‹ La mythologie (volume 2)Chapitre 67 sur 77 · ii.w iriHi.Ai^oK · texte numérisé non relu

ii.w iriHi.Ai^oK

Ordencr reçut avec attendrissement le présent du \im prêtre.

— Seigneur aumônier, dit-il , Dieu veuille que votre désir soit exaucé! Merci. Pourtant, ajouta-t-il , mettant h main sur son sabre, je portais déjà mon droit de passe i mon côté.

— Jeune homme, dit le \wèire , peut-être ce frêle parchemin vous protégera-t-il mieux que votre épée de fer. Le regard d'un pénitent est plus puissant que le gbive même de I*archange. Adieu ; mes prisonniers m*atteiidHiL Veuillez prier quelquefois |)our eux et pour moi.

— Saint prêtre, reprit Ordener en souriant, je vous li dit que vos condamnés auraient leur grâce : ils Tauront

— Oh! ne parlez pas avec cette assurance, mon Gis. \e tentez pas le Seigneur. Un homme ne sait pas ce qui se passe dans le cœur d'un autre homme , et vous ignora encore ce que décidera le fils du vice-roi. Peut-être, hélas ! ne daignera-t-il jamais admettre devant lui un humble aumônier. Adieu, mon fils; que votre voyage soit béni , et que parfois il sorte de votre belle âme un souvenir pour le pauvre prêtre et une prière jwur les ]>au\Tn prisonniers.

sois le liions emi, iiii<p : dis-moi , toi .. as jamaiN vu un orage aiiftsil lerrihle?

MATiirr.i:«, Bertntm,

Dans une salle attenant aux appartements du gouverneur de Drontheini , trois des secrétaires de son oxcellenco vfnaient de s'asseoir devant une grande table noire , charj^v'f

H AN d'iSLANDE. 153

de parchemins , de papier, de cachets et d'écritoires , et près de laqueUe un quatrième tabouret resté vide annonçait qu'un des scribes était en retard. Ils étaient déjà depuis quelque temps méditant et écrivant chacun de leur côté , quand l'un d'eux s*écria :

— Savez-vous, AVapherney, que ce pauvre bibliothécaire Foxtipp va, dit-on, être renvoyé par Tévêque , grâce à la lettre de recommandation dont vous avez appuyé la requête du docteur Anglyvius ?

— Que nous contez-vous là , Richard? dit vivement celui des deux autres secrétaires auquel ne s'adressait point Richard ? AVapherney n'a pu écrire en faveur d' Anglyvius , car la pétition de cet honrune a révolté le général , quand je la lui ai lue.

— Vous me l'aviez dit en effet , reprit Wapherney ; mais j'ai trouvé sur la pétition le mot triéuatur, de la main de son excellence.

— En vérité ! s'écria l'autre.

— Oui , mon cher ; et plusieurs autres décisions de son excellence dont vous m'aviez parlé , sont également changées dans les apostilles. Ainsi , sur la requête des mineurs, le général a écrit neffetiir. . .

— Comment ! mais je n'y comprends rien : le général craignait l'esprit turbulent de ces mineurs.

— Il a peut-êlre voulu les effrayer par la sévérité. Ce qui me le ferait croire , c'est que le placet de l'aumônier Munder pour les douze condamnés est également mis au néant..

Le secrélaire auquel Wapherney pariait se leva ici brusquement.

— Oh ! pour le coup , je ne peux vous croire. Le gouverneur est trop bon et m'a montré trop de pitié envers ces condamnés pour....

154 H\X B*1ALAKBE.

— Eh. bien I Arthur, reprit Waphemey, Usn môine.

Arthur prit le placct , et vit le fatal signe de réprohaiii

— Vraiment, dit-il, j'en crois à peine mes yeux. Je veux représenter le placet au général. Quel jour son excellence a-t-elle donc apostille ces pièces?

— Mais , répondit Wapherney, je crois qu*U y a trab jours.

(l'a été, reprit Richard à voix basse» dans la matîKf qui a précédé l'apparition si courte et la disparitîoo si nnstériensement subite du baron Ordener.

— Tenez , s* écria vivement Wapherney avant qu'Artkv eût eu le temps de répondre, ne voiUi-t-il pas encore di triùuatur sur la burlescjuc requête de ce fienignus Spiagudry !....

Richard éclata de rire.

— N'est-ce pas ce vieux gardien de cadavres qui a également disparu d*uue manière si singulière ?

— Oui , reprit Arthur : on a trouvé dans son charnier un cadavre nmtilé, en sorte que la justice le fait |¥Nirsuivre comme sacrilège. Mais un petit Lapon qui le servait, et qui est resté seul au S|)ladgest , pense , avec tont le peuple, que le diable Ta emporté comme sorcier.

— Voilà, dit Wapherney en riant, un personnage qai laisse une bonne réputation!

Il achevait à peine son éclat de rire , quand le quatrième secrétaire entra.

— Kn honneur, Gustave , vous arrivez bien tard ce matin. Vous seriez-vous marié par hasard hier ?

— Kh non ! reprit >Vaplierney : c'est qu'il aura pris le chemin le plus long , i)our passer, avec son manteau neuf, sous les fenêtres de l'aimable Rosilv.

— Wapherney, dit le nouveau-venu , je voudrais qnf

H AN dWanhe. Id5

TOUS emnez devisé. Maïs la cause de mon retard est certes moins agréable ; et je doute que mon manteau neuf ait produit quelque effet sur les personnages que je viens de visiter.

— D*où venez-vous donc? demanda Arthur.

— Du Spladgcst.

— Dieu m'est témoin , s*écria Wapherney laissant tomber sa plume , que nous en parlions tout à l'heure ? Mais si Ton peut en parler par j)asse-tcmi)s, je ne conçois pas comment on y entre.

— Kt bien moins encore , dit Richard, comment on s'y arrête. Mais, mon cher Gustave, qu'y avez-vous donc vu 7

— Oui , dit Gustave , vous êtes curieux , sinon de voir, du moins d'entendre ; et vous seriez bien punis si je refusais de vous décrire ces horreurs , auxquelles vous frémiriez d'assister.

Les trois secrétaires pressèrent vivement Gustave , qui se fit UB peu priei', quoique son désir de leur raconter ce qu'il avait vu ne fût pas intérieurement moius vif que len* envie de le savoir.

— Allons, Wapherney t vous pourrez transmettre mon récit i votre jeune sœur, qui aime tant leschoses effrayantes. J'ai été entraîné dans le Spladgest par la foule qui s'y pressait. On vient d'y apiH>rter les cadavres de trois soldats du régiment de Munckholm et de deux aixhers , trouvés hier à quatre lieues dans les gorges , au fond du ]>récipicc de Cascadthymore. Quelques spectateurs assurent que ces malheureux composaient l'escouade envoyée, il y a trois jours , dans la direction de Skongcn , à la recherche du concierge fugitif du Spladgest. Si cela est vrai , on ne peut concevoir comment tant d'hommes armés ont pu être assassinés. La mutilation des cor])s parait prouver (pi'ils ont

156 IIAN D ISLANDE.

été précipités du haut des rochers. Geh fait dreswr ks cheveux.

— Quoi! Gustave, vous les avez vus? demanda vivement AVapherney.

— Je les ai encore devant les yeux.

— Kt présume-t-on quels sont les auteurs de cet attentat?

— Quelques personnes pensaient que ce pouvait èire une bande de mineurs , et assuraient qu'on avait entendu hier, dans les montagnes , les sons de la corne avec bquelle ils s'appellent.

— En vérité ! dit Arthur.

— Oui ; mais un vieux paysan a détruit cette conjecture en faisant obsener qu*D n*y avait ni mines ni mi neurs du coté de Cascadthvmore.

— Et qui serait-ce donc ?

— On ne sait ; si les corps n'étaient entiers , on pourrait croire que ce sont quelques bétes féroces , car ils portent sur leurs membres de longues et profondes égratignures. Il en est de même du cadavre d*un vieillard à barbe blanche , qu'on a api)orté au Spladgest avant hier matin , à la suite de cet affreux orage qui vous a empêché , mon cher Léandre Wapherncy, d*aller visiter, sur Tautrc rive du golphe , votre Iléro du coteau de Larsynn.

— Bien! bien! Gustave, dit AVapherney en riant; imt> quel est ce vieillard ?

— A sa haute taille , à sa longue barbe blanche , à un chapelet qu'il tient encore fortement serré entre ses maio>. quoiqu'il ait été trouvé du reste absolument dé|K)uiUé , on a reconnu, dit-on, un certain ermite des em irons: j«' crois qu'on l'appelle l'ermite de Lynrass. Il est évident ({ue le pauvre honmie a été également assassiné ; maJsdaD> (juel but? On n'égorge plus maintenant pour opinion reii-

gieuse , et le vieil ermite ne possédait au inonde que sa robe de bure et la bien?eillance publique.

— £t TOUS dites , reprit Richard , que ce corps est déchiré, ainsi que ceux des soldats, comme par les ongles d*une béte féroce?

— Oui, mon cher; et un pêcheur affirmait avoir remarqué des traces pareilles sur le corps d*un officier trouvé, il y a plusieurs jours, assassiné, vers les grèves d'Urchtal.

— Cela est singulier, dit Arthur.

— Cela est effroyable, dit Richard.

— Allons, reprit l^apheincy, silence et travail, car je crois que le général va bientôt venir. — Mon cher Gustave, je suis bien curieux de voir ces corps; si vous voulez, ce soir en sortant nous entrerons un moment au Spladgest

E)Ie eût été si facilement iicurcu«e : une simple cabane dam une vallée des Alpes , quelques occupaUoos domesilques auraient sufQ pour satisfaire des désirs Iwrnés et remplir sa douce vie ; mais moi . i*enncmi de Dieu, Je n*al pas eu de repos que Je n'aie brisé son cœur, que je n*aie fait toml>er en ruines sa destinée... il faut qu'elle soit la victime de Tenfur.

GoETOE , Ftnut,

En 1G75 , c'csl-k-dire vingt-quatre années avant rt''poque où se passe cette histoire , hélas ! ç*avait été une fête charmante pour tout le hameau de Thoctree, que le mariage de la douce Lucy Pehiyrh et du beau , du grand , de Yexccllent jeune homme (^aroll Stadt. Il est vrai de dire qu'ils s*aimaient depuis long- temps ; et comment tous les cœurs ne se seraient-ils pas intéressés aux deux jeunes amants le

158 BAK II^IBLANBE.

jour OÙ tant d'ardents désirs, tant dlnquèies espéii» allaient enfin se changer en bonheurl Hés dans le wèmt village, éleTés dais les mêmes champs « Moi soarent, dans lenr enfance, Carotl sVtait endormi, après lenn jeux , sur le soin de Lucy ; bien souvent dans leur adslescence, Lncy s*^tait, après leurs traraui, appa^-ée nr le bns de Caroll. Lucy était la pins timide et la phis jrie des filles du pays, CaroU le phis lirare et le plus nokk des garçons du canton; ils s*aimaicnt, et ils n*a«raiciS pas mieux pu se rappeler le jonr oft ils avaient commencé d'aimer, que le jour oà \h avaient commenta de vivre.

Mais leur mariage n'était pas verni conmie ienr amour, doucement et de lui-m^me. Il v avait eu des întMts domestiques, des haines de famille, des parents, des obstacles: une annc'^e entière ils avaient été séparés, oK^aroH avait bien souffert loin do sa Lucv, et Lucv avait bien pleure loin de sou (idroll , avant le jour bienheureux qui les réunissait , |K)ur désormais ne plus souffrir et pleurer qu'ensemble.

