QUESTION POLONAISE
(19 mars 1846.)
Messieurs,
Je dirai très-peu de mots. Je cède à un sentiment irrésistible qui m'appelle à cette tribune.
La question qui se débat en ce moment devant cette noblé assemblée n’est pas une question ordinaire, elle dépasse la portée habituelle des questions politiques; elle réunit dans une commune et universelle adhésion les dissidences les plus déclarées, les opinions les plus con-
4. Dans la discussion du projet de loi relatif aux dépenses secrètes, M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et adjurer le gouvernement de sortir de .sa politique égoïste; M. Guizot répondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait dans les deux règles de conduite qu’il s’était imposées : la non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile offert aux malheureux Polonais. «. L'opposition, disait M. Guizot, peut tenir le langage qui lui plaît: elle peut, sans rien fairé, sans rien proposer, donner à ses reproches toute l’amertame, à ses espérances toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien autant, et c'est par égard que je ne dis pas bien plus, de moralité, de dignité, de vraie charité même
traires; et l’on peut dire, sans craindre d’être démenti,
que personne dans cette enceinte, personne, n’est étran-
ger à ces nobles émotions, à ces profondes sympathies !
D'où vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous qu’il y a uñe certaine grandeur dans la question qui s’agite? C’est la civilisation mème qui est compromise, qui est offensée par certains actes que nous avons vus s’accomplir dans un coin de l’Europe. Ces actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n’envenimerai pas une plaie vive et sanglante. Cependant je le dis, et je le dis très-haut, la civilisation européenne recevrait une sérieuse atteinte, si aucune protestation ne s'élevait contre le procédé du gouvernement autrichien envers,la Gallicie.
Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé : ces deux nations sont la France et la Pologne. Notez ceci, messieurs! Ja France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie; la France répandait les idées, la Pologne couvrait la frontière. Le peuple français a été le missionnaire de la civilisation en Europe ; le peuple polonais en a été le chevalier.
Si le peuple polonais n'avait pas accompli son œuvre,
envers les Polonais, à ne promettre et à ne dire que ce qu’on fait réellement. » En somme, M. Guizot tenait le débat engagé pour inatile et ne pensait pas que la discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution de la nationalité polonaise. Le gouvernement fraoçais, selon M. Guizot, devait remplir son devoir de neutralité en contenant, pour obéir a l'intérêt légitime de son pays, les sentiments qui s'élevaïent aussi dans son âme. — Après M. le prince de la Moskowa qui répondit à M. Guizot, M. Victor Hugo * monta à la tribune, (Note de l'éditeur.)
le peuple français n'aurait pas pu accomplir la sienne, A un certain jour, à une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu Sobieski comme la Grèce avait eu Leonidas,
Ce sont là, messieurs, des faits qui ne peuvent s’effacer de la mémoire des nations. Quand un peuple a travaillé pour les autres peuples, il est comme un homme qui a travaillé pour les autres hommes : la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est acquise; :1l est glorifié dans sa puissance, il est respecté dans son malheur; et si, par la dureté des temps, ce peuple, qui n’a jamais eu l’égoïsme pour lui, qui n’a jamais consulté que sa générosité, que les nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une grande nation.
C’est là, messieurs, la destinée de la Pologne. Mais la Pologne, messieurs les pairs, est grande encore parmi vous ; elle est grande dans les sympathies de la France ; elle est grande dans les respects de l’Europe! Pourquoi? C'est qu’elle a servi la communauté européenne; c’est qu'à certains jours elle a rendu à toute l’Europe de ces services qui ne s’oublient pas.
Aussi, lorsque, il ya quatre-vingts ans, cette nation a été rayée du nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond regret s’est manifesté dans l'Europe entière.
En 1775, la Pologne est condamnée; quatre-vingts ans ont passé, et personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de quatre-vingts ans, ce grave fait de la radiation d’un peuple, non, ce n'est point un fait accompli! Avoir démembré la Pologne, c'était le
remords de Frédéric Il; n’avoir pas relevé la Pologne, c'était le regret de Napoléon.
