‹ La mythologie (volume 2)Chapitre 66 sur 77 · HM% D*I8LA1«BE · texte numérisé non relu

HM% D*I8LA1«BE

valet du juge u'a Touia le lui remettre en niaid propre.

Le mari fronça le sourcil.

— Que leur cou me tombe contre les mains , ils Ternnt si j'aurai besoin d'une cuiller de bois pour les toucher. Il faut pourtant ménager ce syndic. G*est à lui qu*est renvoyée la rcquêle du voleur Ivar, qui se plaint de ce que la questipn lui a été donnée, non par un tortionnaire, mais par moi, alléguant que, n'ayant pas encore été jugé, il iresl pas encore infâme. — A propos, femme, empêche donc tes petits de jouer avec mes tenailles et mes pinces; ils ont dérailgé tous mes instruments , si bien que je n'a pu mVn ser\ir aujourd'hui. — Où sont-ils, ces petits monstres , continua Thôte en s'approchant du tas de paifc où Spiagudry avait cru voir trois cadavres? les \oila couchés là, ils dorment, malgré le bruit, comme trois dé- ])endus.

A ces paroles , dont Thorreur contrastait avec la Iran- ({uillilé effrayante et l'atroce gaieté de celui qui les prononçait , le lecleur a peut-être déjà deviné quel est l'habitant de lu toin* do V\gla. Spiagudry, qui, dès son a])|YaritioD, le reconut i>our l'avoir vu figurer souvent dans de sinisira cérénioni('s sur la place de Drontheim , se seniit pri*s de défaillir d'épouvante, en songeant surtout au motif personnel qu'il avait depuis la veille |)Our craindre ce terrible fonctionnaire, lise pencha ^ ers Ordener et lui dit d'une \oix pres(iuo inarticulée : ( 'est iSychot O rugir, ùourveau du Drofitfictinhusl Ordener, d*abnrd frappé d'horreur, tressaillit et regretta la route et la tenipMe. >lais bientôt je ne sais quel sentiment de curiosité indélinissabh' s'cin|)ara de lui , et , tout en plaignant Tenibarras et répondante de son \ieu\ guide, il prélait son altenliuii entière aux paroles et à l'habitude de vie de l'être singulier qu'il avait sous les >eu\ , connue on écoule avidement le

HAN d'iSLAKDE. 193

{^ondeinem d'une iiyèiio on le riigisseineni «ruii ti^ne anic^né du déserC dans nos villes. Lo. pauvre Aeuignus était loin d'avoir Tespril assez libre pour faire de sou côté des observations imcologiques. Caché dcrrim-e Ordener, il se ramassait daiis son manteau , portait une main inquiète à sou emplâtre, attirait sur sou visage le derrière de sa perruque flottante , et ne respirait que par gros soupirs.

Cependant Thôlesse a\ait servi sur un grand |)lal de terre le quartier d*agneau rôti , pourvu de sa qneuc rassurante. Le bourreau vint s'asseoir en face d*Ordener et dfi Spiagudry, entre les deux prêtres ; et sa femme , après avoir chargé la lable d'une cruche de bière miellée, d'un' morceau de rindcbrod ^ et de cinq assiettes de bois, s'assit devant le feu , et s'occupa d*aiguiser les pinces ébréchées de son mari.

— Çà , révérend ministre , dit Orugix en riant , la brebis vous offre de l'agneau. Kt vous , seigneur de la perru(pie , est-C4? le vent qui a ainsi ramené votre coiffure sur votre visage?

— Lèvent,... seigneur, l'orage,... balbutia le tremblant Spiagudry.

— Allons, cnliardisscz-vous , mon vieux. Vous voyez que les seigikurs prêtres et moi nous sommes bons diables. Uites-nous qui vous êtes et quel est votre jeune comi)agDon le taciturne, et parlez im peu. Faisons connaissance. Si vos discours tiennent tout ce que promet votre viu> , vous devez être bien anuisant.

— Le mailn^ plaisante , dit le concierge contractant ses lèvres , montrant ses dents et clignant son œil imur avoir l'air de rire; je ne suis qu'un pauvre vieux....

— Oui, interrompit le jo\ial bourreau, quelque vieux savant, quelque vieux sorcier....

* Pain (IVrorcc dont si> nom rit la classo in(1i^(>iil(> en ^oc^'\%<^.

124 HAN D^ISLAIKDE.

— Oh ! soigneur maître, savant , oui; sorcier, non.

— Tant pis. Un sorcier compléterait notre joyeux sanhédrin. — Seigneurs mes hôtes, buvons pour rendre k parole à ce vieux savant , qui va égayer notre souper. A la santé du pendu d'aujourd'hui , frère prédicateur! Eh bien ! père ermite , vous refusez ma bière ?

L'ermite avait en effet lire de dessous sa robe une grande gourde pleine d'une eau très-claire , dont il remplit son verre.

— Parbleu ! ermite de Lynrass , s'écria le bourreau , si vous ne goûtez pas de ma bière , je goûterai de cette ean que vous lui préférez.

— Soit, répondit Termite.

— Otez d'abord votre gant , révérend frère , répliqna le bourreau ; on ne verse à boire qu'à main nue.

L'ermite fit un signe de refus.

— (l'est un voeu , dit-il.

— Versez donc toujours , dit le bourreau.

A peine Orugix eut-il porté son verre à ses lèvres , qu'il le repoussa brusquement, tandis que l'ermite vidait le sien d'un trait.

— Par le calice de Jésus , révérend ermite , quelle est cette liqueur infernale? je n'en ai point bu de pareille, depuis le jour où je faillis me noyer dans ma navigatioa de Copenhague à Drontheim. En vérité , ermite , ce n'est pas de l'eau de la source de Lynrass ; c'est de l'eau de mer. ...

— De l'eau de mer ! répéta Spiagudry avec une épouvante qu'augmentait la vue du gant de l'ermite.

— Hé bien , dit le bourreau se tournant vers lui avec un éclat de rire , tout vous alarme donc ici , mon vieux Absalon, jus(|u'à la boisson même d'un saint cénobite qui se mortifie?

nw d'islakde. t^5

— Hélas! non, maître... Mais de Teau de mer... Il n'y a qu'un homme....

— Allons , vous ne savez que dire, sire docteur ; votre trouble parmi nous vient d'une mauvaise conscience ou du mépris....

