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trouvé sur les grèves d'Urchtal.... 11 ya de ceci huit jours environ... Un jeune homme s’avança vers ma barque : 4 Munckholm! me dit-il, Je m’en souciais peu, notre capitaine : un oiseau ne vole pas volontiers autour d’une cage. Cependant le jeune seigneur avait la mine haute et fière, il était suivi d’un domestique qui menait deux chevaux; il avait sauté dans ma barque d’un air d’autorité : je pris mes rames, c’est-à-dire les rames de mon frère. C'était mon bon ange qui le voulait. En arrivant, le jeune passager, après avoir parlé au seigneur sergent, qui commandait sans doute le fort, m'a jeté pour payement, et Dieu m’entend, notre capitaine, oui, cette boucle de diamants que je viens de te montrer et qui eût dû appartenir à mon frère George, et non à moi, si, à l’heure où le voyageur, que le ciel assiste, m'a pris, la journée que je faisais pour Georges n’eût été finie. Cela est la vérité, capitaine Kennybol. ù
—— Bien. »
Peu à peu la physionomie du chef reprit autant de sérénité que son expression, naturellement sombre et dure, le lui permettait, et il demanda à Guldon, d’une voix radoucie : |
« Et tu es sûr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le même qui est maintenant derrière nous avec ceux de Norbith? |
— Sûr. Je n’oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui qui a fait ma fortune. D'ailleurs, c’est le même manteau, la même plume noire...
— Je te crois, Guldon.
— Et il est clair qu'il allait voir le fameux prisonnier; car, si ce n’eût pas été pour quelque grand mystère, il n’eût point récompensé ainsi le batelier qui
l'amenait; et d’ailleurs, maintenant qu'il se retrouve avec nous...
— Tu as raison.
— Et j'imagine, notre capitaine, que le jeune étranger est peut-être bien plus en crédit auprès du comte que nous allons délivrer, que le seigneur Hacket, qui ne me semble bon, sur mon âme, qu’à miauler comme un chat sauvage. »
Kennybol fit un signe de tète expressif,
« Notre camarade, tu as dit ce que j'allais dire. Je serais, dans toute cette affaire, bien plus tenté d’obéir à ce jeune seigneur qu'à l’envoyé Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olaüs me soient en aïde, si le démon islandais nous commande, je pense, camarade Guldon, que nous le devons beaucoup inoins au corbeau bavard Hacket, qu'à cet inconnu.
— Vrai, notre capitaine ?.,. » demanda Guldon.
Kennybol ouvrait la bouche pour répondre, quand il se sentit frapper sur l’épaule. C'était Norbith.
« Kennybol, nous sommes trahis! Gormon Woëstræm vient du Sud, Tout le régiment des arquebusiers marche contre nous. Les hulans de Slesvig sont à Sparbo; trois compagnies de dragons danois attendent des chevaux au village de Lœvig. Tout le long de la route, il a vu autant de casaques vertes que de buissons. Häâtons-nous de gagner Skongen; ne faisons point halte avant d’y être entrés. Là, du moins, nous pourrons nous défendre. Encore, Gormon croit-ilavoir vu des mousquetonsbriller à travers les broussailles, en longeant les gorges du Pilier-Noir, »
Le jeune chef était pâle, agité; cependant son regard et le son de sa voix annonçaient encore l’audace et la résolution,
« Impossible ! s’écria Kennybol.
— Certain! certain ! dit Norbith.
— Mais le seigneur Hacket..
— Est un traître ou un lâche. Sois sûr de ce que je dis, camarade Kennybol.... Où est-il, ce Hacket?.., »
En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au découragement profond empreint dans tous ses traits, il était facile de voir qu'il était instruit de la fatale nouvelle.
Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrèrent, et tous deux se mirent à hocher la tête comme d’un mutuel accord.
« Hé bien ! Jonas? hé bien ! Kennybol? » dit Norbith.
Cependant le vieux chef des mineurs de Fa-roër avait passé lentement sa main sur son front ridé, et il répondait à voix basse au coup d'œil du vieux chef des montagnards de Kole :
« Oui, cela est trop vrai, cela est trop sûr. C’est Gormon Woëstræm qui les a vus.