C'était en la sauvant d'un grand péril que Caroll avait enfm obtenu sa Lucy. Un jour il avait entendu des crii dans im bois; c'était sa Lucy qu'un brigand, redouté de tous les montagnards, avait surjirise , et paraissait vouloir enlever. Caroll attacpia hardiment ce monstre à face humaine, auquel le singulier rugissement qu'il ixiussait comme une bête féroce avait fait donner le nom de lian. Oui , il attaqua celui que personne n'osait attaquer ; mais l'amour lui donnait des forces de lion. Il délivra sa bienaimée Lucy, la rendit à sou pre, et le père la lui donua.

Or tout le village fui joyeux Ir jour où l'on unit cesdeuï fiancés. Lucy seule |)araissait sombre. Jamais pourtant elle n'axait attaché un regard plus tendre sur son cher CaruU; mais ce ri*gard était aussi triste que tendre , et , dans la

H\1k B^MLAHiDE. 159

jme univeraeile » c*ètait un sojet d'étonnement. De moniont eu moment , pins le faoobeur de son ami semblait croître , plus ses yen eiprimaient de douleur et d*aniour. O uia Lncy, lui dit CaroU après la sainte cérémonie, la présence de ce brigand , qui est un malheur pour toute la contrée , aura donc été un bonheur pour moi ! On remarqua qu*cUo secoua la tête et ne répondit rien.

Le foîr vint : on les laissa seuls dans leur chaumière neuYe* et les danses et les jeux redoublèrent sur la place du village pour célébrer la félicité des deux époux.

Le lendemain malin, Caroli Stadt avait disparu : quelques mots de sa main furent remis au père de Lucy Pclnyrh par un chasseur des monts de Kole, qui Tavait rencontré avant Taube errant sur les grèves du golfe. Le vieux ^iU Pebiyrh montra ce papier au pasteur et au syndic, et il ne resta de la fôte de la veille que l'abattement profond et le morne désespoir de Lucy.

Cette catastrophe mystérieuse consterna tout le village, et Ton s'efforça vainement à Texpliquer. Des prières pour l'âme de Caroli furent dites dans la même église où , quelques jours auparavant, lui-mdme avait chanté des cantiques d'actions de grâces sur son bonheur. On ne sait ce qui retint à la vie la veuve Stadt Au bout de neuf mois de solitude et de deuil , elle mit au monde im fils , et , le jour même , le village de Goiyn fut écrasé par la chute du rocher pendant qui le dominait.

La naissance de ce fils ne dissipa point la douleur sombre de sa mère. Gill Stadt n'annonçait en rien qu'il dût ressembler à Caroli. Son enfance farouche semblait promettre une vie plus farouche encore. Quelquefois un petit homme sauvage — dans lequel des montagnards qui l'avaient vu de loin affirmaient reconnaître le fameux llan d'Islande — venait dans la cal)ano déserte de la veuve do

160 H\\ D'l8L\%De.

( laroll , et ceux qui passaient alors près de là en enleodaim sortir des plaintes de femme et des rugissements de tigre. L'homme emmenait le jf une Gili , et des mois s*éooolaieDt; puis il le rendait à sa mère , plus sombre et {dos eflrayaDt encore.

La veuve Sladt avait pour cet enfant un mélange d*borreur et de tendresse. Quelquefois elle le serrait dans ses bras de mûre , comme le seul bien qui rattachât encore ï la vie ; d'autres fois elle le repoussait avec épouvante en appelant Caroll, son cher Caroll. Nul être au monde ne savait ce qui bouleversait son cœur.

Gill avait passé sa vingt-troisième année ; il vit Goih Sterscn , et Taima avec fureur. Guth Slersen était riche, et il était pauvre. Alors, il partit pour Rœraas, afin de se faire mineur et de gagner de Tor. Depuis lors sa mère n'en avait plus entendu parler.

Ine nuit , assise devant le rouet qui la nourrissait , elle veillait, avec sa lampe à demi éteinte, dans sa cabane, sous ces murs vieillis comme elle dans la solitude et le deuil , muets témoins de la mystérieuse nuit de ses noce^^ Inquiète, elle pensait- k son fils, dont la présence, si \ivement désirée , allait lui rappeler, et peut-être lui apporter bien des douleurs. C^ette |>auvre mère aimait son tiLs, tout ingrat qu'il était. Et comment ne Taurait-elle pas aimé? elle avait tant souffert pour lui !

Klle se leva , alla prendre au fond d'une vieille armoire un crucifix rouillé dans la poussière. In moment elle k considéra d'un wil suppliant ; puis tout k coup, le repou:»sant avec effroi : — Prier ! cria-t-elle ; est-ce que je puis prier?... Tu n'as plus à prier que Tenfer, malheureuse! c'est k Tenfer que tu appartiens.

Klle retombait dans sa sombre rêverie , lorsqu'on fra|)pa •I la porte.

HA\ d'ialanuk. 101

c:'étatt un événement rare chez la veuve Stadl ; car , depuis longues années , grâce à ce que sa vie offrait d*extraordinaire , tout le village de Thoctree la croyait en commerce avec les esprits infernaux. Aussi nul n'approchait de sa cabane. Étranges superstitions de ce siècle et de ce pays d'ignorance! elle devait au malheur la même réputation de sorcellerie que le concierge du Spladgcst devait à la science !

^^ Si c'était mon ûls , si c'était Giil ! s'écria-t-elle ; et elle s'élança vers la |)orte.

Hélas! ce n'était pas ce ûls. (tétait un petit ermite vêtu de bure , dont le capuchon rabattu ne laissait voir que la barbe noire.

— Saint homme, dit la veiive, que demandez-vous? Vous ne savez pas à quelle maison vous vous adressez.

— Si vraiment! répliqua Termite d'une voix rauque et trop connue. £t, arrachant ses gants, sa barbe noire et son capuchon, il découvrit un atroce visage, une barbe rousso et des mains armées d'ongles hideux.

— Oh!... cria la veuve, et elle cacha sa tête dans ses mains.

— Hé bien ! dit le petit homme , est-ce que , depuis vingt-quatre ans, tu ne l'es pas encore habituée à voir l'époux que tu dois contempler durant toute l'éternité ?

Klle murmura avec épouvante : L'éternité !...

— Écoute, Lucy Pelnyrh, je t'apporte des nouvelles de ton fils.

— De mon fds! où est-il? pourquoi ne vient-il pas?...

— Il ne peut.

— Mais dites-moi, reprit-elle... Je vous rends grâce, hélas! vous pouvez donc m'apporter du bonheur!

— C'est le bonheur en effet que je t'apporte, dit l'homme d'une voix sourde; car tu es une faible femme ^et.\&v\'<^-

102 n.4N B'im.AHkDE.

tonne que ton ventre ait pn porter un pareil 61s. Réjoabtoi donc Tn craignais que ton fib ne marchât sur m trace : ne crains plus rien.

— Quoi! s'écria la mère a?ec ravissement , mon fib, mon bien-aimé Gill est donc changé?

L'ermite regardait sa joie avec im rire funeste.

— Oh ! bien changé, dit-il.

— Et pourquoi n*est~ii pas accouru dans mes bras! Oà Tavez-vous yul que faisait-il?

— Il donnait.

La veuve , dans Yexcbs de sa joie , ne remarquait ni le regard sinistre ni Tair horriblement railleur du petit homme.

— Pourquoi ne Tavoir pas réveillé, ne lui avoir pas dit : Cill, viens voir ta mère?

— Son sommeil était profond.

— Ohl quand viendra-t-il 7 apprenez-moi , je vous en supplie, si je le reverrai bientôt.

Lo faux ormitc tira de dessous sa robe une espèce de coupe d'une forme singulière.

— lié bien! veuve, dit-il, bois au prochain retour de ton fils !

La vouve poussa un cri d'horreur. C'était un crâne homain. Elle fit ini geste d'é[)ouvante et ne put proférer une parole.

— Non , non ! cria tout à coup l'homme avec une voix terrible, no doloiirne pas les yeux, femme; regarde. Tn demandes à re>oir ion fils?... Regarde, te dis-je ! car sm\ï tout ce qui on reste.

K{ , aux lueurs de la lampe rougeâtre , il pn-sentait aux lèvres pâles de la mère le crâne nu et desséché de soa fils.

Trop do malhourn avaient ^tassé sur cette âme pour qu'un

HAK d'|8LANDE. 163

nalhenr de [dus la brisât. Elle lc?a sur le farouche ermite m regard flxe et sUipide.

— Oh ! la mort!... dit-elle faiblement : la mort! laissez- Doî mourir.

-» Meurs si ta veux !. . . Mais souviens-toi, Lucy Pelnyrb , la bois de Thoctree; souviens-toi du jour où le démon, » s*emparant de ton corps/a donné ton âme à Tenfer ! Je ois le démon, Lucy, et tu es mon épouse étemelle I Maintenant, meurs si tu veux.

C'était une croyance, dans ces contrées superstitieuses, qpe des esprits infernaux apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre des vies de crimes et de calamités. Entre autres ianieux scélérats, Hau d'Islande avait cette ciiyante renonunée. On croyait encore que la femme qui, |ir séduction ou par violence, était la proie d*un de ces ^ons à forme humaine, devenait irrévocablement, par ce I0q1 malheur, sa compagne de damnation.

Les événements que Termite rappelait à la veuve paru- "Cnt réveiller en elle ces idées.

— Hélas! dit-elle douloureusement, je ne puis donc chapi>er à l'existence I... Et qu*ai-je fait? car tu le sais, Ion bien-ainié Caroll , je suis innocente. Le bras d'une îunc fille n'a point la force du bras d'un démon.

Elle poursuivit; ses regards étaient pleins de délire, et :» paroles incohérentes semblaient nées du tremblement :)nTulsif de ses lèvres.

— Oui , Caroll , depuis ce jour je suis impure et innoente ; et le démon me demande si je me le rappelle , cet urrible jour! — Mon Caroll, je ne t'ai point trompé ; — u es venu trop t«ird; j'étais à lui avant d'être à toi, hélas I — IJélasI et je serai punie éternelle jient. Non, je ne vous (•joindrai pas, vous que je pleme. A quoi bon mourir? *irai avec ce monstre, dans un monde qui lui ressemble^

164 ll\K D^IHLAKDC.

dans le inonde des réprouvés! et qu*ai-je donc fait? I malheurs dans la vie seront mes crimes dans rétemitè. Le petit ermite appuyait sur die un regard de trionif et d'autorité.

— Àh ! s'écria-t-elie tout à coup en se tournant versli ah ! dites-moi , ceci n*est-il pas quelque rêve affreux q votre présence m'apporte? car, vous le savez, hélas ! dip le jour de ma perte, toutes les fatales nuits où voCfc< prit nra visitée ont été marquées pour moi par d'impn apparitions, d*eiTrayants songes et des visions épouvaH tables.

— Femme, femme, reviens à la raison. Il est aussi ? que tu es éveillée qu'il est vrai que Gill est mort

Le souvenir de ses anciennes infortunes avait cou effacé eu cette mère celui de son nouveau malheur : i paroles le lui rendirent.

— O mon fils ! mon fils , dit-elle ; et le son de sa vi aurait ému tout autre que Tètrc méchant qui l'écoolj Non, il reviendra; il n*est pas mort : je ne puis croire qi est mort.

— Hé bien ! va le demander aux rochers de Rœrai qui Tout écrasé, au golfe de Drontheim, qui Ta ensen

La veuve tomba à genoux et cria avec effort : — Dk grand Dieu!

— Tais-toi, servante de l'enfer !