Ces mots , prononcés d'un ton d'humeur, ramenèrent Spiagudry à la nécessité de dissimuler sa terreur. Pour amadouer son redoutable hôte, il appela à son secours sa vaste mémoire , et ralha le peu de présence d'esprit qui lui restait

— Du mépris, moi, du mépris pour vous, seigneur maître! pour vous, dont la présence dans une province donne à cette province le merum imperium^l pour TOUS, maître des hautes-œuvres, exécuteur de la vindicte sécuhère, épée de la justice, bouclier de l'innocence I pour vous, qu'Aristote, livre six, chapitre dernier de ses PoiitiqueSy classe parmi les magistrats , et dont Paris de Puteo , dans son traité de Syndico , fixe le traitement à cinq écus d'or, comme l'atteste ce passage : Quinque aureos manivoito ! pour vous, seigneur, dont les confrères à Cronstadt accpiièrent la noblesse après trois cents têtes coupées! pour vous, dont les terribles mais honorables fonctions sont remplies avec orgueil, en Franconie, par le plus nouveau marié; à Reutlingue , par le plus jeune conseiller; à Stedien, par Je dernier bourgeois installé! Et ne sais-je pas encore, mon bon maître, que vos confrères ont en France droit de havadiuni sur chaque malade de Saint Ladre , sur les pourceaux et sur les galeaux de la \eille de rÉpiphanie ! Comment n'aurais-pas un profond respect pour vous, quand l'abbé de Saint-Germain-des- Prés vous donne chaque année, à la Saint- Vincent , une

* DroU de sang y d'avoir un bourreau.

126 MA^ d'islakhe.

t<Ho do porc, et vous fait marcher en tête de sa procession!...

Ici la verve érudite du conciei'ge fut bnisquemeot interrompue par le bourreau.

— C'est par ma foi la première nouvelle que j'en lil Le docte abbé dont vous parlez, révérend, m'a jusqu'à présent fraudé de tous ces beaux droits que vous peigofB d'une façon si séduisante. — Sires étrangers, poursuivit Orugix, sans nrarréter à toutes les extravagances de ce vieux fou , il est vrai que j'ai manqué ma carrij^re. Je os suis aujoqrd*hui qqe le pauvre botirreau 4*une pauvre province. Hé bien I j*aurais dû certes faire un plus beio chemin que Stillison Uickoy, ce fameux bourreau de Moscovie. Croiricz-vous que je suis le même qui fi|t désigné , il y a vingt-quatre ans, pour rexépution de Scblh macker?

— De Schumacker, du comte de Griilenfeld I s'écnaOr? d(Mior.

— Cela vous étonne, seigneur le muet. Hé bien! oui, de ce minie Schumacker qu'un singulier hasard replace encore sous ma main , dans le cas où il plairait au roi de lever le sursis. — Vidons celte cruche, messires, et je vais vous conter comment il se fait qu'après avoir débuté avec tant d'éclat, je finisse si misérablement.

— .l'étais, en 167(), valet de Rhum Stuald, bourreau royal de Copenhague. Lors de la condamnation du comte de Griffenfeld, mon maître étant tombé malade, je fus, grâce à mes protections, choisi pour le remplacer dans celte honorable exécution. Le 5 juin — je n'oublierai jamais ce jour, — dès cinq heures du matin, aidé du maître des basses-œuvres*, je dressai sur la place de la Citadelle

* Cliarpentier des écliafands.

VII grand érhafaiid qiio nous tondiiiios do noir, par resport pour le rang du condamné. A huit licuros la {^arde-nohlt» enu»ura l'ochafand, et les bulans de Slosvig continrent lu foule qui se pressait sur la place. Ouel autre à ma place ii*eùt étr eni\ré! l)cl)out, et le sabre en main, j'attendais sur l'extrade. Tqus les regards étaient fuéssnr moi : j'étais en ce moment le |)or8onnagc le plus important dos deux royaumes. .>Ia fortune, disais-jo, est faite, car que pourraient sans moi tous ces grands seigneurs (|ui ont juré h\ perlc! du chancelier? .le me voyais déjà exécuteur royal en litre de la capitale; j'avais des valets, des privilèges... Écoutez! riioiioge du fort sonne dix heures. I^ œndamné soii de sa prison, traverse la place, monte à Téchafaud d'un pas ferme et d'un air tramfuille. .le veux lui lier les cheveux ; il me reprmsse, et se rend à lui-mémo ce dernier service. » Il y avait l(»ng-trm))s, dit-il en souriant au prieur de Saint-André, (pie je nu m'étais coiiïé moi-même. » Je lui oiïre Itï bandeau noir, il l'éloigné de ses yeux avec dédain, mais sans me marquer de mépris. — « >ion ami, me dit-il, voilà p(*ut-é(rc la première fois qu'un espace de quelques pic<ls rassemble les deux olliciers extrêmes de l'ordre judiciaire, It! chancelier et le bourreau. » Ces paroles sont restées gravées dans ma télo. Il rf'fuse encore le coussin noir que je voulais mettre sous ses {{onoux, embrasse le prêtre cl s'agononille, apivs avoir dit d'une \oiv forte qu'il mourait innocent. Alors je brisai d'un coup de masse l'écussm) de ses armoiries, en criant, comme de coutume : ('efa nti «r /ail pas sans juste, cause, (loi affront ébraqla la fermeté du comte : il pâlit ; mais il se buta do dire : l.e roi nu ics a doiièu'vs ; te rai peut tue- tes v^rr.. Il appuya sa tète sur le bilir.i, les yeux tournés vers l'( st ; et moi, je levai mon sabre des (hiix mains... jir^mlez bini I — Kn ce moment un cri arrive jn8({u'à mcû. —

128 ll\^ D^1SL\1\DE.

Grâce, au nom du roi! grâce pour Schumacktfi\ Je me retourne. C*était un aide-de-camp qui galopait veq| Féchafaud en agitant un parchemin. Le comte se relèfij d*un air, non joyeux, mais seulement satisfait Le pardw-i min lui est remis. — « Juste Dieu ! s*écrie>t-il ; la pnMJ perpétuelle ! leur grâce est plus dure que la mort. » H descend, abattu comme un voleur, de Téchafaud où il éCaîC: monté serein. Pour moi, cela m'était égal. Je ne me doiHl tais guère que le salut de cet homme était ma perte. Aprèi avoir démoli Técbafaud, je rentre chez mon maître, eiH core plein d'espérances , quoiqu'un peu désappointé d*avov perdu reçu d'or, prix de la chute de la tête. Ce n'était JM tout. Le lendemain je reçois un ordre de départ et un diplôme d'exécuteur provincial pour le Drontheimhus! Boiir-i rcau de province, et de la dernière province de Norwége! Or sachez , messires , comment de petites causes amèneot de grands efîcts. Les ennemis du comte, afin de se donner un air do clémence, avaient tout disposé pour que la grâce arrivât un moment après l'exécution. Il s'en fallut d'une minute : on s'en prit à ma lenteur, comme s'il eût été décent d'empêcher un personnage illustre de s'amuser quelques instants avant le dernier! comme si un exécuteur royal qui décapite un grand chancelier pouvait le faire sans plus de dignité et de mesure qu'un bourreau de province qui pend un Juif! A cola se joignit la malveillance. J'avais un frère que même je crois avoir encore. 11 était parvenu, en changeant de nom, dans la maison du nouveau chancelier, le comte d'Ahlefeld. A (iOpenhague, ma présence importuna le misérable. Mon frère me méprise, parce que ce sera peut-être moi qui le pendrai un jour.

