‹ La mythologie (volume 2)Chapitre 65 sur 77 · UA\ D*»L%\D · texte numérisé non relu

UA\ D*»L%\D

TU ne la croirais pas malbeureute > tout ce qal Vmtoure annonce le bonheur. Elle porte des colliers d'or et des robes de pourpre. Lorsqu'elle sort , la foule de fies vassaux se prosterne sur son passage , et des pag» obéissants étendent des tapis sous ses pieds. Mais oa ne la volt point dans la retraite qui lui est ebire; car alors elle pleure , et son mari ne Tenlend pat.... — Je suis cette maibeureuse , i*épouse d*un homme hooofé, d'un noble comte, la mère d*un enfoot dont ksswrlres me poignardent

MATBcaui, Bertram,

La comtesse d*AhIefe]d venait de quitter rinsomnie de la nuit pour celle du jour. A demi couchée sur un sopha, elle rOvait aux arrière-goilts amers des jouissances impnres, au crime qui use la vie par des joies sans bonheur et des douleurs sans consolation. Elle songeait à ce Musdœnion , que de coupables illusions lui avaient jadis peint si séduisant , si affreux maintenant qu'elle Tavait pénétré et qu'elle avait vu Tâme à travers le corps. I^ misérable pleurait , non d'avoir été trompée , mais de ne pouvoir plus l'être ; de regret , non de repentir : aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce moment sa ])orte s'oumt; elle essuya en liâte ses yeux , et se retourna irritée d'être surprise , car elle avait ordonné qu'on la laissât seule. Sa colère se changea h l'aspect de Musdœmon en un effroi qu'elle apaisa pourtant en le voyant accompagné de son fils Frédéric.

— Ma mère ! s*écria le lieutenant, comment doncêtesvoiis ici ? Je vous croyais à Herghen. P^st-ce que nos belles dames ont repris la mode de courir les champs 7

La comtesse accueillit Frédéric avec des embrassemonls

auxquels , comme tous les enfants gâtés , il répondit assez froidement, f l'était peut-être la plus sensible des punitions pour cette malheureuse. Frédéric était son fils chéri , le seul être au monde pour lequel elle cousen ât une affection désintéressée; car souvent, dans une femme dégradée, même quand l'épouse a disparu , il reste encore quelque chose de la mère.

— Je vois, mon fils, qu'en apprenant ma présence à Drontheîm, vous êtes accouru sur-le-champ pour me voir.

— Oh ! mon Dieu non. Je m'ennuyais au fort, je suis venu dans la ville, où j'ai rencontré Musdœmon , qui m'a conduit ici.

f^ pauvre mûre soupira profondément.

— A propos, ma mère, continua Frédéric, je suis bien content de vous voir. Vous me direz si les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps sont toujours de mode à Copenhague. Avez-vous songé à m'apporter une fiole de cette huile de Jouvence , qui blanchit la peau ? Vous n'avez pas oublié, n'est-ce pas, le dernier roman traduit, ni les galons d'or vierge que je vous ai demandés pour ma casaque couleur de feu , ni ces petits peignes que l'on place maintenant sons la frisure pour soutenir les boucles, ni.... —

La malheureuse femme n'avait rien apporté à son fils , que le seul amour qu'elle eilt au monde.

— Mon cher fils, j'ai été malade, et mes souffrances m'ont empêchée de songer à vos plaisirs.

— Vous avez été malade, ma more? Eh bien, maintenant vous sentez- vous mieux?.... A propos, comment va ma meute de chiens normands ! Je parie qu'on aura négligé de baigner tous les soirs ma guenon dans l'eau de rose. Vous verrez que je trouverai mon perroquet de Bilbao mort à mon retour... Quant je suis absent, personne ne songe à mes l)etes.

94 IIAN D^ISI.\1KDC.

— Votre mère dn moins songe ï tous , mon fib , dit l

raère d'une voix altérée.

C'aurait été l'heure inexorable où l'ange exterminafen lancera les âmes j)é€heresses dans les châtiments éterseb qu'il aurait eu pitié des douleurs auxquelles était en a moment livré le cœur de l'infortunée comtesse. — Mai' dœmon riait dans un coin de l'appartement.

— Seigneur Frédéric , dit • il , je vois que l'épée d'aciei ne veut pas rouiller dans le fourreau de fer. Vous ne um souciez pas de perdre dans les tours de Munckbolm la saines traditions des salons de Copenhague. Mais pourtant, daignez me le dire, à quoi bon cette huile de Jouvence, ces rubans roses et ces petits peignes ? à quoi bon ces apprêts de siège , si la seule forteresse féminine que renferment les tours de Munckholm est imprenable ?

— En lionneur ! elle l'est , ré|)ondit Frédéric en riant Certes , si j'ai échoué , le général Schack y échouerait Mails comment surprendre un fort où rien n'est à découvert , où tout est gardé sans relâche ? Que faire contre dei guimpes qui ne laissent voir que le cou , contre des manches qui cachent tout le bras, en sorte qu'il n'y a que le visage et les mains pour prouver que la jeune damoîselle n'est pas noire comme l'empereur de Mauritanie? Mon cher précepteur , vous seriez un écolier. Croyez-moi , le fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient garnison.

— Kn vérité ! dit Musdœmon. Mais ne forcerait-on pas la Pudeur à capituler , en lui faisant donner l'assaut par l'Amour , au lieu de se borner au blocus des Petits Soins?

— Peine perdue, mon cher , l'Amour s'est bien introduit dans la place , mais il y sert de renfort à la Pudeur.

— Ah ! seigneur Frédéric, voilà du nouveau. Avec l'Amour |)our vous. . .

n\s i>igL.\.\DE. 95

— Et qui vous dit , Muadœmou ,' qu'il est pour vox T. ...

— Et pour qui donc ? s'écrièrent à la fois Musdœnioa et la comtesse t qui jusqu'alors avait écouté en silence, mais à qui les paroles du lieutenant venaient de rappeler Ordenor.

Frédéric allait répondre , et préparait déjà un récit piquant de la scène nocturne de la veille, quand le silence prescrit par la loi courtoise lui revint à Tesprit et changea a gaieté en embarras.

— Ma foi , dit-il , je ne sais pour qui., mais... quelque rustaud, peut-être... quelque vassal...

— Quelque soldat de la garnison ? dit Musdœmon en éclatant de rire.

— Quoi, mon ûls! s'écriait de son côté la comtesse, Vous êtes sûr qu'elle aime un paysan , un vassal?... Quel bonheur si vous en étiez sûr !

— Ehl sans doute, j'en suis sûr. Ce n'est point un soldat de la garnison , ajouta le lieutenant d'un air piqué. Mais je suis assez sûr de ce que je dis pour vous prier, nia mère, d'abréger mon très-inutile exil dans ce maudit château.

Le visage de la comtesse s'était édairci en apprenant la chute de la jeune fdle. L'empressement d'Ordener Guldeolew à se rendre à Munckholm se présenta alors à son esprit sous des couleurs toutes différentes. Elle en lit les honneurs à son fils.