— Si la chose est ainsi, dit Kennybol, que faire ?
—- Que faire? répliqua Jonas.
— J'estime, camarade Jonas, que nous agirions sagement de nous arrêter.
— Et plus sagement encore, notre frère Kennybol, de
reculer.
“— S'arrèter ! reculer! s’écria Norbith. Il faut avan-
cer! »
Les deux vieillards tournèrent vers le jeune homme un regard froid et surpris.
-« Avancer! dit Kennybol. Et les arquebusiers de Munckholm !
— Et les hulans de Slesvig ! ajouta Jonas.
— Et les dragons danois ! » reprit Kennyhol.
Norbith frappa la terre du pied :
« Et la tutelle royale! et ma mère, qui meurt de faim et de froid !
— Démons ! la tutelle royale! dit le mineur Jonas, avec une sorte de frémissement.
— Qu'importe! >» dit le montagnard Kennybol.
Jonas prit Kennybol par la main.
« Notre compagnon le chasseur, vous n'avez pas l’honneur d'étre pupille de notre glorieux souverain Christiern IV. Puisse le saint roi Olaüs, qui est au ciel, nous délivrer de la tutelle !
— Demande ce bienfait à ton sabre ! dit Norbith d’une voix farouche,
— Les paroles hardies coûtent peu à un jeune homme, camarade Norbith, répondit Kennybol, mais songez que si nous allons plus loin, toutes ces casaques vertes...
— Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des renards devant les loups, on connaît nos noms et notre révolte; et, mourir pour mourir, j'aime mieux la balle d’une arquebuse que la corde d’un gibet, »
Jonas remua la tête de haut en bas, en signe d’adhésion,
« Diable! la tutelle pour nos frères ! le gibet pour nous ! Norbith pourrait bien avoir raison.
— Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol; il y a danger des deux côtés. Il vaut mieux marcher droit au précipice qu’y tomber à reculons.
— Allons! allons donc ! » s’écria le vieux Jonas, en faisant sonner le pommeau de son sabre.
Norbith leur serra vivement la main.
« Frères, écoutez! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent comme vous. Ne nous arrétons aujourd’hui qu’à Skongen : la garnison est faible, et nous l'écraserons. Franchissons, puisqu'il le faut, les défilés du Pilier-Noir, mais dans un profond silence. Il faut les traverser, quand même ils seraient surveillés par l’ennemi.
— Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de l’Ordals, avant Skongen…. Mais, n'importe. Silence !
— Silence !.. soit, répéta Kennybol,
— Maintenant, Jonas, reprit Norbith, retournons tous deux à notre poste. Demain peut-être nous serons à Drontheim, malgré les arquebusiers, les hulans, les dragons, et tous les justaucorps verts du Midi. »
Les trois chefs se quittèrent. Bientôt le mot d'ordre silence! passa de rang en rang, et cette bande de rebelles, un moment auparavant si tumultueuse, ne fut plus, dans ces déserts rembrunis par les approches de la nuit, que comme une troupe de fantômes muets, qui se promène sans bruit dans les sentiers tortueux d’un cimetière.
Cependant la route qu'ils suivaient se rétrécissait de moment en moment, et semblait s’enfoncer par degrés entre deux remparts de rochers qui devenaient de plus en plus escarpés. A l'instant où la lune rougeâtre se leva au milieu d’un amas froid de nuages qui déroulaient autour d’elle leurs formes bizarres avec une mobilité fantastique, Kennybol s’inclina vers Guldon Stayper :
« Nous allons entrer dans le défilé du Pilier-Noir. Silence ! »
En effet, on entendait déjà le bruit du torrent qui
suit entre les deux montagnes tous les détours du chemin, et l’on voyait au midi l’énorme pyramide oblongue de granit, qu’on a nommée le Pilier-Noir, se dessiner sur le gris du ciel, et sur la neige des montagnes environnantes; tandis que l’horizon de l’ouest, chargé de brouillards, était borné par l’extrémité de la forét du Sparbo, et par un long amphithéâtre de rochers, étagés comme un escalier de géants.