Ici le disert narrateur s'interrompit pour donner passage à sa gaieté, puis il continua :

— Vous voyez, chers hôtes, que j'ai pris mon parti. Ma

UMi d'islandh. t29

loi, au diable l'ambition! j'exerce ici honnêtement mon métier : je vends mes cadavres, ou Bechiie en fait des sque- ^-{ettes, que m'achète le cabinet d'anatomie de Berghen. Je ris de tout, même de cette pauvre femelle qui a été bolémienne et que la solitude rend folie. Mes trois héritiers grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon Bom est répouvantail des petits enfants du Drontheimhus. Les syndics me fournissent une charrette et des habits ronges. La Tour-Maudite me garantit de la pluie comme ferait le palais de Tévêque. Les vieux prêtres que l'orage pousse chez moi me prêchent , les savants me flagornent. 8n somme, je suis aussi heureux qu'un autre : je bois, je mange , je pends et je dors.

Le bourreau n'avait pas mené à fin ce long discours, sans l'entremêler de bière et de bruyantes explosions de lire.

— Il tue, et il dort ! murmura le ministre : l'infortuné !

— Que ce misérable est heureux ! s'écria l'ermite.

— Oui, frère ermite, dit le bourreau, misérable comme TOUS, mais certes plus heureux. Tenez, le métier serait bon si l'on ne semblait prendre plaisir à en ruiner les bénéfices. Croiriez-vous que je ne sais quelles fameuses noces ont fourni à l'aumônier nouvellement nommé de Drontheim l'occasion de demander la grâce de douze condamnés qai m'appartiennent ?. . .

— Qui vous appartiennent ! s'écria le ministre.

— Oui, sans doute, père. Sept d'entre eux devraient être fouettés , deux marqués sur la joue gauche , et trois pendus, ce qui fait en somme douze... Oui, douze écus, et trente ascalins, que je perds si la grâce est accordée : comment trouvez- vous, sires étrangers, cet aumônier qui dispose ainsi de mon bien? Ce maudit prêtre s'appelle Athanase Munder. Oh! si je le tenais!...

130 1I%N D*lSL\KnE.

Le ministre se lova , cl dit cVunc vojx égale et d'un i tranquille :

— Mon (ils, c'est moi qui suis Athanase Munder. A ce nom la colère s'alluma dans tous les traits d'OpiT

gix , il s'élança brusquement de son siège. — Puis WHI regard irrité rencontra le regard calme et bieafeillaDt de l'aumônier , et il vint se rasseoir lentement , muet et confus.

Il se fit un moment de silence; Ordener, qui s'élit levé de table prêt à défendre le prêtre , le rompit le prer mier.

— \ychol Orugix , dit-il , voici treize écus pour youi dédommager de la grâce des condamnés...

— Hélas I interrompit le minisire , qui sait si je l'obliendrai? il faudrait que je pusse parler au ûls du viceroi , caj' cela dépend de son mariage avec la fille du chafl:: celier.

— Seigneur aumônier , répondit le jeune homme d'une voix ferme, vous l'ohliendrez. Ordener Guldeniew ne recevra pas l'anneau nuptial, que les fers de vos protégés ne soient rompus.

— Jeune étranger, vous n'y pouvez rien ; mais Dieu vqm entende et vous récompense I

(Cependant, les treize écus d'Ord^ner avaient achevé ce que le regard du prêtre avait commencé. Nychol, eplièrement apaisé, avait repris sa gaieté.

— Tenez, révérend aumônier, vous êtes un brave homme, digne de desservir la chapelle de Saint-Hilarion ; j'en disais de vous plus que je n'en pensais. Vous marchez droit dans votre sentier, ce n'est pas votre faute s'il croise le mien. jMais celui auquel j'en veux, c'est le gardien des morts de Droniheim , ce vieux magicien , concierge du Spladgest... quel est son nom déjà? Spliugry?... Spa-

H.%^ n'iflLl.MIE. 131

p-}'?... Diles-moî, moa vîeox docteur. \ud5 qni (^es i Babel de science, lous qui connaiisez tc»ul. tous uc irriei pas in'aîder à irouTer le nom de ce sorcier, loire ifMre?... Vous avez dû le rencontrer quelquefois, les nde sabbat, chevauchant en Tair >ur un balai? Certes, si le pauvre Benignus ai ail pu s'enfuir en ce KUent sur quelque monture a«Tienno de ce ^enre . le ratcur de cette Instoirt* ne doute pas qu'il ne lui eût fié avec bien de la joie sa frèie machine é{)oii\antéc. laus l'amour de la \ïv ne s'était développé arec autant fcrce chez lui, que depuis qu'il i^erceiail de tous ses lues rimniinence du dan<^<'r. Tout ce qu'il voyait Tef- 'ait; les souvenirs de la Tour-Maudite, l'œil hagard de emnie rou^e, la voix , 1rs ^anls ei la l)oisson du m>sté- IX eniiitc , l'avcntuiière intréj'iùiié de sou jeune coni- Don , et , par-dessus tout , le lK)urreau ; ce bourreau s le repaire ducpiel il tombait on fiixant chargé d*uu ne. Il tremblait si fort que tout mouvement volontaire it chez lui paralysé, surtout lursrpi'il \h la conversation :ourner sur lui, et qu'il entendit l'apostrophe du formi- »le Orugix. Comme il ne se souciait guère d*imiler Théuuc du prêtre , sa lanj^ue cuibarrassée se refusa assez {-temps à réi>ondre.

- lié bien, reprit le bourreau, sa\ez-vous le nom de ce cierge du Spladgest? Est-ce que votre pernupie vous i sourd?

-l'n peu , seij;neur... — >lîiis, dît-il enfin , je ne sais ce nom , je vous jure.

- ]I ne le siil pas! dit la voix rodf)ulée de» rermile. I| ri d'en faire serment. Cet houmir* se noniine Henîgnus igudry.

- Moi! moi! grand Dieu! s'écria le vieillard avec lei-

132 iiAiN d'Islande*

Le bourreau i^clata de rire. 1*1

— Et qui vous dit que c*est vous? c'est de ce païen dek concierge que nous parlons. En vérité, ce pédagogue s'etlfraie de rien. Que serait-ce donc si ces grimaces si drôks avaient une cause sérieuse? Ce vieux fou serait amusante pendre. — Ainsi, vénérable docteur, poursuivit le bourre» que les terreurs de Spiagudry égayaient, vous ne connaissa pas ce Benignus Spiagudry ?

— Non, maître, dit le concierge un peu rassuré par son incognito^ je ne le connais pas , je vous assure. Et pui** qu41 a le malheur de vous déplaire, je serais, maître, biea 1 fâché, vraiment, de connaître cet homme.

— Et vous, seigneur ermite, reprit Orugix, vous parais^ sez le connaître ?

— Oui, vraiment, répondit Termite. C'est un homme grand, vieux, sec, chauve... —

Spiagudry, justement alarmé de cette prosopographie, raffermit en hâte sa perruque.

— Il a, continua rcrniite, les mains*longues comme celles d'un voleur qui n'a pas rencontré de voyageurs depuis huit jours, le dos courbe... —

Spiagudry se redressa de son mieux.

— Du reste , on pourrait le prendre pour un des cadavres qu'il garde, s'il n'avait les yeux aussi perçants... —

Spiagudry porta la main à son emplâtre protecteur.