— Vous nous donnerez tout à l'heure, Frédéric, des détails sur les amours d'Éthcl Schumacker : ils ne m'étonlient pas; fille de rustre ne peut aimer qu'un rustre. En attendant, ne maudissez pas ce château qui vous a procuré hier l'honneur de voir certain personnage faire les premières démarches pour vous connaître^

— Couiiueut! manière, dit le lieateoaut ouvrant la yeux... quel personnage?

— Trêve de plaisanteries, mon fils. Personne ne vous a-t-il rendu visite hierî-rVous voyez qae je sois instruitft

— Ma foi, mieux que moi, ma mère. Du diable si j*ai vu hier autre visage que les mascarons placés sous les oo^ niches de ces vieilles tours!

— Comment, Frédéric, vous n*avezvu personne?

— Personne , ma mère, en vérité ! Frédéric , en omettant son antagoniste du donjon , obéiS' ;

sait à la loi du silence; et d'ailleurs ce manant pouvait-! compter pour quelqu'un?

— Quoi* ! dit la mère , le fils du vice-roi n'est pas aUé hier soir à iMunckholm?

Le lieutenant éclata de rire.

— Le fils du vice-roi ! £n vérité , ma mère , vous rêvel ou vous raillez.

— Ni l'un ni l'autre , mon fils. Qui donc était hier de garde?

— i>Ioi-méme, ma mère.

— Et vous n'avez point vu le baron Ordener ?

— Et non , répéta le lieutenant.

— Mais songez, mon fils, qu'il a pu entrer incognito, que vous ne l'avez jamais vu , ayant été élevé à Copenba^ gue tandis qu'on l'élevait à Drontheim : songez à ce qo'on dit de ses caprices , du vagabondage de ses idées. Êtes-Toos sûr, mon fils, de n'avoir vu personne?

Frédéric hésita un instant.

— Non, s'écria-t-il , personne! je ne puis dire autre chose.

— En ce cas , reprit la comtesse , le baron n'est sans doute pas allé à Munckholm?

Musdœmon, d'abord surpris comme Frédéric, avait

tout écoulé atteuthrement. Il iuterrompit la conitet»e.

— Noble dame, permettez... Seigneur Frédéric, quel est, de grâce, le nom do vassal aimé de la fille de Schuinacker?

Il répéta sa question ; car Frédéric , qui depuis quelques moments était devenu pensif, ne Tavait pas entendue.

— Je rignore... on plutôt.. Oui , je Fignore.

— Et comment, seigneur, savez-vous qu'elle aime un vassal?

— L'ai-je dit? un vassal? £b bien! oui, un vassal.. L'embarras de la position du lieutenant s'accroissait.

Cet interrogatoire, les idées qu'il faisait naître en lui , l'o^ bligation de se taire, le jetaient dans un trouble dont il craignait de n'être plus maître...

— Par ma foi , sire Musdœmon , et vous , ma noble mère , si la manie d'interroger est à la mode , amusez-vous à vous interroger tous deux. Pour moi , je n'ai rien de plus à vous dire.

£t, ouvrant brusquement la porte, il disparut, les laissant plongés dans un abîme de conjectures. 11 descendit précipitamment dans la cour, car il entendait la voix de Musdœmon qui le rappelait.

Il remonta à cheval , et se dirigea vers le port , d'où il voulait se rembarquer pour Munckbolm, pensant y trouver peut-être encore l'étranger qui jetait dans de profondes réflexions l'un des plus frivoles cerveaux d'une des plus frivoles capitales.

— Si c'était Ordeucr Guldenlew , se disait-il ; en ce cas ma pauvre IJlrique... Mais non, il est impossible qu'on soit assez fou pour préférer la fille indigente d'un prisonnier d'État à la fille opulente d'un ministre tout-puissant. En tout cas, la fille de Schumacker pourrait n'être qu'une fantaisie, et rien n'empécbe, quand on a une femme.

98 nw d'i»la5DE.

d^avoir en même temps une maitregse : cela même est de bon ton. — Mais non , ce n'est pas Ordener. Le ûk do vice-roi ne se vêtirait pas d'un simple justaucorps usé; et cette vieille plume noire sans boucle « battue du vat et de la pluie I et ce grand manteau dont on pourrait iaire une tente I et ces cheveux en désordre» sans peignes ce sans frisure I et ces bottines à éperons de fer, souillées de boue et de poussière ? Vraiment ce ne peut être luL Le baron de Thorvick est chevalier de Dannebrog; cet élruger ne porte aucune décoration d'honneur : si j'étais cbevalier de Dannebrog, il me semble que je coucherais avec le coUier de Tordre. Oh non ! il ne connaît seulement pis la CUlie. Non , ce n'est pas le fils du vice-roi.

si l'homine pouvait coiiscner encore la chaleur de l'Ame quand rexftérience réclalre ; s'il béiiUlt du temps sans se courber sous son poids , il nMosulteratt jamais aux vertus exaltées , dont le premier cooiHl est toujours le sacrifice de 80l-n6me.

Madame de Starl, de l' AUemagHr,

— Hé bien ! qu'est-ce ? Vous , Potfl ! qui vous a fait

monter 7

— Son excellence oublie qu'elle vient de m'en donner l'ordre.

— Oui? dit le général... Ah! c'était pour que vous me donnassiez ce carton.

Poël remit au gouverneur le carton , que celui-ci aurai: pu prendre lui-inôino, eu étendant un peu le bras. Son excellence replaça inachinuleuicnt le carton .saib

HA^ b^ISLANDÈ. 99

onTrir, pais elle feuilleta quelques papiers avec disraction.

— Poêl , je Youlais aussi tous demander.. . Quelle heure

îSt-11?

— Six heures du matin , répondit le valet au général , jui avait une horloge sous les yeux.

— Je youlais tous dire, Po€l... Qu*y a-t«il de nouveau dans le palais?

Le général continua sa revue des papiers , écrivant d'un air préoccupé quelques mots sur chacun d'eux.

— Rien , votre excellence , sinon que Ton attend encore non noble maître , dont je vois que le général est inquiet.

Le général se leva de son grand bureau, et regarda Poêl d*un air d'humeur.

— Vous avez de mauvais yeux , Poël. Moi , inquiet d'Ordener ! Je sais le motif de son absence ; je ne l'attends pas

encore.

Le général Levin de Knud était tellement jaloux de son autorité , qu'elle lui eût semblé compromise , si un subalterne eût pu deviner une de ses secrètes pensées , et croire qu'Ordener avait agi sans son ordre.

— Poel, poursuivit-il, retirez- vous.

Le valet sortit.

