
» ponmi au renipiaceinent du révérend docteur Foxtipp , * directeur de la bibliothèque épiscopalc, pour cause d*in- » capacité. L'exposant ignore qui pourra remplacer ledit » docteur incapable ; il fait seulement savoir que lui , doc- » teur Ânglyvius , a long - tem|)s exercé les fonctions de «bibliothéc... »
— Renvoyez ce drôle à Tévêque , interrompit le général.
— « 2"" Athanase Munder , prêtre , ministre des prisons » demande la grâce de douze condamnés pénitents, à Toc- » casion des glorieuses noces de sa courtoisie Ordener Gui- «denlew, baron de Thorvick , chevalier de Dannebrog, *fds du vice -roi, avec noble dame 11 riquc d*Ahlefeid, «rdie de sa grâce le comte grand -chancelier des deux «royaumes, a
— Ajournez, dit le général. Je plains les condamnés.
— « 3° Fauste-Prudens Destrombidès, sujet norwégien, «poète latin , demande à faire répithaiame desdits nobles » époux. »
— Ah! ah! le brave homme doit être vieux, car c'est le même qui en 167/i avait préparé un épithalanie pour le mariage projeté entre Schumacker , alors comte de Griffenfeld, et la princesse Louise-Charlotte de Ifolstein Augustenbourg , mariage qui n'eut pas lieu. — Je crains , ajouta le gouverneur entre ses dents, que Faustc Prudens soit le poète des mariages rompus. — Ajournez la demande et poursuivez. On s'informera , à l'occasion dudit poète, s'il n'y aurait pas un lit vacant à l'hôpital de Drontheim.
— «4° Les mineurs de Guldbranshal , des îles Fa-roër, «du Sund-Moër, de Ilubfallo, de Rœraas et de Kongs- » berg demandent à être aiïraiichis des charges de la tii- » telle rovale. »
58 H\K d'ialai^pe.
— Cos minrnrs sont rcmnants. On dit mémo qa*ihroin* nionccnt déjà h niurmuror du long silence gardé sur leur reqiiOle. QuVllo soit réservée pour un mûr examen.
— w 5" Braal, pécheur, déclare, en vertu de FOdds- » recht \ qu'il persévère dans rintenlion de racheter srm » patrimoine ;
«6* Les syndics de \œs, Lœvig, Indal, Skongeo, » Slcxl , Sparbo et autres bourgs et villages du Drontheim- » Ims septentrional, demandent que la tête du brigand. » assassin et incendiaire llan , natif, dit-on , de Klipstadar » en Islande , soit mise à prix. — S'oppose à la requfte » Nycliol Orugix , bourreau du Drontheimhus , qui pré- » tend que !!an est sa propriété. Appuie la requête Beni- » gnus Spiagudry, gardien du Spladgost , auquel doit rr- » venir le cadavre. »
— C'e bandit est bien dangereux , dit le général , surtout lorsqu'on craint des troubles parmi les mineurs. Qu*on fasse proclamer sa télé au prix de mille écus royaux.
— <( 7' Henignus Spiagudry, médecin, antiquaire, » sculpteur, minéralogiste, naturaliste, botaniste , légiste, » chimiste , mécanicien , physicien , astronome , théolo- »gien, grammairien... »
— Eli mais, interrompit le général, est-ce que ce n'est pas le même Spiagudry que le gardien du Spladgest?
— Si vraiment, votre excellence, répondit le secrétaire— <' ... concierge, pour sa majesté, de Télablisse- » ment dit Sptadtjcst , dans la royale ville de Drontheim, )) expose (pie c'iîsl lui , Benignus Spiagudry , qui a dé-
* Odchrcchf, loi Ain«!iiliènM]iii étnblii^fa't pnrnil le.« paysans norwi'KifiiK des H>it(^ de mojovuts, Tuiit lioiiiiikMiiii était otinlraiot (h; M' dc'f.iiio de >un patriinoim' poii\ait <fm|i«îclier racqiiëri'ur de ralié:ioi-, (Il décimant t<:ii> l-sdix Jiw^k rautiirili* qiril i^tait dans YiîMuVum de l<* ratlietcr.
s couvert que les étoiles appelées fixes n'étaient pas éclain récs par Taslre appelé soleil; item, que le vrai nom it d'Odin est Friggt^ fils de Friduipite; ilcnit que le » Unnbric marin se nourrit de sable; itcvi, que le
• bruit de la population éloigne les poissons des cotes de a .Noni'ége , en sorte que les moyens de subsistance dimi- » nuent en proportion de l'accroissement du |)euple; ium, B que le golfe nomme Otte-Sund s'appelait autrefois Lim-
* fiord et n*a pris le nom à'Otie-Sund qu'après qu^O- > thou-le-Roux y eut jeté sa lance; item, expose que >■ c*est par ses conseils et sous sa direction qu'on a fait » d'une \ieiUe statue de Freya la statue de la Justice qui >■ orne la grande place de Droutheim ; et (|u on a converti » en diable, représentant le crime, le lion qui se trouvait » sous les pieds de l'idole; iicm,., »
— Ah! faites -nous grâce de ses cminents services. Voyons, que demande-t-il?