— 31crci , père , dit le bourreau à l'ermite ; en quelque lieu que je le trouve , je reconnaîtrai maintenant le vieux juif. . . —

Spiagudry, qui était très-bon chrétien , révolté de celte intolérable injure, ne put réprimer une exclamation.

— Juif, maître!... Puis il s'arrêta tout court, treniblaot d'en avoir troj) dit.

— Eh iûen , juif ou païen , qu*importc, s'il a des reiajoiis a\ec le diable, comme on le dit !

— Je le croirais volontiers, reprit Termite avec un sourire sardonique que son capuchon ne cachait pas entièrement, s'il n'était pas si poltron. Mais comment pourrait-il pactiser avec Satan? il est aussi lâche que méchant Quand la peur le prend, il ne se connaît plus.

L'ermite parlait lentement , comme s'il eût com])Osé sa voix ; et la lenteur même de ses paroles leur donnait une expression singulière.

— Une se connaît plusl répéta intérieurement Spia^ gudr\.

— Je suis fâché qu'un méchant soit lâche , dit le bourreau ; il ne vaut pas la peine d'être haï. Il faut combattre un serpent, on ne peut qu'écraser un lézard.

Spiagudry hasarda quelques paroles pour sa défense.

— Mais , seigneurs, êtes- vous sûrs que l'officier public dont vous parlez soit tel que vous le dites? A-t-il donc une réputation...?

— Une réputation! reprit l'ermite; la plus exécrable réputation de la province!

Benignus désappointé se tourna vers le bourreau.

— Seigneur maître, quels loris lui reprochez-vous? car je ne doute pas que votre haine ne soit légitime.

— Vous avez raison, vieillard, de n'en pas douter. Comme son commerce ressemble au mien , Spiagudry fait tout ce qu'il peut ])our me nuire.

— Oh ! maître ne le croyez pas !... Ou, s'il en est ainsi, c'est que cet homme ne vous a pas vu comme moi , entouré de voire gracieuse fenmie et de vos charmants enfants, admettant les étrangers au bonheur de votre foyer domestique. S1I eût juui, connue nous, de votre aimable

134 iiAN d'islande.

hospitalité , maître , ce malheureux ne pourrait être votit ennemi.

Spiagudry achevait à peine c«tte adroite allocntioii, quand la grande femme, jusqu'alors muette , se leva, et dit d*unc voix aigrement solennelle :

— La langue de la vipère n*cst jamais plus TenimnM (flic iors(|uVlle est enduite de miel.

Puis elle se rassit , et continua de fourbir ses pÎDC», travail dont le bruit rauque et criard, remplissant les intervalles de la conversation, faisait, aux dépens des orahs des quatre vo) ageurs , FoSicc des chœurs dans une tragédie greapie.

— Cette femme est folle, vraiment, se dit tout b» le concierge, ne pouvant s'expliquer autrement le mauT» effet de sa llatlerie.

— Bechlie a raison, docteur aux blonds cheveux, s'écria le bourreau ! Je \ous tiens pour langue de vipère *» vous continuez de justifier plus long-temps ce Spiagudn...

— A Dieu ne plaise, maître! s'écria celui-ci , je ue le justifie nullement.

— A la bonne heure. Vous ignorez d'ailleurs juscpioù il pousse rinsolence. (iroii iez-vous que rimpudenl a la téinêrité de me disputer la propriété de llan d'Islande?

— De llan d'Islande! dit bniscpieuienl rermite...

— lié oui. Vous connaissez ce fameux brigand?...

— Oui, dit l'ermite.

— Vh bien, tout brigand revient au bourreau , n\*sl-il ])as vrai? (^>ue fait cet infernal Spiagudry? il demande qu'on mette à prix la tète de llan...

— Il demande r|n'on m<'tle à prix la tète de Han? interrompit l'ermite.

— H en a l'audace : et cela , uniquement |K)ur (pie le cor|)s lui revienne, et ([uc je sois frustré de ma propriété.

— Voilà qui est infâmn, inaîlro Onigix; oser vous disputer un bien qui \ous appartient si évidemment I

Ces mots étaient accompagnés du sourire malicieux qui efTrayail Spiagudry.

— Le tour est d'autant plus noir, ermite, qu'il me faudrait une exécution comme celle de Han ]H)ur mo tirer de mon obscurité , et me faire la fortune que ne m'a i)as faite celle de Schumacker.

— En vérité, maître Nychol?

— Oui, frère ermite, le jour de l'arrestation de llau , venez me voir , et nous immolerons un |)ourceau gras l\ mon élévation future.

— Volontiers; mais savez-vous si je serai libre ce jourlà? D'ailleurs, vous a\ioz tout à l'heure envoyé au diable l'ambition.

— Kii sans doute, père, quand je vois que, poqr détruire mes esp^Tances les mieux fondées, il suffit d'un Spiagudry et d'une requête de mise à prix.

— Ah! reprit Termite d'une voix étrange, Spiagudry a demandé la mise à prix I

Cette voix était pour le pauvre homme comme le regard du crapaud pour l'oiseau.

— Seigneurs, dit-il, pourquoi juger témérairement? cela n'est pas sûr, peut-être est-ce un faux bruit...

— In faux bruit! s'écria Orugix, la chos*^ n'est que trop certaine. La demande des syndics est en œ moment à Drontheim, appuyée do la si;;nature du concierge du Spladg<*st. On n'attend que la décision de son excellence le fjénéral gouverneur.

Le bourreau était si bien instruit , (pie Spiagudry n'osa ])oursui\re sa justification; il se contenta de maudire intérieurement, pour la centième fois, son jeune compagnon. Mais que devint-il lorsrpi'il entendit Termite, qui depuis

136 n.W D^ISLAKDE.

quelques momenls paraissait méditer, s*érrier soudain d'n

Ion railleur :

— Maître > ychol , quel est donc le supplice des sacrilèges?

Ces paroles ûrcnt sur Spiagudry le mOinc effet que soi lui avait arraché son emplâtre et sa perruque. Il attoidii avec anxiété la réponse d'Orugix, qui acheva d'abord dr vider son verre.

— (Ida dépend du genre de sacrilège, répondit le ])onrroau.

-— Si le sacrilège est la profanation d'un mort?

Pour le coup, le tremblant Renignus s'attendit à voir sm nom sortir d'un moment à Tautrt^ de la bouche de Pinexplicable ermite.

— Autrefois, dit froidement Orugix, on IVnterrait vivant avec le cadavre profané.

— Kl maintenant?

— Maintenant on est plus doux.

— On est plus doux ! dit Spiagudry , respirant à peior.

— Oui , reprit le bourreau de Tair satisfait et négligent d'un artiste qui parle de son art; on lui imprime d'abord, avec un fer chaud, une S sur le gras des jambes... —

— Et ensuite? interrompit le vieux concierge, conirf lecjuel il eut été difficile d'exécuter cette partie de la peine.

— Ensuite, dit le bourreau, on se contente de le |>endrf.

— >Iiséricorde ! s'écria Spiagudry ; de le pendre !

— né bien , qn'a-t-il? il me regarde de l'air dont le patient regarde le gibet.