— En vérité, s'écria le gouverneur resté seul, Ordener use et abuse. A force de plier la lame , on la brise. Me faire passer une nuit d'insomnie et d'impatience! exposer le g[énéral Levin aux sarcasmes d'une chancelière et aux conjectures d'un valet! et tout cela pour qu'un vieil ennemi ût les premiers embrassements qu'il doit à un vieil ami. Ordener! Ordener! les caprices tuent la liberté. Qu'il vienne, qu'il arrive maintenant, du diable si je ne Taccueille pas comme la poudre accueille le feu ! Exposer le

100 IIAK D ISLANDE.

gouverneur de Dronlbeim aux conjectures d'an valet, ni sarcasmes d'une chancelière ! Qu'il vienne !...

Le général continuait d'apostiller les papiers sans ks lire , tant sa mauvaise humeur le préoccupait.

— Mon général! mon noble père! s'écria une voix connue...

Ordener serrait dans ses bras le vieillard , qui ne songea pas même à réprimer un cri de joie.

— Ordener, mon brave Ordener! Pardieu ! que je sois aise!... — La réflexion arriva au milieu de cette phrase. — Je suis aise , seigneur baron , que vous sachiez maîtriser vos sentiments. Vous paraissez avoir du plaisir à me revoir; c'est sans doute pour vous mortifier que vous vous en êtes imposé la privation depuis vingt-quatre heures que vous êtes ici.

— Mon père , vous m'avez souvent dit qu'un ennemi malheureux devait passer avant un ami heureux. Je viens de IMunckholm.

— Sans doute , dit le général , quand le malheur de ronncnii est imminent. ^lais l'avenir de Schumacker...

— Est plus menaçant que jamais. Noble général , une trame odieuse est ourdie contre cet infortuné ! Des hommes nés ses ahais veulent le perdre. Un homme né son ennemi saura le servir...

Le général, dont le visage s'était par degrés entièrement adouci , interrompit Ordener.

— Bien , mon cher Ordener. Mais que dis-tu là ? Schumacker est sous ma sauvegarde. Quels hommes ? queUcs trames?...

Ordener aurait été bien empêché de répondre clairement à cette question. Il n'avait que des lueurs très-vagues , que des présomptions très-incertaines sur la position de l'homme pour lequel il allait exposer sa vie. Bien dos

n\K d'isi.ande. toi

irouyeront qu*il agissait follement; luaîs les amcs jeanes font ce qu'elles croient juste et bon par instinct et oonpar calcul; et d'ailleurs dans ce monde, où la prudence est si aride et la sagesse si ironique , qui nie que la générosité soit folie? Tout est relatif sur la terre, où tout est borné; et la vertu serait une grande démence, si derrière les hommes il n'y avait Dieu. Ordener était dans l'âge où l'on croit et où l'on est cru. Il risquait ses jours de confiance ; le général accueillit de même des raisons qui n'auraient pas résisté à une discussion froide.

— Quelles trames! quels hommes! mon bon père. — Dans quelques jours j'aurai tout éclairci ; alors vous saurez tout ce que je saurai. Je vais repartir ce soir.

— Gomment! s'écria le vieillard, tu ne me donneras encore que quelques heures! Mais où vas-tu? pourquoi pars-tu, mon cher fils?

— Vous m'avez quelquefois permis, mon noble père, de faire une action louable en secret.

— Oui , mon brave Ordener ; mais tu pars sans trop savoir pourquoi , et tu sais quelle grande affaire te demande. . .

— Mon père m'a laissé un mois de réflexion , je le consacre aux intérêts d'un autre. Bonne action donne bon conseil ; d'ailleurs à mon retour nous verrons.

— Quoi 1 reprit le général d'un ton de sollicitude , ce mariage te déplairait-il ? On dit Ulrique d' Ahlefeld si belle ! dis-moi, l'as-tu vue?

'— Je crois qu'oui , dit Ordener ; il me semble qu'elle est belle , en effet.

— Eh bien ! reprit le gouverneur.

— Eh bien , dit Ordener, elle ne sera pas ma femme.

(\e mot froid et décisif frappa le général comme un cmv^

10? II\1V DIftI.XNDK.

violent. Les soupçons de Torgueilleuse comtesse lui reyinrent à Fesprit.

— Ordener , dit-il en hochant la tête , je de?rais être sage, car j*ai été pécheur. Eh bien , je suis un vieux fon! Ordener! le prisonnier a une fille...

— Oh ! s'écria le jeune homme, général, je voulais vous en parler. Je vous demande , mon père , votre protectioD pour cette faible et opprimée jeune fille.

— En vérité , dit gravement le gouverneur, tes instances sont vives.

Ordener revint un peu à lui.

— Et comment ne le seraient-elles pas pour une infortunée prisonnière à laquelle on veut arracher la vie, et, ce qui est bien plus précieux, Thonneur?...

— La vie ! l'honneur! mais c'est moi pourtant qui gouverne ici , et j Ignore toutes ces horreurs! Explique-Un.

— IMon noble père, la vie du prisonnier et de sa fille sans défense est menacée par un infernal complot..

— Mais ce que tu avances est grave , quelle preuve en as-tu?

— Le fils aîné d'une puissante famille est en ce moment à Munckholm ; il y est pour séduire la comtesse Éthel;... il me l'a dit lui-même.

Le général recula de trois pas.

— Dieu , Dieu ! pauvre jeune abandonnée ! Ordener, Ordener ! Éthel et Schumacker sont sous ma protection. Quel est le misérable? quelle est la famille?

Ordener s'approcha du général et lui serra la main.

— La famille d'Alilefeld.

— D'Ahlefeld! dit le vieux gouverneur; oui, la chose est claire, le lieutenant Frédéric est encore en ce moment à Munckholm. Noble Ordener, on veut t'allier h cette race. Je conçois la répugnance, noble Ordener!

H\K d'|8I.\.\DE. 103

Le vieillard , croisant les bras , resta quelques moments rêveur, puis il vint à Ordener et le serra sur sa poitrine.

— Jeune homme, tu peux partir ; ta protection ne sera pas absente pour tes protégés; je leur reste. Oui , pars ; tu fais bien de toute manière. Cette infernale comtesse d*Ablefekl est ici, tu le sais peut-être?...

— La noMt dame comtesse tP À hUfeld, dit la voix de rhuissicr qui ouvrait la porte.

A ce nom Ordener recula machinalement vers le fond de la chambre , et la comtesse , entrant sans Tapercevoir , s* écria :

— Seigneur général , votre élève se joue de vous ; il tk'est point allé à Munckholm.

— En vérité ! dit le général.

— Eh mon Dieu! mon fils Frédéric, qui sort du palais, était hier de garde au donjon , et n*a vu personne.

— Vraiment , noble dame ? répéta le généraL

— Ainsi, continua la comtesse en souriant d*un air de triomphe, général, n'attendez plus votre Ordener.

Le gouverneur resta grave et froid.

— Je ne l'attends plus en effet , dame comtesse.

— Général , dit la comtesse en se détournant, je croyais que nous étions seuls... Quel est... ?

La comtesse attacha son regard scrutateur sur Ordener, qui s'inclina.