Les révoltés, contraints d’allonger leurs colonnes dans ces routes tortueuses étranglées entre deux montagnes, continuèrent leur marche. Ils pénétrèrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches, sans pousser de clameurs. Le bruit même de leurs pas ne s’entendait point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des rugissements d'un vent violent qui ployait les forèts druidiques, et faisait tournoyer les nuées autour des pitons revèêtus de glace et de neige. Perdue dans les sombres profondeurs du défilé, la lumière souvent voilée de la lune ne descendait pas jusqu'aux fers de leurs piques, et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus de leurs têtes, ne se doutaient pas qu’une aussi grande multitude d'hommes troublât en ce moment leurs solitudes,
Une fois le vieux Guldon Stayper toucha l’épaule de Kennybol de la crosse de sa carabine :
« Capitaine ! notre capitaine ! je vois quelque chose reluire derrière cette touffe de houx et de genêts.
— Je le vois également, répondit le chef montagnard; c'est l’eau du torrent qui réfléchit les nuages. »
Et l’on passa outre.
Une autre fois Guldon arrêta brusquement son chef par le bras.
h0 HAN D'ISLANDE. .
« Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent là-haut dans l’ombre de ce rocher? »
Kennybol secoua la: tête, puis après un moment d’attention :
« Rassure-toi, frère Guldon. C’est un rayon de la lune qui tombe sur un pic de glace. » |
Aucun sujet d’alarme ne se présenta plus antour d’eux, et les diverses bandes, paisiblement déroulées dans les sinuosités du défilé, oublièrent insensiblement tout ce que la position du lieu présentait de danger.
Après deux heures de marche souvent pénible, au milieu des troncs d'arbres et des quartiers de granit dont le chemin était obstraé, l'avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la gorge du Pilier-Noir, et au-dessus duquel pendent de hauts rochers noirs et moussus.
Guldon Stayper se rapprocha de Kennybol, affirmant qu'il se félicitait d’être enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge, et qu’il fallait rendre grâce à saint Silvestre de ce que le Pilier-Noir ne leur avait pas été fatal.
Kennybol se mit à rire, jurant qu’il n'avait jamais partagé ces terreurs de vieilles femmes : car pour la plupart des hommes, quand le péril est passé, il n’a point existé, et l’on cherche alors à prouver, par l’incrédulité que l’on montre, le courage qu’on n’aurait peut-être pas montré.
En ce moment, deux petites lueurs rondes, pareilles à deux charbons ardents, qui se mouvaient dans l’épaisseur du taillis, appelèrent son attention.
« Par le salut de mon âme! dit-il à voix basse, en secouant le bras de Guldon, voilà , certes, deux yeux de
braise qui doivent appartenir au plus beau chatpard qui ait jamais miaulé dans un hallier, |
— Tu as raison, répondit le vieux Stayper, et s’il ne marchait pas devant nous, je croirais plutôt que ce sont les yeux maudits du démon d'Isl.…..
— Chut! » cria Kennybol.
Puis saisissant sa carabine :
« En vérité, poursuivit-il, il ne sera pas dit qu’une aussi belle pièce aura passé impunément sous les yeux
de Kennybol. »
Le coup était parti avant que Guldon Stayper, qui s'était jeté sur le bras de l’imprudent chasseur, eût pu l'arrêter... Ce ne fut pas la plainte aiguë d’un chat sauvage qui répondit à la bruyante détonation de la carabine; ce fut un affreux grondement de tigre, suivi d’un éclat de rire humain, plus affreux encore.
On n’entendit pas le retentissement du coup de feu se prolonger, et mourir d’écho en écho dans les profondeurs des montagnes ; car à ‘peine la lumière de la carabine eut-elle brillé dans la nuit, à peine le bruit fatal de la poudre eut-il éclaté dans le silence, qu’un millier de voix formidables s’élevèrent inattendues sur les monts, dans les gorges, dans les forêts; qu'un cri de véve le Roi! immense comme un tonnerre, roula sur la tète des rebelles, à leurs côtés, devant et derrière eux, et que Ja lueur meurtrière d’une mousqueterie terrible, éclatant de toutes parts, les frappant et les éclairant à la fois, leur fit voir, parmi les rouges tourbillons de fumée, un bataillon derrière chaque rocher, et un soldat derrière chaque arbre.