— Je vois avec plaisir , disait l'ermite , que l'on est revenu à des principes d'humanité.

En ce moment , l'orage, qui avait cessé, permit d'entendre trèsKlistinctemont au dehors le «m clair et întermittenl d'un cor.

u\\ i/isL\.\nF.. 137

— Nychol, dit la ferme, on osi à la i>oiirsnilo do quelque malfaiteur , c*est le cor des archers.

— Le cor des archers! répéta chacun des interlocuteurs avec un accent différent , mais Spia^udry avec celui de la plus profonde terreur.

Ils achevaient à peine cette exclamation quand on frappa 3i la porte de la tour.

Il ne faut qu'un homme, un signal; les éléments cruue ré\oUiUoii 8ont tout prêts. Qui commencera \.. Des qu'il y aura un point d'appui, tout s'ébranlera.

BOXAPARTR.

Lœvig est un gros bourg situé sur la rive septentrionale du golfe de Droiitheim , et adossé à une chaîne basse de collines nues et bizarrement barioknîs par dive)*ses sortes de cultures , pareilles à de grands ))ans de mosaïque appuyés à l'horizon. I/aspect du l)ourg est triste; la cabane de bois et de jonc du pécheur, la hutte conique bâtie de terre et de cailloux où le mineur invalide passe le peu do vieux jours que ses épargnes lui permettent de donner au soleil et au rei)os ; la frêle charpente abandonnée que le chasseur de chamois re\ét à son retour d'un toit de paille et de murs de peaux de betes , bord(*nt des rues plus longues que le bourg parce qu'elles sont étroites et tortueuses. Sur une place où roii ne voit plus aujourd'hui que les vestiges d'une grosse tour, s'élevait alors l'ancienne forteresse bâtie par Ilorda-le-Fin-Archer , seigneur de Ixevig et frère d'armes du roi païen Ilalfdan, et occupée en 1698 par le syndic du b(mrg, lecpiol on eut été Tiiabiiant le

138 iiA^ d'islakde.

niioux logé , sans la cigogne argentée qui venait tons ks étés se percher à Teitrémité du clocher pointu de Téglise, pareille à la perle blanche au sommet du bonnet aigu d'un mandarin.

Le matin même du jour où Ordener était arrivé à Drontheim, un personnage était débarqué, également incognito, h Lœvig. Sa litière dorée, quoique sans armoiries, sei quatre grands laquais armés jusqu'aux dents, avaient sondain fait le sujet de toutes les conversations et de tontes les curiosités. L'hote de la Motictte-d'Or, yioliie taverne où le grand personnage était descendu , avait pris luimême un air mystéri(>ux , et répondait à toutes les questions : Je ne sais pas, d*uu air qui voulait dire : Je sais tout, mais vous ne saurez rien. Les grands laquaU étaient plus muets que des laissons , et plus sombn'S qin' 1rs bouclies d'une mine. Le svndic s'était d'abord renfi'nnc dans sa tour, attendant dans sa dignité la première visite d(^ l'étranger ; mais bientôt les habitants l'avaient vu avec surprise se présenter deux fois inutilement à la MouflUd*Or, et le soir épier un salut du voyageur appuyé sur sa fenêtre entr'ou verte. Les commères inféraient de h qu^ le personnage avait fait connaître son haut rang au seigneur syndic. Klles se trompaient. Vn messager expédié par rélrani^^er s'était ))résenté chez le syndic |H)ur y faire visi'r son droit d(; i)assi^, et le suidjc avait remarqué sur le grand cachet de cire verte du paquet qu*il portait deux mains de justice croisées soutenant un manteau d'henniue surmonté d'une couronne de comte imp<)s<''e à un écui^son autour dn([uel pendaient les colliers de rÉlépliant et de Danm'brog. Celte observation avait sufll au syndic, qui désirait vivement obtenir de la grande diancellerie le hauts\udicat du Drontheiudius. Mais il avait perdu ses avances, car le noble inconnu ne voulait voir personne.

n\^ d'i8I.\nde. 1.30

liC second jour de Tarrivée de ce voyageur h Lœvig lirait à sa un , lorsque Thôto entra dans sa chambre en disant , après une inclination profonde, que le messager attendu de sa courtoisie venait d*arrivcr.

— Eli bien, dit sa courtoisie, qu'il monte.

Un instant après , le messager cuira , ferma soigneusement la porte , puis, saluant jus(prà terre Tétranger, qui s'était à demi tourné vers lui, attendit dans un silence respectueux qu'il lui adressât la parole.

— Je vous espérais ce matin, dit CKilui-ci; qui donc vous a retenu ?

— Les intérêts de votre grâce, seigneur comte : ai-je un autre souci?

— Que fait Elphègc? que fait Frédéric?

— Ils sont bien portants...

— Bien I bien ! interrompit le maître ; n'avez-vous rien de plus intéressant à m'apprcndrc ? Quoi de nouveau ù Drontbeim ?

— Rien , sinon que le baron de 1 liorvick y est arrivé hier.

— Oui, je sais qu'il a voulu consulter ce vieux iVlocklemlxiurgeois Levjn sur le mariage pnycté : savez -vous quel a rté le résultat de son entrevue avec le gouverneur?

— Aujourd'hui à midi, heure de mon départ, il n'avait IXMnt encore vu le général.

— Omunenl! arrivé de la veille! vous m*étonnoz, Musdœmon; et avait-il vu la comtesse?

— Kncore moins, seigneur.

— C'est donc vous qui l'avez vu?

— Non, mon noble maître; et d'ailleurs je ne le connais pas.

— Et comment, si personne ne l'a vu, savez-vous qu'il est h Dronthcim?

140 u\\ d'islaivde.

— Par Hon domestique, qui est deHcendn hier au pdaii (lu gouverneur.

— Mais lui, esl-il donc descendu ailleurs?

— Son domestique assure qu'en arrivant il s*est embirqué pour .Munckholm, après être entré dans le SpbdgesL

Le regard du comte s'enflamma.

— Pour Munckholm ! pour la prison de Schumacfcir! en Ctes-vous certain? J*ai toujours pensé que cet hooÉte Lovin était un traître. Pour Munckholni? qui peut l'atlinr là ? va-t-il demander aussi des conseils à Schuniacker? Mtt-il?...

— Noble seigneur, interrompit Musdœmon, il n'est pi sûr qu'il y soit allé.

— Quoi ! et que me disiez-vous donc? vous jouei-TO» de moi ?

— Pardon , voU*e grâce , je répétais au seigneur con* ce que disait le domestique du seigneur baron. Mais le $ngneur Frédéric, qui était hier de garde au donjon, n'j i point vu le baron Ordencr.

— Belle preuve ! mon fils no connaît pas le fils du vireroi. Ordcnor a pu entrer au fort incognito,

— Oui, seigneur; mais le seigneur Frédéric affirme n'»voir vu personne.

Le comte parut se calmer.

— Cela est différent : mon fils l'affirme-t-il en effot?

— Il me Ta assuré h trois reprises; et Fintérét dus^ gnour Frédéric est ici le même que celui de sa grâce.