— Vraiment, poursuivit-elle.... — je ne l'ai vu qu'une fois.... — mais.... — sans ce costume, ce serait.... — Seigneur général , c'est le fils du vice-roi 7

— Lui-môme , noble dame , dit Ordener s'inclinant de nouveau.

La comtesse sourit.

— Kn CJP! ras, p<TmPttrez - vous à une dame (\ui ^w\

104 U^^ D18I.i\DE.

bientôl être plus encore pour vous , do vous demander m vous êtes allé hier, seigneur comte...

— Seigneur comte ! je ne crois pas avoir eu le uialhev de perdre déjà mon noble père , dame comtesse.

^- Ce n*est certes point là ma pensée. Mieux vaut deT^ nir comte en prenant une épouse qu'en perdant un pèrv.

— I/un ne vaut guère mieux que Tautre , noble duv. La comtesse, un peu interdite, prit cependant k parti

d*éclatcr de rire.

— Allons, on m*avait dit vrai; sa courtoisie est un pei sauvage. £lle se familiarisera pourtant avec les présents des dames, quand IJlrique d*Ahlefeld lui passera au cou b chaîne de Tordre de l'Éléphant.

— Véritable chaîne en effet ! dit Ordener.

— Vous verrez , général Levin , reprit la comtesse, doM le rire devenait embarrassé , que votre Intraitable élève ne voudra non plus tenir d'une dame son rang de colonel

— Vous avez raison, dame comtesse, répliqua Ordener, un homme qui porte Tépée ne doit pas devoir ses aignillettcs à un jupon.

La physionomie de la grande dame se rembrunit tout ï fait.

— Ho! ho! d*où vient donc le seigneur baron? Est -3 bien vrai que sa courtoisie ne soit pas allée hier à Munckholm?

— Noble dame , je ne satisfais pas toujours à toutes Iti questions. — Mais , général , nous nous reverrons...

Puis, serrant la main du vieillard et saluant la comtesse, il sortit , laissant la dame , stupéfaite de tout c« qu elle ignorait, seule avec le gouverneur, indigné de tout ce qn'il savait.

HAX n'iKLANDE. 105

... L'homme qui est en ce moment assis près de lui , qui rompt avec lui son pain et boit â sa santé ia coupe qu'ils ont partagée ensemble , sera le premier à Tassas^ slner.

Sharspeare , Timon W Athènes.

Que le lecteur se transporte maintenant sur la route de Sronthelm à Skongen , route étroite et pierreuse qui côtoie le golfe de Drontheim jusqu'au hameau de Yygla , il ne tardera pas à entendre les pas de deux voyageurs qui sont sortis de la porte dite de Skongen à la chute du jour, et montent assez rapidement les collines étagées sm* lesquelles serpente le chemin de Yygla.

Tous deux sont enveloppés de manteaux. L'un marche d*an pas jeune et ferme , le corps droit et la tête levée ; Feitrémité d'un sabre dépasse le bord de son manteau, et, malgré l'obscurité de ia nuit , on peut voir une plume se balancer au souffle du vent sur sa toque. L'autre est un peu plus grand que son compagnon, mais légèrement ?oûté; on voit sur son dos une bosse, formée sans doute par une besace que cache un grand manteau noir dont les bords profondément dentelés annoncent les bons et loyaux services. Il n'a d'autre arme qu'un long bâton dont il aide sa marche inégale et précipitée.

Si la nuit empêche le lecteur de distinguer les trails des deux voyageurs , il les reconnaîtra peut-être à la conversation que l'un d'eux entame après une heure de route silencieuse , et par conséquent ennuyeuse.

— Maître! mon jeune maître! nous sommes an point

106 IIAX D ISLAIVBE.

d'où Ton aperçoit à la fois la tour de Vygla et les clochen de Drontheim. Devant nous, à rhorizon, cette masse noire, c*est la tour; derrière nous, voici la cathédrale, dont les arcs-boufants, plus sombres encore que lé ciel, se dessinent comme les côtes de la carcasse d'un mammonth.

— Vygla est-il loin de Skongen ? demanda l'autre piétoi.

— Nous avons l'Ordals à traverser, seigneur; nous ne serons pas à Skongen avant trois heures du matin.

— Quolle est l'heure qui sonne en ce moment?

— Juste Dieu , maître ! vous me faites trembler. Od, c'est la cloche de Drontheim , dont le vent nous apporte les sons. Cela annonce l'orage. Le souffle du nord-ooeit amène les nuages.

— Les étoiles en effet ont toutes disparu derrière nom.

— Doublons le pas, mon noble seigneur, de grâce. L'<H rage arrive , et peut-être s'est-on déjà aperçu à la viUe de la mutilation du cadavre de Gill et de ma fuite. DonUon le pas.

— Volontiers. Vieillard, votre fardeau paraît lourd ;oé« dez-le-moi , je suis jeune et plus vigoureux que vous.

— iNon en vérité , noble maître , ce n'est point à l'ai^ à porter l'écaillé de la tortue. Je suis ti'op indigne que vous vous chargiez de ma besace.

— "Mais , vieillard , si elle vous fatigue ?. . . Elle paraît pesante. Que contient-elle donc? Tout à l'heure vous avfl bronché , cela a résonné comme du fer.

Le vieillard s'écarta brusquement du jeune homme.

— (iCla a résonné , maître ! oh non ! vous vous êtes trompé. — Elle ne contient rien.... que des vivres, des habits... Non, elle ne me fatigue pas, seigneur.

La proposition bienveillante du jeune homme paraissait avoir causé à son vieux compagnon un effroi qu'il s'efforçait (1(» dissimuler.

IIAI^ D'iSLAiXDE. tOT

— Eb bien, répondit le jeune homme sans s'en apercevoir, si ce fardeau ne vous fatigue pas , gardez-le.

Le vieillard, tranquillisé, se hâta néanmoins de changer la conversation.

— Il est triste de suivre la nuit en fugitifs une route qu'il serait si agréable , seigneur,' de parcourir le jour en observateurs. On trouve sur les bords du golfe, à notre gauche , une profusion de pierres runiques, sur lesquelles en peut étudier des caractères tracés, suivant les traditions, |Kir les dieux et les géants. A noire droite , derrière les vocbers qui bordent le chemin , s'étend le marais salé de Sdold, qui communique sans doute avec la mer par quelque canal souterrain, puisque l'on y pêche le lombric marin, ce poisson singulier qui , d'après les découvertes de votre serviteur et guide , mange du sable. C'est dans la tour de "^'ygla, dont nous approchons, que le roi païen Yermond £t rôtir les mamelles de sainte Étheldera, cette glorieuse martyre , avec du bois de la vraie croix , apporté à Copenhague par Olaus III et conquis par le roi de Xorwégc. On ât que depuis on a essayé inutilement de faire une chapelle «le cette tour maudite; toutes les croix qu'on y a placées successivement ont été consumées par le feu du ciel. . . —

En ce moment un immense éclair couvrit le golfe , la Odline, les rochers, la tour, et disparut avant que l'œil des ^Qx voyageurs eût pu discerner aucun de ces objets. Ils B'arrêtèrent spontanément, et l'éclair fut suivi presque immédiatement d'un coup de tonnerre violent, dont l'écho se prolongea de nuage en nuage dans le ciel , et de rocher en >"ocher sur la terre.