La malheureuse se tut. Il poursuivit :

— Ne doute pas de la mort de ton fiLs. Il a été pu |)ar où son père a failli. II a laissé amollir son cœur i granit par un regard de femme. Moi , je t'ai possédée, ou je ne t'ai jamais aimée. Le malheur de ton Caroll est n tombé sur lui. — Mon fils et le tien a été trompé ptr: fiancée, par celle pour qui il est mort.

— Mort! reprit-^Ue, mort! Ola wt doAc vrai? — •

HW D'i8r\NDi:. 165

Gill* la étais n^ de mon malheur, tu avais été C4)açu dans répoQYante et enfanté dans le deuil ; ta bouche avait dédoré mon sein ; enfant , jamais tes caresses n'avaient réponda à mes caresses , tes embrassements à mes embras- Kinents; tu as toujours fui et repoussé ta mère, ta mère û teuie et si abandonnée dans la vie ! Tu ne cherchais à iie bire oublier mes maux passés qu*en me créant de noufdles douleurs; tu me délaissais pour le démon auteur de liB existence et de mou veuvage ; jamais, durant de longues années, Gill, jamais une joie ne m*est venue de toi; et cependant aujourd'hui ta mort, mon fils, me semble la fhiB Insupportable de mes afflictions, aujourd'hui ton soufcnir me semble un souvenir d'enchantement et de consoklion. Hélas!

-* Efle ne put continuer ; elle cacha sa tête dans son voile de bare noire, et on l'entendait sangloter douloureuse- ■ent

— Faible femme! murmura l'ermite; puis il reprit d'une Toix forte : Dompte ta douleur , je me suis joué de h mienne; écoute, Lucy Peluyrh, pendant que tu pleures encore ton fils, j'ai déjà commencé à le venger. C'est pour ni soldat de la garnison de Munckholm que sa fiancée l'a trompé. Tout le régiment périra par mes mains. — Vois , Lncy Pelnyrh.

Il avait relevé les manches de sa robe , et montrait à la veave ses bras difformes teints de sang.

— Oui , dit-il en poussant une sorte de rugissement , c'est aux grèves d'Drchtal, c'est aux gorges de Gascadthymore , que l'esprit de Gill doit se promener avec joie. — Allons, femme, ne vois-tu pas ce sang? Console-toi donc.

Pois tout à coup, comme frappé d'un souvenir , il s'interrompit :

— Veuve, ne t'a-t-on pas remis de ma |>arl un coffre de

160 H AN d'18LAII»E.

fer ? — Quoi ! je t*ai envoyé de Tor el je Tapporle da sii|, et tu pleures encore! Tu n*cs donc pa» de h ract èa hommes?

I^ veuve , absorbée dans sou désespoir , gardait le fc lence.

— Allons! dit-il avec un rire larouchet muette alia* mobile ! tu n'es donc pas non plus de la race dea fenwil Lucy Pelnyrh! et il secouait son bras pour qu^elle réeatât : est-ce qu'un messager ne t'a pas apporté ua cofireds fer scellé î

I^ veuve, lui accordant une attention passagère, filai signe de tète négatif et retomba dans sa morne rêveriei

— Ah ! le nrisérablc! cria le petit homme , le miséfaUs infidèle! Spiagudry, col or te coûtera cher !

Kt , dé|N)iiillant sa robe d'ermite , il s'élança iiors de h cabane avec h* grondement d'une hyène qui ciierdie ca(la\ ri'.

XV ri

seiRneur, Je pcifînc mc« rhe^eiix , je leu peigne en piciiraiil, parce que vont me laluci teiile, cl 40e

\oii.s vous m allez dans les moiitaKiien.

La Datnc au Cotiitc , romance.

Étiu'l ccpeiulaiU avait déjà compté quatre jours loogi et UKinotones depuis iprellc errait s<>u]t* dans le sombre jardin du donjon de Sl<*svig; seule dans l'oratoire, ténioîo de tant de pleurs et confident de tant de vœux, seule dan la longue (calorie, où une fois elle n'avait pas entendu sonner nniniit. Son >ienx père l'accompagnait quelquefab, mais vWv n'en était pas moins seule, car le véritable cmn- I)agnon de sa vie était abs(*nt.

H\n D^MLAHBE. 167

Malhenreme jaine Ue !. . . Qn'araît fait cette âme jenne Il pure pour être déjà livrée 3i tant d'infortune 7 Enlevée au taoude, am honneurs, aux richesses, aux joies de la jeu- , aux triomphes de la beauté, elle était encore au in qu'elle était déjà dans un cachot; captive près ftai père captif, elle avait grandi en le voyant dépérir; M, pour comUc de douleurs, pour qu'elle n'ignorftt aucun fÉclarage, Tamonr était venu la trouver dans sa prison.

Encore si elle eût pu avoir son Ordener auprès d'elle , ffïe hri eût fait la liberté 7 Eût-eUe su seulement s'il existait un monde dont on la séparaK? Et d'ailleurs sou monde, son ciel, n'eussent- ils [)as été avec elle dans cet étroit donjon , sous ces noires tours hérissées de soldats , et vers lesquelles le passant n'en aurait pas moins jeté un regard ,de pitié ?

Mais, hélas! pour la seconde fois, cet Ordener était absent ; et , an lien de couler près de lui des heures bien courtes, mais toujours renaissantes, dans de saintes caresses et de chastes emlirassements , elle passait les nuits et les jours k pleurer son absence et h ])rier pour ses dangers. Car une >ierge n'a que sa prière et ses larmes.

Quelquefois elle enviait ses ailes h l'hirondelle libre, qai venait lui demander quelque nourriture à travers les Tarreaux de sa prison. Quelquefois elle laissait fuir sa pensée sur le nuage qu'un vent rapide enfonçait dans le Bord du ciel ; puis tout a coup elle déttuirnait sa tète , et Yoilail ses yeux, comme si elle eût craint de voir apparaître lé gigantesque brigand , et commencer le combat inc^al SDr Tune des montagnes lointaines dont le sommet bleuâtre ramiiaît à l'horizon ainsi cprnno niuV immobile*.

Oh ! qu'il est cruel d'aimer alors c|u'on est séparé de *Otre qu'on aime î Bien peu de cieurs ont connu cette; LoulGor dans tonte son étendue , parce que bien VHiu d\î.

1(î8 II AN d'Irlande.

cœurs ont connu Tamonr dans toute sa profondeur. Aki étranger en quelque sorte à sa propre existence, (■ crée pour soi-même une solitude morne , un >ide ■ meuse; et pour Tétre absent, je ne sais quel omi effrayant de périls , de monstres et de déceptions; ksi verses facultés qui composaient notre nature se dim§ et se perdent en un désir infini de l'être qui nous ■ <|ue : tout ce qui nous environne est hors de notre li Cependant on respire, on marche, on agit , maissw penséf*. Comme une planète égarée qui aurait perdu s soleil , le cor|)s se meut au hasard : Tàme est ailleurSb

sur un grand bouclier ces chefs Impitoyable» Kpou^anlenl l'enfer do serments clTroyaliles. Et près d'un taureau noir qu'ils \lennenl d'^gurgB Tous, la maio dans le sang, jurent de ve «cos'T' Lf9 Sept Chvfs demuu Thihvt.

Les rivages de Norwége abondent en liaies étroites, criques , en récifs , en lagunes , en petits ca|)s tellefl multipliés qu'ils fatiguent la mémoire du voyageiu e patience du tupograplie. Autrefois , à eu croire les > cours |)opuIaires , chaque isthme avait son démon qi liantait , chaque anse sa fée qui Thabitail, clin(|ue |»roa toire son saint qui le protégeait : car la su|H^rstition i toutes les croyances iwur se faire des terreurs. Stt grè\e de Kei\el , à quehiues milles au nord de la gi d(* >Valderhng, un seul nulroil , disait-on, était libr toute juridiction dos esprits infernaux , intermédiaire ^célestes. C'était la clairière riveraine douiinéi- |iar k

HAx\ D 1SLA.\DE. 1()9

cher sur le sommet duquel on apercevait encore quelques vieilles ruines du manoir de Ralph ou Radulphe-le- Géant. Cette petite prairie sauvage , bordée au couchant par la mer , et étroitement encaissée dans des roches couvertes de bruyères, devait ce privilège au nom seul de cet ancien sire norvégien , son premier possesseur. Car quelle fée , quel diable , ou quel ange eût osé se faire l'hôte ou le patron du domaine autrefois occupé et protégé par Ralph-le- Géant?

Il est vrai que le nom seul du formidable Ralph suffisait pour imprimer un caractère effrayant à ces lieux déjà si sauvages. Mais à tout prendre , un souvenir n*est pas si redoutable qu'un esprit ; et jamais un pécheur , attardé par le gros temps, en amarrant sa barque dans la crique de Ralph, n'avait vu le follet rire et danser, parmi des âmes, sur le haut d'un rocher, ni la fée parcourir les bruyères dans son char de phosphore traîné par des vers luisants , ni le saint remonter vers la lune après sa prière.

Si pourtant, la nuit qui suivit le grand orage , les houles de la mer et la violence du vent eussent permis à quelque marinier égaré d'aborder dans cette baie hospitalière , peut-être eût- il été frappé d'une superstitieuse épouvante, en contemplant les trois hommes qui , cette nuit-là , s'étaient assis autour d'un grand feu , allumé au milieu de la clairière. Deux d'entre eux étaient couverts des grands chapeaux de feutre et des larges pantalons des mineurs royaux. Leurs bras étaient nus jusqu'à l'épaule , leurs pieds cachés dans des bottines fauves ; une ceinture d'étoffe rouge soutenait leurs sabres recourbés et leurs longs pistolets. Tous deux portaient une trompe de corne suspendue à leur cou. L'un était vieux , l'autre était trèsjeune ; et l'épaisseur de la barbe du vieillard , la longueur des cheveux du jeune homme, ajoutaient quelque chose de

170 HXtk B*I8LAIIBE.

sauvage à leurs phyriononiies , nalureUement dures et lè-

vèro».

A son bonnet de peau d'ours, à sa casaque de cor huilé , au mousquet fixé en bandoulière h, son dos , I a culotte courte et étroite , 3i ses genoux nus , à ses sandaks d*écorce , à la hache étincelante qu'il portait 3i la maia, I était facile de reconnaître, dans le compagnon des doK mineurs, un montagnard du nord de Norvège.

Certes , celui qui eût aperçu de loin ces trois figura singulières, sur lesquelles le foyer, agité par les brises deb mer , jetait des lueurs rouges et changeantes , eût pu lue a ])on droit effrayé , sans même croire aux spectres et an démons; il lui eût suffi pour cela de croire aux roleon, et d'être un peu plus riche qu'un potie.

Ces trois hommes tournaient souvent la tOte vers le sntier perdu du bois qui aboutit à la clairière de Ralph , et d'après celles de leurs paroles que le vent n'emportait pas, ils somblaient attendre un quatrième personnage.

— Dites donc, Kennyboi , savez-vous qu'à cette heureci nous n'attendrions pas aussi paisiblement cet envoyé da comte CrifTenfeld dans la prairie voisine , la prairie da lutin Tulbvtilbet , ou là-bas dans la baie de Saint-Cntbbert?

— Ne parlez |>as si haut, Jonas, réix>ndit le montagnari au vieux mineur, béni soit Halph-le-Géant qui nous protège ! i>le préserve le ciel de remettre le pied dans la àârièrc de Tulbytilbel! l'autre jour j'y croyais cueillir è l'aubépine , et j'y ai cueilli de la mandragore , qui s'est mise à saigner et à crier , ce qui a failli me rendre foo.

l.e jeune mineur se prit à rire.