(ieite réflexion du messager rassura coni))létemeiU ^ comte.

— A 11! dit-il, je comprends. Le baron, en arrivant, aura voulu se j>n)moncr un |>eu sur le golfe, et le domestique se sera ])ersuadé (pfil allait à Munckbolm. Kn effi^ qu'irait -il faire là? J'étais bien sot de m'alarmor. OW

u\\ d'islakde. 141

^nchalance de mon gendre à voir lo vîenx I^vin prouve L contraire que son affection pour lui n*est pas si vive le je le craignais. Vous ne croiriez pas , mon cher >Iuscmon , poursuivit le comte avec un sourire, que je m*ilaginais déjà Ordencr amoureux d*Éthel Scliumacker , et ae je bâtissais un roman et une intrigue sur ce voyage à lunckholm. Mais, Dieu merci, Ordener est moins fou que noi. — A pro|)os, mon cher, que devient celte jeune DanaC entre les mains de Frédéric?

Musdœmon avait conçu les mômes alarmes que son maître touchant Éthel Schumacker , et les avait combattues mns |>ouvoir les vaincre aussi aisément. Cependant, charmé de voir son maître sourire, il se garda bien de troubler sa i^urilé , et chercha au contraire à Faccroître , afin d'accrottre cette sérénité si précieuse dans les grands pour leurs Favoris.

— Noble comte, votre fils a échoué près de la fille de Schumacker ; mais il paraît qu'un autre a été plus heureux.

Le comte l'interrompit vivement.

— tu autre! quel autre?

— Eh! mais, je ne sais quel serf, paysan ou vassal...

— Dites- vous vrai? s'écria le comte, dont la figure dure et sombre était devenue radieuse.

— Le seigneur Frédéric me Fa affirmé, ainsi qu'à la noble comtesse.

Le comte se leva et se mit à parcourir la chambre en se frottant les mains.

— Musdœmon, mon cher Musdœmon, encore un effort, et nous sommes au but. Le rejeton de l'arbre est flétri : il ne nous reste plus qu'à renverser le tronc. — Avez-vous encore quelque bonne nouvelle?

— Dispolsen a été assassiné.

Lo visage du comte se dérida enti«Tement.

142 n\X D^ISLANDE.

— Ah! vous verrez que nous marcherons de triomphe eu triomphe. A-t-on ses papiers? a-t-oii surtout ce coffm

(le fer?...

— J'annonce a\ec peine à votre grâce que le meortre u*a |K)int été commis par les nôtres. Il a été tué et dépouillé sur les grèves d'Urchtal , et Tou attribue cet eiploii il llan d'Islande.

— Ilau d'Islande! reprit le maître, dont le visage s'était rembruni; quoi! ce brigand célèbre que nous voulois nieltre à la tète de nos révoltés!

— Lui-même, noble comte; et je crains, d'après ce que j'en ai entendu dire, que nous n'ayons de la peine à \e trouver; en tout cas, je me suis assuré d'un chef qui ])ron(lra son nom et pourra le remplacer. C'est un farouche montagnard , haut et dur comme un chcne , féroce et hardi connue un loup dans un désort de nei^re ; jl est iinpossibli' ({ue ce formidable géant ne ressend)le pas à lUn d* Islande.

— Co llan d'Islande, demanda le comte, est donc dt* Iiauu* taille?

— (/est le bruit le plus populaire , votre gracx».

— .radmiro toujours, num cher Alusdœmon, Tart a\€C le(|uol ^0lIs dis))os(*z vos plans. (Juand éclate rinsurrectiou!

— Oh! Irès-incessamment, votre grâce; en ce momeui |>eut-étre. La tutille ro\ale pèse de|>uis long-temps au\ mineurs; tous saisissent aAec joie l'idée d'un soulèvement. L'iureudie couunencera par (îuldbranshal , s'étendra a Sund-Moër, gagiura Kongsberg. Deux mille mineurs peuvent èlre sur pied en trois jours; la révolte se fera au nom de Schumacker ; c'e^t en ce nom que leur |)arlent nos émissaii-es. Les réseruîS du Midi et la garnison de Drontheim el de Skongen s'ébranleront; et \ous serez ici justement pour étouffer la rél>ellion , nouveau el in-

Il \N ii'isi.wiu;. I ]'.)

sigiir serucc au\ yeux du roi, ol le déli\rer de ce Selmiiiackcr si inquiétant pour son trône. Voilà sur quelles indestructibles bases s'élèvera l'édifice (juc couronnera le mariage de la noble dartic l Iriquc avec le baron dv, Thor- \ick.

L'entretien intime de deux scélérats n'est jamais long , parce que ce qu'il y a d'homme en eux s*eiïraic bien vite de ce qu'il y a d'infernal. Quand deux Ûmes perverses s'étalent réciproquement leur impudique nudité , leurs nmtuelles laideurs les révoltent. Le crime fait horreur au crime mOme ; et deux méchants qui conversent, avec tout le cjiiisme du,téle-à-téte, de leurs passions, de leurs plaisirs, de leurs intérêts, se sont Tun h l'autre comme un eflroyable miroir. Leur propre bassesse les humilie dans autrui; leur propre orgueil les confond; leur pro|)re néant les épouvante ; et ils ne peuvent se fuir, se désavouer euxmêmes dans leur semblable ; car chaque rapi)ort odieux , chaque affreuse coïncidence, chaque hideuse parité trouve en eux une voix toujours infatigable qui la dénonce à leur oreille sans cesse fatiguée. C)uelque secret que soit leur entretien, il a toujours deux insupportables témoins; Dieu, qu'ils ne volent pas; et la conscience, qu'ils sentent.

Les conversations confidentielles de >lusdœmon étalent d'autant plus fatigantes pour le comte qu'il mettait toujours sans ménagements son maître de moitié dans les crimes entrepris ou à entreprtmdre. Bien des courtisans croient adroit de sauver aux grands l'apparence des mauvaises actions; ils prennent sur euv la responsabilité du mal , et laissent même souvent h la pudeur du patron la consolation d'avoir semblé résister à im crime profitable. Musdœmon, par un raffinement d'adresse, suivait la marche contraire. Il voulait paraître conseiller rarement et toujours obéir. Il connaissait l'âme de son maître CQ\\\w\<i

144 nXtk D*18LAKDL.

son maître connaissait la sienne ; aussi ne se comproodtait-il (]u*cn compromettant le comte. La tête que le cooMe aurait le plus volontiers fait tomber, après celle de Sch«macker, c'était a41e de Musdœmon; il le savait cooum si son maître le lui eût dit, et son maître savait qu^il le savait.

Le comte avait appris ce qu*il voulait apprendre. Il était satisfait. Il ne lui restait plus qu'à congédier Musdœmoi.

— Musdœmon, dit- il avec un sourire gracieux, voo» êtes le plus fidèle et le plus zélé de mes serviteurs. Tout va bien , et je le dois à vos soins. Je vous fais secrétaire intime de la grande-chancellerie.

Musdœmon s'inclina profondément.