Ils levèrent les yeux : toutes les étoiles étaient voilées;

de grosses nues roulaient rapidement les unes sur les autres,

^t la tempête s'amassait comme une avalanche au-dessus

deWurs tètes» Le grand vent sous lequel couraiout ton* es

108 n\s d'islwdi:.

.CCS masses irétaît point encore descendu jusqu'aux ariit^ qu*aucun souffle n*agitait, et sur lesquels ne retenlisÉ encore aucune goutte de pluie. On entendait en haut cqiibk une rumeur orageuse qui , jointe à la rumeur du golfc, était le seul bruit qui s*élevât dans Tobscurité de b noit, redoublée par les ténèbres de la tempête.

Ce tumultueux silence fut soudain interrompu, prèsda deux voyageurs, par une espèce de rugissement qui it tressaillir le vieillard.

— Dieu tout-puissant! s'écria-t-il en serrant le bras è jeune homme , c*est le rire du diable dans Torage, oo b voix de... —

l}n nouvel éclair, un nouveau coup de tonnerre lui cor |)èreiit la parole. La tempête commença alors avec impétuosité, comme si elle eût attendu ce signal. Les deux rongeurs resserrèrent leurs manteaux pour se garantir ï b fois de la pluie qui s*écbap|)ait des nuages par torrenb, rt de la poussière épaisse qu'un vent furieux enlevait par tourbillons à la terre encore sèche.

— Vieillard, dit le jeune homme, un éclair vient deiw montrer la tour de Vygla sur notre droite ; quittons la rotitf et cherchons-y un abri.

— Un abri dans la Tour-Maudite! s'écria le vieillard, que saint Hospice nous protège ! songez, jeune maître, que celte tour est déserte.

— Tant mieux , vieillard , nous n'attendrons pas à b porte.

— Songez quelle abomination Ta souillée !...

— Eh bien? qu'elle se purifie en nous abritant. Alloibi vieillard, suivez-moi. Je vous déclare qu'en une |)areiDr nuit je tenterais l'hospitalité d'une caverne de voleurs.

Alors, malgré les remontrances du vieillard, dont il avait saisi le bras, il se dirigea vers l'édifice, que les fréquentes

lueors des éclairs lui montraient à peu de distance. £n approchant , ils aperçurent une lumière à Tune des meurtrières de la tour.

— Vous voyez, dit le jeune homme, que cette tour n'est pas déserte. Vous Toilà rassuré, sans doute.

— Dieu ! bon Dieu ! s'écriait le vieillard, où me menez* vous, maître ? Ne plaise à saint Hospice que j'entre dans cet oratoire du démon !

Ils étaient au bas de la tour. Le jeune voyageur frappa avec force à la porte neuve de cette ruine redoutée.

— Tranquillisez-vous, vieillard, quelque pieux cénobite sera venu sanctifier cette demeure profanée , en l'habitant.

— Non, disait son compagnon, je n'entrerai pas. Je reponds que nul ermite ne peut vivre ici, à moins qu'il n'ait pour chapelet une des sept chaînes de Belzébuth.

Cependant une lumière était descendue de meurtrière en meurtrière , et vint briller à travers la serrure de la porte.

— Tu viens bien lard , Nychol ! cria une voix aigre : on dresse la potence à midi , et il ne faut que six heures pour venir de Skongen à Vygla. Est-ce qu'il y a eu surcroît de besogne?

Cette question tomba au moment où la porte s'ouvrai'. Celle qui l'ouvrait, apercevant deux figures étrangères, au lieu de celle qu'elle attendait , poussa un cri d'eiïroi et de menace, et recula de trois pas.

L'aspect de cette femme n'était pas lui-même très-rassu* rant. Elle était grande , son bras élevait au-dessus de sa tcte une lampe de fer dont son visage était fortement éclairé. Ses traits livides, sa figure sèche et anguleuse, avaient quelque chose de cadavéreux, et il s'échappait de ses yeux creux des rayons sinistres pareils à ceux d'une torche funèbre.

£ll6 était Vêtue depuis la ceintDre d'nu japoo de soy écarlatc, qui ne laissait voir que ses pieds nas, et paraanit souillé de taches d'un autre rouge. Sa poitrine décharnée était à moitié couverte d'une Teste d'homme de même œaleur, dont les manches étaient coupées au coude. I^ fent, entrant par la porte ouverte , agitait au-dessus de sa tête ses longs cheveux gris à peine retenus par une ficelle d'écorce, ce qui rendait plus sauvage encore l'expression de sa fvtmcbe physionomie.

— Bonne dame , dit le plus jeune des nouveau-venv, la pluie tombe à flots, vous avez un toit et nous avons de l'or.

Son vieux compagnon le tirait par son manteau , et s'é' criait à voix basse :

— O maître I que dites-vous là ? Si ce n'est pas ici U maison du diable, c'est riiabitacle de quelque bandit Notre or nous perdra , loin de nous protéger.

— Paix ! dit le jeune homme ; et tirant une bourse de sa veste , il la fit briller aux yeux de l'hôtesse , en ré]K'iant sa prière.

Celle-ci , revenue un peii de sa surprise , les considérait alternativement d'un œil fixe et hagard.

— Étrangers! s'écria-t-elle onfm, comme n'ayant pas entendu leur voix , vos esprits gardiens vous ont -ils abandonnés 7 que venez-vous chercher parmi les habitants maudits de la Tour-Maudite? Étrangers! ce ne sont point des honmies qui vous ont indiqué ces ruines ))our abri , car tous vous auraient dit : >lieu\ vaut lï'clair de la tempête que le foyer de la tour de \ ygla. Le seul vivant qui puis»» entrer ici n'entre dans aucun(; demeure d(*s autres vivants, il ne quitte la solitude que pour la foule, il ne vit que pour la mort. U n'a de place que dans les malédictions des hommes, il ne sert qu'à leurs \ engeances, il n'existe que

HAN d'iBLANDE. lU

par leurs crimes. Et le plus vil scéKTSt, à Theure du châtiment, se décharge sur lui du mépris universel, et se croit encore en droit d'y ajouter le sien. Étrangers ! vous l*cles, car votre pied u*a pas encAire re|)oussé avec horreur le seuil de cotte tour ; ne troublez i)as plus lung-teinps la louve et les louveteaux; regagnez le chemin où marchent tous les autres hommes, et si vous ne vouiez pas être fuis de vos frères, ne leur dites pas que votre visage ait été éclairé par la lampe fies hôtes de la tour de Vygla.