— lin vérité , KennylMtl ! je crois, moi , que le cri et la mandragore a bien produit tout son effet sur voUt pauvre ceneau.

— Pauvre cerveau toi-même ! dit le montagnard arec humeur; voyei, Jonaa, il rit de la mandragore. 11 rit comme un insensé qui joue a?ec une tc^te de mort.

— Hum ! repartit Jonas. Qu*il aille donc à la grotte de WaUerhog , où les têtes de ceux que llan , démon d*lshnde, a assassinés, reviennent chaque nuit danser autour de son lit de feuilles sèches , en entreclioquant leurs dents pour rendormir.

— Cela est ^Tai , dit le montagnard.

^- Mais, reprit le jeune homme , le seigneur Hacket , que nous attendons , ne nous a-t>il pas promis que llan d'Islande se mettrait à la tète de notre insurrection ?

— Il Ta promis , répondit Kcnnybol ; et avec l'aide de ce démon , nous sommes sûrs de vaincre toutes les casaques vertes de Drontheim et de Copenhague.

— Tant mieux! s'écria le vieux mineur; mais ce n'est pas moi qui me chargerai de faire la sentineUe la nuit près de lui... —

En ce moment, le craquement des hruyëres mortes sous des pas d'hommes appela Tattention des interlocuteurs ; ils se détournèrent , et un rayon du foyer leur fit reconnaître le nnuvcau-venu.

— C'est lui ! — C'est le seigneur ïlackol I — Sahit , seigneur Hacket; vous vous êtes fait attendre. — Voilà plus de trois quarts d'heure que nous sommes au rendezvous... —

Ce seigneur Hacket était un honuuc |)etit et gras; vêtu de noir , dont la figure joviale avait une expression sinistre.

— Rien , mes amis , dit- il ; j'ai rté retardé par mon ignorance du chemin et les précautions cpi'il m'a fallu prendre. — J'ai quitté lo comte Schumarkcr ce matin : voici trois bourses d'or qu'il m'a chargé de vous re«\ftV\xç,

172 ii\^ D'iAr\.\Di;.

Les doux vieillai'ds se jetèrent sar l'or avec Tavkliif commune aux [)aysans de cette pauvre Xorwége. 1^ jeunf mineur repoussa la bourse que lui tendait Hacket

— Gardez votre or, seigneur envoyé ; je mentirais si je disais que je me révolte pour votre comte Schumacker : je me révolte pour affranchir les mineurs de la tuldk royale ; je me révolte pour que le lit de ma mère n*ait plus une couverture déchiquetée comme les côtes de notre l>on pays, la Noni'égc.

\join de paraître déconcerté , le seigneur Hacket répondit en souriant :

— C'est donc à votre pauvre mère, mon cher Norbilh, que j'enverrai cet argent, afin qu'elle ait denx couvertonv neuves }>our les bises de cet hiver.

Le joinie homme se rendit par un si<;ne de tête , et l'envoyé , en orateur habile , se hâta d'ajouter :

— Mais gardez-vous de répéter ce que vous venez de dire inconsidérément, que ce n'est pas i)our Schumacker, comte de (îriffenfeld, que vous prenez les armes.

— Opendant cependant, murmurèrent les deux

vieillards , nous savons bien qu'on opprime les mineurs , mais nous ne connaissons pas ce comte , ce prisonnier d'ÉtaL..

— (^onmient ! reprit vivement l'envoyé ; pouvez-vous être ingrats à ce point! vous gémissiez dans vos souterrains, privés d'air et de jour, dé[H)uiIlés de toute propriété , esclaves de la plus onéreuse tutelle ! Qui est venu à votre aidi*? qui a ranimé votre courage? qui vous a donné de l'or, des armes? Vest-ce pas mon illustre maître, le noble comte de Griiïenfeld, plus esclave et plos infortuné encore que vous? Et maintenant, comblés de ses bit'nfaits , vous refuseriez de vous en servir pour conquérir sa lilHTté en même temps que la votre ?.. .

HAN D*1SLAXDE. 178

— Vous avez raison , interrompit le jeune mincnr , ce serait mal agir.

— Oui , seigneur Hacket , dirent les deux vieillards , nous combattrons pour le comte Schumacker.

— Courage, mes amis ! levez-vous en son nom , portez le nom de votre bienfaiteur d'un bout de la Norwége à l'autre. Écoutez, tout seconde votre juste entreprise ; vous allez être délivrés d'un formidable ennemi , le général Levin de Knud , qui gouverne la province. La puissance secrète de mon noble maître, le comte de GrifTenfeld , va le faire rappeler momentanément à Berghen. — Allons, dites-moi , Kennybol , Jonas, et vous, mon cher Norbith , tous vos compagnons sont-ils prêts?

— Mes frères de Guldbranshal , dit Norbith , n'attendent que mon signal. Demain , si vous voulez...

— Demain , soit. Il faut que les jeunes mineurs , dont vous êtes le chef , lèvent les premiers Télendard. Et vous , mon brave Jonas?

— Six cents braves des îles Fa-roër , qui vivent depuis trois jours de chair de chamois et d'huile d'ours , dans la forêt de Bennallag , ne demandent qu'un coup de trompe de leur vieux capitaine Jonas , du bourg de Lœvig.

— Fort bien. Et vous , Kennvbol?

— Tous ceux qui portent une hache dans les gorges de Kole , et gravissent les rochers sans genouillères , sont prêts à se joindre h leurs frères les mineurs, quand ils auront besoin d'eux.

— Il suffit. Annoncez à vos compagnons, pour qu'ils ne doutent pas de vaincre , ajouta l'envoyé en haussant la voix , que Han d'Islande sera le clief. . .

— Cela est-il certain ? demandèrent-ils tous trois ensemble , et d'une voix où se mêlaient l'expression de la terreur et celle de l'espérance.

1 7<'» Il w 1» isi. wui:.

Us avaient (|iiitté Drontheim depuis qiialre jours , sauN avoir fait beaucoup de chemin , tant en raison du dégât causé dans les routes par i*orage que de la maltif^cité des voies de traverse et détours que le concierge fugitif croyait prudent de prendre pour éviter les lieux trop habilé& Après avoir laissé Skongen sur leur droite , vers le soir du quatrième jour , ils atteignirent la rive du lac de Sparbo.

C'était un tableau sombre et magnifique que celte varif nappe d'eau réfléchissant les derniers rayons du jour eC la premières étoiles de la nuit dans un cadre de hauts rocben, de sapins noirs et de grands chênes. L'aspect d*un lac, k soir, produit quelquefois, à une certaine distance, qm singulière illusion d'optique ; c'est comme si un abîme prodigieux , perçant le globe de part en part , laissait voir le ciel à travers la terre.

Ordener s'arrêta , contemplant ces vieilles forêts dnd* diques qui couvrent les rivages montueux du lac comme une chevelure , et les huttes crayeuses de Sparbo , répandues sur une pente ainsi qu'un troupeau épars de chèvres blanches. Il écoutait les bruits lointains des forges *, mêlés au sourd mugissement des grands bois magiques , an cris intermittents des oiseaux sauvages et à la grave harmonie des vagues. Au nord , un immense rocher de granit, encore éclairé par le soleil , s'élevait majeslueusemenl audessus du petit hameau d'Oèlmœ , puis sa tête se courbait sous un amas de tours ruinées , comme si le géant eût été fatigué du fardeau.

Quand l'âme est triste , les spectacles mélancoliques lui plaisent : elle les rembrunit de toute sa tristesse. Qo'oi malheureux soit jeté parmi de sauvages et hautes montagnes, près d'un sombre lac, d'une noire forêt, au roo-

* Left eaux du lac de SparlN) sont renommées ponr U trempe éf IVier.

H AN D*I(IL\NDE. 177

meut où le joor va disparaître , Jl verra cette Hci^ue grav(*, cette natare sérieuse , en quelque sorte à travers un voile funèbre ; il ne lui semblera pas que le soleil se couche , mais qu'il meurt.

Ordener rêvait, silencieux et immobile , quand son compagnon s*écria :

— A merveille , jeune seigneur, il est beau de méditer ainsi devant le lac de Norwége qui renferme le plus de pleuronecté^l*

Cette observation et le geste qui raccompagnait eussent [ait sourire tout autre qu'un amant séparé de sa maîtresse pour ne la revoir peut-être plus. Le savant concierge pourniivlt :

— Pourtant, souffrez que je vous enlève à votre docte cotftemplation pour vous faire remarquer que le jour décline , et qu*il faut nous hâter si nous voulons arriver au fillage d'Oeimœ avant le crépuscule.

La remarque était juste. Ordener se remit en marche, el Spiagudr)' le suivit en continuant ses réflexions mal ficoQtées sur les phénomènes botaniques et physiologiques {ne le lac de Sparbo présente aux naturalistes.

— Seigneur Ordener , disait-il , si vous en croyiez votre léroué guide, vous abandonneriez votre funeste entre- Mise; — oui, seigneur , et vous vous fixeriez ici sur les lords de ce lac si curieux où nous pourrions nous livrer «semble à une fouie de doctes recherches , |)ar exemple à :eHe de la uteila canora paiustrist piaule singuUère |ue beaucoup de savants croient fabuleuse , mais que Tér'Oque Arngrim aflinne avoir vue et entendue sur les rives lu Sparbo. Ajoutez à cela que nous aurions la satisfaction rhabiter le soi de i*i£uropc qui renferme le plus de gypse, ?t où les sicaires de la Thémls de Drontheim pénètront le noins. — Cela ne» vous so«rit-il pas, mon jeune maître?

178 HAN »'lftLA]«»E.

Allons , renoncez à voire voyage insenaé ; car . offenser, votre entreprise est périlleuse sans préùi^pêricuium sine pecunià , c'esl-à-dire inseosée , et gobçv dans un moment où vous auriez mieux fait de penser ï autre chose.

Ordenor , qui ne prOlait aucune attention aux paraki du pauvre homme , n'entretenait la conversatioa que pir ces monosyllabes insigniûants et distraits que les grmk parleurs prennent pour des r^'ponses. C*est ainsi qu'ils arrivèrent au hameau d*Oêlmœ , sur la place duquel no mouvement inusité se faisait en ce moment remarquer.

Les habitants , chasseurs, pêcheurs, forgerons, sortaieii do toutes les cabanes et accouraient se grouper autour d'oi tertre circulaire , occupé par quelques hommes, dont Tuii sonnait du cor en agitant au-dcrssus de sa tète une petitr l)anni^^c blanche et noirc«

— CVst sans doute quelque charlatan, dit Spiagudn', ambuhaiarinn votiegia, pharmacapoiœ ^ qoelqof niis<Table qui convertit Tor en plomb et les plaies en ulcères. Voyons; quelle invention de Tenfer va-t-il vendre h ces pauvres campagnards 7 Kncore si ces imposteun ft ])ornaient aux rois, s'ils imitaient tous le Danois Borrhet le Milanais Rorri, ces alchimistes qui se jouèrent si complet ement de notre Frédéric IIP ; mais il leur faut le dénier du paysan non moins que le million du prince.

Spiagudry se trompait ; en approchant du monticule, ib reconnurent , h sa robe noire et à son bonnet rond et ai^.

< Finlriic III Tut la diipo de Uonh ou Borrichius, chimiste di nuis, l't surtout <!<> lîoni, chailatan milanais, qui ^ disait le fiTori do ranliaiiîîf Michel. Cet imposteur, nprH avoir ^mei vrillé de jif* prétendus prodiges Strasiiourg et Amsteidam , agrandit la «plièndc son amhiti(ui et la témérité de ses inens4mge« : après» avoir trompe U peuple, il osa tromper les rois. Il eommença par la reine ChristîM à Hambourg, et termina par le roi Frédéric à Copenliagiie.