— Ce n*est pas tout , |K)ursuivil le comte , je vais di^ mander pour vous une troisième fois Tordre de DaaiKbrog; mais je crains toujours que votre naissance, votre indigne parenté...

Musdœmon rougit, pâlit, et cacha les altérations de soi visage en s'inclinant de nouveau.

— Allez , dit le comte lui présentant sa main à baiser, allez , seigneur secrétaire intime , rédiger votre p(ac€4iU Il trouvera peut-être le roi dans un moment de bonne himeur.

— Que sa majesté l'accorde ou non , je suis confus et fier des bontés de votre gi*acc.

— Dé|)echez-vous , mon cher, car je suis pressé de partir. Il faut tâcher encore d'avoir des rcuseignemeob précis sur ce llan.

Musdœmon , après ime troisième révérence, cntr'ouvrit la porte.

— Ah ! dit le comte , j'oubliais. . . Kn votre qualité, noo* velle de secrétaire intime , vous écrirez à la chancellerie |K)i.r (pi on envoie sa destitution à ce svndir de Lœ^ij,'.

qui compromet son rang dans le canlou par une foule de bassesses envers les étrangers qu'il ne connaît pas.

Le religieux qui vMle ft minuK le reliquaire , I<e chevalier qui dompte un coursier belliqueux, Celui qui meurt au son rodoulé de la tronipetle, celui qui meurt au bruit pacifique des oraisons, sont l'objet de te» soins prodif^utys également A rhomme pieux sous le casque ou sous la tonsure.

Hymne à naini Anst'Mitc .

— Oui , maître , nous devons en vérité un pèlerinage 3i la grotte de Lynrass. £ùt-on cru que cet ermite , que je maudissais conmie un esprit infernal , serait notre ange sauveur , et que la lance qui semblait nous menacer à tout moment nous servirait de pont pour franchir le précipice?

C*est en ces termes assez burlesquement figurés que fienignus Spiagudry faisait éclater aux oreilles d'Ordenor sa joie , son admiration et sa reconnaissance pour Termite mystérieux. On devine que nos deux voyageurs sont sortis de la Tour-Maudite. Au point où nous les retrouvons, ils ont même déjà lai2>sé assez loin derrière eux le hameau de Vygla, et suivent i)éniblement une roule montueuse, entrecoupée de mares ou embarrassée de grosses pierres que les torrents passagers de Torage ont déposées sur la terre humide et vis(|ueuse. Le jour ne paraît fias encore ; seulement les buissons qui couronnent les rochers des deux côtés du chemin se détachent du ciel déjà blanchâtre comme des coupures noires , et Tieil voit les objets , encore sans couleurs , reprendre par degiés leurs formes à cette lumière terne et en quelque sorte épaisse, que le

146 nXN DISLARDE.

crépuscule du nord verse li travers les froids iiroiiillaiè du matm.

Ordener gardait le silence, car depuis quelques iiislaMi il s'était doucement livré à ce demi-sommeil que le mouvement machinal de la marche permet quelquefois. Il oV vait pas dormi depuis la veille où il avait donné au repos, dans une barque de p<^chcur amarrée au port de Droothcim , le pee d'heures qui avak*nt séparé sa sortie di Spladgest de son retour à Muncklidni. Aussi , tandis qie son corps s'avançait vers Skongcn , son esprit s'était enyxllk au golfe de Dronthcim , dans cette sombre prison , sov ces lugubres tours qui renfermaient le seul être auquel i pût dans le monde attacher l'idée d'espérance et de bonheur. Éveillé, le sou^xnir de son Éthel dominait toata ses pensées ; endormi , ce souvenir devenait comme me image fantastique qui illuminait tous ses rêves. Dans celle seconde vie du sommeil , où l'âme existe un moment stnle, où l'être physique avec tous ses maux matériels semble s'être évanoui , il voyait cette vierge bien- aimée , non plus belle , non plus pure , mais plus libre , plus heureuse, phs à lui. Seulement , sur la route de Skongen , l'oubli de soi corps , rengourdisscmcnt de ses facultés ne pouvaient te complets ; car de temps en temps une fondrière, une pierre, une branche d'arbre , heurtant ses pieds, le rappelawil brusquement de l'idéal au réel. 11 relevait alors la télé, entr'ou\Tait ses yeux fatigués , et regrettait d'être retombé de son beau voyage céleste dans son ])énihle voyage terrestre, où rien ne le dédommageait de ses illusions enfuies, que l'idée de sentir contre son cœnr cette boucle de cheveux qui lui appartenaient en attendant qu'Ktli<l tout entière fût à lui. Puis ce souvenir ramenait la charmante image fantastique, et il remontait mollement, non dans son rêve , mads dans sa vague et opiniâtre rêverie.

B\N D'|ftLA:«BE. 147

— liaitre , répéta Spiagudry d'une voix plus forte, qui, joiate au choc d'un tronc d'arbre , réveilla Ordener , ne cnigncz rien. Les archers ont pris sur la droite avec Termite en sortant de la tour , et nous sommes assez loin d'eux poor pouvoir parler. Il est vrai que jusqu'ici le silence éuit prudent.

— Vraiment , dit Ordener en bâillant , vous poussez la prudence un peu loin. Il y a trois heures au moins que nous ayons quitté la tour et les archers.

— Cela est vrai , seigneur ; mais prudence ne nuit jamaisL Voyez si je m'étais nommé au moment où le chef de cette infernale escouade a demandé Bettif^nus Spiagudry « d'une voix pareille à celle dont Salurnc demandait son fils nouveau-né pour le dévorer; si, même en ce moment terrible , je n'avais eu recours à une taciturnité prudente, où serais-je, mon noble maître?

— Ma foi , vieillard , je crois qu'en ce moment-là nul n'eût pu obtenir de vous votre nom, cùt-on employé des tenailles pour vous l'arracher.

— A vais-je tort , maître ? si j'avais parlé , l'ermite que mint Hospice et saint llsbakl le solitaire bénissent ! Termite n'aurait pas eu le temps de demander au chef des archers si son escouade n'était pas composée de soldats de la garnison de iMunckhoim , question insignifiante , faite uniquement pour gagner du temps. Avez-vous remarqué , jeune seigneur , après la réponse alTirmaiivc de ce stupidc ar^ cher , avec quel sourire singulier l'ermite l'a invité à le snivre, en lui disant qu'il connaissait la retraite du fugitif Benignus Spiagudry?

Ici , le concierge s'arrêta un moment comme |H)ur prendre de l'élan , car il reprit soudain d'une voix larmoyante d'enthousiasme :

— Bon pn^lro I digne et vertueux anachorète. , ^r^iiv-

148 ll\N n lALA^'DE.

quant les principes de rhiimanité chrétienne et de la charité évangélique! Et moi qui m*cfTrayais de ses dehors, assez sinistres à la vérité ; mais ils cachent une si belle âme! Avez-vous encore remarqué, mon noble maître, qu*il y avait quelque chose de singulier dans Taccent dont il m*a dit au revoir! en emmenant les archers? Dans un autre moment, cet accent m*eût alarmé ; mais ce n*est pas la faute du pieux et excellent ermite. La solitude donne sans doute à la voix ce timbre étrange ; car je connais, seigneur , — ici la voix de Benignus devint plus basse — je connais un autre solitaire, ce formidable vivant que... Mais non , par respect pour le vénérable ermite de Lynrass , je ne ferai pas cet odieux rapprochement. Ses gants n'ont également rien d'extraordinaire , il fait assez froid pour qu'on en porte ; et sa boisson salée ne m*étonne pas davantage. Les cénobites catholiques ont souvent des règles singulières; celle-là, maître, se trouve indiquée dans ce vers du célèbre Urensius , religieux du mont Caucase :

Rivos despicienSf maris undam potat amaram.