A ces mots, indiquant la porte du geste, elle s'avança vers les deux voyageurs. Le vieux tremblait de tous ses membres, et regardait d'un air suppliant le jeune, lequel, n*ayant rien compris aux ]>aroles de la grande femme , à cause do rextrOme volubilité de son débit , la crovait folle et ne se sentait d'ailleurji nullement disposé à retourner sous la pluie, qui continuait do ioml)er à grand bruit.

— Par ma foi, notre bonne hôtesse, vous venez de nous peindre un personnage singulier, avec lequel je ne veux pas perdre Toccasiou de faire connaissance.

— La connaissance avec lui, jeune homme, est bientôt faite, et plus tôt terminée. Si votre démon vous y pousse, allez assassiner un vivant ou profaner un mort.

— Profaner un mort ! répéta le vieillard d'une voix tremblante et se cachant dans l'ombre de son compagnon.

— Je ne comprends guère , dit celui-ci , vos moyens , au moins très-indirects ; il est plus court do rester ici. Il faudrait otro fou pour continuer sa route par un pareil temps.

— Mais bien plus fou encore, murmura le vieillard, pour s'abriter contre un pareil temps dans un pareil lien.

— Malheureux! s'écria la femme, ne frapi)oz pas au seuil de celui qui no sait ouvrir d'antro porto ([ue rollorln sépulcro.

11) H\fi D*ISL4NDE.

— Dût la porte du sépulcre s'ouvrir en effet pour moi avec la vôtre, femme, il ne sera pas dit que j*aurai reculé devant une iKirole sinistre. iMon sabre me répond de tout. Allons, fermez la tour, car le vent est froid, etprenn cet or.

— £h ! que nie fait votre or? reprit Thôtesse ; précien dans vos mains, il deviendra dans les miennes plus t1 que Tétain. £h bien, restez donc pour de Tor. II peut garantir des orages du ciel , il ne sauve pas du mépris da hommes. Restez ; vous payez Thospitalité plus cher qu'oi ne paie un meurtre. Attendez-moi un instant ici, et dcancz-moi votre or. Oui, c'est la première fois ({uc lésinais d*un homme entre ici chargées d'or sans être souillées de sang.

Alors, après avoir déi)osé sa lampe et barricadé la porte, elle disparut sous la voûte d'un escalier noir , percé dam le fond de la salle.

Tandis que le vieillard frissonnait, et, invoquant , 90b$ tous ses noms, le glorieux saint Hospice, maudissait de l)on coMir, mais à voix basse, riniprudence de son jeune compagnon, celui-ci pi'ii la lumière, et se mit à parcourir la grande pièce circulaire où ils se trouvaient, (^e qu'il ^^ en approchant de la muraille le fit tressaillir, et le >ieil* lard , qui l'avait suivi du regard , s'écria :

— Grand dieu , maître ! une potence?

Une grande potence était en effet appuyée au mur, <^atteignait au cintre de la voûte haute et humide.

— Oui, dit le jeune homme, et voici des scies de boi*^ de fer, des chaînes, des carcans; >oici un chevalet et ^^ grandes tenailles sus])endues au-dessus.

— Grands saints du paradis ! s'écria le vieillard, où t**^*** mes-nous.

Le jeune homme |)onrsuivit froidement son examei"» •

Il AN D'jftL\I\PE. t13

— C^eci est an rouleau de corde de chanTre; voilà des fourneaux et des chaudières ; celte partie de la muraille est tapissée de pinces et de scalpels ; voici des fouets de cuir garnis de pointes d'acier, une hache, une masse ..

— C'est donc ici le garde-meuble de Tenfer ! interrompit le vieillard épouvanté de cette terrible énumératien.

— Voici, continua l'autre, des siphons en cuivre, des roues <i denLs de bronze, une caisse de grands clous, un cric... En vérité ce sont de sinistres ameublements. Vieillard, je regrette que mon imprévoyance vous ait amené ici aTec moi.

— Vraiment, il est bien temps.

Le vieillard était plus mort que vif.

— >'e vous effrayez pas ; qu'importe le lieu où vous êtes ? j'y suis avec vous.

— Belle défense! murmura le vieillard, chez qui une grande terreur affaiblissait la crainte et le respect pour son jeune compagnon ; un sabre de trente pouces contre une potence de trente coudées!

La grande femme rouge reparut, et, reprenant la lampe de fer, fit signe aux voyageurs de la suivre. Ils montèrent avec précaution un escalier étroit et dégradé partiqué dans l'épaisseur du mur de la tour. A chaque meurtrière, une bouffée de vent et de pluie venait menacer la flamme tremblante de la lampe, que l'hôtesse couvrait de ses mains longues et diaphanes. Ce ne fut pas sans avoir plus d'une fois trébuché sur des pierres roulantes, que l'imngination alarmée du vieillard prenait pour des os humains épars sur les degrés, qu'ils arrivèrent au premier étage de l'édifice , dans une salle ronde pareille à la salle inférieure. Au milieu, suivant l'usage gothique, brillait un vaste foyer, dont la fumée s'échappait par une ouNWtca^ ^\ç,^^

114 ii%x n'iAT.\^ne.

dans le plafond, non sans obscurcir Irés-Rensiblement Tafnu)$pli(Tc do la sallo, cl dont la lumière, jointe k celle de là lampe de fer , avait été aperçue des deux voyageun sv le chemin, i ne broche, chargée de viande encore fraîche , tournait devant le feu. Le vieillard se détounia avec horreur.

— C'est 5 ce foyer exécrable, dit-il à son compagnon, que la braise de la vraie croix a cx)nsumé les membrn d'une sainte.

l ne table grossitVe était plac^ à quelque distance à foyer. La femme invita les voyageurs à s'y asseoir.

— Étrangers, dit-elle en ])Iaçant la lampe devant en, le souper sera bientôt pnlt, et mon mari va sans doute sfi hator d'arriver, de peur que rKspril de .Minuit ne remporte en passant près de la Tour-Maudite.