Je le répète, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations de ces services éclatants, elle ne peut plus disparaitre ; elle vit, elle vit à jamais ! Opprimée ou heureuse, elle rencontre la sympathie ; elle la trouve toutes les fois qu’elle se lève.
Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations populaires. Les écrivains, les artistes, les poëtes, les philosophes, sont les hommes de la paix. La paix fait fructufier les idées en même temps que les intéréts. C’est un magnifique spectacle depuis trente ans que cette immense paix européenne, que cette union profonde des nations dans le travail universel de l’industrie, de la science et de la pensée. Ce travail, c’est la civilisation même.
Je suis heureux de la part que mon pays prend à cette paix féconde; je sis heureux de sa situation libre et prospère sous le roi illustre qu'il s’est donné ; mais je suis fier aussi des frémissements généreux qui l'agitent quand l’humanité est violée, quand la liberté est opprimée sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au milieu de la paix de l’Europe, mon pays prendre et garder une attitude à la fois sereine et redoutable : sereine parce qu’il espère, redoutable parce qu’il se souvient.
Ce qui fait qu'aujourd'hui vélève la parole, c'est que le frémissement généreux de la France je le sens comme vous tous; c’est que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c’est que je sens la civilisation offen-
. sée par les actes récents du gouvernement autrichien.
Dans ce qui vient de se faire en Gailicie, les paysans n’ont pas été payés, on le nie du moins; mais ils ont été provoqués et encouragés : cela est certain, j'ajoute que cela est fatal. Quelle imprudence ! s’abriter d’une révolution politique dans une révolution sociale ! Redouter des rebelles et créer des bandits !
Que faire maintenant? Voilà la question qui naît des faits eux-mêmes et qu’on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune a un devoir : il faut qu’elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le ministre des affaires étrangères, ce grand esprit, serait le premier, Je n’en doute pas, à déplorer ce silence.
Messieurs, les éléments du pouvoir d’une grande nation ne se composent pas seulement de ses flottes, de ses armées, de la sagesse de ses lois, de l’étendue de son territoire, Les éléments da pouvoir d’une grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence morale, l’autorité de sa raison et de ses lumières, son ascendant parmi les puissances &vilisatrices.
Eh bien, messieurs, ce qu’on vous demande, ce n’est pas de jeter la France dans limpossible et dans Finconnu; ce qu'on vous demande d’engager dans cette question, ce ne sont pas les armées et les flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et inilitaire, c’est son ascendant moral, c'est l’autorité qu’elle a si légitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit du monde entier, depuis trois siècles, toutes les expériences de la civilisation et du progrès.
Mais qu'est ce que c’eit, dira-t-on, qu'une interven tion morale ? Peut-elle avoir des résultats matériels et positifs ?
Pour toute réponse, un exemple :
Au commencement du siècle dernier, l’inquisition espagnole était encore toute-puissante. C'était un pouvoir formidable qui dominait la royauté elle-mème, et qui, des lois, avait presque passé dans les mœurs. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, de 1700 à 4759, le saint-office n’a pas fait moins de douze mille victimes, dont seize cents moururent sur le bûcher. Eh bien, écoutez ceci : dans la seconde moitié du même siècle, cette même inquisition n’a fait que quatre-vingt-dix-sept victimes, et, sur ce nombre, combien de büchers a-t-elle dressés? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres, douze mille et quatre-vingt-dix-sept, seize cents büchers et pas un seul, qu'y a-t-1l? YŸ a-t-1l unie guerre? y a-t-il intervention directe et armée d’une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos armées, ou mème simplement de notre diplomatie ? Non, messieurs, il n'y a eu que ceci: une intervention morale. Voltaire et la France ont parlé, l’inquisition est morte, Aujourd’hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la presse et la tribune française élèvent la voix, que la France parle, et, dans un temps donné, la Pologne renaitra.
Que la France parle, et les actes sauvages que nous déplorons seront impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d’imiter le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de l’Allemagne | pour la Pologne.
* Messieurs, je ne dis plus qu’un mot. L'unité des peuples s’incarne de deux façons, dans les dynasties et dans les nationalités. C’est de cette manière, sous cette double forme, que s’accomplit ce difficile labeur de la civilisation, œuvre commune de l'humanité; c'est de cette