HAN d'iSLANDE. 179

im syndic «BvirooRé de qndques archers. L'homme qui sonnait du cor était le crieur des édits.

Le gardien fugitif, troublé, murmura à voix basse :

— En vérité, seigneur Ordener, en entrant dans cette bourgade , je ne m'attendais guère à tomber sur un syndic. Me protège le grand saint Hospice ! que va-t-il dire?

Sou incertitude ne fut pas longue , car la voix glapissante du crieur des édits s*éley9 tout à coup , religieusement écoutée par la petite foule des habitants d*Oélmœ :

— « Au nom de sa majesté , et par ordre de son excel- » lence le général Leyin de Knud , gouverneur , le haut- » svndic du Drontheimhus fait savoir à tous les habitants » des villes , bourgs et bourgades de la province , que , 1" la «tête de Han, natif de Klipstadur, en Islande, assassin et >» incendiaire , est mise a,u prix de niille écus royaux. »

Un murmure vs^gue éclata dans Tauditoire. Le crieur poursuivit :

— « 2° La tête de Benignus Spiagudry , uécroman et D sacrilège, ex-gardien 4u Spladgest de Dronlheim, est »iiiise au prix de quatre ccus royaux ;

» 3"* Cet édit sera publié dans toute la province , par les • syndics des villes, bourgs et bourgades, qui eu facilite- »ront rexéculion. »

Le syndic prit Tédit des mains du crieur, et ajouta d'une voix lugubre et solennelle :

0 La vie de ces hommes est offerte à qui voudra la preu- »dre. »

Le lecteur se persuadera aisément que cette lecture ne fut pas écoutée sans quelque émolion par notre pauvre et malencontreux Spiagudry. Nul doute même que les signes extraordinaires d'effroi qui lui échappèrent en ce moment n'eussent appelé l'attention du groupe qui l'environnait, si

180 H AN d'i8LA\DE.

elle n'eût été entièrement absorbée par h première partie de redit syndical.

— La tête de Han à prix ! s*écria un vieux pêcheur qoi était venu traînant ses filets humides. Ils feraient tout au» bien , par saint Usulph , de mettre à prix également la tête de Belzébuth.

— Pour garder la proportion entre Han et Belzébith, il faudrait , dit un chasseur , reconnatssable à sa veste et peau de chamois, qu'ils offrissent seulement quinze ceKs écus du chef cornu du dernier démon.

— Gloire soit à la sainte mère de Dieu ! ajouta en roulant son fuseau une vieille dont le front chauve branUL Je voudrais voir la tète de ce Han , afin de oi'assarer qœ ses yeux sont deux charbons ardents , comme on le dit.

— Oui , sûrement , reprit une autre vieille , c'est seulement en la regardant qu'il a brûlé la cathédrale de Drootheim. Moi , je voudrais voir le monstre tout entier , avec sa queue de serpent, son pied fourchu et ses grandes aiks de chauve-souris.

— Qui vous a fait ces contes, bonne mère ? interrompe le chasseur d'un air de fatuité. J'ai vu , moi , ce Han d'blande dans les gorges de Med&yhath ; c'est un homme U comme nous, seulement il a la hauteur d'un peuplier J^ quarante ans.

— Vraiment? dit avec une expression singulière dit voix dans la foule.

Cette voix , qui fit tressaillir Spiagudry, était c^lle d'oi l)etil homme dont le visage était caché sous un large feuirr de mineur, et le corps couvert d'une natte do jonc et * poil de veau marin.

— Sur ma foi , reprit , avec un rire épais , un forgera qui )H)rUitson grand marteau en bandoulière, qu'on oftv IHHir sa tète mille ou dix mille écus royaux , (|u'il ait qiialp-

BAS D^ISLWÏ^E. 181

OU quarante brasses de hauteur, ce n*est pas moi qui me chargerai d'aller y voir.

— Ni moi , dit le pêcheur.

— Ni moi , ni moi , répétèrent toutes les voix.

— Celui pourtant qui eu serait tenté , reprit le petit homme, trouvera Han dislande demain dans la riïinc d*Arbar, près le Smiasen , après-demain dans la grotte de Walderhog.

— Brave homme, en êtes- vous sûr?

Cette question fut faite à la fois par Ordencr, qui assistait à cette scène avec un intérêt facile à comprendre pour tout autre que Spiagudry, et par un autre petit homme, assez replet, vêtu de noir, d'un visage gai, et qui était sorti , aux premiers sons de la trompe du crieur, de la seule auberge que renfermât la bourgade.

Le petit homme au grand chapeau parut les considérer un instant tous deux , et répondit d'une voix sourde :

— Oui.

— Et conuncnt le savez- vous pour pouvoir Taffirmcr ? demanda Ordener.

— Je sais où est Ilan dlslandc , comme je sais où est Benignus Spiagudry ; ni Tun ni Tautre ne sont loin d'ici en ce moment.

Toutes les terreurs se réveillèrent dans le pauvre concierge , osant à peine regarder le mystérieux petit homme, et se croyant mal caché sous sa perruque française ; il se mit à tirer le manleau d'Ordener, en disant à voii basse :

— Maître seigneur, au nom du ciel, de grâce, par pitié, allons-nous-en , sortons de ce maudit faubourg de l'enfer. . .

— Ordener, surpris comme lui , examinait attentivement le petit homme, qui, tournant le dos au jour, paraissait soigneux de cacher ses traits.

— Ce Benignus Spiagudry, s'écria le pécheur, je l'ai vu

au Spladgest de Drontheim. C'est un graocL — C'est cehn dont on offre quatre écus.

Le chasseur éclata de rire.

— Quatre écus ! Ce n'est paâ moi qui chasserai celuilà. On paie plus cher la peau d'un renard bleu.

Cette comparaison , qui dans tout autre temps eût fort désobligé le savant concierge , le rassura cette fois. Il allait néanmoins adresser une nouvelle prière à Ordencr pour te décider à poursuivre leur chemin , quand celui-ci , sachant ce qui lui importait de savoir, le prévint , en sortant du rassemblement qoi commençait à s'édaircir.

Quoiqu'ils eussent , en arrivant au hameau d'OAmœ, Tintention d'y passer la nuit, ils le quittèrent tons deux, comme par une convention tacite , sans même s'interroger sur le motif de leur départ précipité. Celui d'Ordener était l'espérance de rencontrer plus tôt le brigand , celui de Spiagudry le désir de s'éloigner plus vite des archers.

Ordencr avait Tesprit trop grave pour rire des mésaventures de son compagnon. Ce fut d'une voix affectueuse qu'il rompit le premier le silence.

— Vieillard, quelle est donc déjà celte ruine où l'on pourra trouver demain Han d'Islande , à ce qu'affirme ce petit homme qui paraît tout savoir ?

— Je l'ignore... Je l'ai mal entendu, noble maître, dit Spiagudry, qui en effet ne mentait pas.

— Il faudra donc, continua le jeune homme, se résigner à ne le rencontrer qu'après demain à cette grotte de AValderhog ?

— La grotte de AValderhog! seigneur! c'est en effet la demeure favorite de 11 an d'Islande.

— Prenons-en le chemin , dit Ordener.

— Toiu-nons h gauche, derrière le rocher d'Oëlinœ; il

n.%K d'isl.%m>e. 183

(aut moins de deux journées pour arrifer à la caverne de Walderliog.

— Connaissez-vous , vieillard , reprit Ordener avec niéoagemciit, ce singulier iioinnie c(ui semble si bien vous connaître ?

Cette question réveilla dans Spiagudry les craintes qui commençaient à s'affaiblir à mesure qu'ils s'éloignaient de la bourgade d' Oelmœ.

— Non vraiment , seigneur, répondit-il d*unc voix presque treinblanic. Seulement , il a une voix bien étrange. —

Ordener chercha à le rassurer.

— Ne craignez rien ; vieillard , servez-moi bien , je vous protégerai de mémo. Si je reviens vainqueur de Ilan , je TOUS promets non-seulement votre grâce, mais encore l'abandon des mille écus royaux qui sont offerts par la justice.

L*lionnéte Renignus aimait extraordinairement la vie , mais il aimait Tor prodigieusement. Les promesses d'Ordener furent connne des paroles magiques ; non-seulement elles bannirent toutes ses frayeurs, mais encore elles réveillèrent en lui cette sorte d'hilarité risible, qui s'épanchait en longs discoms , en gesticulations bizarres et en savantes citations.

— Seigneur Ordener, dit-il , quand je devrais subir à ce sujet une controverse avec Over-Bilseuth, autrement dit ie Bavard , non, rien ne m'empêcherait de soutenir que vous êtes un sage et honorable jeune homme. Quoi de plus digne et de pins glorieux en effet, f/uid citharâ, tubd , vcl campanà dignius, que d'exposer noblement sa vie pour délivrer son pays d'un monstre, d'un brigand , d'un démon en qui tous les démons , les brigands et les monstres semblent réunis?... Qu'on ne m'aille pas dire qu'un sordide intérêt vous guide? le noble sc\ç,\\çvvc

Ordener abandonne le salaire de son combat au compagnon de son voyage , au vieillard qui l'aura conduit seulement à un mille de la grotte de Walderhog; car, n'est-il pas vrai , jeune maître , que vous me permettez d'attendre J le résultat de votre illustre entreprise au hameau de Surb, situé à un mille du rivage de AValderhog , dans la forêt? Et quand votre éclatante victoire sera connue , seigneur, ce sera dans toute la Norwége une joie pareille à celle de Vermund'ie- Proscrit y quand du sommet de ce même rocher d'Oëlmœ que nous côtoyons maintenant, il aperçut le grand feu que son frère Haifdan avait allumé en signe de délivrance, sur le donjon de Munck-

holm

A ce nom , Ordener interrompit vivement :

— Quoi ! du haut de ce rocher on aperçoit le donjon de Munckholm ?

— Oui , seigneur, à douze milles au sud , entre les montagnes que nos pères nommaient les Escabeiies de Frifjga, A celle heure , on doit voir parfaitement le phare du donjon.

— Vraiment! s'écria Ordener, qui s'élançait vers l'idée de revoir encore une fois le lieu où était tout son bonheur. Vieillard , il y a sans doute un sentier qui conduit au sommet de ce rocher.

— Oui, sans doute; un sentier qui prend naissance dans le bois où nous allons entrer, et s'élève, par une pente assez douce, jusqu'à la lete nue du rocher, sur laquelle il se continue en gradins taillés dans le roc par les compagnons de Vermund-le-Proscrit , au château duquel il aboutit. — Ce sont ces ruines , que vous pouvez voir au clair de la lune.

— Hé bien , vieillard , vous allez m'indiquer le sentier;

nA.fi d'islakde. 185

c*est dans ces ruines que nous passerons la nuit , dans ces ruines , d'où l'on voit le donjon de Munckholm.

— Y pensez-vous, seigneur? dit Benignus. La fatigue de cette journée..,

W — Vieillard, j'aiderai votre marche; jamais mon pas ne fut plus ferme.

— Seigneur, les ronces qui obstruent ce sentier depuis si long-temps abandonné, les pierres dégradées, la nuit...

— Je marcherai le premier.

— Peut-être quelque bête malfaisante , quelque animal impur, quelque monstre hideux...

— Ce n'est pas pour éviter les monstres que j'ai entrepris ce voyage.

L'idée de s'arrêter si près d'Oêlmœ déplaisait fort à Spiagudry ; celle de voir le phare de Munckholm , et peutêtre la lumière de la fenêtre d'Éthel , enchantait et entraînait Ordener.