Alois Ordener — car le lecteur a sans doute déjà devint que c'était lui et son guide Benignus Spiagudry — put examiner à son aise le déguisement bizarre pour lequel ce dernier avait épuisé toutes les ressources de son imagination fécondée par la peur d'être reconnu et repris. U pauvre concierge fugitif avait échangé ses habits de cuir d<' renne conln> un vêtement noir complet, laissé jadis dans le Spladgrst par un célèbre grammairien de Drontheiu), qui s'était noyé du désespoir de n'avoir pu trouver pourquoi Jupiter donnait Joris au génitif. Ses sabots dr coudrier avaient fait ])lare aux bottes-fortes d'un postillon écrasé par ses chevaux, dans lesqiu^llcs ses jambes fluettr:» étaient telleuuMit à Taise, qu'il n'aurait pu marcher sans le secours (Vmn* demi-botte de foin. La vaste ]KTruqut* d'un jeime cl l'Iégaut voyageur français assiissiné par des voleurs aux [vories de Dnmtheim, cachait sa calvitie, et lloltail sur ses épaides pointues et inégales. L'un de ses yeux était C4)uvert d'un emplâtre, et, grâce «h un pot ilc

HAK D^ISLANDE. ti5

fard qu'il avait trouvé dans les poches d'une vieille fiiio morte d*amour , ses joues pâles et creuses s'étaient revêtues d'un venniilou insolite , agrément auquel la pluie avait iait participer jusqu'à son menton. Avant de s'asseoir, il plaça soigneusement sous lui le paquet qu'il portait sur son dos, s'enveloppa de son vieux manteau, et, tandis qu'il absorbait toute l'attention de son compagnon, la sienne paraissait entièrement concentrée sur le rôti que surveillait l'hôtesse , et vers lequel il lançait de temps en temps des regards d'inquiétude ^t d'hprreur. Sa bouche laissait JMU- intervalles échapper des mots entrecoupés : r— Chair liomaincl. . . horrerulas epuiasL.. — Anthropophages!. . -=- Souper de Molochl... — N^ pueros corqm popuio Jiedea trucidct... — Où somipes-nous ? Atrée,.. — 4)ruidesse... — Irmensul... Le diable a foudroyé Lycaon... Enfin il s'écria :

— Juste ciel! Dieu merci! j'aperçois une queue! Ordener, qui, l'ayant considéré et écouté attentivement,

avait à peu près suivi le fil de ses idées, ne put s'empêcher ide sourire : — Cette queue n'a rien de rassurant C'est |)eut-ctre un quartier du diable.

Spiagudry n'entendit pas cette ])laisauterie ; son regard B'élait attaché au fond de la salle. Il tressaillit et se pencha i l'oreille d'Ordcner.

— Maître , regardez , là , au fond , sur ce tas de paille ; tSans l'ombre...

— lié bien ? dit Ordener.

— Trois corps nus et immobiles,... trois cadavres d'en- Canlsl...

— On frappe à la porte de la tour, s'écrit la femme tDuge, accroupie près du foyer.

i:n effet , uu coup suivi de deux aptres pins forts s'était fait entendre dans le bruit de l'orage toujours croissant.

t16 ll%> l/lSI.ANDE.

— (;*esl enfin lui! c'est Nychol! et , prenant la lampe, l'hôtesse descendit précipitamment.

Les deux voyageurs n'avaient pas encore repris leur coaversation, quand ils entendirent dans la salle basse un brait confus de voix, au milieu duquel s'élevèrent enfin cespiroles prononcées avec un accent qui fit tressaillir et trenbler Spiagudry :

— Femme , tais-toi , nous resterons. Le tonnerre entre sans qu'on lui ouvre la porte.

Spiagudry se serra contre Ordener.

— Maître ! maître ! dit-il faiblement, malheur à noii8l..t Un tumulte de pas se fit entendre dans l'escalier, pu

deux hommes, revêtus d'habits religieux, entrèrent da« la salle , suivis de l'hôtesse effarée.

L'un de ces hommes était assez grand, et portait l'hakl noir et la chevelure ronde des ministres luthériens; Ymr tre , de petite taille , avait une robe d'ermite nouée d'ane; ceinture de corde. Le capuchon rabatu sur son visari ne laissait apercevoir que sa longue barbe noire , et sel mains étaient entièrement cachées sous les larges mancWJ de sa robe. ]

A l'aspect de ces deux personnages pacifiques , SpiagH dry sentit s'évanouir la terreur que la voix étrange de Ym d'eux lui avait causée.

— Ne vous alarmez pas, chère dame , disait le mil à l'hôtesse , des prêtres chrétiens se rendent utiles à leur nuit ; voudraient-ils nuire h qui leur est utile ? N« implorons humblement un abri. Si le révérend docteur qi m'accompagne vous a parlé durement tout à l'heure, il eu tort d'oublier cette modération de la voix , recomi dée par nos vœux. Hélas ! les plus saints peuvent failKTij J'étais égaré sur la route de Skongen à Drontheim, guide dans la nuit , sans asile dans la tempête. Ce

HAN b'iSLAIVDE. 117

rend frère, que j'ai rencontré, éloigné comme moi de sa demeure, a daigné me permettre de \enir avec lui vers la votre. Jl m*avait vanté votre bonté hospitalière , obère dame ; sans doute il ne s'est pas trompé. Ne nous dites pas comme le mauvais pasteur : /àdvena, cur iniras? Accueillez-nous, digne hôtesse, et Dieu sauvera vos mois^ sons de l'orage , Dieu donnera dans la tempête un abri à ▼os troupeaux, comme vous eu aurez donné un aux voyageurs égarés!

— Vieillard, interrompit la femme d'une voix farouche, Je n*ai ni moissons ni troupeaux.

— Kh bien ! si vous êtes pauvre , Dieu bénit le pauvre avant le riche. Vous vieillirez avec votre époux, respectés, non pour vos biens , mais pour vos vertus ; vos enfants croîtront , entourés de l'estime des hommes , et seront ce qu'aura été leur père.. . —

— Taisez-vous ! cria l'hôtesse. C'est en restant ce que nous sommes que nos enfants vieilliront comme nous dans le mépris des hommes, transmis sur notre race de génération en génération. Taisez-vous, vieillard! La bénédiction se tourne en malédiction sur nos tôtes.

— O ciel ! reprit le ministre , qui donc êtes-vous? dans quels crimes passez-vous votre vie ?

— Qu'appelez - vous crimes ? qu'appelez - vous vertus ? Nous jouissons ici d'un privilège : nous ne pouvons avoir de vertus ni commettre de crimes.

— La raison de cette femme est égarée, dit le ministre se tournant vers le petit ermite , qui séchait sa robe de bure devant le fover.

— Non, prêtre! répliqua la femme, sachez où vous êtes. J'aime mieux faire horreur que pitié. Je ne suis pas une insensée, mais la femme du... —

Le retentissement prolongé de la porte de la lov\t ç«\\\s

IIS H%K d'iALAKDE.

1111 coup violent em|)fk*lia d*enlpndre lo reste, au ^pd désap])oiiucinont de Spiagudry et d*Ordener, qui vmH prî^té une attention muette à ce dialogue.

— Maudit soit , dit la femme rouge entre ses deDU.Ii syndic liaut-jiisficier de Skongen, qui nous a assigné pw demeure celte tour voisine de la rouje ! peut-être n est-a pas encore Nychol.

K1I(! prit néanmoins la lampe. — Après tout, si c'est ft rore un voyageur, qu*iniporle! le ruisseau {leut conlerd lo torrent a passé.

Los quatre voyageurs restés seuls s'eiilre-regardainl aux lueurs du foyer. Spiagudry , d'abord épouvanté pr la voix de Tcrinite, et rassuré ensuite par .sa barbe noiic, eiU pout-otro recommencé à trembler s*il eût vu de qvl (eil perçant celui-ci l'observait en dessous de son tt" puclion.