Le secrétaire tourna plusieurs feuillets , et poursuivit : « ... Le très-humble exposant ci'oit iMuvoir, eu réconi- » pense de tant de travaux utiles aux sciences et aux belles- 9 lettres, supplier sou excellence d'augmenter la taxe de « chaque cadavre mâle et femelle de dix ascalins, ce qui » ne peut qu'être agréable aux morts en leur prouvant le N cas qu'on fait de leurs personnes... »
Ici la jwrte du cabinet s'ouvrit , et l'huissier annonça a haute voix ia noble dame catnie^se d*Afife/tld,
£u même temj)s, une grande dame, portant sur sa tête une ])elite couronne de comtesse, richement vêtue d'une robe de satin écarlate, bordée d*hermiue et de franges d'or, entra, et, acreplant la main (jne le général lui offrait, vint s'asseoir près de son fauteuil.
La comtesse pouvait avoir cinquante ans. L'âge n'avait , en quebiue sorte , rien eu à ajouter aux r'\d\îi& Oa^V Vv>
60 iiAh d'islakde.
soucis de l'orgueil et de l'ambition avaient dcpub à kmgtemps creusé son visage. Elle attacha sur le vieux gouverneur son regard hautain et son sourire faux.
— Ëh bien , seigneur général , votre élève se fait attendre. Il devait être ici avant le coucher du soleil
— Il y serait , dame comtesse , s'il n'était , en arrivant, ailé à Munckholm.
— Gomment, à Munckholm! j'espère que ce n'est pas Schumacker qu'il cherciie ?
— Mais cela se pourrait
— La première visite du baron de Thorvich aura clé pour Schumacker!
— Pourquoi non, comtesse? Schumacker est malheureux.
— Comment , général ! le fils du vice-roi est lié avec ce prisonnier d'État !
— Frédéric Guldcniew, en me chargeant de son fik, me pria, noble dame, de l'élever comme j'eusse élevé le mien. J'ai pensé que la connaissance de Schumacker serait utile à Ordener, qui est destiné à être aussi puissant uo jour. J'ai en conséquence, avec l'autorisation du vice-roi, demandé à mon frère Grummond de Knud un droit d'entrée ix)ur toutes les prisons, que j'ai donné à Ordener.— Il en use.
— Et depuis quand , noble général , le baron Ordenor a-t-ii fait cette utile connaissance?
— Depuis un peu plus d'un an, dame comtesse; il {laraît que la société de Schumacker lui plut , car elle le fixa assez long-temps à Drontheim; et ce n'est qu'à regret et sur mon invitation expresse qu'il en partit l'année dernière iK)ur visiter la Norwége.
— Et Schumacker sait-il (juc son consolateur est le fib d*uu (le ses plus graud& <îu\\^um&^.
' B\\ D*lftLAhDE. 61
— Il sait que c'est un ami, et cela lui suffit, comme k nous.
— Mais TOUS , seigneur général , dit la comtesse avec un coup d*œil pénétrant, saviez-vous en tolérant, et même en formant cette liaison, que Scbumacker avait une fille?
— Je le savais , noble comtesse.
— Kt cette circonstance vous a semblé indifférente pour votre élève?
— L'élève de Levin de Knud , le fils de Frédéric Guldenlew est un homme loyal. Ordener connaît la barrière qui le sépare de la fille de Scbumacker; il est incapable de séduire , sans but légitime , une fille , et surtout la fille d'un homme malheureux.
La noble comtesse d'Ahlefeid rougit et pâlit ; elle tourna la tête , cherchant à éviter le regard calme du vieillard comme celui d'un accusateur.
— Enfin, balbutia-t-^c , cette liaison, général, me semble, souffrez que je le dise, singulière et imprudente. On dit que les mineurs et les peuplades du nord menacent de se révolter , et que le nom de Scbumacker est compromis dans cette affaire.
— Noble dame , vous m*étoiinez ! s*écria le gouverneur. Scbumacker a jusqu'ici supporté tranquillement son maiheur. Ce bruit est sans doute peu fondé.
La porte s'ouvrit en ce moment , et rhuissier annonça qu'un messager de sa grâce le grand-chancelier demandait à parler à la noble comtesse.
La comtesse se leva précipitamment , salua le gouverneur, et, tandis qu'il continuait l'examen des placets , se rendit en toute hâte à ses appartements, situés dans une aile du palais , eu ordonnant (|u'on y envoyât le messager.
Klle était depuis quelques moments assise ^ut ww mW.