‹ La mythologieChapitre 2 sur 36 · TUCAPEL · texte numérisé non relu

TUCAPEL

Qu’eutends-je? serions-nous découverts ?

Lopx px VKGA, l’ Arauque dompté.

« Dis-moi, Guldon Stayper, mon vieux camarade, sais-tu que la bise du soir commence à me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur le visage? »

C'était Kennybol, qui, détachant un moment son regard du géant qui marchait en tête des révoltés,

s’était tourné à demi vers. l’un des montagnards que le hasard d’une course désordonnée avait placé près de lui.

Celui-ci secoua la tête, et changea d’épaule la bannière qu'il portait avec un grand soupir de lassitude.

« Hum! Je crois, notre capitaine, que dans ces maudites gorges du Pilier-Noir, où le vent se précipite comme un torrent, nous n’aurons pas tout à fait aussi chaud cette nuit qu’une flamme qui danse sur la braise.

— Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes en soient éveillées au haut des rochers, dans leurs palais de ruines. Je n’aime pas les chouettes; dans cette horrible nuit où j’ai vu la fée Ubfem, elle avait la forme d’une chouette.

— Par saint Svlvestre! interrompit Guldon Stayper en détournant la tête, l’ange du vent nous donne de furieux coups d’ailes! Si l’on m’en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu à tous les sapins d’une montagne. D'ailleurs ce sera une belle chose à voir qu’une armée se chauffant avec une forèt.

— À Dieu ne plaise, mon cher Guldon! et les chevreuils ! et les gerfauts! et les faisans! fais cuire le gibier, à merveille ; mais ne le fais pas brüler. »

Le vieux Guldon se ‘mit à rire :

« Notre capitaine, tu es bien toujours le même démon Kennybol, le loup des chevreuils, l’ours des loups, et le buffle des ours!

— Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir? demarida une voix parmi les chasseurs. ,

— Compagnon, répondit Kennybol, nous entrerons dans les gorges à la nuit tombante ; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix. »

Il se fit un moment de silence, pendant lequel on n'entendit que le bruit multiplié des pas, le gémissement de la bise, et le chant éloigné de la bande des forgerons du lac Smiasen.

« Ami Guldon Stayper, reprit Kennybol après avoir sifflé l'air du chasseur Rollon, tu viens de passer quelques jours à Drontheim ?

— Oui, notre capitaine, notre frère Georges Stayper le pêcheur était malade, et j'ai été le remplacer pendant quelque temps dans sa barque, afin que sa pauvre famille ne mourût pas de faim pendant qu’il serait mort de maladie. °

— Eh! puisque tu arrives de Drontheim, as-tu eu occasion de voir ce comte, le prisonnier... Schumacker..…., Gleffenhem..., quel est son nom déjà? cet homme enfin au nom duquel nous nous révoltons contre la tutelle royale, et dont tu portes sans doute les armoiries brodées sur cette grande bannière couleur de feu ?

— Elle est bien lourde! dit Guidon. Tu veux parler du prisonnier du château fort de Munckholm, le comte... ? enfin soit. Et comment veux-tu, notre brave capitaine, que je l’aie vu? il m'aurait fallu, ajouta-t-il en baïssant la voix, les yeux de ce démon qui marche devant nous, sans pourtant laisser derrière lui l’odeur ‘ du soufre, de ce Han d'Islande, qui voit à travers les murs, ou l’anneau de la fée Mab, qui passe par le trou des serrures. 11 n’y a en ce moment parmi nous, j'en suis sûr, qu'un seul homme qui ait vu le comte..…., le prisonnier dont tu me parles,

— Un seul?... Ah! le seigneur Hacket ? Mais ce Hacket n’est plus parmi nous, Il nous a quittés cette nuit pour retourner...

— Ce n’est point le seigneur Hacket que je veux dire, notre capitaine.

— Et qui donc?

— Ce jeune homme au manteau vert, à la plume noire, qui est tombé au milieu de nous cette nuit...

— Eh bien?

— Eh bien! dit Guldon en se e rapprochant de Kennybol; c’est celui-là qui connaît le comte..., ce fameux comte, enfin, comme je te connais, notre capitaine Kennyÿbol. »

Kennybol regarda Guldon, cligna de l'œil gauche en faisant claquer ses dents, et lui frappa sur l’épaule avec cette exclamation triomphale qui échappe à notre amourpropre, quand nous sommes contents de notre pénétration : Je m'en duutais !

« Oui, notre capitaine, poursuivit Guldon Stayper en replaçant l’étendard couleur de feu sur l’épaule délassée, je te proteste que le jeune homme verta vu le comte... je ne sais comment tu l’appelles, celui donc pour qui nous allons nous battre... dans le donjon même de Munckholm, et qu’il ne paraissait pas attacher moins d'importance à entrer dans cette prison, que toi ou moi à pénétrer dans un parc royal.

* = Et comment sais-tu cela, notre: frère Guldon ? »

Le vieux montagnard saisit le bras de Kennybol, puis, entr'ouvrant sa peau de loutre avec une précaution presque soupconneuse : « Regarde! lui dit-il.

— Par mon très-saint patron | s’écria Kennybol, cela brille comme du diamant! »

C’était en effet une riche boucle de diamant, qui attachait le grossier ceinturon de Guldon Stayper. :

« Et il est aussi vrai que c'est du diamart, repartit

celui-ci en laissant tomber le pan de sa casaque, qu'il est vrai que la lune est à deux journées de marche de la terre, et que le cuir de mon ceinturon est du cuir de buffle mort. »

Mais les traits de Kennybol s'étaient rembrunis, et avaient passé de l’étonnement à la sévérité. Il baissa les yeux vers la terre en disant avec une sorte de solennité sauvage :

« Guldon Stayper, du village de Chol-Sæ, dans les montagnes de Kole, ton père, Medprath Stayper, est mort à cent deux ans, sans avoir rien à se reprocher, car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par mégarde un daim ou un élan du roi. Guldon Stayper, tu as sur ta tête grise cinquante-sept bonnes années, ce qui n’est jeunesse que pour le hibou. Guldon Stayper, notre camarade, j'aimerais mieux pour toi que les diamants de eette boucle fussent des grains de mil, si tu ne l'as pas acquise légitimement, aussi légitimement que le faisan royal acquiert la balle de plomb du mousquet. »

En prononçant cette singulière admonestation, il y avait dans l'accent du chef montagnard à Ja fois de la menace et de l’onction.

« Aussi vrai que notre capitaine Kennybol est le plus hardi chasseur de Kole, répondit Guldon sans s’émouvoir, et que ces diamants sont des diamants, je les possède en légitime propritté.

— Vraiment! reprit Kennybol avec une inflexion de voix qui tenait le milieu entre la confiance et le doute.

— Dieu et mon patron béni savent, reprit Guldon, que c'était un soir, au moment où je venais d'indiquer le Spladgest de Drontheim à des enfants de notre bonne mère la Norvége, qui apportaient le corps d’un officier

Page 1