— Mon jeune maître , dit Spiagudry, abandonnez ce projet , croyez-moi : j'ai le pressentiment qu'il nous portera malheur.

Cette prière n'était rien , devant ce que désirait Ordener.

— Allons , dit-il avec impatience , songez que vous vous êtes engagé à me bien servir. Je veux que vous m'indiquiez ce sentier ; où est-il?

— Nous allons y arriver tout à l'heure , dit le concierge forcé d'obéir.

En effet , le sentier s'offrit bientôt à eux ; ils y entrèrent, mais Spiagudry remarqua, avec un étonnement mêlé d'effroi , que les hautes herbes étaient couchées et brisées , et que le vieux sentier de Vermund-le-Proscrit paraissait avoir été foulé récemment.

U\K D I9Li%KDE.

LEEXARDO.

.... Le roi vous demande.

HERAlQi'E.

Comment cela ?

LopF. or. Vega , la Fuerza laMiimoaa.

UpvaQt quelques papiers épars sur son bureau, panni lesquels on distingue des lettres nouTellenient ouverta, le général Levin de Knud paraît rê¥er profondément 1 1 secrétaire dcl)out près de lui semble attendre ses ordrei Le général tantôt frappe de ses éperons le riche tapis qui s*étend sous ses pieds, tantôt joue d'un air distrait avecb décoration de TÉléphant, suspendue h son cou par le collitf de Tordre. De temps en temps il ouvre la bouche pour parler, puis s*arrête et se frotte le front, et jette un iumh veau coup d'œil sur les dépêches décachetées qui cominl la table.

— Comment diable!... s'écrie-t-il enfin.

Cette exclamation concluante est suivie d*un instant de silence.

— Qui se serait jamais figuré , reprend-il , que ces damons de mineurs vn viendraient là?... H faut nécessairfmcnt que de secrrtes instigations les aient poussés i octlr révolte. — Mais, savez-vous, AVapherney, que lachn^ee}t sérieuse? savez-vous (pie cinq à six cents C(Kpiiiis des îl^ Fa-roër, connnandés par un certain vieux baiulit nonu» .lonas, ont déjà déserté leurs mines? qu*un jeune fanatique. appelé Norbith, s'est également mis à la tète des mécoitents de Giddbranshnl? qu'à Sund-Moër,à ]|ubfalio. ' Konsberg, ces manvais(^ télés, cpii n'attendaient qu'uri

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H \\ 1» isi. \M)i:. IS7

si<4iial, sont déjà pcul-ilrc soiilcNécs? Savcz-vous que les montagnards s*cn mêlent, et qa*un des plus hardis renards de Kole, le vieux Kennybol, les commande? Savez- vous enfin que, d*après un bruit général dans le nord du Dronthcinihus, 8*il faut en croire les syndics qui m'écrivent, ce fameux scélérat dont nous avons fait mettre la tête à prix, le formidable Han, dirige en chef Tinsurrection ? Que direz- vous de tout cela, mon cher Wapherncy?

hem! —

— Votre excellence , dit Wapbcmey , sait quelles mesures...

— Il y a encore dans cette déplorable affaire une circonstance que je ne puis m'expliquer; c'est que notre prisonnier Schumacker soit , comme on le prétend , l'auteur de la révolte. C'est ce qui semble n'étonner personne, et c'est enfin ce qui m'étonne le plus. Il me paraît difficile qu*un homme près duquel se plaisait mon loyal Ordener soit un traître. (^e])endaut , les mineurs , assure-t-on , se lèvent en son nom; son nom est leur mot d'ordre, leur cri de ralliement; ils lui donnent même les titres dont le roi l'a privé... — Tout cela semble certain... — Mais, comment se fait-il que la comtesse d'Ahlefeld connût déjà tous ces détails il y a six jours , au moment où les premiers symptômes réels de l'iusurrcctipn se manifestaient à peine dans les mines? — Cela est étrange. — N'importe, il fa»it pourvoir à tout. Donnez-moi mon sceau , AYapherncy.

Le général écrivit trois lettres , les scella , et les remit au secrétaire.

— Faites tenir ces messages au baron Yœthaûn , colonel des ar({uebiisicrs , actuellement en garnison ci Munckholm, afin que son régiment marche en hâte aux révoltés. — Voici, ])our le commandant de Munckholm, un ordre de veiller plus soigneusement que jamais sur l'ex-grand-chan-

188 H AN d'islande.

celier. Il faudra que je voie et que j'interroge moi-même ce Schumacker. — Enfin , envoyez cette lettre à Skongen, au major Wolhm , qui y commande, afin qu*il dirige une partie de sa garnison vers le foyer de l'insurrection. — Allez , AVapherney , et qu'on exécute promptement ces ordres.

Le secrétaire sortit , laissant le gouverneur plongé dans ses réflexions.

— Tout cela est fort inquiétant, pensait-il. Ces mineurs révoltés là-bas, cette intrigante chancelière ici, ce foa d'Ordener... on ne sait où! — Peut-être il voyage au milieu de tous ces bandits , laissant ici sous ma protection ce Schumacker, qui conspire contre l'État , et sa fille , pour la sûreté de laquelle j'ai eu la bonté d'éloigner la compagnie où se trouve ce Frédéric d'Ahlcfeld, qu'Ordener accuse... — Hé mais, il me semble que cette compagnie pourra bien arrêter les premières colonnes des insurgés; elle est bien placée pour cela. AValhstrom , où elle tient garnison , est près du lac de Smiasen et de la ruine d'Arbar. C'est un des points que la révolte gagnera nécessairement... — A cet endroit de sa rêverie, le général fut interrompu par le bruit de la porte qui s'ouvrait.

— Hé bien, que voulez-vous, Gustave?

— Mon général, c'est un messager qui demande votre excellence.

— Allons ! qu'est-ce encore? quelque désastre !. . . Faites entrer ce messager.

Le messager, introduit, remit un paquet au gouverneur.

— Votre excellence, dit-il, c'est de la part de sa sérénité le vice-roi.

Le général ouvrit précipitamment la dépêche.

— Par saint Georges, s'écria-t-il avec un mouvement

HAN DISLANDE. 189

de surprise , je crois qu'ils sont tous fous? Ne voilà-t-il pas le vice-roi qui m'invite à me rendre près de lui , à Berghen? C'est, dit-il, pour affaire pressante, et d'après Tordre du roi... — Voilà une affaire pressante qui choisit Inen son moment — « Le grand-chancelier , qui visite ac- » tuellement le Drontheimhus, suppléera à votre absence. . . « — C'est un suppléant auquel je ne me fie guère. . . — « 1/é- Têque l'assistera. .. » — En vérité Frédéric choisit là de bons gouverneurs pour un pays révolté : deux hommes de robe, an chancelier et un évèque! — Allons cependant, l'invitation est expresse , c'est Tordre du roi. . . il faut s'y rendre. Mais avant mon départ je veux voir Schumacker, et l'interroger. — Je sens bien qu'on veut m'engloutir dans un chaos d'intrigues, mais j'ai pour me diriger une boussole ([ai ne trompe jamais;... — c'est ma conscience.

11 semble que tout prenne une voix pour raccuser de son crime.

Caîn , tragédie.

— Oui, seigneur comte, c'est aujourd'hui même, dans la ruine d'Arbar , que nous pourrons le rencontrer, l 'ne foule de circonstances me font croire à la vérité de ce renseignement précieux que j'ai recueilli hier soir par hasard, comme je vous l'ai conté , dans le village d'Oëlmœ.

— Sommes-nous loin de celte ruine d'Arbar?

— Mais c'est auprès du lac de Smiasen. Le guide m'a assuré que nous y serions avant le milieu du jour.

Ainsi s'entretenaient deux personnages à cheval et enveloppés de manteaux bruns, lesquels suivaient de grand

190 HAK DISLANDE.

matin une de ces mille routes sinueuses et étroites qui traversent en tous sens la forôt située entre les lacs de Smiascn et de Si)arbo. Un guide des montagnes , muni de sa trompe cl armé de sa hache , les précédait sur son petit cheval gris , et derrière eux marchaient quatre autres cavaliers armés jusqu'aux dents^ vers lesquels ces deux personnages tournaient de temps en temps la tête , comme s'ils craignaient d*en être entendus.

— Si ce brigand islandais se trouve en effet dans b ruine d'Arbar , disait celui des deux interlocuteurs dont la monture se tenait respectueusement un peu en arrière^ l'autre , c'est un grand point de gagné , car le difficile était de rencontrer cet être insaisissable.

— Vous croyez, Musdœmon? £t s'il allait rejeter qm offres?...

— Impossible , votre grâce ! de l'or et l'impunité , quel brigand résisterait à cola?

— 31ais vous savez que ce brigand n'est pas un scélérat ordinaire. Ne le jugez donc pas à voire mesure ; s'il refusait, conimenl rcinpliricz-vous la promesse que vous avez faite dans la nuit d'avant-hier aux trois chefs de l'insurreclion ?

— Eh bien , noble comte , dans ce cas , que je regarde comme impossible , si nous avons le bonheur de trouver noire homme , votre grâce a-t-elie oublié qu'un faux Han d'Islande m'attend dans deux jours à l'heure fixée, au lieu du rendez-vous assigné aux trois chefs, à l'Étoile- Bleue, endroit d'ailleurs assez voisin de la ruine d'Arbar?...

— Vous avez raison , toujours raison , mon cher 3lusdœmon , dil le noble comte ; et ils retombèrent tous deux dans leur cercle particulier de réflexion.

Musdœmon, dont rintérêl était de tenir le maître en bonne humeur, fît pour le distraire une question au guide.

— Brave homme , quelle est celte espèce de croix de ierre dégradée qui s'éJère b-baot, derrière ces jeunes lénes?

Le guide, homme au regard fixe, à la mine stnpide, nima la tête et la secoua à plusieurs reprises en disant :

— Oh ! seigneur maître , c'est la plus vieille potence de orwégc : le saint roi OlaOs la fit construire pour un juge ui avait fait un pacte avec un brigand.

Musdcenion aperçut sur le visage de son patron une imresBÎon toute contraire à celle qu'il espérait des paroles impies du guide.

— Ce fut, poursuivit celui-ci, une histoire bien singnière , la l)onne mère Osie me l'a contée : le brigand fut liargé de pendre le juge...

Le pauvre guide ne s'apercevait pas , dans sa naïveté , ]ae l'aventure dont il voulait égayer ses voyageurs était presque un outrage pour eux. Mnsdœmon l'arrêta.

— Assez, assez, lui dit-il, nous connaissons cette histoire.

— L'insolent ! murmura le comte , il connaît cette histoire ! ah ! Musdœmou , tu nie paieras cher les impudences.

— Sa grâce ne parle-t-elle pas? dit Mnsdœmon d'un air obséquieux.

— Je pensais aux moyens de vous faire enfin obtenir Tordre de Dannebrog. Le mariage de ma fiile Ulrique et du baron Ordener sera une l)onnc occasion.

Mnsdœmon se confondit en protestations et en rcmcrclmcnts.

— A propos, reprit sa grûcc, parlons de nos affaires. Cro\ez-vous que l'ordre de rappel momentané que nous lui destinons soit parvenu au Mecklenbourgeois?

Le lecteur se rappelle peut-être que le comte avait l'ha-

biiudc de désigner sous ce nom le général Levin de Knud, qui était en effet natif du Mecklenbourg.

— Parlons de nos affaires , se dit intérieurement Mosdœmon choqué, il-paraît que mes affaires ne sont pas nos affaires, — Seigneur comte, répondit-il à liante voix, je pense que le messager du vice-roi doit être en ce moment à Drontheim, et qu'ainsi le général Levin n'est pas loin de son départ.