Dans le silence général , le ministre hasarda une question :

— l'Yère ermite , je présume (pie v(»us êtes un des pr*- 1res catholicpies écliap|M'!s II la dernière. ))ersécution, ttqof vous rega(;ni<*z voire retraite lorsque, pour mon lionhear, je vous ai rencontré: pourriez - vous me din* où noas sommes?

I^ porte délabrée de rescalior en ruines se rouvrit a\ani que le frère ermite <'ùt répondu.

— Femme, uenne im ora^e, et il y aura foule pour s'asseoir à notre table exécrée et s'abriter sous notre toit maudit.

— Nyrhol, ré|)oiidil la femme, je n'ai pu eiu|MVlicr...

— Kl (prim)M)rte tous ces holes, pourvu qu'ils paient! Ttir est tout aussi bien (;n;;né en hébei*geant un voyageur ([n'en étranglant un bri<,^md.

Celui qui ])arlait ainsi s'était arrêté devant la |inrle, ni

HAN D^ltLAXDE. 119

B quatre étrangers pouvaient le contempler à leur aise. 'était un boounc de proportions colossales, vêtu, comme lôtesse , de serge rouge. Son énorme télé paraissait imédiatenient iKXiée sur ses larges épaules, ce qui contrasit avec le cou long et osseux de sa gracieuse épouse. H ait le front bas, le nez camard, les sourcils épais; ses iox , entourés d'une ligne de pourpre , brillaient comme I feu dans du sang. Le lias de son visage , entièrement Bé , laissait voir sa bouche grande et profonde , dont un rc hideux entr'ouvrait les lèvres noires comme les bords une plaie incurable. Deux touffes de barbe crépue, pcnmtes de ses joues sur sou cou, donnaient à sa ligure, le de face, une forme carrée. Cet homme était coiffé d*uu Dire gris , sur le(|uel ruisselait la pluie , et dont sa main «fait seulement pas daigné toucher le Ixird à l'aspect des Datre voyageurs.

£n l'apercevant, Benignus Spiagudry i)oussa un cri d'éiNivante , et le ministre luthérien se détourna frappé de irprise et d'horreur, tandis que le maître du logis, qui ivait reconnu , lui adressait la ])arole.

— CouHuent, vous voilà ! seigneur ministre! en vérité , ! ne croyais pas avoir l'amusement de revoir aujourd'hui >trc air piteux et votre mine effarouchée.

Le prêtre réprima sou premier mouvement de répunance. Ses traits devinrent graves et sereins.

— Et moi, mon fils, je m'applaudis du hasard qui a nené le pasteur vers la brebis égan'^e, afin, sans doute, ue la brebis revint enfin au pasteur.

— Ali! par le gibet dWnian, reprit l'autre en éclatant L» rire, >oilà la premiéie fois (|ue je m'entends comparer

une brebis. Croyez-moi , père , si vous voulez Oatter le iutour , ne rapi>elez |)as pigeon.

— Celui |)ar lecfuel le vautour devient coIoiuIm» connole.

130 HAK D^ISLAIVDE.

mon fils, ai ne flatte pas. Vous croyez que je vous crains, et je ne fais que vous plaindre.

— Il faut en vérité, messire, que vous ayez bonne provision de pitié ; j'aurais pensé que vous Taviez épuisée tout entière sur ce pauvre diable, auquel vous montriez aujoard'hui votre croix pour lui cacher ma potence.

— Cet infortuné, répondit le prêtre, était moins à plaiiH dre que vous ; car il pleurait , et vous riez. Heureux qui reconnaît , au moment de Texpiation , combien le bras de rhomme est moins puissant que la parole de Dieu.

— Bien dit, père, reprit Thôte avec une horrible et ironique gaieté. Heureux celui qui pleure. Notre homme d'aojourd'hui, d'ailleurs, n'avait d'autre crime que d'aimer tellement le roi qu'il ne pouvait vivre sans faire le portrait de sa majesté sur de petites médailles de cuivre, qu'il dorait ensuite artistement pour les rendre plus dignes de la royale effigie. Notre gracieux souverain n'a pas été ingrat, et lui a donné en récompense de tant d'amour un beau cordon de chanvre, qui , i)our l'instruction de mes dignes hôtes , lui a été conféré ce jour même sur la place publique de Skongcn , par moi , grand-chancelier de l'ordre du Gibet, assisté de messire, ici présent, grand-aumônier dadit ordre.

— Malheureux! arrêtez, interrompit le prêtre. Comment celui qui châtie oublie-t-il le châtiment ! Écoutez le tonnerre.... —

— Hc bien I qu'est-ce que le tonnerre? un éclat de rire de Satan.

— Grand Dieu ! il vient d'assister à la mort , et il blasphème!....

— Trêve aux sermons , vieux insensé , cria l'hôte d'une voix tonnante et presque irritée, sinon, vous pourrieï maudire l'ange des ténèbres qui nous a réunis deux fois eu

duuzc heures sur la môme Toltuic et sous le niOiue toit. — Imitez votre camarade Termite, qui se tait, car il a bonne en^ie de retourner dans sa grotte de Lynrass. Je TOUS remercie, frère ermite, de la bénédiction que tous les matins, à votre passage sur la colline, je vous vois donner à la Tour-Maudite ; mais, en vérité , jusqu*ici vou m'aviez semblé de haute taille, et cette barbe si noire ni*avait paru blanche. — Vous êtes bien cependant Termite de Lynrass, le seul ern^ite de Dromtheimhus?....

— Je suis en effet le seul, dit Termite d'une voix sourde.

— Nous sommes donc , reprit Tiiôte , les deux solitaires de la province. — Holà , ficcblie , hâte un peu c<î quartier d'agneau, car j*ai faim. J*di été retardé, au village de Burlock , par ce maudit docteur Manryil , qui ne voulait me donner que douze ascalins du cadavre ; on en domic quarante à cet infernal gardien du Spladgest , à Drontheim.

— Hé , messire de la perruque , qu*avez-vous donc 7 TOUS allez tomber à la renverse. — A pro[)os , fiecblie , astu terminé le squelette de Tempoisonneur Orgivius, ce fameux magicien ? Il serait temps de Tenvoyer au cabinet de curiosité de Berghen. As-tu dépéché Tun de tes petits marcassins au syndic de Lœvig pour réclamer ce qu'il me doit? quatre doubles écus ))our avoir fait bouillir une sorcière et deux alchimistes , et enlevé plusieurs chaînes des poutres de la salle de son tribunal , qu'elles déparaient ; vingt ascalins pour avoir dépendu Ismaël T>7)haine , juif dont s'était plaint le révérend évêquc , et un écu pour avoir remis un bras de bois neuf à la potence de pierre du bourg.

— Le salaire , répondit la fenune d'une voix aigre, est resté dans les mains du syndic, parce que ton fils avait oublie la cuiller de bois |)our le recevoir, el qu'aucun

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