Comment ne me suis-jc pas rappelé ce vers dans cette maudite ruine de Vygla ! un peu plus de mémoire m'aurait épargné de bien folles alarmes. Il est vrai qu'il est difiTicile, n'est-ce pas , seigneur , d'avoir ses idées nettes dans un pareil repaire , assis à la table d'un bourreau ! d'un bourreau ! d'un être voué au mépris et à l'exécration universelle , qui ne diffère de l'assassin que par la fréquence et l'impunité de ses meurtres, dont le cœur , à toute l'atrocité des plus affreux brigands, réunit la lâcheté que du moins leurs crimes aventureux ne leur permettent pas! d'un être qui offre à manger et verse à boire de la même main qui fait jouer des instruments de torture, et crier les os des misérables entre les ais rapprochés d'un chevalet!

H\\ IIISI.A^UK. 149

Respirer le même air qu*un liourreau ! Et le plus vil mendiant , si ce coDtact impur l'a souillé , abandounc avec horreur les derniers haillons qui protégeaient contre Thiver ses maladies et ses nudités! Et le chancelier, après avoir scellé ses lettres d'office, les jette sous la table des sceaux, en signe de dégoût et de malédiction ! Et en France, quand le bourreau est mort à son tour , les sergents de la prévôté aiment mieux payer une amende de quarante livres que de lui succéder! Et à Pesth, le condamné Chorchill , auquel on offrait sa grâce avec des lettres d'exécuteur , préfera le rôle de patient au métier de bourreau ! N'est-il paî'. encore notoire, noble jeune seigneur, que Turmcryn, évéquede Maestricht, fit purifier une église où était entré le bourreau ; et que la czarine Fetrowna se lavait le visage chaque fois qu'elle revenait d'une exécution? Vous savez également que les rois de France , pour honorer les gens de guerre , veulent qu'ils soient punis par leurs camarades, afin que ces nobles hommes , même lorsqu'ils sont criminels , ne deviennent pas infâmes par l'attouchement d'un bourreau. Et enfin , ce qui est décisif, dans la Descente de saint Georrjes aux enfers , par le savant Melasius Iturham , Caron ne donne-t-il pas au brigand Robin Hood le pas sur le bourreau Phlipcrass? — Vraiment, maître, si jamais je deviens puissant , — ce que Dieu seul peut savoir — je supprime les bourreaux et je rétablis l'ancienne coutume et les vieux tarifs. Pour le meurtre d'un prince , on paiera , comme en 1150, quatorze cent quarante doubles écus royaux ; pour le meurtre d'un comte , quatorze cent cpiarante écus simples ; pour celui d'un baron, quatorze cent quarante bas écus ; le meurtre d'un simple noble sera taxé à quatorze cent quarante ascalins; et celui d'un bourgeois... — N'entends-je pas le pas d'un cheval qui vient à nous? interrompit Ordener.

150 iiAK d'islakde.

Ils tournèreot la tête, et comme le jour avait para dant le long soliloque scientifique de Spiagudry, ils purent distinguer en effet , à cent pas en arrière , un homme veto de noir, agitant un bras vers eux* et pressant de Tautre un de ces petits chevaux d'un blanc sale que l'on rencontre souvent , domptés ou sauvages , dans les montagnes basses de la Norwége.

— De grâce , maitre , dit le peureux concierge « pressons le pas , cet homme noir m'a tout l'air d'un arcber.

— Comment , vieillard , nous sommes deux , et nous fuirions devant un seul homme I

— Hélas ! vingt éperviers fuient devant un hibou. Qudie gloire y a-t-il à attendre un officier de justice ?

— Et qui vous dit que c'en est un, reprit Ordener, dont les yeux n'étaient pas troublés par la peur ? Uassurexvous, mou brave guide; je reconnais ce voyageur. — Arrêtons- nous.

11 fallut céder. Un moment après , le cavalier les aborda; et Spiagudry cessa de trembler en reconnaissant la figure grave et sereine de l'aumônier Athanase 3Iuuder.

Celui-ci les salua en souriant , et arrêta sa monture , en disant d'une voix que son essoufllemenl entrecoupait :

— Mes chers enfants, c'est pour vous que je reviens sur mes pas; et le Seigneur ne i)ermettra sans doute pas que mon absence , prolongée dans une intention de charité , soit préjudiciable à ceux auxquels ma ])résence est utile.

— Seigneur minisire , répondit Ordener, nous serions heureux de pouvoir vous servir en quelque chose.

— C'est moi, au coiUraire, noble jeune homme, qui veux vous servir. Daigneriez-vous me dire quel est le bot de votre voyage?

— Révérend aumônier, je ne puis.

— Je désire quVn offot, mon fils, il y ait do votre part

HAN d'iSLANDE. 151

jmpiiissanGe et non défiance. Car alors malheur à moi ! malheur à celui dont Fhomme de bien se défie, même quand il pe Ta yu qu'une fois.

L'humilité et ronction du prêtre touchèrept vivement Ordener.

— Tout ce que je puis vous dire , mon père , c'eit que nous visitons les montagnes du Nord.

— C'est ce que je pensais, mon fils, et voilà pourquoi je viens à vous. 11 y a dans ces montagnes des bandes de mineurs et de chasseurs , souvent redoutables aux voyageurs.

— Eh bien? dit Ordener.

— Eh bien ! je sais qu'il ne faut pas essayer de détourner le sa route un noble jeune homme qui va chercher un ianger ; mais l'estime que j'ai conçue pour vous m'a inspiré un autre moyen de vous être utile. Le malheureux faux-monnayeur auquel j*ai porté hier les dernières consolations de mon Dieu avait été mineur. Au moment de la mort , il m'a donné ce parchemin sur lequel son nom est écrit , disant que cette passe me préserverait de tout danger, si jamais je voyageais dans ces montagnes. Hélas ! ï quoi cela pourrait-il servir à un pauvre prêtre qui vivra et mourra avec des prisonniers , et qui d'ailleurs , inter castra iatronum , ne doit chercher de défense que dans la patience et la prière , seules armes de Dieu ! Si je n'ai pas refusé celte passe , c'est qu'il ne faut point affliger par un refus le cœur de celui qui , dans peu d'instants , n'aura plus rien à recevoir et h^ donner sur la terre. Le bon Dieu daignait m'inspirer, car aujourd'hui je puis vous apporter ce parchemin , afin qu'il vous accompagne dans ks hasards de votre route, et que le don du mourant soit un bienfait pour le voyageur !

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