Le comte prit une voix affectueuse.

— Ce rappel, mon cher, est un de vos coups de maître; c'est une de vos intrigues les mieux conçues et les plus habilement exécutées.

-^ L'honneur eu appartient à sa grâce autant qu'à moi* répliqua Musdœmon soigneux , comme nous l'avons déjà dit, de mêler le comte à toutes ces machinations.

Le patron connaissait cette pensée secrète de son confident, mais il voulait paraître l'ignorer. Il se mit à sourire.

— Mon cher secrétaire intime , vous êtes toujours modeste; mais rien ne me fera méconnaître vos émincnls services. La présence d'Elphège et l'absence du Mecklenbourgeois assurent mon triomphe à Drontheim. Me voici le chef de la province; et si Han d'Islande accepte le commandement des révoltés, que je veux lui offrir moi-même, c'est à moi que reviendra, aux yeux du roi, la gloire d'avoir apaisé cette inquiétante insurrection et pris ce formidable brigand.

Ils parlaient ainsi à voix basse , quand le guide se retourna.

— Mes seigneurs maîtres, dit-il, voici à notre gauche le monticule sur lequel Biord-ie-Jusle fit décapiter, aux yeux de son armée, Veiion à la langue douùie, ce traître qui avait éloigné les vrais défenseurs du roi et appelé

l'oiiiicini dans le camp [)our paraître avoir ^yeul i>au\é les jours de Biord...

Tous CCS souvenirs de la vieille Norwége ne semblèrent pas du goût de Musdœmon, car il interrompit brusquement le guide.

— Allons, allons, bonhomme, taisez-vous et continuez fotre chemin sans vous dcloumer ; que nous importe ce que des masures ruinées ou des arbres morts vous rappellent de sottes aventures ! vous importunez mon maître avec vos contes de vieilles femmes.

Il disait vrai.

Voici l'heure où le lion rugit,

où le loup hurle & la lune.

Tandis que le laboureur ronfle,

ËpuM de sa pénible tAche.

Mahitenaut les Usons consumés brillent dans le Toyer ;

La chouette , poussant son cri slnbtre ,

Rappelle aux malheureux, coucb^ss dans les douleurs »

Le souvenir d'un drap funèbre.

voici le temps de la nuit ,

Où les toml)eaux , tous entrouverts,

Laissent échapper chacun son spectre,

Qui va errer dans les sentiers des cimellcrcs.

SDAKSrEARE , IC SotlQÛ tVÊlê,

Retournons sur nos pas. Nous avons laissé Ordener et Spiagudry gravissant avec assez de peine , au lever de la lune , la croupe du rocher courbé d*Oëlmœ. Ce rocher , chauve à Torigine de sa courbure , était appelé alors par les paysans norwégiens le Cou-dc-F autour, dénomination qui représente en effet assez bien la figure quWre de loin celle masse énorme de granit

À mesure que nos voyageurs s'élevaient vers la partie

194 HAN D^lSLAPIBEé

nue du rocher, la forêt se changeait en bmyère. Led

mousses succédaient aux herbes; les églantiers san?age8« les genêts, les houx, aux chêtteâ et aux bonleaox; appauTrissement de végétation qdl , sur lest hantes montagnes, indique toujours la proximité du sommet, en annonçant Tamincissement graduel de la concbe de t^re dont ce qu*on potrrrait appeler Yossement ûu mont est rcTêtn.

— Seigneur Ordefler , disait Spiagudry, dont Pesprit mobile était comme sans cesse èntfainé dans Uh tourbiOofi d'idées diverses, cette pente est bien fatigante, et, poor vous avoir suivi, il faut tout le dévouement.. — Mais il me semble que je vois là , à droite , un magnifique convolvuius; je voudrais bien pouvoir Texaminer. PourquM ne fait-il pas grand jour !

Savez-vous que c'est une chose bien impeitinente que d'évaluer un savant tel que moi quatre méchants écus? Il est vrai que le fameux Phèdre était esclave , et qu'Ésope, si nous en croyons le docte Planude , fut vendu dans une foire comme une bête ou une chose. Et qui ne serait fier d'avoir un rapport quelconque avec le grand Ésope?...

— Et avec le célèbre Han ? ajouta Ordener en souriant.

— Par saint Hospice, répondit le concierge, ne prononcez pas ce nom ainsi; je me passerais bien, je vous jure, seigneur , de cette dernière conformité. ]\Iais ne serait-ce pas une chose singulière que le prix de sa tête revînt i Benignus Spiagudry , son compagnon d'infortune? — Seigneur Ordener , vous êtes plus noble que Jason , qui m donna pas la toison d'or au pilote d'Argo ; et certes , votn entreprise, dont je ne devine pas positivement le but, n*cs pas moins périlleuse que celle de Jason.

— 31ais, dit Ordener, puisque vous connaissez Haï d'Islande, donnez-moi donc quelques détails sur lui. Vou

HAK D'lSLA3iDE. 195

m*aTez déjà appris que ce n'est pas an géant , comme on le croit le pins communément Spiagudry l'interrompit.

— Arrêtez, maitre! n'euteudez-vous point un liruit de pas derrière nous?

— Oui , répondit tranquillement le jeune homme. Ne TOUS alarmez pas ; c'est quelque bête fauve que notre approche effarouche, et qui se retire en froissant les haliiers.

— Vous avez raison, mon jeune César; il y a si longtemps que ces bois n'ont vu d'êtres humains ! Si l'on en juge à la pesanteur des pas, l'animal doit être gros. C'est un élan ou un renne; cette partie de la Norwége en est peuplée. On y trouve aussi des chatparcls. J'en ai vu un, entre autres, qu'on avait amené à Copenhague; il était d'une grandeur monstrueuse. Il faut que je vous fasse la description de ce féroce animal... —

— Mon cher guide, dit Ordener, j'aimerais mieux que TOUS me Gssiez la description d'un autre monstre non moins fSéroce, de cet horrible Han...

— Baissez la voix, seigneur! Comme le jeune maître prononce paisiblement un tel nom ! Vous ne savez pas. . . — Dieu ! seigneur, écoutez !

Spiagudry se rapprocha, en disant ces mots, d'Ordener, qui venait d'entendre en effet très-distinctement un cri pareU à l'espèce de rugissement qui, si le lecteur se le rappelle, avait si fort effrayé le timide concierge dans cette soirée orageuse où ils avaient quitté Drontheim.

— Avez-vous entendu? murmura celui-ci, tout haletant de crainte...

— Sans doute, dit Ordener , et je ne vois pas pourquoi vous tremblez. C'est un hurlement de bêtes sauiagcs, peut-être tout simplement le cri d'un de ces chalpards dont vous parliez tout à l'heure. Comptiez-vous tra\i»:sftv

à cette heure un pareil endroit sans être averli en riei de la présence des hôlcs que vous troublez? Je tous proteste , vieillard , qu'ils sont plus effrayés encore que tous. Spiagndry, en voyant le calme de son jeune compagnon, se rassura un peu.

— Allons, il pourrait bien se faire, seigneur, que to» eussiez encore raison. Mais ce cri de béte ressemble boni blement a une voix... Vous avez été fâcheusement inspiré, souff'rez que je vous le dise, seigneur, de vouloir monter) ce chAteau de Yermund. Je crains qu'il ne nous arriie malheur sur le Cou-tle-F autour.

— >c craignez rien tant que vous serez avec moi, répondit Ordencr.

— Oh! rien ne vous alarme; mais, seigneur, il n'y 2 que le bienheureux saint Paul qui puisse prendre des vipères sans se blesser. — Vous n'avez seulement pas remarqué, quand nous sOmmes entrés dans ce maudit sentier, qu'il paraissait frayé depuis peu, et que les herbes fooltts n'avaient même pas eu le temps de se relever depuis qu'on y avait passé.

— J'avoue que tout cela me frapi>e peu, et que le calme de mon es))nt ne dépend pas du plus ou moins de coarbure d'un brin d'herbe. Voici (|ue nous allons quitter la bruyère, nous n'entendrons plus de pas ni de cris de béies; je ne vous dirai donc plus , mon brave guide , de rassembler votre courage , mais de ramasser vos forces, carie sentier, taillé dans le roc, sera sans doute plus diflTicile qw celui-ci.

— (^e n'est pas , seigneur , qu'il soit plus escarpé, mas le savant voyageur Suckson conte qu'il est souvent embarrassé d'éclats de roches ou de lourdes pierres qu'on ne peut soulever et qu'il n'est pas aisé de franchir. Il y a entre autres , un \mhi ;iu-delli de la poterne de >lalaêr , dont

iiw n isi \M>i:. n)T

lions approchons, un énorme bloc lrian<^iilair(' de «jranii que j'ai toujours vivement désiré voir. Shœnning affirme y aToir retrouvé les trois caractères runiques primitifs. . . —

Il y avait déjà quelque tem{>s que les voyageurs gravissaient la roche nue ; ils atteignirent une petite tour écroulée, à travers laquelle il fallait passer , et que Spiagudry fit remarquer à Ordener.

— C'est la poterne de iMalaër, seigneur. Ce chemin creusé à vif présente plusieurs autres constructions curieuses, qui montrent quelles étaient les anciennes fortifications de nos manoirs norwégiens. Cette poterne , qui était toujours gardée par quatre hommes d'armes , était le premier ouvrage avancé du fort de Vermund. A propos de porte ou poterne, le moine Urensius fait une remarque singulière : le moi janua, qui vient de Janus, dont le temple avait des portes si célèbres , n'a-t-il pas engendré le moi janissaire, gardien de la porte du sultan? il serait assez curieux que le nom du prince le plus doux de rbistoire eût passé aux soldats les plus féroces de la terre.

Au milieu de tout le fatras scientifique du concierge , ils avançaient assez péniblement sur des pierres roulantes et des cailloux tranchants, môles de ce gazon court et glissant qui croit quelquefois sur les rochers. Ordener oubliait la fatigue en songeant au bonheur de revoir ce Munckholm si éloigné ; tout à coup Spiagudry s'écria :

— Ah ! je l'aperçois ! cette seule vue me dédommage de toute ma peine. Je la vois, seigneur , je la vois !. ..

— Qui donc ? dit Ordener , qui pensait eu ce moment à son ÉtheL

— Uc ! seigneur , la pyramide triangulaire dont parle Scbœuning ! Je serai , avec le professeur Schœnning et l'évéque Isleif , le troisième savant qui aura eu le bouhftwt

198 >l^^ I* lAMIUDE.

de rcxaminer. Sculcnicnl il est fâcheux qae ce ne soir qu*» clair de lune.

En approchant du fameux bloc, Spiagudry poosaa nn cri de douleur et d'épouvante k la fois. Ordener • surprii, s'informa avec iuti'irôt du nouveau sujet de son émotkio ; mais le concierge archéologue fut quelque temps afant de pouvoir lui répondre.

— Vous croyiez, disait Ordener, que cette pierre barrait le chemin ; vous devez au contraire reconnaître avec plaisir qu'elle le laisse parfaitement libre.

— Kt c'est justement ce qui me désespère, dit BcDignos d'une voix lamentable.

— Comment ?

— Quoi , soigneur, reprit le concierge, ne voyez-Toos pas que celte pyramide a été dérangée do sa position : que la hase , qui était assise sur le sentier , est maintenant o\|)os('>o à l'air, tandis que le bloc est précisément appuyé contre terre, sur la face où Sliœnning avait découvert les caractères runiques primordiaux ?... Je suis bien malheureux !

— C'est jouer de malheur en effet, dit le jeune homme.

— Kl ajoutez à cela , reprit vivement Spiagiidry , que h» dérangement de cette masse prouve ici la prestance di* quelque être surhumain. A moins que ce ne soit le diable, il n'y a en Norwége qu'un seul homme dont le bns puisse....

— !Mon pauvre guide, vous revenez encore h vos terreurs paniques. Oui sait si cette pierre n'est pas ainsi depuis plus d'un siècle ?

— Il y a cent cinquante ans , h la vérité, dit Spiagudn d'une voix plus calme, que le dernier obsenratour Ta éfnfliée. Maïs \\ mo w.w\Wo <\«VUo o^t fraîchement ir-

ll/IK D^J8L\KDC. 199

ée ; la place qu'eik occapait est encore humide. Voyez, l^cur... —

3rdener, impatient d'arriver aux ruines, arracha son de d'auprès de la pyramide merveilleuse , et |)arvint , ' He sages paroles , à dissiper les nouvelles craintes que : étrange déplacement avait inspirées au vieux savant.

— Écpufez, vieillard, vous pourrez vous fixer au bord ce lac , et vous livrer à votre aise à vos importiintes étu- } , quand vous aurez reçu les mille écus royaqx que vous >portora la tête de Han.

— Vous avez raîspn , noble seigneur ; mais ne parlez pas légèrement d'une victoire bien douteuse. Il faut que je us donne un conseil pour que vous vous rendiez plus lénient maître du monstre... —

Ordcncr se rapprocha vivement de Spiagudr}'.

— Un conseil ! lequel ?

— Le brigand , dit celui-ci à voix basse et en jetant des gards inquiets autour de lui , le brigand porte à sa ceinre un crâne dans lequel il a coutume de boire. Ce crâne t celui de son fils , dont le cadavre est celui pour la pro- Mtion duquel je suis poursuivi...

— Haussez un peu la voix et ne craignez rien , je vous (tends à peine, lié bien, ce crâne !

— - C'est de ce crâne , dit Spiagudry en se penchant à oreille du jeune homme , qu'il faut lâcher de vous empar. Le monstre y attache je ne sais quelles idées superstisuses. Quand le crâne de son fils sera en votre pouvoir , »us ferez de lui tout ce que vous voudrez.

— Cela est bien , mon brave homme ; mais comment se ndre maître de ce crâne?

— l'ar la ruse , seigneur, pendant le sommeil du nions- 2 9 |)eut-être....

Ordener Tintcrrompit.

200 HAN d'islande.

— Il suffit. Votre bon conseil ne peut me seirir ; je ne dois pas savoir si un ennemi dort. Je ne connais pour cooh battre que mon épée. '

— Seigneur , seigneur , il n'est pas prouvé que l'archange Michel n'ait pas usé de ruse pour terrasser Satan. ..

Ici Spiagudry s'arrêta tout à coup et étendit ses deux mains devant lui , en s'écriant d'une voix presque éteinte :

— O ciel ! ô ciel ! qu'est-ce que je vois là-bas ? Voyez, maître, n'est-ce pas un petit homme qui marche dans ce même sentier devant nous ?....

— Ma foi, dit Ordener en levant les yeux, je ne vois rien.

— Rien, seigneur? — En effet, le sentier tourne, et il a disparu derrière ce rocher. — N'allons pas plus loin, seigneur , je vous en conjure.

— En vérité , si ce personnage prétendu a si vite disparu , cela n'annonce pas qu'il ait l'intention de nous attendre ; et s'il fuit , ce n'est pas une raison pour nous de fuir.

— Veille sur nous , saint Hospice I dit Spiagudry , qui , dans toutes les occasions périlleuses , se souvenait de son patron favori.

— Vous aurez pris, ajouta Ordener, l'ombre mouvante d'une chouette effrayée pour un homme.

— J'ai pourlant bien cru voir un petit homme ; il est vrai que le clair de lune produit souvent des illusions singulières. C'est à cette lumière que Baldan , sire de Merneugh , prit le rideau blanc de son lit pour l'ombre de sa mère ; ce qui le décida à aller, le lendemain , déclarer son parricide aux juges de Christiania , qui allaient condamner le page innocent de la défunte. Ainsi , l'on peut dire que le clair de luue a sauvé la vie à ce page.

Personne n'oubliait mieux que Spiagudry le présent dans le passé. Un souvenir de sa vaste mémoire suflBsait pour bannir toutes les impressions du moment. Aussi l'histoire de Baldan dissipa- 1- elle sa frayeur. Il reprit d'une voix tranquille :

— Il est possible que le clair de lune m*ait tromi)é de môme.

Cependant ils atteignaient le sommet du Cou-de-Vautour, et commençaient à revoir le faîte des ruines que la courbure du rocher leur avait cachées pendant qu'ils mon* taient.

Que le lecteur ne s'étonne pas si nous rencontrons souvent des ruines à la cime des monts de Norwége. Quiconque a parcouru des montagnes en Europe n'aura pas manqué de remarquer fréquemment des restes de forts et de châteaux , suspendus à la crête des pics les plus élevés , comme d'anciens nids de vautours ou des aires d'aigles morts. En Norwége surtout , au siècle où nous nous sommes transportés , ces sortes de constructions aériennes étonnaient autant par leur variété que par leur nombre. C'étaient tantôt de longues murailles, démantelées , se roulant en ceinture autour d'un roc ; tantôt des tourelles grêles et aiguës surmontant la pointe d'un pic , comme une couronne; ou, sur la tête blanche d'une haule montagne , de grosses tours groupées autour d'un grand donjon , et présentant de loin l'aspect d'une vieille tiare. On voyait près des frêles arcades ogives d'un cloître gothique les lourds piliers égyptiens d'une église saxonne ; près de la citadelle à tours carrées d'un chef païen , la forteresse à créneaux d'un sire chrétien ; près d'un château fort ruiné par le temps , un monastère détruit par la guerre. Tous ces édifices , mélange d'architectures singulières et presque ignorées aujourd'hui , construits liardiniont sur dos

lieux en apparence inaccessibles, n'y aYaient plu la» que des débris , |K)ur rendre en quelque sorte k la fois tcnioigiiagc de la puissance e( du néant de rhomme. Poiôtre s'était-il ))assé dans leur enceinte bien des choses ph dignes dY'tre racontées que tout ce qu'on raconte kla laie; mais les événements s'écoulent, les yenx qui les ont se ferment; les traditions s'éteignent avec les ans, un feu qu'on n'a point recueilli ; et qui pourrait pénétrer le secret des siècles? —

Le manoir de Yennund-le-Proscrit , où nos deux îoyigcnrs arrivaient en ce moment , était un de ceux auxqdi la superstition rattachait le plus d'histoires surprenaolA et d'aventures miraculeuses. À ses murailles de cailka noyés dans un cinjenl devenu plus dur que la pierre, oi reconnaissait aisément qu'il avait été bâti vers le cinqaièw ou Je sixième siè'cle. De ses cinq tours , une seukoKit était encore debout dans toute sa hauteur; les quatre antres, plus ou moins dégradées, et couvrant de leurs di*bris le sonnnet du rocher, étaient liées entre elles pardâ lignes de ruines , l(\s(iuelles indiquaient également les aiciennes limit(*s des cours dans l'enceinte du château. H était très-difficile de pénétrer dans cette enceinte , obitruée de pierres, de quailiers de rochers, et d'arbustft de toute espèce , qui , rampant de ruine eu ruine , urmonlaient de leurs touffes les murailles tombées, ou laissaient pendre jusque dans le précipic leurs longs hré flexibles. C'est à ces tresses de rameaux que venaient vent, dit-on, se balancer, au clair de lune» des â bleuâtres, esprits coupables de ceux qui s'étaient voluatairement noyés dans le Sparbo; ou que le farfadet du U attachait le nuage qui devait le renmien(T an lever du «>leil. Mystères elfrayants , dont avaient été plus d'une iab témoins de hardis |>eclieurs, quand , pour profiter da fas-

HA5k d'iSLANDE. 203

leil des chiens de mer * , ils osaient la nuit pousser leur arque jusque sous le rocher d'0(^iniœ , qui s'arrondissait ansTombre, au-dessus de leurs têtes, comme l'arche ompue d'un |K)nt gigantesque.

Nos deux aventuriers franchirent , non sans peine , là QuralUe du manoir, à travers une crevasse, car l'ancienne nrte ftait encombrée de ruines. La seule tour qui , ainsi {ne nous Tavons dit, fût rest^ debout, était située à l'exxémité du rocher. C'était , dit Spîagudry h Ordener , celle sonmnct de laquelle on apercevait le fanal de Mnnckliohn. s*? dirigèrent quoique l'obscurité fût en ce moment M>inplète. I^ lune était entièrement cachée par un gros nuage noir. Ils allaient gravir la brèche d'un autre niiir , pour pénétrer dans ce qui avait été la seconde cour du château , quand Renignus s*arrcta tout court , et saisit brusquement le bras d'Ordener, d'une main qui tremblait ■i fort , que le jeune homme lui-mOnic en était ébranlé.

— Quoi donc?... dit Ordener surpris.

Benîgnus , sans réjyondre , pressa son bras plus vivement encore , comme pour lui demander du silence.

— Mais,... reprit le jeune homme.

Une nouvelle pression , accompagnée d'un gros soupir Inal étouffé, le décida à attendre ])aliemment que ce nouvel effroi fût passé.

Fnfin Spiagudry , d'une voix oppressée :

— fié bien , maître, qu'en dites-vous? —

— J)e quoi ? dit Ordener.

— Oui, seigneur, continua Taiitrc du même ton, vous vous repentez bien maintenant d'être monté ici!...

— Non, en vérité, mon l)ra\e guide, jVspère bien

• l.r> (liims (lo m»r > iiil inlmlés des |.0< liiiir- , [»;ii(v iprilN HTiraiciit le^ {ioîssoik.

204 HAK DISLAKDE.

luoDtcr plus haut encore. Pourquoi voulez-vous qoe je m'en rc|)enle?

— Comment , seigneur , vous n'avez donc point vo!...

— Vu! quoi?

— Vous n'avez point vu !... répéta Thonnêtc concier^ avec un accès toujours croûsant de terreur.

— ]\lais non vraiment ! répondit Ordener d'un tond'iiBpatience; je n'ai rien vu , et je n'ai entendu que k brait de vos dents que la peur faisait claquer violemment.

Quoi! là, derrière ce mur, dans l'ombre,... ces den yeux flamboyants comme des comètes, qui se sont fixés m nous... vous ne les avez point vus?

— En honneur , non.

— Vous ne les avez point vus , errer , monter , desceidre , ei disparaître enfin dans les ruines ?

— Je ne sais ce que vous voulez dire. Qu'importe , d'ailleurs?

— Comment! seigneur Ordener, savez-vous qu'il nV a] en Norw(!^c qu'un seul homme dont les yeux rayonoeai ainsi dans les ténèbres?...

— Allons, qu'importe encore? Quel est donc cet boaiw aux yeux de chat ? Kst-ce llan , votre formidable Islandaii! Tant mieux s'il est ici! cela nous épargnera le vo\agede AValdorhog.

Ce tantmUtix n'était |X)int du goût de Spiagiidn. qui no put s'cm|)echer de révéler sa iKjnsée secrète p» cette e\clamation involontaire :

— Ah! seigneur, vous m'aviez promis do me laissera village de Surb, à un mille du lieu du couiLat...

I^ bon et noble Ordener comprit et sourit.

— Vous avez raison , vieillard : il serait injuste de mm mêler à mes dangers. Ne craignez donc ri'ii. Vous vo^e ce llan d'Islande ^mrtout. Kst-ce qu'il ne leut pas > awi

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